Carnet des Açores (São Miguel) – 1/3

 

24 mars 2018. Descolagem de Lisbonne à bord d’un Boeing 737-800 pour l’île de São Miguel, archipel des Açores. Je n’emporte qu’un livre, à consulter paresseusement, délicieusement : « Lost Beauties of the English Language » de Charles Mackay, une édition de Bibliophile Book, un reprint de l’édition originale de 1874 : « Lost Beauties of the English Language contains a treasure trove of archaic words lovingly culled from sources in Old English, through the Elizabethan era, up to Milton and Dryden’s time. »

Alors que l’avion s’est positionné en bout de piste, attendant le signal de la tour de contrôle, je lis : Barrel fever : the headache caused by intemperance in ale or beerWhommle (une onomatopée presque) : to turn over clumsily and suddenly, and with a loud noise. Whirr (une franche onomatopée) : to fly from the ground in affright, and with a loud noise ; like a partridge or pheasant. « The moorcock springs on whirring wings, / Among the blooming heather », Robert Burns.

J’ai laissé le laptop pour ces dix jours. Je n’emporte qu’un carnet et un stylographe. Il faut savoir se détacher périodiquement du clavier et de l’écran et plus généralement d’Internet, pour le silence des livres et le plaisir d’observer la pointe du stylographe tracer des lettres et des mots dans l’espace de la page. Les huit articles consacrés à Franz Kafka attendent sur mon bureau pour relecture, soit une trentaine de pages écrites dix jours durant dans un élan quotidien et continu. Je me suis vu porté par le souvenir, souvenir de lectures mais aussi de voyages à Prague et de conversations. Des pages écrites à Lisbonne, début mars, sous un ciel d’averses, entre mon bureau et quelques cafés du centre-ville. Il me semble à présent que ces pluies m’ont aidé à écrire, à éprouver la compagnie de Franz Kafka, la pluie étant l’un des plus sûrs vecteurs du souvenir. Le soleil nous ôte au souvenir, nous plaque contre le présent ; il faut relire les pages de Jean Grenier à ce sujet, dans « Les Îles ». Certains vieux murs de Lisbonne m’ont également conduit vers Prague et Franz Kafka, et à l’improviste, au cours de marches. Je revenais là-bas, dans un été praguois qui commençait à s’effacer devant l’automne.

Atterrissagem à Ponta Delgada, sur l’île de São Miguel, la plus grande et la plus peuplée des îles de l’archipel des Açores. Ponta Delgada, capitale de cet archipel. Ponta Delgada, c’est d’abord l’élégance de ses constructions blanches que rehaussent arêtes et encadrements en pierre noire et volcanique – la saveur du contraste. Largueur de cette île, environ quinze kilomètres ; longueur, environ soixante-deux kilomètres ; population, environ cent trente-huit mille habitants.

 

Les îlots – Os ilhéus – à Mosteiros

 

Le soir à Mosteiros, à la pointe Ouest de l’île. Sable noir, volcanique. Le parfum de l’Atlantique, l’un des parfums de mon enfance. Ces îlots, comme des vieilles dents prêtes à tomber. Le bruissement du ressac accompagne la venue du sommeil. Me vient le souvenir de nuits passées dans un cabanon, à la pointe de l’Inde, au cap Comorin.

 

25 mars.  Rua do Cemitério, à Mosteiros. Au petit-déjeuner, je savoure quelques Lost Beauties (of the English Language). To scart (to scratch) qui donne scart-free, without a scart, or the slightest injury. Scaur (or scar) : a barerock without vegetation. Voir skerries du gaélique, Skerrievore, on the West Coast of Scotland et Scarborough (Yorkshire). « Round a rocky scaur it strays », Robert Burns. Scroggy : abounding in underwood ; covered with stunted bushes or furze, like the Scottish mountains. « The way toward the city was stony, thorny, and scroggy », Gesta Romanorum.

Ciel voilé. Le ressac toujours. La falaise herbue. Le chant continu des oiseaux. Je m’efforce de les distinguer les uns des autres mais impossible. Seul se détache le cri des mouettes. Le jardin est bordé sur un côté d’un haut mur en pierres sombres, volcaniques. De l’autre côté de ce mur, je découvre un cimetière. Les morts sont généralement enterrés à même la terre, me semble-t-il, et aucune tombe n’est abandonnée, ce qui réconforte le visiteur. Il est vrai que ce dernier ne tarde pas à découvrir que la plupart des fleurs (il y en a beaucoup) sont artificielles, ce qui porte atteinte à son réconfort.

Les rochers de Mosteiros que je vois comme d’énormes chicots : Os ilhéus do Frade e da Freira. O Ilhéu maior, em conjugação com o segundo « pareciam mosteiros (conventos de frades) (…) coisa curiosa, (…) parecendo pessoas encapotadas e curvadas junto duma arcada na rocha, a que chamaram os ilhéus do Frade e da Freira. »

Les lézards si admirablement camouflés qu’on ne les devine à certaines heures du jour que par leur ombre portée. L’éclat de certaines fleurs dans les anfractuosités. Ponta da Ferraria – Ponta da Bretanha. As piscinas naturais. Côte noire et chaotique avec, dans des recoins, des galets bien polis. L’église de Mosteiros, murs blancs que rehaussent des arêtes et des encadrements en pierre volcanique, une élégante sobriété – mais l’élégance n’est-elle pas toujours sobriété ? En face de l’église, Nossa Senhora da Conceição, un kiosque où l’on sert des rafraîchissements, Quiosque Jacob, et l’école, Escola Comendador Ânselmo José Dias, un édifice aux proportions harmonieuses, blanc avec encadrements rehaussés de pierre volcanique, lui aussi. Je rencontrerai dans chaque village visité des écoles de même style ; elles correspondent au Plano dos Centenários, un projet conduit à grande échelle par l’Estado Novo entre 1941 et 1969. Le nom de ce plan célèbre le troisième centenaire de la Restauração da Independência et le huitième centenaire de la Independência de Portugal, commémorés respectivement en 1940 et 1943. Dans le lien suivant, intitulé Os novos projetos do Plano dos Centenários, on trouvera une typologie proposée pour le Portugal continental (Nord, Centre, Lisbonne, Sud) mais aussi pour les Açores et Madère. C’est un lien passionnant (cliquer sur la colonne de gauche, Museu virtual) qui rend compte d’un projet très peu connu en dehors du Portugal, un projet non moins ambitieux que celui de Jules Ferry et l’école primaire sous la IIIème République :

http://193.137.22.223/pt/patrimonio-educativo/museu-virtual/exposicoes/os-edificios-escolares-do-plano-dos-centenarios/os-novos-projetos-do-plano-dos-centenarios/

Vacances. Les rideaux des quatorze fenêtres de l’école sont fermés. Quelle est la mémoire de cette école, des enfants passés par cette école ? Rues rectilignes, rues de lumière océane dans lesquelles se glissent les vents océans. Je suis à environ mille cinq cents kilomètres de l’Europe (du Portugal) et à presque quatre mille de l’Amérique du Nord. A quelques pas de cette école, de l’autre côté de la rue, une maison à l’abandon avec une petite plaque en céramique au délicat liseré sur laquelle on peut lire : Dispensário Materno-Infantil. Quelle est la mémoire de ce lieu ? Un petit chien couleur de lave s’installe sur le parvis de l’église ; j’aurais du mal à l’en distinguer s’il n’avait le museau d’un gris sensiblement plus clair. Dans le cimetière contigu à la maison, une chapelle où repose José Manuel Raposo Botelho 17-06-1951 / 26-12-1973 a o serviço da Pátria. Considérant la date de sa mort, il a probablement été tué dans une guerre coloniale, en Afrique.

Marche à Sete Cidades, à l’ouest de l’île. Dans la caldeira, trois lacs : Lagoa Azul, Lagoa Verde, Lagoa de Santiago. Panorama d’une beauté à couper le souffle, pour reprendre une expression convenue. Mais assez vite, je me reporte sur des détails, comme ce pin dont le tracé des branches me conduit vers des compostions de maîtres de la peinture chinoise. L’île de São Miguel est aussi appelée Ilha Verde.

Première capitale de São Miguel, Vila Franca do Campo jusqu’en 1522, date à laquelle un tremblement de terre suivi de glissements de terrain tuent la plupart de ses habitants. Ponta Delgada, établi sur un terrain plus stable, est choisi comme capitale en 1546. Ci-joint, un lien sur cette catastrophe du 22 octobre 1522, la plus grande de l’histoire des Açores :

http://www.cvarg.azores.gov.pt/noticias/Paginas/cms_125_Investigadores-reconstituem-a-historia-da-destruicao-de-Vila-Franca-do-Campo-484-anos-depois-da-tragedia.aspx

 

26 mars. Au petit-déjeuner, je goûte quelques Lost Beauties. Tartle : to hesitate to view a person or thing dubiously, as if not recognizing him, or it, with certainty. « A toom (empty) purse makes a tartling merchant », Allan Ramsay’s Scottish Proverb. Slorp : to eat greedily and with a guttural noise. Slotter : to make a noise with the palate in eating. To feed like an animal. Pautch : to walk painfully in deep mud. Et tout en feuilletant ce recueil, je retourne dans ma main un petit galet de lave, une pierre née du feu et polie par l’eau… L’immense mémoire de ce galet, et la mémoire de cette main qui le retourne.

