Le grand peuple mongol – 1/2

 

Ce long article en deux parties semblera probablement quelque peu désordonné. J’ai tenu à lui conserver son relatif désordre en prenant toutefois garde de ne pas égarer le lecteur. Depuis mes années d’études j’interroge le peuple mongol et son histoire. Ce que j’ai pu lire à son sujet est contradictoire. Pourtant, j’ai trouvé quelques lignes directrices et je les ai suivies. Je me suis souvenu des miniatures persanes, l’un de mes émerveillements d’enfant. Je me suis perdu en rêveries quant à une union entre l’Occident et les Mongols. J’ai laissé à certains moments mon imagination courir sans jamais tourner le dos à l’Histoire. Bref, l’histoire du peuple mongol, surtout à partir de Gengis Khan, n’aura cessé de me tirer par la manche. J’espère que mes interrogations ne lasseront pas le lecteur. Mieux, j’espère qu’il interrogera ce peuple et se perdra à son tour en rêveries, des rêveries soutenues par l’étude.

Gengis Khan, un nom qui aujourd’hui encore stupéfie, terrifie, un nom de fer, de feu et de sang. Enfant et adolescent, je ne le voyais pas autrement. Je l’avais placé dans une effrayante galerie de portraits, en compagnie d’Attila le Hun qui après avoir vainement tenté de conquérir la Perse s’était tourné vers l’Europe. J’avais étudié la bataille des Champs Catalauniques et je me disais non sans fierté que c’est en un lieu situé quelque part dans ce qui est aujourd’hui la France (du côté de Châlon-en-Champagne) que l’expansion de l’empire hunnique avait été stoppée. On évoquait alors volontiers Attila dans les livres scolaires, Attila dont on disait : « Là où passe Attila, l’herbe ne repousse jamais », une remarque qui se transmettait de génération en génération. Dans l’un de mes livres d’histoire, au chapitre consacré à l’invasion des Huns, figurait la peinture de Puvis de Chavannes montrant sainte Geneviève veillant sur Paris endormi (dans la lumière de la pleine lune), reproduction d’une fresque au Panthéon.

Aujourd’hui, ma vision de Gengis Khan a grandement changé ; tout au moins s’est-elle affinée. Il est vrai que les jugements à son sujet sont contrastés, très contrastés, et qu’il est en la circonstance particulièrement difficile de démêler l’histoire de la légende, sans oublier ces vastes zones d’incertitude et d’opacité qui entourent sa vie. On sait que Gengis Khan a favorisé les pires rumeurs à son sujet afin de mieux inviter les peuples à se soumettre sans résister, une technique qui s’est avérée efficace mais qui aujourd’hui encore n’aide pas à une approche « objective » du personnage. Les Chinois ont de lui une vision moins catastrophique que ne l’ont les Russes ou les Musulmans par exemple. Il faut voir ces vidéos arabes consultables en ligne qui décrivent avec luxe de détails (et probablement avec des exagérations propres à une certaine culture portée au ressentiment, à l’invective autant qu’à la plainte) la poussée mongole en terre musulmane et plus précisément la prise de la capitale du califat, Bagdad.

Certes, on reconnaît à Gengis Khan d’avoir unifié les clans mongols, d’avoir imposé un certain apaisement au sein de son peuple, moyennant des luttes sanglantes puis une discipline de fer. Mais après ? Rien que mort et destruction, destruction et mort. Pourtant, un jour, au cours de mes études, en bibliothèque, je me mis à feuilleter puis à lire méthodiquement des études sur Gengis Khan et les Mongols, des lectures qui m’ont amené à nuancer ma perception de celui qui reste le plus grand conquérant de tous les temps. Cette démarche m’avait été inspirée par l’étude de la miniature persane – un émerveillement – qui reste inexplicable sans les Mongols. J’y reviendrai en fin d’article.

Gengis Khan ne détruisait et ne tuait pas pour le plaisir de détruire et de tuer. Il faisait preuve de violence, et radicale, si on lui résistait ou si on ne respectait pas la parole donnée. Il faisait usage des armes mais aussi, et plus encore, de la diplomatie. Il accordait aux ambassadeurs une place prééminente. Celui qui se plaçait sous sa protection sans lui opposer la moindre résistance et qui s’en tenait à la parole donnée pouvait espérer vivre en paix, d’autant plus que Gengis Khan était d’une parfaite tolérance envers les croyances et les pratiques religieuses, chose rare alors et qui mérite d’être soulignée.

 

L’actrice mongole Khulan Chuluun (née en 1985), connue pour avoir tenu le rôle de Börte, l’épouse de Gengis Khan dans “Mongol”, un film russe de 2007.

 

Gengis Khan était un homme d’une grande loyauté, un homme qui accordait une importance particulière à la parole donnée, d’où son extrême fureur lorsqu’on la trahissait. Rien à voir donc avec un individu imprévisible et possédé par les démons. A ce sujet, lisez l’article mis en lien et extrait de La Revue de Téhéran, « La conquête mongole de la Perse, ses causes et ses conséquences ». Il révèle combien Gengis Khan était soucieux d’éviter autant que possible la guerre et laisse entendre que si les Perses n’avaient pas remis en question la parole de Gengis Khan, le destin du monde aurait été bien différent et les conquêtes mongoles se seraient peut-être arrêtées à ce pays d’une grande richesse :

http://www.teheran.ir/spip.php?article1866#gsc.tab=0

Retenons ce qui suit de cet article : Gengis Khan n’avait pas dans l’idée d’envahir les contrées perses. « La preuve en est qu’immédiatement après avoir conquis les territoires voisins de la Perse, Gengis Khan envoya une dépêche au gouverneur de l’Empire khorezmien, Alâeddin Mohammad, dans le but d’établir des liens commerciaux et de le saluer en tant que nouveau gouvernant du voisinage : “Je suis le maître des territoires du Soleil levant tandis que vous régnez sur ceux du Soleil couchant. Je souhaite donc que l’on conclue un solide traité d’amitié et de paix” annonçait-il. L’unification des tribus nomades de la Mongolie ainsi que celles des Turcomans, et même l’invasion de la Chine, se firent en causant relativement peu de pertes humaines et matérielles. Voilà pourquoi cette proposition de paix venant de la part du puissant empire naissant ne fut pas pour déplaire aux souverains iraniens dont l’intérêt allait dans le sens de la ratification d’un traité. » On est loin de l’image du destructeur et du tueur si complaisamment véhiculée. Gengis Khan propose l’amitié et la paix, proposition particulièrement bienvenue à l’égard de ce riche pays à la culture millénaire. Il avait depuis longtemps l’idée de développer le commerce, les échanges donc, et il aurait limité autant que possible morts et destructions si… Bien sûr, ce n’est pas avec des si que… Pourtant, permettez-moi de rêver car c’est précisément là que prend place l’une des réactions les plus néfastes de l’histoire, réaction aux conséquences incalculables.

Je rapporte les faits suivants même si certains historiens émettent des doutes plus ou moins marqués sur leur véracité. Le roi iranien, Shâh Alâeddin Mohammad, ne vit pas ce traité d’un bon œil. Il est vrai que certaines informations envoyées par son ambassadeur à Beijing, en Chine, n’avaient pas de quoi le rassurer. Mais outre l’intérêt qu’il concevait à traiter avec ce pays, par ailleurs intellectuellement et spirituellement supérieurement développé (des qualités que Gengis Khan respectait a priori), Gengis Khan ne voulait pas ouvrir un deuxième front alors qu’il était occupé à se battre en Chine septentrionale. Quant à la Perse qui ne cessait de batailler à l’ouest contre les califes de Bagdad, elle avait a priori tout intérêt à sceller une alliance avec les Mongols. Afin de donner plus de poids à sa proposition, Gengis Khan envoya une importante caravane vers la Perse dans l’espoir d’établir des échanges commerciaux. Peine perdue. Elle fut interceptée par le gouverneur kharezmide de la ville d’Otrar (au sud de l’actuel Kazakhstan) qui considérait que ces paisibles commerçants n’étaient que des espions. Ce n’était probablement pas une ruse puisque Gengis Kahn s’empressa d’envoyer trois ambassadeurs (un Musulman et deux Mongols) afin de rencontrer le shah en personne, obtenir la libération des prisonniers et punir les responsables de cet acte. Mais l’affaire ne s’arrangea pas. Le shah fit exécuter les membres de la caravane, tondre deux ambassadeurs (qu’il renvoya chez Gengis Kahn) et décapiter le troisième. L’affront était massif et ne pouvait que conduire à l’affrontement. Gengis Kahn fit mouvement vers l’Empire kharezmien en 1219 et y pénétra. Surpris par cette incursion le shah prit la fuite à l’intérieur de son empire. Je passe sur les détails de cette expédition qui se fit suivant plusieurs axes. L’attitude du shah et la résistance de villes comme Otrar (où l’on avait assassiné les cinq cents membres de la caravane), Inalchuq ou Boukhara, n’incita pas les Mongols à la clémence. Samarkand tomba puis Ourguentch, après l’un des sièges les plus difficiles qu’auront à mener les Mongols. La ville prise s’en suivit un massacre d’une ampleur inégalée. Et ainsi de suite jusqu’au contrôle total de la Perse.

 

Temüdjin et sa femme Börte dans le film “Mongol”

 

Qu’il soit permis de rêver et de refaire l’Histoire, pour le rêve et rien de plus, le rêve d’une union spontanée entre les Perses et les Mongols, après acceptation des propositions de Gengis Khan, un fil des steppes désireux d’apprendre, de commercer, capable d’intégrer des hommes aux origines les plus diverses dans son armée, un homme par ailleurs imperméable aux dogmes religieux. Avec du recul, qu’il nous soit permis de regretter le comportement du shah d’alors – en admettant qu’il en ait été ainsi. Et permettez-nous de poursuivre notre rêve. La Perse mongole, la fusion de deux cultures entrées en contact pacifiquement, les Mongols se mettant spontanément à l’école des Iraniens (après s’être mis à celle des Chinois sans lesquels les immenses conquêtes de Gengis Khan n’auraient guère été possibles), la création d’une force combinée irano-mongole partant à l’assaut de l’islam arabe et l’annihilant. La bataille d’Aïn Djalout, une défaite mongole face aux Mameluks d’Égypte, se serait convertie en une victoire pour les Irano-mongols, coup de boutoir final contre l’islam arabo-musulman et sunnite. Le monde d’aujourd’hui ne serait pas ce qu’il est ; et, à dire vrai, je sais ce qu’il serait, mais un monde nettoyé d’un certain islam ne peut être qu’un monde meilleur. Had a dream…

La violence était générale. Gengis Khan a-t-il été plus violent que ceux de son temps ? Ce qu’on a dit de lui a été dit longtemps après sa mort. La rumeur qui a toujours tout amplifié a probablement été de la partie. Gengis Khan le guerrier et le conquérant a aussi été celui qui s’est efforcé de se nourrir d’autres cultures (la chinoise et l’iranienne en particulier) et d’établir des règles destinées à encadrer la violence. Le rapport avec les femmes a été strictement codifié : plus question de les kidnapper (décision pragmatique il est vrai puisque le rapt des femmes était l’une des principales causes de violence entres tribus mongoles, des tribus qu’il fallait unifier pour espérer les lancer à la conquête du monde). Temüdjin – le futur Gengis Khan – interdit l’adultère et la vente des femmes (pour mariage) afin de ne pas favoriser dans le tissu social des points de détresse. Autre avancée, au sujet des héritages garçons-filles. Par ailleurs, il autorise les femmes à avoir accès à des postes dans son armée, une mesure plutôt rare dans l’histoire des sociétés. En résumé : ce chef de guerre a su rassembler des tribus prises dans des luttes constantes où la femme était un enjeu majeur. Il a compris qu’il lui fallait commencer par codifier les rapports femmes-hommes pour espérer unifier les tribus et les lancer à l’autre bout du monde. On peut dire qu’un corpus de codes a préparé les conquêtes.