 Beauté des arbres à Ponta Delgada

 

Ribera Grande ; le bleu de l’océan, le blanc des façades que rehaussent les délicats graphismes d’une pierre volcanique presque noire. La grande dépression verte entre les deux volcans aux extrémités Est et Ouest de l’île, deux volcans qui se sont réunis à force d’expulser des matériaux, deux volcans nés des profondeurs marines il y a plusieurs millions d’années. Le clocher trapu de la Igreja Matriz de Nossa Senhora da Estrela. Sa façade ornée de colonnettes torsadées et engagées, les accolades aux riches enroulements qui la terminent. Du Miradouro da Barrosa, point de vue immense sur le Lagoa do Fogo. On appréhende l’île dans toute sa largueur et on l’appréhenderait dans toute sa longueur si le temps le permettait. Impossible de distinguer la limite entre l’océan et le ciel ; de ce fait, l’île semble flotter dans l’espace comme un vaisseau spatial. J’observe les travaux de l’érosion qui même sur les flancs boisés se lisent avec la netteté d’une morsure d’acide dans le cuivre. Autour du lac, une végétation de moorland que je préfère aux verts acides des pâturages et aux jardins fleuris. Au loin Ribera Grande, blanche comme du sucre raffiné.

 

Au centre de l’île, le Lagoa do Fogo et ses abords de moorland.

 

La majorité des habitants des Açores descendent des colons portugais dans l’Empire et l’ex-Empire portugais, des colons essentiellement originaires du Beira, de l’Alentejo et de l’Algarve ; mais aussi des Flamands, nombreux à s’établir dès les années 1490 sur Terceira, Pico, Faial, São Jorge et Flores. Les Flandres étaient alors surpeuplées et les princes portugais qui organisaient la mise en valeur de nouveaux territoires avaient besoin de défricheurs. Parmi les autres apports, des Juifs séfarades.

Voir le concept (un néologisme) élaboré par Vitorino Nemésio : açorianidade. Un esprit insulaire, la mordança (définir ce mot prendrait une page). Vitorino Nemésio distingue trois types de caractère sur cet archipel de neuf îles : le micaelense, le terceirense, le picaroto (voir détails).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Israël, 70 ans !

 

Je ne serai pas en Israël pour ses soixante-dix ans, mais je le suis et le serai par la pensée. Je reviens souvent en Israël par la pensée, tant de souvenirs ! Et j’y retournerai dès que possible.

Israël a soixante-dix ans, oui… mais Israël a beaucoup plus. Je ne connais pas son âge avec exactitude mais je sais qu’il est d’environ trois mille ans.

Lorsque j’écris « la création de l’État d’Israël », le 14 mai 1948, plus exactement, j’éprouve immanquablement un léger malaise au point que j’évite à présent cette expression car elle laisse entendre que cet État s’est formé ex nihilo, alors qu’Israël n’a jamais cessé d’exister au cours de trois millénaires, jamais !

Israël n’a jamais cessé d’exister au cours de trois millénaires, jamais ! Israël n’a jamais cessé d’exister dans le cœur et l’esprit de la diaspora mais aussi par la présence continue de Juifs dans ce qui est aujourd’hui l’État d’Israël, principalement à Jérusalem mais aussi autour du lac de Tibériade et à Safed. Mais il y a plus : Israël a existé en tant qu’État, que royaume, une histoire complexe rapportée par des textes anciens entre tous. Les seuls noms de David et de Salomon devraient suffire à en imposer, y compris aux non-Juifs.

L’expression « la création de l’État d’Israël » ne me satisfait donc pas ; aussi suis-je tenté d’écrire « la recréation de l’État d’Israël ». Mais ils seront si nombreux à me demander des explications à ce propos que j’en suis déjà fatigué. Donc, autant écrire « la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël », ce qui ne me satisfait pas vraiment, l’expression étant quelque peu juridique – administrative. Elle me semble toutefois plus satisfaisante que les autres.

 

TEL AVIV, ISRAEL – APRIL 16: (ISRAEL OUT) Israeli flags wave on the beach in the Mediterranean sea as a military air show marks the 65th anniversary of Israel’s independence on April 16, 2013 in Tel Aviv, Israel. The day marks when David Ben-Gurion, the Executive Head of the World Zionist Organization declared the establishment of a Jewish state in Eretz- Israel. (Photo by Uriel Sinai/Getty Images)

 

Que dire ? L’histoire du peuple juif est extraordinaire entre toutes. Je ne la place pas au-dessus des autres ; je ne suis pas ici pour me livrer à un hit parade qui aura pour principal effet d’agacer voire de faire enrager celles et ceux que le mot Israël – ou Juif – irrite ou fait éructer. Je le répète pourtant, l’histoire du peuple juif est extraordinaire entre toutes, comme l’est celle de l’État d’Israël, l’État des Juifs, l’État juif où cohabitent tant de peuples, de cultures et de religions.

Peu de peuples sont aussi tournés vers l’humanité que le peuple juif, un peuple au service de l’humanité, et dans tous les domaines. Par ailleurs, la richesse de ses propositions est si vaste qu’elle commence par couper le souffle avant de l’amplifier et formidablement.

Quel est ce peuple sinon celui qui invite à réfléchir et à étudier sans jamais vouloir en remontrer à l’autre mais simplement l’inviter ? Bien sûr, la médiocrité touche aussi des Juifs, des Juifs qui ne sont pas à la hauteur de leur peuple ; mais il reste le peuple qui les invite, et qui invite l’humanité.  Le Juif digne de son peuple est celui qui ouvre la porte du placard et invite à réfléchir, car pour lui réfléchir et étudier c’est déjà croire. Pas de dogme chez lui ; on réfléchit, on étudie, les yeux grands ouverts devant l’Univers et devant l’homme. Disons, familièrement que le Juif digne de son peuple se creuse le ciboulot. Il ne se contente pas de vivre. C’est aussi cette exigence soutenue au cours de millénaires qui a provoqué les foudres d’autres peuples adeptes du dogme – de « la Vérité ». L’exigence d’Israël qui fait qu’Israël est Israël est aussi ce qui le désigne à tous les coups. Mais aujourd’hui Israël est redevenu un État à part entière, une protection pour les Juifs d’abord, mais aussi pour d’autres persécutés. Israël protecteur des Juifs, et au service de l’homme, de l’humanité.

J’espère vivre assez longtemps pour assister aux cent ans d’Israël. Et je lui souhaite d’avoir sept cents ans, sept mille ans et plus. Mais j’allais oublier ! Israël n’a pas soixante-dix ans mais environ trois mille ans…

 

Israël c’est aussi son armée de soldates et de soldats, une armée sans laquelle cet État aurait été effacé.

 

PS : En 70 de l’ère commune, les Romains conduits par l’empereur Titus s’emparent de Jérusalem, détruisent le Temple et chassent tous les Juifs, sans droit de retour. En 135, ils rebaptisent la Judée « Palestine », et Jérusalem « Ælia Capitolina », afin de déjudaïser la région et la Ville Sainte. Quelques Juifs parviennent à revenir en Judée et maintiennent une population juive minoritaire. Mais la grande majorité se disperse par toute la terre. Le lien avec Jérusalem est maintenu par les prières quotidiennes tournées vers la Ville Sainte et par des pèlerinages.

Olivier Ypsilantis 

 

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Notes éparses sur l’art – 9/9

 

L’ordre français imaginé par Philibert de l’Orme (au XVIe siècle). Il ne s’agit pas d’un mouvement politique mais d’un parti-pris artistique. En effet, Philibert de l’Orme pense qu’un pays comme la France se doit de créer un ordre d’architecture qui lui soit propre. Cet ordre (dont les chapiteaux peuvent être doriques ou ioniques) est essentiellement composé de tambours cannelés séparés par des anneaux diversement ouvragés. Il en fera usage à la chapelle de Villers-Cotterêts et au château des Tuileries. La franche hostilité de François Blondel (directeur et professeur de l’Académie royale d’architecture) à ce projet, l’Antiquité devant être selon lui le seul modèle.

Style éolique, soit certains chapiteaux proto-ioniques (VIIe siècle av. J.-C.).

Cette rêverie récurrente avec pour thème principal des galets du Mas d’Azil (période intermédiaire entre le paléolithique et le néolithique, soit le mésolithique). Les variations que mon imagination opère à partir de leurs motifs, toujours très simples, rudimentaires même.

Les projets architecturaux inspirés par la Révolution française. Ces architectures colossales, avec formes géométriques élémentaires aux immenses surfaces nues, m’évoquent les projets IIIe Reich d’Albert Speer pour le Welthauptstadt Germania– et je ne fais pas du mauvais esprit. Qu’en conclure ? On sait que l’architecture est l’expression la plus visible du politique… Un air de famille fort troublant entre certains projets d’Albert Speer et d’Étienne-Louis Boullée.

La collaboration Josiah Wedgwood / John Flaxman. Un monde sans ride et que rien ne semble pouvoir déranger. Souvenir d’une vitrine dans le salon d’une femme si sage.

Josiah Wedgwood & John Flaxman, « Neo Classicism England ».