Gengis Khan a détruit une organisation tribale et clanique pour fonder un peuple, le peuple mongol capable par ailleurs d’admettre d’autres peuples et de les fondre en lui dans une parfaite unité – notamment grâce à sa parfaite tolérance en matière de religion. L’un des principaux outils de cette fusion des peuples, l’armée, une armée organisée selon un principe décimal (voir détails), une armée dont l’organisation, y compris en temps de paix, structurait la société, une société toujours plus ou moins sur le pied de guerre.

La Yassa (ou Grande Yassa), un système de lois, constituait le socle sacré de l’organisation de la société mongole et se transmettait de génération en génération. Elle fut rédigée en transcrivant le parler mongol suivant l’alphabet ouïghour. La Yassa contient notamment des préceptes et des règles qui peuvent nous aider à envisager les Mongols autrement que comme des « sauvages ». On y incite à l’humilité morale (en interdisant par exemple l’accumulation de titres de noblesse), on y établit les modalités du partage des biens du vaincu, les droits des femmes y sont détaillés, le concept de bâtard est aboli, on célèbre la tolérance religieuse (on n’insistera jamais assez sur cette caractéristique du peuple mongol), etc. Bref, le peuple mongol qui certes a beaucoup tué et beaucoup détruit doit aussi être envisagé avec un regard plus profond favorisé par l’étude. On peut discuter du niveau d’application de ces préceptes et règles mais un tel document (tout au moins ce qui nous en est parvenu) peut être placé à côté des grands codes civilisateurs, comme le code d’Hammourabi.

 

Une image du film “Mongol”

 

Concernant ce qui pourrait s’apparenter au droit international, les Mongols suivaient un principe aussi simple qu’efficace. Ils partaient du principe que le Grand Khan avait reçu de Dieu (appelons ainsi cette force en laquelle ils croyaient) la mission de conquérir et gouverner la Terre, de manière que leur résister revenait à s’opposer aux desseins de Dieu. Ceux qui se rendaient sans opposer la moindre résistance pouvaient a priori compter sur la clémence du Grand Khan ; dans le cas contraire, le châtiment était terrible. Cette manière de procéder est l’une des caractéristiques des Mongols, plus particulièrement du vivant de Gengis Khan. La stricte discipline imposée à l’armée concernait tous les guerriers, de haut en bas et de bas en haut de la hiérarchie. Elle ne visait en aucun cas à tracasser ou humilier (comme dans certaines armées), elle ne visait qu’à l’efficacité.

L’étude de l’armée de Gengis Khan est non moins passionnante que celle de l’armée d’Alexandre le Grand. On pourrait multiplier les articles à ce sujet. L’arc mongol, particulièrement élaboré, arme légère par excellence du guerrier mongol, nécessiterait un long article à part. Le petit cheval mongol nécessiterait quant à lui un autre long article ; il fut la pièce maîtresse de cette armée, un animal sobre, résistant, objet d’une grande attention. Dans son étude sobre et concise, E. D. Phillips (« The Mongols ». London, Thames and Hudson, 1969), l’évoque. Ce cheval n’est pas monté avant l’âge de deux-trois ans voire plus ; et lorsqu’il est monté une journée, il se voit accordé trois à quatre jours de repos. Ainsi chaque cavalier emmène-t-il à sa suite jusqu’à une vingtaine de chevaux. Ils se nourrissent essentiellement d’herbe fraîche, abondante dans le Nord de la Mongolie mais de plus en plus rare à mesure que l’armée mongole pousse vers l’ouest, vers la Méditerranée. Des historiens ont suggéré que la défaite d’Aïn Djalout pourrait en partie s’expliquer par l’affaiblissement de ces chevaux suite au manque de pâturages – d’herbes fraîche. Dans leur expansion, les Mongols se mirent à utiliser un grand nombre de chameaux qui constituèrent en quelque sorte le train des équipages. lls intégrèrent des techniques venues des Chinois, ce qui leur permit de construire de formidables engins de siège (un art inconnu de ces nomades) et de maîtriser l’emploi de la poudre, notamment pour les fourreaux de mines mais aussi l’artillerie.

Le nom « Mongol » garde aujourd’hui encore une charge négative, inquiétante. Pourtant, les Mongols ne furent pas que des destructeurs et des massacreurs. Et nous leur devons beaucoup, ce que nous ignorons trop souvent, forts de certains préjugés. Ils furent aussi des passeurs entre l’Orient le plus lointain et l’Occident. L’étude de ce peuple peut nous aider à soutenir une vaste rêverie, au sens fort du mot, au sens qu’il a dans le titre du plus beau livre de Jean-Jacques Rousseau, une rêverie qui a probablement porté Sergueï Bodrov dans ce film de 2007 qui retrace la vie de Gengis Khan, de Temüjin.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Une histoire terrible : Wilhelm Heckmann – Hans Bonarewitz

 

C’est une histoire dont rendent compte quelques images d’une mise en scène terrible, terrible et dérisoire, le genre d’histoire qui divertissait les S.S. J’en ai découvert une image lorsque j’étais adolescent, peut-être même enfant, par hasard, dans une revue qui traînait je ne sais où, dans la salle d’attente d’un dentiste me semble-t-il. J’en devinai l’issue mais j’ignorais le contexte de cette mise en scène et l’histoire de ces hommes, la plupart en tenue rayée, membres d’un petit orchestre grotesque (je devinais un flonflon, un air de guinguette) qui précédait un petit chariot en bois tiré par deux hommes et sur lequel se tenait debout le condamné. Mais quelle est cette histoire et qui sont ces hommes ?

Nous sommes à Mauthausen, fin juillet 1942. Le détenu Hans Bonarewitz, un Gitan, s’est évadé du camp, un exploit vraiment, caché dans une caisse en bois chargée sur un camion. Dix-huit jours plus tard, il est repris, enfermé dans cette même caisse une semaine durant (sous le soleil d’été, sans eau et sans nourriture je suppose) avant d’être pendu sur l’Appelplatz, le 30 juillet, en présence de tous les détenus.

Avant d’être exécuté, il est promené dans tout le camp, à bord d’un petit chariot en bois, précédé par un orchestre d’une dizaine de musiciens qui jouent l’air de la chanson de Rina Ketty, « J’attendrai… », une chanson de 1938, la plus populaire des chansons françaises au cours de la Deuxième Guerre mondiale, pareillement appréciée des Alliées et de leurs adversaires, une chanson aussi populaire que « Lili Marleen » de Lale Andersen. L’une des photographies montre une sorte de maître des cérémonies, un détenu dans une attitude de majorette – le grotesque macabre nazi – qui précède l’orchestre. Tous les détenus ont été alignés devant leurs baraques ; pas un ne doit manquer ce spectacle, un avertissement à tous ceux qui seraient tentés de se faire la belle. L’espèce de cabane devant laquelle se tient Hans Bonarewitz, sur le petit chariot tiré par deux hommes, est la caisse dans laquelle il s’est dissimulé. On a ouvert son couvercle de manière à suggérer une sorte de toit à double pente et ajouter au grotesque : on pourrait croire à des latrines comme on en voyait au fond des jardins.

 

Hans Bonarewitz de retour à Mauthausen, devant la caisse dans laquelle il s’est évadé.

 

Et les musiciens ? Le plus connu d’entre eux, le responsable du groupe, est Wilhelm Heckmann (1897-1995) sur lequel on a un témoignage de son neveu (un témoignage succinct mais probablement le plus complet à ce jour), Klaus Stanjek. Jusqu’en 1936, Wilhelm Heckmann, un musicien professionnel, voyage dans toute l’Allemagne au gré des contrats qui lui sont proposés. En 1936, il est arrêté pour homosexualité, condamné et amnistié. En 1937, il est de nouveau arrêté en tant que Schutzhäftling et envoyé à Dachau puis à Mauthausen, le 27 septembre 1939, où il est affecté à la carrière de pierres « Wiener Graben », dans la compagnie de transport, puis à la désinfection. Ses qualités de chanteur et de musicien vont lui éviter le pire.

Wilhelm Heckmann parle peu et à contre-cœur de ses années concentrationnaires. Il déclare ne pas vouloir laisser le moindre témoignage sur cette période de sa vie passée à Dachau et Mauthausen alors que son neveu lui propose de faire une vidéo pour en tirer éventuellement un film. Pourtant, peu avant sa mort, il lui lègue divers documents relatifs à son séjour à Mauthausen, parmi lesquels trois photographies prises par le SS-Oberscharführer Fritz Kornatz le 30 juillet 1942, des photographies sur lesquelles d’innombrables regards se sont posés et se posent encore, des photographies à présent mises en ligne. Ces regards pressentent probablement quelque chose de terrible, une humiliation sans fin ; mais connaissent-ils les détails de cette histoire ?

Le photographe de Mauthausen, Francesc Boix, un Espagnol, fut appelé à témoigner devant le tribunal de Nuremberg. A la question du tribunal relative à une photographie se rapportant à cette mise en scène, il donna les détails suivants : Hans Bonarewitz, citoyen Autrichien, était charpentier dans le camp et il s’était arrangé pour fabriquer une caisse où se cacher dans l’espoir de s’évader. Peu après, il fut repris. Les SS le mirent sur un chariot qui servait à transporter les cadavres vers le crématorium et firent confectionner quelques panneaux sur lesquels on lisait « Alle Vögel sind schon da », soit « Tous les oiseaux sont de retour » (Une chanson enfantine célèbre entre toutes dans l’Allemagne d’alors, composée en 1835 par August Heinrich Hoffmann.) Le petit cortège défila devant les dix mille déportés, accompagné par l’air de « J’attendrai… ». Lorsque Hans Bonarewitz se balança au bout d’une corde, l’orchestre joua une polka.

 

30 juillet, Hans Bonarewitz est conduit à la potence.

 

Les deux accordéonistes qui accompagnent le condamné sont Wilhelm Heckmann et le kapo responsable de la distribution du courrier, Georg Streitwolf. Wilhelm Heckmann, un triangle rose, est le plus petit des deux et il porte la tenue rayée. Il n’est pas gitan contrairement à ce que peut laisser supposer l’appellation Gipsy Orchestra.

Wilhelm Heckmann est un ténor, un pianiste et un accordéoniste. Il a étudié au conservatoire d’État de Hagen, en Westphalie, sous la direction d’Otto Laugs. A Mauthausen, il est vite repéré pour ses qualités de chanteur et de musicien et les travaux les plus pénibles lui sont épargnés. Le trio qu’il constitue suite à la visite de Heinrich Himmler (à l’automne 1942), qui voulait que de la musique soit jouée dans le camp, est à l’origine de l’orchestre de Mauthausen, surtout connu pour avoir accompagné Hans Bonarewitz à la potence. Ce trio est composé, outre Wilhelm Heckman, d’un certain Rumbauer (comme premier violon) et d’un médecin tchèque.

Selon Milan Kuna, le commandant du camp de Mauthausen, Franz Ziereis, aurait autorisé un certain nombre de « Gypsies » et un accordéoniste allemand (Wilhelm Heckmann) à se produire devant des personnalités. On peut supposer que ce dernier avait des relations directes avec le commandant du camp et qu’il eut un rôle clé dans la création puis l’organisation de l’orchestre de Mauthausen, considérant son ample expérience professionnelle. Lorsqu’il fut déporté, il avait durablement travaillé pour le cabaret mais aussi pour le cinéma muet avec accompagnement au piano. Cette expérience l’aida donc à survivre à une longue déportation, à ces huit années (d’août 1937 à mai 1945) à Dachau et, surtout, à Mauthausen, l’un des plus terribles camps du système concentrationnaire nazi. Il avait été déporté selon le Paragraph 175 relatif à l’homosexualité. Mais les nazis n’avaient rien à lui reprocher politiquement. Il était plutôt neutre, issu d’un milieu nationaliste et conservateur, et l’un de ses frères était membre actif du N.S.D.A.P.

 

Wilhelm Heckmann (1897-1995)

 

Dans un compte-rendu intitulé « Music and murder – A professional musician in Mauthausen », son neveu, Klaus Stanjek, souligne combien cet homme sensible et délicat dût souffrir de sa position terriblement ambiguë : méprisé en tant que triangle rose mais relativement épargné par rapport à la masse des déportés car travaillant à l’agréement de la hiérarchie SS, tout en étant témoin de la brutalité à laquelle étaient sans trêve soumis les déportés. Qu’éprouva cet homme lorsqu’il accompagna le condamné à la potence Hans Bonarewitz, lorsqu’il se trouva impliqué dans cet atroce et minable cérémonial ?

Cet homme exécuté au son de musiques légères a donc un nom, Hans Bonarewitz, et un visage, ce qui est l’essentiel ; mais quelle a été sa vie avant la déportation ? Je ne sais.

En détaillant ces photographies, je pense à la mort et à la musique chez les nazis. Souvenons-nous qu’un immense massacre a été commis en musique au cours de l’Aktion Erntefest (« Fête des moissons »), dans le district de Lublin, Pologne, une musique destinée à couvrir les détonations mais aussi, me semble-t-il, à donner du « cœur à l’ouvrage » aux unités chargées d’assassiner en un minimum de temps environ quarante-trois mille hommes, femmes et enfants, tous Juifs. Et puisqu’il est question de la mort et de la musique chez les nazis, rappelons que ces derniers pendaient à l’occasion à l’aide de cordes de piano afin de prolonger l’agonie. C’est ainsi qu’auraient été exécutés des officiers ayant participé à l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, dont l’amiral Wilhelm Canaris.

Olivier Ypsilantis

 

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Wilhelm (von) Faupel, directeur de l’Ibero-Amerikanische Institut (I.A.I.)

 

Wilhelm Faupel (1873-1945), un personnage peu connu, très peu connu même, et pourtant… Il fut ambassadeur du IIIe Reich dans l’Espagne de Franco, poste dont il finira par être écarté et par Franco lui-même (en septembre 1937), en partie pour la sympathie de ce diplomate à l’égard de Manuel Hedilla Larrey (1902-1970). Wilhelm Faupel a notamment œuvré contre  le Decreto de Unificación, une norme juridique publiée le 19 avril 1937 par Franco à Salamanca, décret par lequel s’opérait la fusion de Falange Española de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (FE de las JONS) et de Comunión Tradicionalista, créant ainsi un parti unique : Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (FET y de las JONS). Les autres partis politiques soutenant diversement Franco furent dans la foulée tout bonnement supprimés par ce dernier.

Wilhelm Faupel est remplacé en avril 1937 par Eberhard von Stohrer. Il avait eu de mauvais rapports avec Franco dès son arrivée en Espagne, mais c’est son appui inconditionnel à Manuel Hedilla Larrey qui précipite sa disgrâce. Afin de ne pas me perdre en digressions, je conseille au lecteur de faire des recherches sur Internet concernant ce personnage quelque peu oublié et pourtant central dans la lutte qui opposa Franco à la Falange jusqu’à sa neutralisation. La plupart des documents sont en espagnol mais il y en a quelques-uns en français. Une précision toutefois. En août 1936, alors qu’il est à Burgos et que José Antonio Primo de Rivera est en prison, à Alicante (où il sera fusillé le 20 novembre 1936), Manuel Hedilla Larrey devient responsable de la Falange, une responsabilité confirmée le 2 septembre 1936 à Valladolid où est mise sur pied la Junta de Mandos Provisionales de la Falange.

 

Spanish general Francisco Franco receiving German ambassador to Spain Wilhelm von Faupel. Salamanca, 1st March 1937 (Photo by Mondadori Portfolio via Getty Images)

 

Le Cuartel General del Generalísimo prend prétexte d’une bagarre à Salamanca, dans la nuit du 16 avril 1937, bagarre qui se solde par deux morts (une de ces nombreuses bagarres entre les divers courants de la Falange), pour créer un grand parti unique sous l’autorité de Franco, le 19 avril 1937 comme nous l’avons dit. Manuel Hedilla Larrey qui était d’accord avec ce projet d’unification refuse toutefois la soudaineté avec laquelle il est appliqué, projet qui, par ailleurs, vu les circonstances, lui ôte une autorité récemment acquise. Le 25 avril de la même année, il est détenu sous le prétexte fallacieux d’avoir conspiré contre Franco et condamné à mort puis gracié. Il restera incarcéré jusqu’au 18 juillet 1941 à Las Palmas (Mallorca) puis assigné à résidence. Il ne sera pleinement réhabilité qu’en 1947. Son livre « Testimonio » est un précieux document sur l’histoire de la Falange et sur l’attitude de celui qui fut le second et dernier Jefe Nacional de Falange Española de las JONS (FE de las JONS) – la Falange, un vaste mouvement parcouru de sensibilités diverses voire antagonistes.

Wilhelm Faupel est d’un naturel discret et par ailleurs, à ma connaissance, il n’a laissé aucun livre destiné à l’histoire. Ce n’est que tardivement que j’ai découvert le nom de cet homme pourtant très impliqué dans la vie politique espagnole et plus généralement hispanophone fin années 1930 début années 1940. En 1934, Wilhelm Faupel est nommé directeur de l’Instituto Iberoamericano (Ibero-Amerikanisches Institut, IAI), une vitrine où exposer la doctrine nazie dans les pays hispanophones. Oliver Gleich est l’auteur d’une présentation, « Wilhelm Faupel: Generalstabsoffizier, Militärberater, Präsident des Ibero-Amerikanischen Instituts »,  intégrée à la monographie la plus étoffée (six cents pages au moins) relative à Wilhelm Faupel, « Ein Institut und sein General: Wilhelm Faupel und das Ibero-Amerikanische Institut in der Zeit des Nationalsozialismus » de Günther Maihold, Günter Vollmer et Reinhard Liehr, publiée chez Verlag Vervuert, Frankfurt am Main, 2003. Il me semble que ce livre n’a pas été traduit. A vérifier.

Wilhelm Faupel est très vite irrité par Franco. Pour l’heure, je ne dispose pas d’assez d’éléments afin d’analyser toutes les raisons d’une telle irritation. Simplement. Wilhelm Faupel avait de l’allergie à la religion, en particulier l’Église catholique (et les catholiques), l’un des piliers du régime franquiste. Par ailleurs, il jugeait que le Caudillo en tant que militaire n’était pas à la hauteur de la situation et que la direction des opérations nécessitait une personne de plus d’envergure. Il est vrai que l’expérience militaire de Wilhelm Faupel est impressionnante. Je résume – et j’en oublie probablement. Il n’a pas dix-neuf ans lorsqu’il intègre l’armée en 1892. En moins d’un an, il accède au grade le lieutenant. Il participe à la guerre contre la révolte des Boxers (sa connaissance du russe lui permet d’être interprète rattaché aux forces allemandes), en Chine, avant d’être engagé dans les Schutztruppe, entre 1904 et 1906, dans le Sud-Ouest africain allemand. Entre 1911 et 1913, il est instructeur dans les Fuerzas Armadas Argentinas. Il participe à la Grande Guerre ; il est notamment l’un des organisateurs de l’offensive aux Chemin des Dames, en mai 1918, ce qui lui vaudra d’être décoré de la croix Pour le Mérite, la plus prestigieuse décoration allemande. Après la guerre, il est l’un des responsables de la lutte antirévolutionnaire avec le Freikorps Görlitz (ou Freikorps Faupel), avant d’intégrer la Reichswehr sous la République de Weimar. Entre 1921 et 1926, on le retrouve conseiller militaire en Argentine puis, à partir de 1926, Inspecteur général des Fuerzas Armadas Peruanas, un poste qu’il perd en 1929 pour revenir en Allemagne. A-t-il été mêlé à une tentative de coup d’État contre Augusto Bernardino Leguía y Salcedo ? A peine de retour à Berlin, il est sur le point de se mêler aux affaires chinoises, en appuyant Chiang Kai-Chek dans sa lutte contre Mao Tse-Toung. C’est alors qu’il est nommé en 1934 à la direction de l’Ibero-Amerikanische Institut (I.A.I.)

 

Wilhelm Faupel interviewé par Hugo Landgraf, en octobre 1940.

 

Entre 1934 et 1936, puis entre 1938 et 1945, Wilhelm Faupel dirige l’Ibero-Amerikanische Institut (I.A.I.), à Berlin, un outil qui lui permet avec l’aide de la S.S. de propager l’idéologie nazie dans le vaste monde hispanophone mais aussi d’influer sur la politique espagnole, notamment par le biais de la culture (édition, cinéma, etc.), en jouant, et j’insiste, sur les tensions à l’intérieur même du camp de Franco, avec la Falange en figure de proue.

Ces quelques lignes par ailleurs incomplètes sur les états de service de celui qui s’était attribué un faux titre (de baron) expliquent au moins en partie la relative condescendance que Wilhelm (von) Faupel éprouva envers Franco, envers une certaine étroitesse de vue. A une expérience planétaire, Wilhelm Faupel ajoutait une ample formation académique. Son expérience des affaires internationales lui permit de se faire sans encombres une place dans la haute hiérarchie nazie.