 

Rêverie : Mas d’Azil mais aussi Val Camonica, avec ces figures gravées dans les rochers de cette vallée italienne. Les variations que je me suis promis d’apporter à certaines d’entre elles, en linogravure.

Vanessa Bell (1879-1961) du Bloomsbury Group, sœur aînée de Virginia Woolf, une artiste pas assez reconnue. Elle fut pourtant une pionnière. L’ambiance de certaines de ses compositions m’évoque Gabriele Münter ; voir « The Other Room ».

Je ne puis rencontrer le mot Sonder sans éprouver de l’effroi que ne tarde pas à recouvrir une grande fatigue. SonderSonderkommando… Et Sonder entre dans la composition de nombreux mots appartenant à des lexiques divers, comme Sondergotik, un mot élaboré par l’historien Kurt Gerstenberg (voir Deutsche Sondergotik).

Rundbogen : arc en plein cintre. Rundbogenstil : art roman. Spitzbogenstil : art gothique. La désignation Rundbogenstil a également été appliquée à l’imitation de la Renaissance qui, à l’époque romantique (historicisme néo-Renaissance), remet au goût du jour l’arc en plein cintre. Voir Leo von Klenze, Friedrich von Gärtner, sans oublier Gottfied Semper et la pinacothèque de Dresden qui deviendra un modèle de l’architecture muséologique.

Le style rococo, comme si architectures et objets avaient durablement séjourné au fond des mers et des océans. Et je pense à des séquences de cette suite de cinq chefs-d’œuvre,« Pirates of the Caribbean », au Hollandais Volant (ce vaisseau organique qui a la capacité de plonger sous les eaux), à son équipage couvert de concrétions marines et à Davy Jones, le pirate maudit par Calypso dont la barbe est constituée de tentacules de poulpe. Un rococo extrême, véritablement fabuleux.

Salon des glaces rococo, pavillon de l’Amalienburg, dans le parc du château de Nymphenburg, Munich.

 

Fin du rococo au Portugal avec le tremblement de terre de 1755 et la réaction néo-classique. Il faut reconstruire vite et à moindre coût, pas question de se perdre en fioritures. A ce propos, et plus généralement, il me semble que les catastrophes font perdre le goût des fioritures. Au Brésil le rococo se poursuivra jusqu’au début du XIXe siècle, avec notamment Aleijadinho (Antônio Francisco Lisboa).

L’art d’Amlach, encore. Rêves et rêveries. Quelque part dans une région montagneuse du sud-ouest de la Caspienne.

Je recommande toujours ces deux livres sur l’art : « Renaissance und Barock » et « Kunstgeschichtliche Grundbegriffe » de Heinrich Wölfflin. Cet historien de l’art suisse a synthétisé l’antinomie Classique/Baroque dans une suite connue comme les Cinq Couples de Wölfflin. Le débat au sujet du Baroque avec ces historiens de l’art (voir Waldemar Deonna, Élie Faure ou Henri Focillon) qui ont voulu y voir la phase terminale de l’évolution de tout style. Ainsi est baroque l’art hellénistique par rapport à l’art classique grec, et ainsi de suite.

Les invectives de saint Bernard de Clairvaux contre le luxe des Clunisiens. La réaction cistercienne (ordre de Cîteaux, un rameau de l’ordre bénédictin). Souvenir d’une visite à l’abbaye du Thoronet (XIIe siècle).  

L’érotisme froid de l’école de Fontainebleau, avec l’influence maniériste du Parmesan. Nus féminins très étirés. Voir la mythologie de Diane et des Nymphes.

L’historicisme (Historismus), une tendance affirmée dans l’Allemagne du XIXe siècle, notamment en Bavière avec Ludwig I qui fait copier le Parthénon par son architecte favori, Leo von Klenze, ce qui donne le Walhalla, Ludwig I qui veut faire de Munich un musée du style (voir détails). Ludwig II sera lui aussi pris par la fièvre de l’Historismus (voir ses châteaux). Historicisme encore avec Théodore Reinach et sa villa de Beaulieu-sur-Mer. On pourrait également évoquer les réalisations de certains magnats américains, comme la villa californienne de William Randolph Hearst ou le J. Paul Getty Museum à Malibu, Californie. Et n’y a-t-il pas un historicisme marqué dans le kitsch ? Cette question pourrait faire l’objet d’un essai copieux en références.

Parmi les plus belles créations humaines, les feuilles de laurier solutréennes (vers 15 000 av. J.-C.) mais aussi les plus frustres bifaces moustériens et, plus frustres encore, les bifaces acheuléens.

Une lame solutréenne en feuille de laurier

 

Les rapports intimes architecture/musique, De fait, je ne puis détailler une architecture sans entendre de la musique et, plus encore, je ne puis écouter de la musique sans voir une architecture.

L’école de Norwich avec John Crome (1768-1821), « Old Crome ». Son admiration pour les peintres hollandais, Hobbema en particulier. L’école de Norwich devance d’une trentaine d’années l’école de Barbizon.

La sphère armillaire ou la croix d’Aviz, des éléments du riche lexique du manuélin. Les rapports du manuélin et du plateresque (Renaissance espagnole). Parmi les symboles du Portugal (voir les images dans les agences de voyages ou les offices du tourisme), la fenêtre de la salle capitulaire du Convento de Cristo, à Tomar (début XVIe siècle).

 

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 8/9

 

Nombre de peintures de Georges Rouault pourraient être sans peine interprétées en vitrail, avec leur aspect fortement cloisonné. Même remarque avec nombre de peintures de Marcel Gromaire.

Le plus esthétique des peintres cubistes, Juan Gris, tant par la composition (le dessin) que la palette (la couleur).

Étudier les relations Cubisme / Futurisme. Un air de famille. Le Futurisme comme du Cubisme mis franchement en mouvement.

Une même préoccupation entre « Nu descendant un escalier n°2 » (1912) de Marcel Duchamp et « Formes uniques dans la continuité de l’espace » (1913) d’Umberto Boccioni, deux œuvres-manifestes.

L’impact des recherches du Futurisme italien sur le Constructivisme russe. Voir les études d’Antonio Sant’Elia. Les relations entre Fascisme et Futurisme, Fascisme et Novecento. L’engagement artistique mais aussi physique de nombre de Futuristes. Marinetti et Mario Carli ainsi que Luigi Russolo sont blessés au cours de la Première Guerre mondiale – ce dernier plus gravement que les autres. Antonio Sant’Elia est tué au cours de cette même guerre.

Un projet d’Antonio Sant’Elia, 1914.

 

Autre air de famille, des peintures du Futurisme et des peintures de Franz Marc.

Les maisons unifamiliales de Frank Lloyd Wright, une tension horizontale avec ces différents niveaux de lignes parallèles puissamment soulignés, une manière simple et efficace d’intégrer ces constructions à leur environnement. Par ailleurs, Frank Lloyd Wright s’efforce de réduire autant que possible la différenciation extérieur / intérieur – une influence japonaise ? Voir Robie House (1908-1910), Chicago, une synthèse de ses recherches sur l’architecture domestique, des propositions qui seront reprises par le néoplasticisme.

La peinture la plus puissamment dessinée du XXe siècle est probablement celle de Max Beckmann ; c’est ce que m’avait confié A. de K., dans un café de la rue des Beaux-Arts, au cours de nos années d’études. A présent, je ne puis plus entendre ou lire ce nom, Max  Beckman, sans penser à cet ami décédé.

Mon bien-être précis devant certaines peintures d’Yves Tanguy, un bien-être que j’ai commencé à éprouver en contemplant une reproduction de « Jour de lenteur » dans un livre scolaire.

L’extraordinaire éloquence du « Baiser » de Brancusi, une éloquence toujours plus marquée à mesure que ses versions tendent vers l’abstraction. Le symbole est éloquent parce que pur, et plus il est pur plus il est éloquent. L’extraordinaire éloquence (érotique) de « Homme et Femme » d’Alberto Giacometti.

L’architecture comme art intégrateur. Voir les préoccupations du fondateur du Bauhaus, Walter Gropius, désireux, et dès le début, de faire fusionner arts appliqués et beaux-arts, d’engager la plus étroite collaboration entre artisans et artistes. La phase la plus féconde du Bauhaus, 1925-1930, à Dessau. Son dernier responsable, Ludwig van der Rohe.

Une fois encore, je préfère Jorge de Oteiza à Eduardo Chillida et pour diverses raisons. L’une d’elles domine : la sculpture de Jorge de Oteiza est plus élégante et plus précise que celle de son compatriote. Il y a des lourdeurs et des mollesses chez Eduardo Chillida.

Parmi les plus beaux portraits de femmes, celui d’Irma Brunner, un pastel que Manet réalisa vers la fin de sa vie

Le plaisir que j’ai depuis mon enfance à détailler certaines réalisations de la Chicago School, en particulier le Wainwright Building de Louis H. Sullivan. Cette rigueur – ce fonctionnalisme – dans laquelle sont placés suivant un rythme implacablement régulier de délicats panneaux d’entrelacs dont la composition varie discrètement d’un étage à l’autre.

Un détail du Wainwright Building de Louis H. Sullivan (St. Louis, Missouri, 1891)

 

L’immense stature de William Morris. Comment un même homme a-t-il pu entreprendre tant de choses ?