Lorsqu’éclate la Guerre Civile d’Espagne, Wilhelm Faupel a plus de soixante ans. Il va être l’un des promoteurs de la Legión Condor et Hitler le nomme sans tarder chef de la diplomatie allemande dans l’Espagne de Franco. En octobre 1936, il est officiellement nommé ambassadeur. Ci-joint, la présentation des lettres de créances à Salamanca. Le tout nouvel ambassadeur d’Allemagne est au balcon et salue comme il se doit :

https://www.youtube.com/watch?v=1-yrd19dgo8

Lorsque Wilhelm Faupel quitte son poste d’ambassadeur, il retrouve son poste de directeur de l’Instituto Iberoamericano (Ibero-Amerikanische Institut). Il se serait suicidé à Berlin, avec sa femme Edith, le 1er mai 1945, soit le lendemain du suicide de Hitler.

Ci-joint un lien très fouillé, rédigé par Marició Janué i Miret et intitulé « Un instrumento de los intereses nacionalsocialistas durante la Guerra Civil española: el papel de la Sociedad Germano-Española de Berlín » :

http://journals.iai.spk-berlin.de/index.php/iberoamericana/article/viewFile/801/484

Ci-joint, un document à charger en PDF, « Ein Institut und sein General: Wilhelm Faupel und das Ibero-Amerikanisches Institut in der Zeit des Nationalsozialismus » de Günther Maihold, Günter Vollmer et Reinhard Liehr, mis en ligne par Ibero-Amerikanisches Institut, Preußischer Kulturbesitz, Berlin :

http://publications.iai.spk-berlin.de/receive/reposis-iai_mods_00000096

Je pourrais citer d’autres noms de la haute hiérarchie nazie, des noms bien moins connus que ceux de Reinhard Heydrich ou Joseph Goebbels, pour ne citer qu’eux, des noms relativement discrets, assez peu cités et qui ont pourtant eu une influence très marquée sur le « rayonnement » du nazisme hors des frontières du Reich, principalement au Moyen-Orient et dans le monde arabo-musulman. J’ai brièvement évoqué dans un article, sur ce blog même, Johann von Leers, je pourrais évoquer à présent celui de Fritz Grobba, un peu plus connu me semble-t-il que le très peu connu Wilhelm Faupel. Ci-joint, un lien intitulé « The Jinnee and the Magic Bottle – Fritz Grobba and the German Middle Eastern Policy 1900-1945 » de Wolfgang G. Schwanitz :

http://www.trafoberlin.de/pdf-dateien/Fritz%20Grobba%20Germany%20Middle%20%20East.pdf

Olivier Ypsilantis

 

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Gino Bartali, un champion cycliste « Juste parmi les Nations »

 

Aujourd’hui 21 août, je découvre dans une revue espagnole un nom qui m’était inconnu, Gino Bartali. Titre de l’article : « Gino Bartali, un ciclista contra los nazis ». J’ignorais jusqu’au nom de cet homme, et pourtant…

La petite gare de Terontola, un village entre la Toscane et l’Ombrie. C’est ici que Gino Bartali venait régulièrement, à bicyclette. On l’attendait, on l’acclamait, on le serrait dans ses bras, on lui demandait un autographe. Le train à destination de Peruggia arrivait. On en descendait, on y montait. Un homme se souvient, Ivo Faltoni : Que venait donc faire dans ce coin perdu Gino Bartali, ce champion ? Lorsqu’il repartait, il annonçait le moment de son retour, comme pour avertir ses fans. En réalité, cet homme cachait quelque chose, ce qu’Ivo Faltoni comprendra bien des années plus tard.

La Seconde Guerre mondiale avait interrompu la carrière de ce champion né en 1914, dans un village proche de Firenze. Gino Bartali n’en continuait pas moins à s’entraîner et par tous les temps. Il mettait à profit ses entraînements pour transmettre des documents cachés dans le cadre et la selle de sa bicyclette, des documents destinés à éviter la déportation à des Juifs, avec des va-et-vient de quelque quatre cents kilomètres et dans la journée, entre l’automne 1943 et le printemps 1944.

 

Gino Bartali (1914-2000)

 

Alors vainqueur du Tour de France 1938 et des Tours d’Italie 1936 et 1937, Gino Bartali était devenu un héros en Italie et le régime de Mussolini l’encensait. Le cardinal Elia Dalla Costa eut l’idée de mettre à profit le prestige de ce champion. Il avait organisé avec l’aide de laïcs et de religieux un réseau de secours aux Juifs menacés par les déportations qui avaient commencé en septembre 1943. Il manquait une estafette pour transporter documents et argent sans éveiller les soupçons. Catholique fervent (il était notamment membre de l’Action catholique), Gino Bartali sera cet homme.

On ne saura rien de cet engagement jusqu’à ce que le journaliste Adam Smulevich enquête et rencontre un certain Giorgio Goldenberg qui, avec des membres de sa famille, avait été caché par Gino Bartali dans son appartement de Florence.

Gino Bartali reste l’un des plus grands coureurs cyclistes de tous les temps. Il a remporté trois Tours d’Italie (en 1936, 1937 et 1946) ainsi que deux Tours de France (en 1938 et 1948) ; et je passe sur ses autres victoires dont la liste remplirait une page. Il a été honoré du titre de « Justes parmi les Nations », en septembre 2013, comme son ami le cardinal Elia Dalla Costa qui l’avait été en novembre 2012.

En cette année 2018, le Tour d’Italie (Giro d’Italia) s’est ouvert pour la première fois hors d’Europe, à Jérusalem, afin d’honorer la mémoire de ce champion. Le coup d’envoi a été donné le 4 mai. Le 2 mai, Gino Bartali avait été fait Citoyen d’honneur de la Ville de Jérusalem.

De nombreuses vidéos ont été mises en ligne et dans plusieurs langues en mémoire de Gino Bartali. Je conseille aux lectrices et aux lecteurs du présent article d’en visionner quelques-unes. Je n’en proposerai que deux ; à celles et ceux qui me lisent de poursuivre.

Ci-joint, un reportage sous forme de vidéo intitulé « Le secret de Gino Bartali, le coureur cycliste qui sauva huit cents Juifs »  :

https://www.lemonde.fr/cyclisme/video/2018/05/02/le-secret-de-gino-bartali-le-coureur-cycliste-qui-sauva-huit-cents-juifs_5293473_1616656.html

Une vidéo où s’exprime la fille de Gino Bartali, intitulée « Gino Bartali cittadino onorario d’Israele, salvò 800 ebrei » :

https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=0hGBkJqFOxM

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant Joseph Rovan le médiateur – 4/4

 

Dachau était devenu pour des raisons complexes le moins mauvais des camps. Les terrifiants taux de décès (plus de cent par jour) furent la conséquence de l’épidémie de typhus. Joseph Rovan parvint à protéger tous ses camarades et à faire placer dans son groupe des membres de son réseau arrivés après lui. Tous survécurent à l’exception de l’un d’eux, emporté par le typhus. Joseph Rovan pouvait protéger mais aussi diriger vers un transport un indésirable, ce qu’il fit avec un individu qui avait eu la mauvaise idée de dénoncer comme juif l’un de ses camarades (Gaston Gosselin) qui n’était pas juif, mais, surtout, ce qui le désignait à une mort programmée. Joseph Rovan fit donc inscrire le délateur « sur une liste de départ vers un camp où il avait peu de chance de survivre ». Il survivra toutefois et fera même carrière en se prévalant de son passé de Résistant et de Déporté…

La rivalité entre nations est marquée à Dachau. Joseph Rovan l’explique dans son livre de souvenirs mais aussi dans l’un des tableaux des « Contes de Dachau » intitulé « Des nations peu unies ». J’insiste : celui qui lit « Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été allemand » pourra lire les « Contes de Dachau » qui complètent le chapitre 5 de cette vaste autobiographie. Donc, les Français ne sont pas vraiment appréciés à Dachau. Les Allemands et les Autrichiens éprouvent une sorte de condescendance à l’égard d’un pays qui s’est fait battre si facilement en 1940 ; les Tchèques n’oublient pas la « trahison de Munich » ; les Polonais n’oublient pas qu’ils ont été lâchés. Bref, dans les kommandos, on donne aux Français les travaux les plus pénibles et ils ne peuvent accéder aux postes à responsabilité. Autre difficulté pour les Français à Dachau, très peu d’entre eux sont capables de se débrouiller en allemand, à l’exception des Alsaciens et des Lorrains, tandis que la plupart des autres détenus parlent ou baragouinent cette langue. Et Joseph Rovan en profite pour rendre hommage aux Luxembourgeois « qui, parlant tous français et allemand, rendaient de grands services aux Français désorientés ». Parmi eux, l’abbé Jules Jost.

L’une des particularités de Dachau, les blocs des prêtres, les blocs 28 et 30, des détenus relativement privilégiés, qu’ils soient polonais ou allemands

Dachau est classé en haut de la catégorie I (la pire étant la III, avec notamment Mauthausen). Des colis du Comité International de la Croix Rouge (C.I.C.R.) y sont envoyés ce qui contribue à sauver de nombreuses vies. Noël 1944, Joseph Rovan pèse trente-quatre kilogrammes, pour un mètre soixante-cinq. A la libération du camp, il en pèse plus de cinquante. Dachau n’est pas un camp d’extermination, il n’empêche qu’on y exécute. Ainsi Joseph Rovan reçoit-il le même jour les fiches d’arrivée et de décès de quatre-vingt-treize officiers soviétiques. A quelques pas de la baraque où il travaille est exécuté le général Charles Delestraint dont il reçoit la fiche Abgang durch Tod. Ci-joint, un lien sur cet homme d’exception :

http://www.memoresist.org/resistant/general-delestraint/

Automne 1944, des convois de déportés (parmi lesquels de nombreux Juifs hongrois) arrivent en nombre à Dachau, un Lager considéré comme Judenrein  avant ces arrivées. Affectés à des kommandos extérieurs, ils meurent en très grand nombre au cours de l’hiver 1944. Début 1945, d’autres convois arrivent à Dachau, parmi lesquels, une fois encore, de nombreux Juifs. Ils viennent des pires camps et ont voyagé des jours et des jours presque sans nourriture et par un froid en-dessous de 0° C. La mortalité est effrayante et les wagons finissent par transporter plus de morts que de vivants. Parmi les survivants, Robert Antelme que Joseph Rovan fréquentera après la guerre.

Les Alliés ne cessent d’augmenter leur pression. Munich est pilonné par l’aviation qui s’en prend également au camp SS de Dachau et à des usines, bombardements dans lesquels périssent des déportés de Dachau. Joseph Rovan voit passer leurs fiches de décès. Après la libération du camp, Joseph Rovan remettra au représentant du ministre des Prisonniers, Déportés et Réfugiés la liste des Français décédés au cours de leur détention. Ce ministère commettra une erreur tragicomique en publiant cette liste comme celle des… survivants ! La libération est proche et les Comités nationaux se constituent parmi les détenus. Les communistes toujours très organisés s’activent. Il faut les prendre de cours et éviter qu’ils ne mettent l’un des leurs – ou un « idiot utile » – à la tête du Comité national français. Joseph Rovan et quelques amis tirent Edmond Michelet du lit (il se remet du typhus) et le poussent vers le lieu de la réunion. L’autorité de ce dernier est reconnue par tous, y compris par les communistes. Tout en contenant ces derniers, Edmond Michelet ne les ostracise pas de la communauté nationale, ce qui lui vaudra, en octobre 1945, d’être nommé ministre des Armées par le général de Gaulle.