Le neomanuelino. Sa réalisation la plus emblématique, la façade de la Estação do Rossio (terminée en 1887) de l’architecte José Luís Monteiro. Le neomanuelino, un style typiquement portugais, s’insère dans les courants européens de l’éclectisme historiciste et du néo-gothique de la seconde moitié du XIXe siècle.

Un air de famille parfois : Gustav Klimt / Friedensreich Hundertwasser.

L’extraordinaire douceur des visages de Medardo Rosso, une douceur liée au traitement (au style) mais aussi au matériau employé, de la cire. Un air de famille encore, Medardo Rosso / Eugène Carrière.

 Medardo Rosso, « Ecce Puer », 1906.

 

Des rapports d’ambiance encore : des lithographies d’Odilon Redon et des dessins d’Alfred Kubin.

Ces façades anglaises qui ne sont que fenêtres, comme celle de Hardwick Hall (Derbyshire). Le bien-être particulier, infiniment délicieux, que l’on doit éprouver les jours d’averses dans ces pièces toujours lumineuses. Et le son de l’averse contre tant de carreaux ! On ferme alors les yeux…

Piranesi célèbre Rome et ses architectures avec autant de conviction que Winckelmann célèbre la Grèce et sa statuaire.

Mon plaisir jamais démenti à détailler les ruines peintes ou dessinées par Hubert Robert, à m’y promener. Hubert Robert, probablement l’un des artistes chez lequel j’ai le plus plaisir à m’inviter.

Le néo-palladianisme anglais, notamment avec Richard Boyle. Voir Chiswick House. Les demeures de campagne pour l’aristocratie anglaise de Colen Campbell.

L’art indien, trop chargé. Temples couverts d’étouffants foisonnements. Je pars me reposer dans le silence des espaces de la peinture chinoise où la perspective s’étage dans des brumes douces, avec parfois un promeneur si modeste, sur un sentier suggéré.

Le sein de la Vierge de Melun (milieu XVe siècle, une œuvre de Jean Fouquet) a une perfection (une rondeur) indienne. Voir les sculptures du Kandariya Mahadeva Temple (Khajuraho), en Inde.

Luca Signorelli et ses « démonstrations » anatomiques, avec musculatures paroxysmiques comme constituées de pièces d’armures.

S’il me fallait citer une peinture hallucinante (et hallucinée), je citerais sans hésiter « La bataille d’Alexandre à Issos » d’Albrecht Altdorfer. Il est vrai que je pourrais également citer « Le Jardin des Délices » de Jérôme Bosch. S’il me fallait citer une gravure hallucinante (et hallucinée), je citerais sans hésiter « La Tentation de saint Antoine » de Lucas Cranach. Il est vrai que je pourrais également citer ce même sujet traité par Jacques Callot.

L’élégance de Jean-Émile Laboureur avec, notamment, ses burins. Son cubisme si élégant, avec ces « Petites images de la guerre sur le front britannique » (1916).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes éparses sur l’art – 7/9

 

Un certain nombre de mots qui appartiennent à l’histoire de l’art ont commencé par être dépréciatifs. Voir le mot « Baroque », mot choisi à dessein par les historiens néo-classiques du XVIIe siècle pour désigner cet art extravagant (voire ridicule) du siècle précédant.

Dans mes rêves (cauchemars ou non) passent assez souvent la Escadaria do Bom Jesus (Santuário do Bom Jesus do Monte, œuvre de Carlos Amarante), non loin de Braga, ainsi que le château de Raray dont ma mère me parlait assez volontiers puisque son parc avec ses deux haies cynégétiques servirent de cadre à « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, avec Jean Marais dans le rôle de la Bête.

Détail d’une haie cynégétique, château de Raray.

 

L’Empire espagnol est entraîné dans la guerre de Trente Ans. La péninsule ibérique s’enfonce dans la misère. 1637, révolte à Évora, révolte qui se propage. 1640, insurrection séparatiste en Catalogne où le Conde-duque de Olivares (protégé de Felipe IV) ordonne la mobilisation des troupes lusitaniennes contre les Catalans. Non seulement elles refusent de marcher contre ces derniers, mais en décembre de la même année les Portugais déposent Margarida de Saboia et exécutent plusieurs membres de son conseil. Quelques semaines plus tard, le Duque de Bragança est couronné roi du Portugal sous le nom de João IV. Début de la Guerra de Restauração (1640-1668). Après avoir signé une paix avec la France au prix d’importantes concessions territoriales, les Espagnols écrasent les Catalans avant de lancer leurs forces contre le Portugal. Et suite à plusieurs défaites majeures (Linhas de Elvas en 1659, Ameixial en 1663, Castelo Rodrigo en 1664, Montes Claros en 1665), l’Espagne reconnaît l’indépendance lusitanienne le 18 février 1668.

Lisbonne. Au centre de la Praça dos Restaudores, un imposant monument (d’une trentaine de mètres de hauteur) inauguré en 1886 à la gloire de ceux qui luttèrent pour l’indépendance du Portugal : Aos Restauradores de 1640.

La façade ouest de la cathédrale de Santiago de Compostela, de Fernando Casas y Novoa, comme si l’édifice avait durablement séjourné au fond d’une mer ou d’un océan et en avait été sorti couvert de concrétions. Même remarque pour le frontispice de l’hôpital de San Fernando (Madrid), de Pedro de Ribera.

La rigueur des natures mortes de Francisco de Zurbarán et de celles de Juan Sánchez Cotán.

Qui n’a pas au moins une fois dessiné, même sommairement, le plan de sa ville idéale et/ou de sa maison idéale ? De sa ville idéale, à la manière de Filarete ou de Giorgio Martini.

Mes lettres à Pierre Courtin où j’évoque volontiers l’impression très particulière que me donne l’étude des peintures de Paolo Uccello, une impression qu’explique en partie cette application dans la mise en œuvre de la perspective dite « scientifique », application non dénuée de « naïveté(s) », d’où mon impression de savoureuse étrangeté, de vertige léger et soutenu.

Parmi les répertoires pour dessins préparatoires à une série de linogravures, les céramiques de Manises (environs de Valencia) et leur bestiaire, sans oublier leurs motifs floraux.

L’extraordinaire traitement des miniatures de l’Évangile d’Ebbon (début IXe siècle). Les mouvements du pinceau, principalement avec les vêtements des quatre Évangélistes. On pourrait croire à des peintures XXe siècle tant la gestuelle (du pinceau) est prononcée – expressionniste.

Parmi les délices architecturaux de l’Espagne, l’architecture hispano-wisigothe (VIe, VIIe et VIIIe siècles) et l’architecture des Asturias (VIIIe et IXe siècles) sous les règnes d’Alfonso I, Alfonso II, Ramiro I et Alfonso III. Des architectures de poche, pourrait-on dire, adorablement proportionnées. La si émouvante église de Santa Cristina de Lena.

Santa Cristina de Lena, Asturias.

 

Entre 1827 et 1850, Ludwig I, roi de Bavière, commande au peintre Joseph Karl Stieler des portraits de beautés afin de constituer la Schönheitengalerie, visible au château de Nymphenburg. Parmi ces beautés, l’actrice Lola Montez, amante du roi. L’ensemble est froid, voire glacé.  La dame que je préfère, et dont je garde le souvenir le plus précis (elle est habillée comme certaines de mes ancêtres), Katerina Botsaris, fille du libérateur Markos Botsaris.

Rêveries entre arcs polylobés et arcs outrepassés.

Les chiffres mayas : des agencements de points (par exemple 1 et 2), des agencements de lignes horizontales (par exemple 5 et 10), des combinaisons de points et de lignes (par exemple 6 et 7).

Les céramiques érotiques de la culture Mochica, une civilisation précolombienne implantée le long de la côte nord du Pérou entre 100 et 700 après J.-C., des céramiques par ailleurs utilitaires.

Les géoglyphes de Nazca, à contempler des airs. Les hypothèses fantaisistes à leur sujet. La folie des géoglyphes (souvenirs d’un voyage au Chili dans les années 1990).

Certes, John William Godward, un victorien néo-classique, est moins grand peintre que Rubens, il n’empêche que je préfère ses femmes (et celles de son aîné, Sir Lawrence Alma-Tadema), et de loin, à celles de ce géant de la peinture.

Observez les traces du pinceau dans l’arrière-plan de « La mort de Marat » et dans celui de « Madame Récamier » de David. Ces arrière-plans minimalistes mettent en valeur ces traces, avec une gestuelle qui nous dit l’Impressionnisme presqu’un siècle avant l’Impressionnisme.

Le rapport masses noires et masses blanches dans les gravures sur bois de Félix Vallotton et de Frans Masereel.

Une fois encore, la peinture extraordinairement dessinée de Sandro Botticelli.

La peinture du Nord, Jan van Eyck ou Rogier van der Weyden (pour ne citer qu’eux), une peinture ciselée.

Le néo-classicisme de Bertel Thorvaldsen, impeccable mais froid, froid et impeccable comme un écrit de Winckelmann. Même perfection chez son contemporain Canova, qui lui propose une sensualité qui donne envie de passer la main sur le grain de ses marbres.

La bienveillance d’Adriaen van Ostade. L’art et le monde ont besoin d’hommes comme lui. Lorsque la tristesse me gagne, je m’invite volontiers chez lui.