La libération de Dachau, 29 avril 1945, est rapportée dans « Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été allemand » mais aussi dans l’un des tableaux de « Contes de Dachau », intitulé « Délivrance », et avec maints détails d’une grande force picturale. Il y a environ trente mille détenus dans le camp de Dachau lorsque les troupes américaines y arrivent. L’angoisse d’être exterminé est grande parmi les détenus ; mais les SS finissent par s’enfuir. Le Comité international des prisonniers (présidé par un communiste allemand) prend le pouvoir à l’intérieur du camp. Edmond Michelet y représente les Français. Des officiers américains remplacent les officiers SS tandis que le Comité international des prisonniers donne à ses membres des attributions précises. Ainsi, un communiste albanais est placé à la direction de la prison du camp (le Bunker) où sont enfermés des SS citoyens de nations alliées. Edmond Michelet parvient à faire sortir quelques SS français afin les placer dans une prison aménagée dans le secteur français – il s’est organisé dans ce qui fut le camp SS. Edmond Michelet : « Qu’on les fusille quand nous les aurons ramenés en France, s’ils le méritent, mais je ne les laisserai pas entre les mains de communistes balkaniques. » Edmond Michelet et ses principaux collaborateurs, dont Joseph Rovan, décident de rester dans le camp jusqu’à l’évacuation du dernier Français valide.

De nombreux amis leur rendent visite dans leurs nouveaux quartiers, très confortables. Parmi ces visites, celles de Roger Stéphane et de Pierre Citron, « le vrai ». Ci-joint, un lien sur « le vrai » Pierre Citron :

https://www.whoswho.fr/decede/biographie-pierre-citron_13813

Nombre de Français valides repartent individuellement. Mais la plupart d’entre eux seront transférés par la 1re Armée du général de Lattre de Tassigny, fin mai, dans des hôtels et des pensions de la région de Constance. Edmond Michelet est par ailleurs soucieux de s’occuper des quelque trois cent cinquante Espagnols de Dachau qui, arrêtés en France, ne veulent en aucun cas rentrer chez Franco. Pour les Américains, ces Espagnols sont des displaced persons et, de ce fait, ils doivent rester au camp. Lorsqu’après le départ du dernier grand convoi le nouveau commandant du camp, le capitaine Rosenblum, vient prendre congé d’Edmond Michelet et lui demande où sont passés les Espagnols (ils étaient logés dans la partie française du camp), Edmond Michelet prend un air étonné : « Rosenblum, qui n’était pas dupe, partit d’un gros éclat de rire et s’en fut en donnant une tape amicale sur l’épaule d’Edmond Michelet ». Le 30 mai, à bord d’un camion qui avait été mis à la disposition des déportés par le général Leclerc, Joseph Rovan et quelques autres rentrent en France. Ils descendent à Nancy et montent dans un train pour Paris. « A Nancy, le train était bondé. Un contrôleur avisa un compartiment occupé par un général français en uniforme et par sa suite. Il les fit partir et nous donna leurs places. Quelques mois plus tard, Edmond Michelet fut nommé ministre des Armées. »

Le récit de la libération de Dachau est étoffé dans le tableau « Délivrance », dans « Contes de Dachau », ainsi que je l’ai signalé. Juste avant l’arrivée des Américains, le camp est désorganisé et surpeuplé suite aux évacuations d’autres camps face à l’avance des armées alliées. Ainsi l’Appelplatz finit-il par être presqu’entièrement occupé par les Neuzugänge débarqués dans un état effroyable d’Auschwitz ou Gross-Rosen. Les autorités internes du camp qui remplacent les SS (devenus presque absents dans l’enceinte du camp) décident de poursuivre les opérations d’enregistrement dans l’espoir de donner aux familles et aux proches des informations. Joseph Rovan poursuit donc son travail de schreiber ; mais il se heurte à des difficultés qui dépassent et de loin tout ce qu’il avait connu : la plupart des arrivants ne peuvent même plus prononcer une phrase ; ils se meurent sous ses yeux et ceux de ses assistants ; seule une minorité d’arrivants est enregistrée et pour la première fois des numéros sont attribués à des cadavres dépourvus de toute identité. Par ailleurs, nombre de détenus des kommandos extérieurs font mouvement vers le camp principal de Dachau qui leur apparaît comme un havre de paix et de sécurité (notamment pour les Juifs de la région de Landsberg, du KZ-Kommando Kaufering IV), ce qui augmente le désordre à Dachau.

Joseph Rovan fait allusion à un mouvement de résistance allemand quasi-inconnu, non seulement à l’étranger mais aussi en Allemagne : Die Freiheitsaktion Bayern (DFB), conduit par le capitaine Rupprecht Gerngross (1915-1996) dans la nuit du 27 au 28 avril 1945.

29 avril, vers quinze heures, la foule des déportés se presse vers l’Appelplatz et le Jourhaus. Le portail est grand ouvert. Arrive une Jeep. Quatre Américains en sautent : une femme, cheveux châtains, bouclés et courts (Joseph Rovan ne tarde pas à apprendre qu’il s’agit de Marguerite Higgins), un très grand Noir (le conducteur de la Jeep) et deux autres soldats. L’un d’eux court vers l’entrée du Jourhaus et d’un large geste amical demande le silence et s’écrit : «  Let us thank the Lord for this day of delivery. Once more he has guided Israel, his People, out of Pharao’s Egypt ». Joseph Rovan en a les larmes aux yeux et il regarde l’un des soldats restés près de la Jeep avec la correspondante de guerre et le grand Noir, « et je vis – sans aucun doute possible – qu’il était juif. »

 Olivier Ypsilantis

 

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En relisant Joseph Rovan le médiateur – 3/4

 

Germaine Ribière la messagère établit des contacts avec l’Armée secrète, elle aussi grosse demandeuse de faux papiers, et plus encore après l’occupation de la zone Sud. Fin 1943 est créé le « Service Identité des M.U.R. » (Mouvements unis de la Résistance) dont Joseph Rovan devient responsable pour la zone Sud, sous la direction de Pierre Kahn, responsable national. L’étau se resserre. La Gestapo fait une descente au siège d’Amitié chrétienne. Le sang-froid de Germaine Ribière limite le nombre d’arrestations. Avec la collaboration d’une Mademoiselle de Castelnau, Joseph Rovan parvient en pleine nuit à évacuer du siège d’Amitié chrétienne (les Allemands n’y ont pas encore mis de scellés) une trentaine de kilogrammes de documents compromettants.

Le « Service Identité des M.U.R. » ne cesse d’augmenter son activité et d’étendre son rayon d’action. Joseph Rovan fait une remarque caractéristique de sa personnalité : « C’était de plus en plus dangereux, mais aussi de plus en plus divertissant et satisfaisant par les rencontres avec des hommes et des femmes aux origines et aux expériences si différentes ». Parmi les très nombreuses relations qu’il noue alors, Guy de Boysson, Léo Hamon, François Vernet, Roger Vaillant. A propos de ce dernier, il note : « Quel livre ne pourrait-on pas écrire sur les convictions comico-lamentables de l’intelligentsia française de gauche dans ses rapports avec le communisme… » Suivent des épisodes rocambolesques à leur manière, épisodes qui se multiplient en période de danger, ainsi que j’ai pu le constater dans de nombreux témoignages de rescapés.

Le 11 février 1944, Joseph Rovan est arrêté à Paris après avoir mangé du riz à discrétion en compagnie d’amis dans un restaurant chinois. Les Chinois sont approvisionnés en priorité car ils se retrouvent ressortissants alliés de l’Allemagne « par la grâce du gouvernement pro-japonais de Nankin ». Joseph Rovan rapporte son arrestation sur un ton léger et s’efforce de faire sourire son lecteur. Je me souviens que lors de nos conversations, il rapportait autant que possible des détails pittoresques. J’ai connu des Résistants et des Déportés qui procédaient de la sorte, autant pour se préserver que pour préserver leurs interlocuteurs. Et puis provoquer le sourire voire le rire en de telles circonstances peut être envisagé comme une manière de victoire.

Lors de son arrestation, Joseph Rovan porte sur lui un papier où figure le sigle C.A.D., le Comité d’Action contre la Déportation avec lequel il est en liaison, un service de la Résistance qui a pour mission d’empêcher toutes les déportations : politiques, raciales et S.T.O. Lorsque l’employé de la Gestapo lui demande le sens de ce sigle, Joseph Rovan répond tout de go : Comité d’action contre la dépopulation, car « en bon catholique, je participais à la lutte contre l’avortement ». La suite de l’interrogatoire est à l’avenant.

Le 11 février, Joseph Rovan est donc arrêté, dans le studio d’un ami, villa des Ternes, à Paris. Enregistrement rue des Saussaies et incarcération à Fresnes. Il ne subit son premier interrogatoire qu’en mai. Entretemps, « je passai à Fresnes un temps fort tranquille » ; et il ajoute : « Je connus le supplice de la baignoire et les coups, mais je ne fus pas éprouvé au-delà de mes forces ». Je retrouve tout Joseph Rovan. Dans cette prison, il abandonne son protestantisme familial et il est ondoyé le dimanche de Pentecôte, quelques jours avant le débarquement de Normandie. Mi-juin, il est transféré avec son ami François Vernet chez qui il a été arrêté au camp de Compiègne-Royallieu. Il y retrouve des amis. Le 2 juillet, il est déporté avec plus de deux mille cinq cents internés de ce camp. Il fait la connaissance d’un Jésuite, le père Jacques Sommet, qui restera « l’un des amis et des compagnons intellectuels les plus importants de ma longue existence ». Lui aussi a écrit un livre de souvenirs sur Dachau, « La condition inhumaine – Le camp de Dachau », que Joseph Rovan tient en très haute estime. Le convoi atteint Dachau le 5 juillet, avec neuf cents morts, soit près du tiers des déportés. C’est pourquoi il restera dans l’histoire comme le « Train de la mort ». La cause de cette mortalité, l’entassement (cent hommes par wagon à bestiaux) et la chaleur. Le wagon où se trouve Joseph Rovan a très peu de morts, tandis que le wagon voisin en compte quatre-vingt-dix-sept ! La raison en est la suivante (et ce fait est également rapporté dans « Contes de Dachau » qui être lu en complément au chapitre 5 de « Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été allemand ») : un soldat allemand vient à passer alors qu’ils sont immobilisés en gare de Reims sous un soleil de plomb qui chauffe le toit goudronné du wagon. Alors que des déportés s’efforcent d’enlever les planches qui obstruent les lucarnes, ce soldat, voyant ce qu’ils font, se précipite et, à l’aide de sa baïonnette, fait sauter les planches d’un côté du wagon et renouvelle l’opération de l’autre côté. Ainsi double-t-il les ouvertures, un petit geste décisif… Ce voyage est rapporté dans le premier des « contes », page 9 à page 33 ; il est intitulé « Le voyage », tout simplement. Ci-joint, un lien intitulé « Le train de la mort du 2 juillet 1944 de Compiègne-Royallieu à Dachau », avec nombreux liens internes (Joseph Rovan figure dans la Bibliographie, avec les deux livres ci-dessus cités) :

http://www.cercleshoah.org/spip.php?article223

Arrivée au Häftlingslager de Dachau. Au centre du Lager, une allée boisée qui sera baptisée « rue de la Liberté », titre du très beau livre de souvenirs d’Edmond Michelet. Au cours de la période de quarantaine, Joseph Rovan reçoit la visite de ce dernier qui est interné à Dachau depuis deux ans ; Edmond Michelet qui « était considéré parmi les notables détenus comme le porte-parole des Français ». Lui aussi restera l’un des plus fidèles amis de Joseph Rovan qui sera « membre de son cabinet dans quatre ministères et étroitement associé à sa carrière comme à son action de chrétien engagé dans la politique ». A Dachau, alors que la communauté française gagne en importance et s’organise, Joseph Rovan devient l’un des principaux collaborateurs de celui qui deviendra ministre des Armées du général de Gaulle. Joseph Rovan a vingt-six ans, Edmond Michelet en a quarante-cinq. De fait, le nombre des Français passe de deux cent cinquante, fin juin 1944, à plus de quatre mille, ce qui en fait la nation la plus représentée après les Allemands, les Polonais, les Tchèques et les Russes, alors que le camp compte quelque trente mille détenus, avec une présence très réduite et lointaine des SS. Edmond Michelet présente Joseph Rovan au Numéro Un dans la hiérarchie des détenus, le Lagerschreiber, un social-démocrate autrichien qui comprend sans tarder que ce dernier n’est pas vraiment un « Aryen ». Joseph Rovan (né Rosenthal) s’était donné le nom de « Pierre Citron » lors d’un interrogatoire conduit par la Gestapo, nom qu’il gardera quelque temps. Il est nommé à la place très enviable de kapo du kommando des Schreiber au fichier central. Il travaille à l’intérieur même du camp des SS où il est respecté pour son travail « car, à eux seuls, ils eussent été incapables de gérer l’immense fichier aux systèmes de classement compliqués (on y conservait les « cartes » de tous ceux qui étaient passés par le camp depuis 1940, date de sa réouverture après des travaux d’agrandissement). En été 1944, nous en étions aux numéros soixante-quinze mille. Fin avril, on dépassa les deux cent mille. (…) Avec quatre ou cinq adjoints, je devais maîtriser tous les changements (décès, arrivées, transferts vers d’autres camps). Le secrétariat SS, tous les jours, nous envoyait les fiches à classer, à modifier, à retirer (par exemple celles qui étaient marquées Abgang durch Tod – départ par décès), mais les fichiers des morts se retrouvaient ensuite dans un fichier spécial ». Il est amené à fréquenter quotidiennement des sous-officiers SS, et il note : « Je me sentais dans une situation un peu comparable à celle d’un philosophe grec devenu esclave dans la maison d’un centurion romain analphabète ». Puis il en vient à un épisode qu’il évoque également dans « Contes de Dachau », sous le titre « Wilhelm Rappl et l’Histoire universelle », mais d’une manière beaucoup plus détaillée, un épisode qu’il m’avait spontanément rapporté lors de notre première rencontre. Joseph Rovan précise que lui et ses collaborateurs ne bénéficient d’aucun avantage matériel particulier « mais nous avions l’immense avantage de l’information ». Ainsi peuvent-ils protéger ceux qu’ils ont décidé de protéger, notamment en leur évitant un transfert, « tout transfert signifiant un accroissement de dangers et de menaces ». Wilhelm Rappl est un sous-officier SS. Il ne se mêle guère à ses collègues, ne s’intéresse pas aux histoires de fesses et ne participe pas aux concours de pets. Un jour, alors qu’il se trouve seul avec Joseph Rovan, il lui demande de lui écrire une Histoire universelle car il en a assez d’être méprisé par ses collègues. Il l’apprendra par cœur afin d’étonner ses collègues. Marché conclu. Joseph Rovan aura droit à une boule de pain militaire (ein Kommissbrot) à chaque chapitre. C’est une offre mirobolante, sachant que le Häftling ne reçoit qu’un vingt-quatrième de ce pain par jour. « Le dimanche suivant, je me mis à l’ouvrage. Écrivant aussi lisiblement que je pouvais, je racontai le début de l’Histoire, la préhistoire d’abord en quelques pages, l’Égypte, Sumer et Akkad, les Hittites, la frange de populations bébouines qui circulaient dans l’espace syrien, entre le Sinaï et la Mésopotamie ». Et ainsi commence une sorte de collaboration entre un déporté juif (ce que les SS ignorent bien évidemment) et un sous-officier SS. Joseph Rovan lui remet son premier chapitre, le SS lui remet une boule de pain. Le surlendemain, Joseph Rovan surprend ce dernier qui parle des pyramides d’Égypte à ses collègues qui l’écoutent à peine. Mais Wilhelm Rappl ne se décourage pas. Il rend le carnet à Joseph Rovan (Pierre Citron) qui, le dimanche suivant, travaille au deuxième chapitre : « Je rédigeai mon chapitre d’Histoire universelle, nouveau Bossuet travaillant pour mon dauphin dérisoire ». Et ainsi de suite. Cette Histoire universelle, nous confie l’auteur, reste très européenne, ou plutôt indo-européenne, pour ne pas dérouter son élève mais aussi parce que lui-même doit agir dans les limites de ses connaissances. Et il ajoute, probablement le sourire aux lèvres : « Et naturellement, ne pouvais-je manquer de la construire autour de cet axe majeur qu’était le peuple élu de Dieu, les enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Ayant étudié à l’école son Histoire Sainte, comme tout bon fils de paysan bavarois, le SS ne trouve pas à redire. Joseph Rovan ne cache pas la discrète satisfaction qu’il eut à rappeler à un SS la centralité historique du peuple juif. Il poursuit son travail jusqu’à ce que, en mars 1945, vienne l’ordre de ne plus conduire les Häftlinge de son kommando dans les locaux du Fichier. L’Histoire universelle – le Notizbuch – est alors entre les mains de Wilhelm Rappl ; et Joseph Rovan conclut ce tableau des « Contes de Dachau » en se demandant si ce SS a emporté le Notizbuch chez lui, à Straubing, en Bavière, dont il est originaire. « Il aura été un de mes premiers lecteurs, et certainement un des plus attentifs. »

Ci-joint, une biographie très synthétique de Joseph Rovan donne un aperçu de l’envergure de cet homme :

https://www.whoswho.fr/decede/biographie-joseph-rovan_1748

Ci-joint, l’intégralité d’un passionnant portrait de Joseph Rovan par Hansgerd Schulte, intitulé « Le Messager : Joseph Rovan », sous-titré « Essai d’une biographie franco-allemande », page 228 à 245, extrait de « Sept décennies de relations franco-allemandes 1918-1988, hommage à Joseph Rovan » :

http://books.openedition.org/psn/3523

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En relisant Joseph Rovan le médiateur – 2/4

 

Joseph Rovan tient à mettre les points sur les i, à mettre de l’ordre dans une certaine confusion. Il a été fortement influencé par Jean Giono et son pacifisme « vert », écologique dirait-on. Il attribue alors (et d’autres avec lui) la défaite de 1940 à une culture devenue trop intellectuelle, trop bourgeoise, citadine et élitiste. Il est à la recherche d’une culture vécue – une culture en prise avec le peuple – et vécue en communauté. Certains propos de Vichy vont eux aussi dans le sens du « retour à la terre », une aspiration universelle, tantôt de droite tantôt de gauche, tantôt ni de droite ni de gauche, volontiers récupérée par des idéologies diverses et variées. Du Wandervogel et du Jugendbewenung, des mouvements allemands fondés dans les dernières années du XIXe siècle à la Hitlerjugend. Le Wandervogel de Karl Fischer est un mouvement dont il est très instructif d’étudier l’évolution et l’éclatement entre diverses sensibilités politiques. En France, certains passent du pacifisme « vert » à la Collaboration, séduits par la rhétorique révolutionnaire et antibourgeoise captée par le nazisme. Ils ne perçoivent pas le nihilisme du nazisme, ce nihilisme que personne n’a mieux décrit qu’Ernst Jünger – et c’est l’une des raisons qui m’ont poussé très tôt à m’intéresser à cet écrivain. « Sur les falaises de marbre » (Auf den Marmorklippen) reste un livre majeur du XXe siècle européen. Ce « retour à la terre » est également mis en œuvre par des mouvements juifs (dont les Éclaireurs israélites de France, les E.I.F.), autre sujet d’étude passionnant auquel j’ai fait allusion dans des articles principalement consacrés à Marianne Cohn. Il faut étudier le fonctionnement de cet établissement juif agricole à Lautrec (village du Tarn), financé par Vichy, où sont enseignées les valeurs du judaïsme et où le sionisme commence à s’organiser. Je conseille la lecture de « Pétain’s Jewish Children », sous-titré : « French Jewish Youth & the Vichy Regime, 1940-1942 » de Daniel Lee (Oxford Historical Monographs, 2014). Cette étude a entre autres mérites d’étudier l’hétérogénéité du régime de Vichy, un point sur lequel revient Joseph Rovan.

J’insiste de la sorte car Joseph Rovan le faisait volontiers dans les conversations que j’ai pu avoir avec lui. Et ces articles ayant aussi pour prétention d’honorer sa mémoire, j’insiste comme il insistait. Il s’agit de sortir des simplifications, toujours confortables, et de mettre en œuvre ce sens de la nuance qui manque singulièrement à nos petits censeurs – les esprits faux –, toujours occupés à se mettre en valeur et à distribuer bons et mauvais points. Joseph Rovan a un sens de la mesure qui procède d’une claire conscience de la complexité de l’homme et de l’histoire humaine. C’est pourquoi j’ai toujours plaisir à le lire, c’est pourquoi j’avais tant plaisir à m’entretenir avec lui. Il écrit : «  A ce propos aussi, le langage de Vichy, de la « Révolution nationale », se confondait au moins partiellement avec le nôtre, nourrissant d’un côté les confusions à base d’ignorance que nous dénonçons chez des historiens d’aujourd’hui et, de l’autre côté, les confusions volontaires et insolubles d’alors dont la Résistance allait tirer parti ». Ainsi qu’il le fait remarquer : la « Révolution nationale », de par son aspect national, pouvait permettre de fourbir des armes à retourner contre la Collaboration. Des gens de Vichy couvraient des activités qui n’allaient pas précisément dans le sens de la Collaboration… « Après la guerre, enfin, on apprenait que tel ou tel homme de Vichy devant lequel nous faisions silence appartenait lui aussi depuis longtemps à un mouvement de résistance. »

Le monde de la zone libre est un monde agité et protéiforme. Joseph Rovan se rattache au mouvement Jeune France (je conseille une étude attentive de son histoire). Des centres de formation ne vont pas tarder à intégrer la Résistance, Compagnons de France, Chantiers de la jeunesse française dont le général Joseph de La Porte du Theil est le commissaire général, avec pour chef de cabinet Michel Herr, le fils de Lucien Herr, l’ami de Charles Péguy et de Léon Blum. Joseph Rovan participe également à l’École des cadres des maquis du colonel Robert Sarrazac, Robert Soulage de son vrai nom, porteur d’un projet proche de celui de l’École des cadres d’Uriage mais sans la tradition catholique et conservatrice de son responsable, le colonel Pierre Dunoyer de Segonzac, une tradition destinée à former le socle d’un monde futur.