Le surréalisme de Lucien Coutaud, son érotomagie. Une élégance onirique, un onirisme élégant.

Parmi les plus beaux portraits de l’estampe (en noir et blanc), celui de Verlaine par Eugène Carrière, une lithographie ; et celui d’Apollinaire par Louis Marcoussis, une eau-forte.

L’une des versions du portrait d’Apollinaire par Marcoussis

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes éparses sur l’art – 6/9

 

L’excès rend les scènes incroyables au sens premier du mot, soit non-croyables, irréelles. Voir « Les onze mille verges » de Guillaume Apollinaire ou les BD de Georges Pichard : « Blanche Épiphanie », « Paulette », etc.

Entre le Christ de Matthias Grünewald (retable d’Issenheim) et « Der rote   Christus » de Louis Corinth, l’effroi et rien que l’effroi. Et à quoi mène l’effroi ?

Ma tendresse pour Gerrit Dou, surtout lorsqu’il commence à se distancier de son maître Rembrandt. Ses portraits placés dans des niches.

Anselm Feuerbach, un grand peintre. Et que j’aime son modèle, Nanna Risi, en tant que peinture mais aussi en tant que femme, tout simplement !

Un portrait de Nanna de 1861 par Anselm Feuerbach

 

Gestuelle de la touche de Frans Hals, gestuelle virevoltante ; et, de ce fait, modernité de Frans Hals.

Une fois encore, j’ai emprunté le chemin de Middelharnis (voir la composition de Meyndert Hobbema, de 1689). Je l’emprunte toujours avec un même plaisir ou, plutôt, avec un plaisir toujours augmenté.

Souvenir d’une conversation avec Pierre Courtin, dans son atelier de l’E.N.S.B.A., à propos d’Andrea Mantegna pour lequel ce très grand connaisseur de la peinture de la Renaissance italienne avait une admiration aussi discrète que radicale. « Une peinture implacable » me disait-il, implacable par le dessin qui fait de cette peinture une peinture sculptée avec, par ailleurs, des couleurs minérales.

Il m’est arrivé (et il m’arrive encore) de faire des cauchemars ; ce sont des variations à partir de compositions de John Martin, à commencer par « The Great Day of His Wrath » visible à la Tate Gallery.

Que de reproductions n’ai-je feuilletées, enfant, dans mes livres scolaires, sans compter celles, nombreuses, que j’emportais avec moi pour les détailler pendant les cours au risque de me faire surprendre ! Ainsi, par exemple, ne puis-je voir « La barricade » d’Ernest Meissonnier ou certaines compositions d’Alphonse de Neuville sans revivre ces moments d’écolier.

Combien de martyres de Saint Sébastien ? Combien ? La représentation la plus élaborée de ce martyre est à ma connaissance celle que propose Antonio Pollaiuolo – elle est digne des extravagances de Georges Pichard.

Je n’ai toujours pas réussi à analyser d’une manière convaincante la fascination (le mot n’est par trop fort) que Mark Rothko exerce sur moi. Mon questionnement toujours actif à ce sujet n’augmenterait-il pas cette fascination ?

L’immense saveur des compositions d’Alberto Burri, saveur des tonalités autant que des matériaux.

Les scènes aériennes de Tullio Crali (1910-2000), un passionné d’aviation, pilote à partir de 1928, un peintre futuriste, principal représentant de l’Aeropittura. Son extraordinaire huile sur toile de 1939 : « Incuneandosi nell’abitato ».

La sublime délicatesse apportée par le peintre écossais Allan Ramsay au portrait de sa seconde épouse, Margaret Lindsay. Les rapports atténués de tonalités (notamment les vieux roses qui tendent vers les vieux mauves). Le graphisme délicat et détaillé de la dentelle posée sur ses épaules, dentelle qui aux bras se fait écumeuse. Les rapports du plus infime élément avec le tout et inversement, une merveille. Son plaisir à peindre les parures féminines : dentelles, texture des étoffes, fleurs, rubans, etc. Les arrière-plans minimalistes destinés à mettre en valeur la richesse des modèles et leurs parures.

Pertinence du photocollage, principalement dans sa fonction dénonciatrice, politique. Voir John Heartfield.

De l’influence de la photographie sur certaines œuvres de Georgia O’Keeffe, une influence que pourrait en partie expliquer son mariage avec Alfred Stieglitz. Ses floraisons sexuelles.

Et toujours, « Spiral Jetty » de Robert Smithson. Une rêverie récurrente.

Certaines huiles sur toile de Joaquín Torres-García pourraient faire l’objet d’interprétations en gravure sur bois ou linogravure. M’y essayer pour une prochaine exposition.

Quelques-uns des nombreux jouets conçus par Joaquín Torres-García

 

Oskar Schlemmer, le monumentalisme de ses compositions, principalement celles des années 1930, la période Bauhaus. On les imagine sans peine formidablement agrandies de manière à couvrir des pignons de plusieurs centaines de mètres carrés, par exemple.

Les peintures narratives (littéraires) de petit format de Carl Spitzweg et de Moritz von Schwind. Ces moments passés à lire certaines de leurs peintures, dans des musées et, plus encore, dans des livres d’art.

Étudier l’influence de Ford Madox Brown (1821-1893) sur Dante Gabriel Rossetti et, plus généralement, sur les Préraphaélites de la Pre-Raphaelite Brotherhood (P.R.B.), un mouvement qui finira par s’imposer en grande partie grâce à l’énergie de John Ruskin.

Une spécificité anglaise, le portrait en miniature qui tomba en décadence entre la disparition de la supériorité britannique dans l’art d’enluminer les manuscrits et l’arrivée de Holbein à la cour de Henry VIII, Holbein qui relança une tradition bien anémiée voire moribonde, une tradition qui perdurera jusqu’à l’arrivée de la photographie. Son principal disciple, Nicholas Hilliard qui eut deux successeurs directs, Isaac Oliver (ou Olivier) et son fils Peter. Voir l’admirable miniature en pied (assez rare dans la miniature anglaise qui s’en tient généralement au buste) de Richard Sackville, comte de Dorset par Isaac Oliver.

Dans sa présentation de l’art en Grande-Bretagne et en Irlande, Sir Walter Armstrong (qui fut directeur de la National Gallery of Ireland) écrit : « La gravure est, en effet, une sorte de critique ; sa perfection dépend d’une disposition d’esprit, comparable à celle qui permettrait à un homme de lettres d’étudier une pièce de Shakespeare mot par mot, syllabe par syllabe, lettre par lettre ». Voilà qui est bien dit. La gravure suppose une disposition d’esprit qui la rapproche de l’écriture plus que de toute autre forme d’expression, sans oublier que par ses modalités (notamment le support papier) elle se rapproche du livre et tend à s’y intégrer.

John James Audubon, disciple de David. Afin de ne pas être enrôlé dans les armées de Napoléon, il part pour les États-Unis où il élabore un livre monumental sur les oiseaux de ce pays, une référence pour l’ornithologie. Puis il entreprend dans le même esprit un livre sur les quadrupèdes ovipares que ses fils poursuivront, le père étant devenu aveugle. Souvenir d’enfance : je m’applique à reproduire l’un de ses oiseaux, un héron.

L’extraordinaire gestuelle de Giovanni Boldini, des visages sagement peints avec, en contraste, une touche volontiers virevoltante – folle même – dans les vêtements et les décors. Pensons à « Mademoiselle Lanthelme » ou à « La marquise Luisa Casati ».

« La signora in rosa » (1916) de Giovanni Boldini

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 5/9

 

Eugène Carrière, un frère encore, avec Prud’hon et Seurat.

Le grand et discret Bonington, mort si jeune. L’influence décisive de ce jeune anglais, ami de Delacroix, sur l’art français, de l’École de Barbizon à l’Impressionnisme. Lorsque je pense à mes visites au Musée du Louvre, ses petites peintures (des études de ciel) me viennent d’emblée et dans toutes leurs précisions.

Cézanne a fait beaucoup de mauvaises peintures ; il n’en est pas moins un très grand peintre, et d’abord par l’influence décisive qu’il exerça sur tant d’artistes de sa génération et de générations postérieures. Son influence libératrice. Le meilleur de son œuvre : ces paysages d’une puissante unité organique, tant par la structure (le dessin) que par la couleur : l’alliance indéfectible du minéral et du végétal, des vues de Château Noir et de Bibémus.

Séquences de mes souvenirs d’enfance : des portraits d’acteurs de Sharaku qui ornaient l’escalier de la maison de campagne d’une grand-tante.

Certaines peintures de Gustave Moreau : comme de l’orfèvrerie avec emploi généreux de la technique du nielle.

Les fenêtres encore, avec Georg Friedrich Kersting. Voir ses compositions qui montrent Caspar David Friedrich dans son atelier. Une ambiance Biedermeier.

L’un des deux tableaux de Georg Friedrich Kersting représentant Caspar David Friedrich dans son atelier. Le tableau reproduit ci-dessus est de 1819, l’autre de 1811.

 

 

Étudier The Hudson River School, la plus intéressante association de peintres américains du XIXe siècle. Étudier plus particulièrement l’œuvre de son fondateur, Thomas Cole (1801-1848).