Certains membres de l’École des cadres des maquis seront déportés comme Joseph Rovan à Dachau ; parmi eux : Gaston Gosselin, qui s’associera à lui pour une sortie honorable de la guerre d’Algérie, Gilbert Lazard, qui deviendra linguiste et iranologue, et quelques autres. Le collaborateur du colonel Sarrazac est Maurice Didier, fils de l’éditeur grenoblois, spécialisé dans la littérature allemande. L’activité de Joseph Rovan dans ce réseau (nom code, « Périclès ») est semblable à celle qui avait eu chez les Camarades de la route (à Mollans-sur-Ouvèze dans la Drôme) et à Jeune France. Une fois encore, il s’agit de susciter une idéologie nouvelle à partir d’une claire analyse de la défaite de 1940. Si le livre de Marc Bloch, « L’Étrange défaite », avait été accessible Joseph Rovan n’aurait pas manqué d’en faire une analyse devant ses auditeurs, une analyse destinée au combat contre Vichy, sa presse et sa radio, et, plus particulièrement, contre les groupements collaborationnistes. Il est par ailleurs responsable du service « Identité » de la Résistance pour la zone Sud et fournit de faux papiers à l’École des cadres des maquis. Nous sommes en 1943-1944.

Revenons un peu en arrière. De fait, dans ce livre de souvenirs, Joseph Rovan glisse volontiers d’un temps à un autre, entraîné par sa mémoire, ce qui ne facilite pas nécessairement la lecture mais ce qui correspond mieux aux mouvements de la mémoire, même celle qui s’écrit, qui s’efforce donc de se discipliner, de mette de l’ordre dans un tohu-bohu. Revenons donc un peu en arrière, comme Joseph Rovan nous y invite. Il est toujours en zone libre. Il y a laissé ses parents dans une sécurité relative mais presque sans ressources. Il est à Lyon, bien décidé à reprendre des études en vue d’un doctorat, l’agrégation lui étant refusée en tant qu’apatride. Il passe une partie de son temps à la bibliothèque universitaire où il étudie Heidegger, l’histoire de l’Église et de la théologie chrétienne, de l’ancienne Égypte aussi. Il écrit de nombreux poèmes. Je ne sais ce qu’il en reste et s’ils ont été publiés, en partie au moins. Il multiplie les rencontres. Elles sont si nombreuses et dignes d’un tel intérêt qu’il me faudrait écrire de nombreux articles à part pour en rendre compte. Parmi ses rencontres, celle d’un étudiant chinois ayant fui la Chine de Tchang Kaï-chek parce que sympathisant communiste. Joseph Rovan le retrouvera à sa sortie de Dachau. Houang, tel est son nom, était devenu prête de l’Église catholique. Ses rencontres lyonnaises suivies de ses rencontres à Dachau seront déterminantes pour lui après la Libération, d’autant plus qu’il se trouvera parmi elles de nombreux hauts fonctionnaires, comme François Seydoux, ambassadeur de France à Bonn (R.F.A.), de 1958 à 1962 puis de 1965 à 1970.

26 août 1942, grande rafle contre les Juifs apatrides en zone Sud. Les Allemands l’envahiront le 11 novembre de la même année. Cette rafle suit de peu celle du 16-17 juillet 1942 en zone occupée. Le fidèle Jean-Marie Soutou délivre à Joseph Rovan une fausse carte d’identité au nom de Meyer-Rivier. Son emploi du temps : la bibliothèque universitaire et une implication toujours plus grande dans des activités de la Résistance : agent de liaison, rédacteur, intervenant dans des réunions de jeunes cadres et de futurs cadres, sans oublier la fabrication de faux papiers dont la demande ne cesse d’augmenter.

Après la grande rafle du 26 août 1942, Joseph Rovan est de plus en plus menacé. Roger Seydoux, alors directeur de l’École libre des sciences politiques, l’engage comme bibliothécaire dans cette école afin de lui donner une couverture légale – elle le protègera du S.T.O. A la suite de Jean-Marie Soutou, Joseph Rovan se trouve impliqué dans une association, Amitié chrétienne, dont l’un des fondateurs est l’abbé Glasberg, d’origine juive polonaise, et qui a l’entière confiance du cardinal Gerlier, un catholique bourgeois et conservateur, admirateur du Maréchal et n’ayant pas une sympathie démesurée pour les Juifs. C’est néanmoins sous la protection de ce cardinal que l’abbé Glasberg va mettre sur pied une organisation destinée aux persécutés en tout genre et plus particulièrement aux Juifs étrangers, les plus menacés, des Juifs expulsés ou ayant fui l’avance allemande. Amitié chrétienne va ainsi graduellement passer de l’assistance à la Résistance avec l’aide passive voire active de fonctionnaires de Vichy. Amitié chrétienne organise aussi des filières d’évasion pour officiers alliés, avec l’aide d’industriels et de banquiers approchés par l’abbé Glasberg. Parmi ces derniers, Olivier Harty de Pierrebourg, Juste parmi les Nations. Amitié chrétienne étend son action, appuyée par des militants chrétiens (parmi lesquels des scouts) et des ecclésiastiques, certains hauts placés comme l’évêque auxiliaire de Toulouse, Mgr Garrone, ainsi que Mgr Saliège ou Mgr Théas. Une collaboratrice d’Edmond Michelet, Germaine Ribière, Juste parmi les Nations, issue d’une famille de la grande bourgeoisie, multiplie les actions de messagère, très dangereuses. Ci-joint, une notice biographique sur cette femme d’exception :

http://www.ajpn.org/juste-Germaine-Ribiere-2365.html

Août 1942, Joseph Rovan passe dans la clandestinité. Les Juifs étrangers de la zone Sud sont menacés à l’exception de ceux la zone d’occupation italienne – ils seront menacés après l’armistice de septembre 1943. Amitié chrétienne parvient à faire sortir une bonne centaine d’enfants juifs du camp de Vénissieux, la plus vaste action collective de sauvetage d’enfants juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le cardinal Gerlier repousse les demandes de « restitutions » des enfants qui seront presque tous sauvés. C’est dans ce contexte que s’inscrit la pénible affaire Finaly. Joseph Rovan parvient à faire passer en Suisse ses parents de plus en plus menacés.

Joseph Rovan insiste sur la valeur de l’équipe de « Témoignage chrétien », une publication clandestine au cœur d’un mouvement de la Résistance créée par un Jésuite, le père Chaillet, un mouvement porté par « Les Cahiers du Témoignage chrétien » qui pointe la spécificité du nazisme et qui, par ailleurs, s’oppose à  la tradition représentée par Charles Maurras et l’Action française. « Témoignage chrétien » qui traite d’idéologie et de théologie à un haut niveau pose les fondements sur lesquels bâtir un engagement à la fois militant et existentiel. Il souligne l’importance des « Cahiers du Témoignage chrétien » quant à l’engagement des catholiques français. Cette publication œuvre aux frontières de la théologie, de la morale et de l’action résistante. Amitié chrétienne et « Témoignage chrétien » collaborent de plus en plus étroitement, et d’abord pour la fabrication de faux papiers en tout genre. L’atelier de Jean Stetten-Bernard ne chôme pas. Il fabriquera en trois ans plus de trente mille cartes d’identité, environ cinquante mille cartes d’alimentation et des centaines d’autres tracts et documents en français et en allemand. Cet atelier clandestin était installé dans une cabane du château de La Roche, à Vourles, dans le département du Rhône. Ci-joint, un lien sur cet extraordinaire atelier :

http://slideplayer.fr/slide/510078/

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant Joseph Rovan le médiateur – 1/4

 

J’ai devant moi l’autobiographie de Joseph Rovan (1918-2004), un livre dont j’ai longtemps attendu la parution. Joseph Rovan m’avait fait part de son projet d’un livre de souvenirs des années avant sa parution – il paraîtra en mai 1999, aux Éditions du Seuil. Mais il avait à faire face à de nombreuses obligations et, par ailleurs, l’entreprise autobiographique l’effrayait par son ampleur. Il est vrai que considérant la densité de sa vie… J’avais lu plusieurs livres de lui dont « Contes de Dachau » ; il en sera question.

Le livre qui constitue le sujet de cette suite d’articles a un titre éloquent, un titre discret mais qui donne une forte envie de le lire : « Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été allemand ». Ce livre s’organise suivant seize chapitres qui totalisent vingt-sept sous-chapitres. Certains de ces chapitres forment un seul bloc, comme le chapitre 4, « La Résistance », et le chapitre 5, « Dachau ». Ce livre est écrit par un homme extraordinairement optimiste et, de fait, je n’ai jamais rencontré une personne qui, de ce point de vue, lui soit comparable.

Joseph Rovan est chrétien, ce qu’il affirme tout de go dans ce livre. Il écrit en deuxième page : « Nos ancêtres avaient abandonné la foi israélite dès la génération qui précéda celle de ma mère et de mon père et j’ai moi-même vécu l’accomplissement de cette foi dans celle qui a été fondée par et sur le Christ ». Cet engagement va être d’une grande importance, en particulier au cours de ses années dans la Résistance puis de son internement à Dachau, des périodes de sa vie dont je vais rendre compte. Concernant Dachau, le chapitre 5 donc, on peut retrouver presque tout ce qui y est rapporté dans « Contes de Dachau » (aux Éditions du Seuil, 1993). Si je m’attache plus particulièrement à ces années, c’est parce qu’il me parlait spontanément d’elles, c’est parce qu’elles semblaient avoir la prééminence. Dans les souvenirs qu’il m’évoquait passait la haute figure d’Edmond Michelet dont il m’engagea à lire « Rue de la Liberté », un livre inoubliable dont je me suis promis de rendre compte. Dans ce livre, on peut notamment lire : « Les déportés peuvent différer de point de vue dans le jugement qu’ils portent sur les groupes nationaux étrangers. Mais tous sont d’accord pour dire que les Espagnols réussirent le tour de force de faire l’unanimité dans la sympathie et l’admiration ». Plusieurs déportés m’ont rapporté le même jugement.