Il me semble que j’ai eu ma première émotion érotique au Musée du Louvre, devant Atala telle que la met en scène Girodet-Trioson dans « Atala au tombeau » (1808). Les seins de la jeune morte !

Autre souvenir d’enfance, des interprétations gravées de peintures de Paul Delaroche relatives à l’histoire de l’Angleterre, dans le salon de ma grand-mère, au-dessus du canapé, rue Delambre.

La fascination qu’exercent Fra Angelico et d’autres artistes du Quattrocento tient en partie à cette hésitation prolongée entre la deuxième dimension et la troisième dimension, à une époque où les règles de la « perspective scientifique » ne sont pas encore fermement établies.

Bronzino, peintre maniériste, disciple et fils adoptif de Pontormo. Sa peinture peut être froide comme de l’émail. Voir en particulier « Vénus, Cupidon et le Temps », avec cet érotisme d’autant plus envoûtant qu’il est discret. Un érotisme froid et raffiné qui est aussi celui de l’École de Fontainebleau.

Arcimboldo à Prague comme organisateur de spectacles pour Maximilien II puis son fils Rodolphe II, en particulier pour le couronnement de ce dernier en 1575. Par ailleurs, Arcimboldo dessine des machines hydrauliques, élabore une méthode colorimétrique de transcription musicale. Me procurer une étude sur Rodolphe II, cet étrange et sympathique empereur. Son portrait phytomorphe par Arcimboldo.

Qui a mieux dit l’intimité que Jan Vermeer de Delft et que Pieter van Hooch, son contemporain ?

La vieille Espagne ascétique et religieuse : entre Juan de Valdés Leal et Juan Sánchez Cotán. Écrire un article sur les particularités de l’ascétisme espagnol. Ascétisme d’El Escorial de Juan de Herrera, ascétisme de la Cour et de la noblesse castillane, etc.

Une nature morte de Juan Sánchez Cotán peinte vers 1602

 

L’iconographie chrétienne, et plus précisément celle de la Sainte Église catholique apostolique et romaine, source de tous les érotismes. La réaction iconoclaste n’aurait-elle pas été en partie déclenchée par le soupçon d’un érotisme multiforme et diversement voilé ?

L’artiste le plus poétique – le plus dérangeant– de l’Actionnisme viennois, Rudolf Schwarzkogler. N’y aurait-il pas une discrète parenté entre celui-ci et Michel Journiac, et je pense en particulier à « Messe pour un corps » ? Il m’arrive de voir Michel Journiac comme un Rudolf Schwarzkogler plus conceptuel, aseptisé en quelque sorte. Plus proche du Viennois, peut-être, Gina Pane, une œuvre qui m’a troublé lorsque j’étais adolescent. Ses performances ont été filmées et photographiées par Françoise Masson. Elle commence à se blesser dans « Escalade non-anesthésiée » en 1971.

Cette conclusion à laquelle arrivent certains artistes dans les années 1920, à savoir que la peinture (de chevalet) ne peut plus être qu’architectonique ou disparaître. Voir Theo Van Doesburg, El Lissitsky et autres constructivistes. L’élémentarisme avec le dualisme : horizontal (le monde physique) / vertical (le monde spirituel) et, en contrepoint, le dynamisme de la diagonale.

Lénine Dada ? Un étrange essai traite de la question ; je l’ai lu il y a une vingtaine d’années et il m’a laissé une forte impression. J’en rendrai compte. Mais écoutez l’auteur de ce livre, Dominique Noguez :

https://www.dailymotion.com/video/x3822w_dominique-noguez-lenine-dada_creation

Il n’est pas impossible de se reposer de Joel-Peter Witkin chez Helmut Newton. Il n’est pas impossible de se reposer de Jan Saudek chez Jeanloup Sieff, et ainsi de suite.

Durant trois années, de 1969 à 1971, Christian Boltanski (né en 1944) s’efforce d’édifier une autobiographie, une autobiographie impossibledans la mesure où il ne cesse d’y injecter des fragments biographiques venus d’ailleurs, de partout. Une fois encore, l’extraordinaire parenté entre Georges Perec et Christian Boltanski.

Écrire un article sur Andrew Wyeth, un artiste silencieux et éloquent, éloquent comme le sont les artistes silencieux tels qu’Andreï Tarkovski ou Vilhelm Hammershøi.

Réactions artistiques à la Première Guerre mondiale, le Dadaïsme mais aussi le Constructivisme. Voir les designers et architectes de De Stijl, El Lissitsky et Moholy-Nagy, mais aussi les théoriciens communistes du Constructivisme international, les artistes-enseignants de l’avant-garde soviétique, les architectes, artistes et artisans du Bauhaus. Reconstruire sur des bases sobres et rationnelles, loin des fioritures et du sentimentalisme pulvérisés par cette première guerre industrielle de l’Histoire.

Aujourd’hui, nous allons entre Ron Mueck, Damien Hirst et Jeff Koons, des artistes de l’ennui – je n’ai pas dit des artistes ennuyeux, bien que…

Marinetti, son parcours artistique et politique, son parcours artistico-politique, politico-artistique.

Certains éléments de défense pourraient être regardés non seulement comme des ready-made mais aussi comme des sculptures minimalistes (Éléments Cointet ou Portes-Belges, Hérissons tchèques, Rails curtoirs, Tétraèdres et Tétrapodes, « Asperges de Rommel », etc.). Lorsqu’ils se multiplient dans le paysage, ces éléments pourraient être regardés comme du Land Art : voir les alignements de dents de dragon de la ligne Siegfried (Westwall) ou les rails fichés dans le sol comme barrages antichars dans le paysage suisse.

Un barrage antichars (en Suisse) constitué de rails, du Land Art en quelque sorte.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

 

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Notes éparses sur l’art – 4/9

 

La formidable énergie du Baroque italien, avec notamment cette tension verticale dont la plus pure expression est probablement « Le rapt d’une Sabine » de Giambologna.

Pour des femmes intégralement voilées ! Oui, mais à la manière de « Modestia » d’Antonio Corradini, l’un des plus beaux drapés de l’histoire ! Le drapé qui cache pour mieux révéler !

Afin d’augmenter le tumulte, le Baroque élabore des compositions aux géométries (lignes de force) complexes données par des imbrications (voir par exemple « Le rapt des Sabines » de Pietro da Cortona) mais aussi par l’ajout d’ « accessoires » qu’il multiplie, à commencer par les draperies, les chevelures et les barbes, la crinière et la queue des chevaux des monuments équestres (les crinières de la Fontaine de Trevi, à Rome, ou le destrier de Felipe IV, à Madrid), les ailes des anges, les plumages (comme les cimiers de certains casques), la rocaille, les feuillages aussi – d’où le goût prononcé du Baroque, tant en peinture qu’en sculpture, pour la légende d’Apollon et de Daphné.

Le buste de Louis XIV par Bernin, 1665.

 

La Couleur envisagée comme contrariant la beauté (la pureté) de la Forme. Voir ce qu’écrit Johann Gottfried Herder à ce sujet.

L’hyperréalisme en sculpture : Duane Hanson mais aussi le buste de l’architecte Carlo Dotti par Angelo Gabriello Piò, un buste en cire avec vrais cheveux, vrais vêtements et yeux de verre. Le Musée Grévin ou le Musée de Madame Tussaud aussi.

Mon trouble toujours devant Beata Ludovica Albertoni de Bernini et devant l’Extase de Santa Teresa du même. Le goût du Baroque pour l’extase et ses convulsions. L’érotisme voilé (au propre comme au figuré) du Baroque, ses ambiguïtés, notre trouble – la pertinence du suggéré.

L’admiration de Bernini pour le Maltais Melchiorre Cafà. L’influence probable de ce dernier sur les deux œuvres de Bernini ci-dessus mentionnées. Le vêtement de la sainte dans « Apoteosi di Santa Caterina » de Melchiorre Cafà est probablement le plus tumultueux de tout le Baroque. Autres « accessoires » du Baroque, mis en valeur dans cette œuvre : les nuages qui, comme les étoffes, se prêtent à tous les tumultes.

Art narratif par excellence : la peinture éthiopienne du XXe siècle ; voir ces séries très BD relatives à la légende de la Reine de Saba, à la vie du Christ ou montrant des scènes de guerre, comme cette bataille contre Ahmed Gragn (1543) remportée par les Chrétiens, avec l’aide des Portugais. Art narratif par excellence encore : la Tapisserie de Bayeux, une broderie du XIe siècle de soixante-dix mètres de long, constituée de neuf panneaux cousus bout à bout – manque le dernier panneau qui montrait probablement le couronnement de Guillaume. Cet ensemble narre des événements compris entre la fin du règne d’Edouard le Confesseur et la bataille de Hasting.

Le lavement des pieds vu par un artiste éthiopien

 

Amadeo de Souza-Cardoso (1887-1918). Les deux volumes du catalogue raisonné. Vol. I : Fotobiografia Vol. II : Pintura. M’inspirer de quelques-unes de ses œuvres pour des gravures sur bois ou linogravures. Idem avec certaines œuvres de Joaquín Torres-Garcia. Amadeo de Souza-Cardoso et son étonnante huile sur toile de 1911 intitulée « Galgos ». La somme des influences qui transparaissent dans l’œuvre de cet artiste mort à trente-et-un ans.

Incroyable. J’étudie depuis quelques jours l’œuvre d’artistes portugais à la Biblioteca Camões de Lisbonne et par l’étude de la vie d’Adriano de Sousa Lopes, auquel je viens de dédier un long article, je retrouve Moïse Kisling, un artiste dont je connais bien l’œuvre (ses femmes m’ont d’emblée séduit) mais dont je connais mal la vie. J’apprends donc, aujourd’hui, que cet artiste majeur de la peinture portugaise était le beau-frère de Moïse Kisling, les deux artistes ayant épousé les deux sœurs. En septembre 1940, Moïse Kisling embarque à Marseille pour le Portugal où il séjournera six mois chez son beau-frère, à Lisbonne puis à Nazaré. Début 1941, il embarque pour les États-Unis. Il reviendra en France en octobre 1946. Poussé par la curiosité, j’ai entré une clé sur Google et j’ai appris qu’un lot de cinquante-huit lettres et cartes autographes signées Moïse Kisling (écrites pour la plupart au Portugal et aux États-Unis à son épouse Renée et à son fils Guy) avaient été proposées aux enchères au printemps 2016. J’ai pu en lire certaines, en ligne.

Le Cantique des Cantiques, ce poème biblique où les symboles de l’amour et de la mort se fondent l’un en l’autre et irriguent tant de textes religieux et tant d’œuvres d’art, à commencer par ces deux œuvres de Bernini qui mettent en scène Santa Teresa et la Beata Ludovica Albertoni. A ce sujet, lire le panégyrique de Bernardino Santini, « I voli d’Amore », publié en 1673. L’extraordinaire rapport entre le vêtement de Santa Teresa et le nuage sur lequel est placée la sainte, un nuage aux allures de rocher, un nuage géologique. L’extraordinaire de ce rapport tient aussi au contraste par lequel les parties s’exaltent mutuellement, contraste de texture pourrait-on dire : le vêtement de la sainte est infiniment poli, amoureusement poli, tandis que le nuage offre une surface grenue. Rodin a beaucoup joué avec ce rapport et plus violemment encore. Pensons au « Baiser » où le couple à la peau si lisse est assis sur une partie du bloc à peine dégrossie et piquetée au burin. Pensons à « Andromède » ou à « La Danaïde » qui elles aussi émergent du bloc à peine dégrossi et y retournent par la cascade de leur chevelure. Les contrastes s’exaltent mutuellement ; même remarque avec les couleurs en peinture – voir les écrits théoriques de Kandinsky.

Autre « accessoire » du Baroque (je l’avais oublié) : les flammes, notamment avec « Sant’Agnese in Agone » d’Ercole Ferrata où le dynamisme du vêtement semble procéder du dynamisme des flammes – des vêtements en flammes, des vêtements de flammes.

« Sant’Agnese in Agone » d’Ercole Ferrata

 

Le Baroque et ses compositions où jouent le bas-relief, le demi-relief (ou mezzo rilievo) et le haut-relief, sans oublier la ronde-bosse dans certaines de leurs parties. Ce genre qui n’a pas retenu Bernini doit le meilleur de sa production à Alessandro Algardi, avec notamment la rencontre entre Léon Ier le Grand et Attila où les deux protagonistes tendent vers la ronde bosse. La profonde influence exercée par Alessandro Algardi sur les artistes qui pratiqueront ce genre, sous son influence directe ou celle de ses disciples.

Le Baroque et ses pompes célébrées par Federico Fellini dans « Roma » avec ce défilé de mode ecclésiastique. Tout l’esprit baroque s’y révèle, le Baroque contenant sa propre parodie. La pompe du Baroque est aussi funèbre – et sans jeu de mots –, d’où une bonne part de l’attrait qu’il exerce.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 3/9

 

De l’importance des fenêtres (en tout genre) dans la peinture d’Edward Hopper. Leur typologie, avec notamment ces bow-windows et ces fenêtres à guillotine, l’un et l’autre emblématiques du monde anglo-saxon. Son œuvre pourrait être d’abord envisagée comme une réflexion sur les rapports de l’intérieur à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur, d’où l’importance des ouvertures.

Autre rapport d’ambiance : Edward Hopper et George Segal.

« The diner » (1964-1966) de George Segal

 

L’œuvre d’Edward Hopper, comme une confirmation en images de l’étude de Richard Sennett, « The Fall of Public Man », et des observations que fit ce sociologue dans les années 1970. Il commence par évoquer « this ideology of intimacy (which) defines the humanitarian spirit of a society without gods: warmth is our god » ; et il compare la vie sociale à un théâtre, ce qui ne peut que conduire à la déception – suite à l’illusion. Cette déception, c’est ce qu’évoquent dans un silence écrasant de nombreuses compositions d’Edward Hopper. Ivo Kranzfelder a intitulé l’un des chapitres de son étude sur ce peintre américain : « The Tiranny of Intimacy ». Le monde comme theatrum mundi. La scène ne se limite pas à la scène, elle englobe la salle entière et jusque dans ses moindres recoins.

 

Érotisme froid, le plus érotique des érotismes. Bronzino et Helmut Newton sont des maîtres du genre.

 

Parmi les scènes d’intérieur les plus captivantes, « Das Balkonzimmer » (1845) d’Adolph Menzel. Pourquoi ? Parce que cette composition parle d’une présence à venir. Devant elle, on attend.

 

Andrea Mantegna, une peinture sculptée.

 

Devant certaines peintures d’Albrecht Dürer, on a tendance à se détacher vite de l’ensemble pour se perdre dans le parcours d’un cheveux ou d’un poil, avant de se reprendre, d’en revenir à l’ensemble. Cette remarque m’est venue devant le portrait de Hieronymus Holzschuber (1526).

 

La peinture dessinée de Sandro Botticelli, avec cette volonté de ne pas effacer le dessin sous la couleur, de le faire ressurgir s’il le faut, et autant que possible, de préserver et d’imposer la ligne sans jamais rien ôter aux subtilités du modelé, aux arrangements colorés. Sandro Botticelli, un maître de l’érotisme lui aussi. Le rôle de la chevelure (parfois extraordinairement arrangée) dans ses mises en scène et un raffinement qui suggère toutes les liturgies.

 

L’aspect tapisserie du portrait de Simonetta Vespucci (tempera sur bois) de Piero di Cosimo (autre chevelure d’un raffinement qui laisse bouche bée). Je me suis rendu au Musée Condé (château de Chantilly) rien que pour cette peinture que j’avais admirée dans mon dictionnaire Larousse d’écolier, avec une médiocre reproduction. La manière dont le nuage sombre est mis à contribution pour mieux faire ressortir ce profil.

« Simonetta Vespucci » de Piero di Cosimo (vers 1480-90)

 

Un formidable artiste conceptuel, probablement le plus formidable des artistes conceptuels : Giuseppe Arcimboldo.

 

Une fois encore, travailler à un traité sur le profil en peinture, le profil étant plus parlant que la face car plus dessiné. Le profil en numismatique et en médaille constitue un sujet à part. Le profil dans la peinture de Pisanello, par ailleurs graveur en médailles. Dans cette étude, faire impérativement figurer le profil de Laura Battiferri (peint vers 1555-1560) d’Agnolo Bronzino, l’un des plus étranges profils de la Renaissance italienne. La coiffure ainsi contenue accentue la force d’un nez long et busqué. Laura Battiferri, une femme inatteignable, poétesse, fervente catholique, elle défendit la Contre-Réforme et jouissait d’une grande popularité à la cour d’Espagne. Autres profils, une curiosité, le triple portrait du cardinal de Richelieu par Philippe de Champaigne, une huile sur toile de 1642, visible à Londres (The National Gallery). Au milieu, le modèle vu de face et flanqué de ses deux profils.

 

Vincent van Gogh dans une lettre à son frère Théo (nov. 1885), après avoir lu le livre d’Edmond de Goncourt sur le XVIIIe siècle : « J’ai beaucoup aimé ce qu’il dit de Chardin. Je suis de plus en plus convaincu que les vrais peintres ne finissaient pas leurs tableaux, dans le sens qu’on a trop souvent donné au fini, c’est-à-dire si poussé qu’on puisse fourrer le nez dessus. Vus de tout près, les meilleurs tableaux et justement les plus complets du point de vue de la technique, sont faits de toutes les couleurs posées tout près l’une de l’autre ; ils ne font tout leur effet qu’à une certaine distance. Cela, Rembrandt l’a soutenu avec persistance, malgré tout ce qu’il a eu à souffrir (les braves bourgeois ne trouvaient-ils pas Van der Helst bien meilleur, pour la raison que l’on pouvait le voir de tout près ?). »

 

Les graphismes que déterminent en architecture les différents opus, tant dans la dimension verticale qu’horizontale, en structure ou en revêtement. Structure, avec par exemple l’Opus Incertum à Alba Lucens, en Italie centrale. Revêtement, avec par exemple l’Opus Reticulatum, sur le mur extérieur de la Villa Hadriana à Tivoli.

 

Manet maître de l’érotisme avec « Le déjeuner sur l’herbe » (exposé au Salon des Refusés, en 1863, sous le titre « Le Bain »). Les hommes habillés rendent la femme nue encore plus nue. Manet maître de l’érotisme avec « Olympia » (1863). J’ai relevé cette remarque parfaite dans « 1863 : naissance de la peinture moderne » de Gaëtan Picon : « Le corps imparfait de l’Olympia est plus efficace que celui d’une Vénus ou même d’une Odalisque d’Ingres, son imperfection attestant qu’il a été vu et non pas imaginé », une remarque parfaite qui appelle une précision : « Corps imparfait » et « imperfection » doivent être compris comme tension vers le réalisme, en opposition avec l’idéalisme d’Ingres et de son maître Raphaël. Car Olympia est non seulement et d’abord magnifiquement peinte, elle est belle femme et on est tenté de s’allonger à côté d’elle…

 

Les fééries graphiques sont aussi à rechercher du côté de la glyptique, avec ces sceaux gravés en intaille (d’où l’impression en relief dans l’argile). Les cachets servant de matrices furent d’abord taillés dans le bois ou façonnés en argile cuit. Vers le IVe millénaire apparaît en Mésopotamie le sceau cylindrique en pierre percé dans son axe. L’immense variété des thèmes et, à l’occasion, un niveau de raffinement à couper le souffle – l’expression n’est pas forcée. Par ailleurs, ces sceaux en disent beaucoup sur les sociétés dont ils sont issus. Leur typologie et leur évolution leur ont permis de devenir des « fossiles directeurs » de première importance, notamment pour définir la chronologie de sites auxquels ne se rapportent aucun témoignages écrits ayant une valeur historique.

Une pierre fine de style gréco-perse avec motif perse

 

En art le métier n’est pas tout ; il n’est pas méprisable pour autant. Je ne place pas Rosa Bonheur et Jean-Léon Jérôme au-dessus de Manet ou de Degas mais je ne les ai jamais méprisés comme les méprisaient mes collègues à l’École des Beaux-Arts. Je les respectais, au risque de me faire traiter de has been, ce dont je me moquais et me moque encore.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art (photographie) – 2/9

 

Lee Friedlander, son humour généralement fait de rapprochements inopinés, d’instants précis avec mises en rapport inattendues – la poésie encore. On pense à certaines photographies d’Elliott Erwitt. Rapprochement comme cette ombre masculine sur une passante vue de dos, en manteau d’hiver, « Shadow – New York City » (1966) ou « Father Duffy. Times Square, New York City » (1974), un monument en hommage à cet aumônier militaire qui se tient dans son uniforme, sur un piédestal, dans un petit enclos métallique garni de pointes, perdu, écrasé par un arrière-plan d’immeubles avec lettrages monumentaux, des publicités dont ENJOY COCA-COLA juste au-dessus de lui. Le Social Landscape de Lee Friedlander est désespéré et tendre (la tendresse du clin d’œil), inquiétant et familier – l’inquiétude qui sourd sous le verni des habitudes. Ses nombreuses photographies de monuments à la gloire d’Américains célèbres, autant de représentations dérisoires dont le message est devenu inaudible car noyé dans des urbanismes chaotiques et des publicités.

 

Lee Friedlander (né en 1934), « Shadow, New York City », 1966

 

Parmi les vrais voyageurs, Hamish Fulton, loin des « à voir absolument », des « à ne pas manquer ». Hamish Fulton juge que « A Line Made by Walking » (1967) de Richard Long est l’une des œuvres les plus originales de l’art occidental du XXe siècle. Il célèbre le paysage par la marche, le paysage – l’espace – menacé comme jamais par l’encombrement humain. Marcher sans rien déranger – ou presque rien – comme le fait Richard Long. Bouger quelques pierres, rien de plus, à l’inverse d’autres artistes du Land Art qui blessent terriblement l’espace, et pensons à « Double Negative » de Michael Heizer, dans le Nevada, ou à « The Lighting Field » de Walter De Maria, dans le New Mexico. De ce point de vue, les artistes britanniques du Land Art diffèrent de leurs collègues américains. La  discrétion de Richard Long et de Hamish Fulton est aussi celle de Robert Smithson lorsqu’il photographie la friche industrielle de Passaic, dans le New Jersey, ou de Paul Virilio lorsqu’il photographie les bunkers de l’Atlantikwall.

Les photographies de Hamish Fulton, the Walking Artist mais aussi the Counter-Tourist, comme quelques autres, principalement britanniques. Avez-vous lu « On Walking » de Phil Smith, A guide to going beyond wandering around looking at stuff, et « Enchanted Things, Signposts to a New Nomadism », un  photo-essai, du Counter-Tourism ? :

https://walkart.wordpress.com/2014/08/11/on-walking-by-phil-smith/

Les photographies de Hamish Fulton peuvent être envisagées comme des haïkus visuels. Sous les photographies, de brèves indications manuscrites, comme un dairy : indications toponymiques, distances parcourues, sensations laconiques. Elles m’entraînent en elles, dans une ambiance aussi précise qu’indéfinissable ; et ces notations brèves et manuscrites la confirment, comme elles confirment celle des projets de Christo. Hamish Fulton the saunterer, le flâneur. L’ambiance Hamish Fulton me conduit à l’ambiance Andreï Tarkovski, ses polaroïds, une part peu connue (mineure certes) de son œuvre mais qui réitère l’ambiance de ses films. Et tout en me promenant dans des visions de ce marcheur britannique me reviennent des impressions que suscita une lecture belle entre toutes, « Sur le chemin des glaces » de Werner Herzog, journal d’une marche Munich-Paris au cours de l’hiver 1974.

 

Pablo Genovés, une œuvre hautement esthétique mais effrayante, l’air de rien, d’autant plus effrayante que les inondations se multiplient sur la planète Terre. L’antique terreur de la submersion reprend l’humanité avec le monstre Réchauffement Climatique. L’irruption des eaux dans des espaces fermés et généralement luxueux (emblématiques de la culture, comme bibliothèques, théâtres, églises, musées, généralement de style baroque, le style fluide par excellence) n’apparaît pas d’emblée comme effrayante, mais plutôt élégante, simplement, avec, par exemple, ces bouillonnements d’écume qui jouent avec de riches et imposants lustres dans « Cosmologie ». Cette volonté d’esthétisme est confirmée par des procédés de vieillissement.

 

L’un des nombreux effrois de Pablo Genovés (né à Madrid en 1959)

 

Un photographe discret, un représentant de la Nouvelle Vision en France, Jean Moral (1906-1999). Le meilleur de son œuvre a pour thème Juliette, cette femme rencontrée à Lacanau en 1927 et qu’il épousera en 1931, une femme qui n’est pas un mannequin, une femme simplement bien dans sa peau, à en croire les nombreuses photographies où elle apparaît. Jean Moral la photographie sans jamais la faire poser, en se gardant de la faire poser. « Lorsqu’elle posait, les photographies ne présentaient aucun intérêt », confia-t-il à Christian Bouqueret, auteur du catalogue intitulé « Jean Moral, l’œil capteur ». Ce sont les photographies de Juliette qui ont apporté à leur auteur une certaine célébrité. « S’il n’y avait pas eu Juliette dans ma vie, je n’aurais pas été un photographe intéressant ». Donc, pas de pose, rien que de la spontanéité, avec Juliette sur la plage, en vacances. Lorsqu’elle est absente de ses photographies, Jean Moral a tendance à tomber dans le simple exercice de style et à s’essouffler.

 

L’ambiance qui se dégage des photographies de l’italien Gabriele Basilico (1944-2013) est d’autant plus prenante que je ne comprends pas vraiment pourquoi. Je m’interroge pareillement devant les photographies d’Eugène Atget. Comment en arrive-t-on à se laisser fasciner par un réverbère, des vespasiennes, une colonne Morris ? Gabriele Basilico, architecte de formation, est venu à la photographie par le photojournalisme avant d’en venir à la photographie urbaine. Urbanisme, soit le rapport espace / temps, hier / aujourd’hui, histoire / sociologie : tout espace urbain est politique et sociologie. Gabriele Basilico s’intéresse à l’urbanisme comme phénomène. Il n’est pas à la recherche du « à ne pas manquer » des guides touristiques, à la recherche « du beau ». Certes, il y a les monuments et il s’y est intéressé, mais il préfère observer et prendre note des transformations dans les villes d’Europe, prendre note de ce phénomène de globalisation  qui ne cesse de s’accélérer et qui fait que les villes tendent à se ressembler. Gabriele Basilico ou la dignité de la photographie documentaire. La tentation de photographier les ruines (voir son séjour à Beyrouth, en 1991) et rien que les ruines (la beauté des ruines), d’être une sorte de Piranèse contemporain. Mais dans son cas, il ne s’agit pas de s’en tenir aux ruines en tant que telles mais de les envisager comme des blessures qui cicatrisent, qui évoluent. Rendre compte du mouvement, toujours et partout, qu’il soit diversement lent ou rapide. C’est à partir de 1978 qu’il resserre sa thématique avec une grande enquête dans les environs de Milan, sa ville natale. L’homme est absent de ses photographies comme il est absent des peintures de Giorgio de Chirico et cette absence – ce vide – rend plus sensible la relation entre l’espace et le temps : la scène est vide, on attend les acteurs…

 

Gabriele Basilico (1944-2013), Dunkerque, 1984.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis  

 

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