Le nom de Joseph Rovan est inséparable de la revue Esprit à laquelle il consacre un long passage (au chapitre 6, « De retour à Paris », page 234 à 243), une revue à laquelle il participe très activement dans l’immédiat après-guerre. Il écrit : « J’ai été secrétaire de rédaction de la revue Esprit de l’automne 1945 jusqu’aux grandes vacances de 1946 (…) Emmanuel Mounier avait besoin d’un jeune collaborateur pour assurer l’intérim avant la venue de Jean-Marie Domenach à qui ce poste était destiné, mais qui voulait se présenter à l’agrégation de philosophie avant de s’engager définitivement ». En octobre 1945, Joseph Rovan publie dans cette revue un article intitulé « L’Allemagne de nos mérites ». Pour lui, cette revue est « une sorte de petite patrie intellectuelle ». Sa première collaboration remontait à 1941, avec « L’Europe n’est pas seule ». Et avant d’y collaborer régulièrement, il en avait été un lecteur assidu et dès ses années de lycée.

Il y aurait un long article à écrire sur les rapports de Joseph Rovan avec la revue Esprit. Quelques mots à ce sujet ; et je vais essayer d’être bref. Parmi les raisons qui expliquent sa proximité avec la revue d’Emmanuel Mounier, son combat contre la droite classique et, surtout, contre l’identification du catholicisme à cette droite. Il se dit par ailleurs plus attiré par les perspectives politiques de cette revue que par la philosophie personnaliste. Par ailleurs, cette revue accompagne ses préoccupations religieuses, avec une attirance croissante pour le catholicisme au détriment du protestantisme (rappelons que ses parents s’étaient convertis au protestantisme et que lui-même avait été élevé dans cette religion) qu’il juge teinté anthroposophie. Par ailleurs, la manière d’être catholique d’Emmanuel Mounier et de nombre de ses collaborateurs l’intéresse au moins autant que leurs choix politiques.

C’est Pierre Citron, le musicologue et universitaire, qui lui fait connaître la revue Esprit, une revue qui correspond plutôt bien à sa sensibilité d’alors, une revue « révolutionnaire et chrétienne, antifasciste et antibourgeoise, prenant Marx au sérieux sans entrer dans une orthodoxie marxiste ». Par ailleurs, il prend conscience (en partie grâce à la lecture de Hermann Rauschning, ce nazi qui dès 1935 rejette le nazisme et s’exile pour dénoncer le nihilisme du nazisme) de la spécificité du nazisme, de sa volonté de domination universelle, ce qui l’arrache à son pacifisme sentimental de 1938 (l’empreinte de Jean Giono) et lui fait prendre conscience que le combat contre le nazisme ne pourra être qu’universel et qu’il doit s’y engager. Par ailleurs, d’autres lectures (parmi lesquelles Boris Souvarine et Victor Serge) l’éclairent sur les crimes staliniens. Il prend la mesure de l’importance de la pensée de Karl Marx tout en se distanciant d’une certaine dégénérescence de cette pensée qui avait été novatrice dans ses méthodes et ses analyses, « mais doctrine d’erreur et de mensonge dans sa volonté de fournir une explication totale qui nourrissait la volonté de domination d’un parti totalitaire ». Joseph Rovan structure son analyse du marxisme à l’aide des travaux de Jésuites français « qui constituaient alors une avant-garde très avancée dans l’Église catholique mais aussi très proche d’Esprit ». Son rapport aux communistes – « nous les considérons comme les seuls véritables marxistes » – est fait de respect mais aussi de défiance : « Pour une pensée chrétienne (…), il fallait libérer Marx du marxisme, et le communisme de Marx, de Lénine et de Staline ». Vaste programme !

Dans les années 1941-1942, Joseph Rovan pense encore que le communisme peut-être corrigé de l’intérieur, avec l’aide des communistes qui suivent le Parti par générosité et non par volonté de puissance. A Dachau, il s’efforcera d’enrayer, comme nous allons le voir, l’emprise des communistes sur les déportés français du camp. Après la guerre, il conservera certains espoirs. Son idée alors : ne pas rompre avec les partis communistes afin de contrebalancer la formidable puissance américaine. Fort bien, mais c’était sans compter avec Staline. Cette volonté de concilier le communisme et un humanisme volontaire est activée par la piètre opinion qu’il a de la social-démocratie, de la démocratie bourgeoise et formelle. Rappelons à ce propos que son désenchantement vis-à-vis de cette tendance politique a une raison : Joseph Rovan a vécu la chute de la démocratie parlementaire allemande (1933) puis celle de la démocratie parlementaire française (1940), des régimes anémiés et sclérosés (qu’il range sous le terme générique de démocratie formaliste) qui n’avaient pu s’opposer à la montée des totalitarismes.

Afin de ne pas surcharger le présent article, je ne rapporterai pas la pertinente justification de la parution de la revue Esprit dans la zone contrôlée par Vichy et avec l’autorisation de Vichy, ce que dénoncent Bernard-Henri Lévy et Zeev Sternhell, plus occupés à se mettre en valeur – et en scène – à coups de dénonciations qu’à rechercher la difficile vérité. Ce qu’ils oublient, c’est qu’à Vichy bien des tendances et des idéologies s’affrontent. Alors, pourquoi ne pas s’allier à certaines d’entre elles pour mieux en contrer d’autres, parmi lesquelles Laval et les ultras de la Collaboration ? Joseph Rovan écrit : « J’approuve encore Emmanuel Mounier d’avoir fait paraître Esprit alors qu’il était facile de berner les censeurs de Vichy et que des complices dans la place nous voulaient du bien ; je désapprouve, bien sûr, le Parti communiste quand il sollicite des nazis l’autorisation de faire paraître L’Humanité et je pense que les journaux parisiens, Le Figaro et France-Soir, repliés à Lyon, ont eu raison de se saborder au lendemain de l’occupation de la zone Sud ». Rappelons qu’après quelques mois Vichy finira par interdire la revue Esprit.

1941, Joseph Rovan est à Lyon où, par l’intermédiaire de son ami Jean-Marie Soutou, il rencontre Henri-Irénée Marrou, historien du christianisme et de l’Antiquité tardive, ainsi que le père Henri de Lubac, un immense théologien. Ci-joint, un lien sur Jean-Marie Soutou, Juste parmi les Nations, bien moins connu que Henri-Irénée Marrou et que Henri de Lubac :

http://www.ajpn.org/juste-Jean-Marie-Soutou-2588.html

Joseph Rovan avait lu des ouvrages de Henri de Lubac avant de faire sa connaissance. Son livre « Catholicisme, les aspects sociaux du dogme » l’avait engagé sur le chemin du catholicisme. Martin Heidegger, Karl Marx et le Jésuite Gaston Fessard comptent aussi parmi ses nombreuses lectures au cours de ses années lyonnaises (du printemps 1941 au début 1944). A ce propos, « Autorité et Bien commun : aux fondements de la société » (écrit en 1941 et début 1942) de ce Jésuite pose des questions fondamentales et toujours d’actualité. Joseph Rovan commence à publier. Il publie un article intitulé « Le national-socialisme est un nihilisme » dans Cahiers du Témoignage chrétien, une publication clandestine dont il devient un collaborateur et un militant assidu. Fin 1942, après l’arrestation de Jean-Marie Soutou, il prend en main le service de fabrication de faux papiers. Quelques mois plus tard, Esprit est interdit et « la preuve était faite qu’Emmanuel Mounier avait eu raison de reprendre la publication de la revue, de notre revue, et raison contre les critiques posthumes que des esprits faux ne cessent de répéter à propos de cette brève parenthèse lyonnaise ». Parmi ces esprits faux, B.-H.L., bellâtre toujours occupé à prendre la pause – sous prétexte de dénoncer.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 4/4

L’acmé de l’aliénation est dans son déni même. L’aliénation édulcore le récit de l’oppression et finit par qualifier de « pratiques culturelles différentes » la tyrannie jadis exercée contre lui. « Ce que nous ne voyons pas est ce qui nous regarde le plus. » Certes, la longue soumission des Juifs d’Orient n’est pas assimilable à la violence de l’Europe et le Fahroud de Bagdad est demeuré un événement exceptionnel quand l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie des années 1918-1921 ont connu près de deux mille pogroms. Comme toute histoire de soumission pourtant, celle-ci aussi aura produit des effets délétères, ces récits lénifiants sur un passé mythifié. Il n’y a pas d’essence des peuples, mais, pour autant, le rejet de la nature comme le rejet de l’illusion du temps immobile n’empêchent pas la réalité d’avoir été.

 

Homme clé de la propagande nazie dans le monde arabe, Fritz Grobba. Il est responsable de l’édition en arabe de « Mein Kampf » qu’il fait publier. Je conseille la lecture de « Fritz Grobba and Nazi Germany’s Middle Eastern Policy, 1933-1942 » d’Edgar Flacker. C’est Fritz Grobba qui favorise l’arrivée au pouvoir des nationalistes arabes les plus nazifiés, parmi lesquels Rachid Ali. Mais c’est d’abord par la radio que passe la propagande nazie, et pour une raison simple : la plupart des Arabes sont analphabètes. On se presse donc autour des rares postes radiophoniques. La propagande s’amplifie à la fin des années 1930 avec l’augmentation du nombre des récepteurs dont le prix ne cesse de diminuer. Le 25 avril 1939, le plus puissant émetteur à ondes courtes du monde est inauguré non loin de Berlin. En septembre de la même année ouvre un département (sous l’égide du ministère des Affaires étrangères) qui dès l’année suivante ne compte pas moins de quatorze divisons opérant dans plusieurs langues.

De nombreux documents ont été mis en ligne concernant Fritz Grobba, un personnage central de la politique nazie au Proche-Orient et au Moyen-Orient, comme l’a été Johann von Leers. Je conseille également la lecture d’un document PDF intitulé « The Jinnee and the Magic Bottle », sous-titré « Fritz Grobba and the German Middle Eastern Policy, 1900-1945 » de Wolfgang G. Schwanitz.

Quelques précisions concernant l’édition de « Mein Kampf » en arabe. Il fallut commencer par expurger ce pavé des passages insultants envers les Arabes. Une première version fut publiée en 1937, soit à peine deux cents pages. L’édition complète, près de mille pages, paraîtra en novembre 1938, supervisée par un proche al-Husseini, Shakib Arslan. Le mot « antisémite » déplut aux Arabes qui craignaient d’être placés dans le même sac que les Juifs. Berlin les rassura et leur expliqua que ce terme ne s’appliquait qu’aux Juifs. Autre épisode, rocambolesque à sa manière, l’émotion de la presse égyptienne au moment des lois de Nuremberg, en septembre 1935. Elle se demanda si ces lois concernaient aussi les Arabes. L’Allemagne s’empressa de la rassurer avec d’autant plus d’empressement qu’elle craignait un boycott des Jeux olympiques qui devaient s’ouvrir à Berlin au cours de l’été 1936.

L’antisémitisme est également activé par l’Allemagne dans le monde arabe, et plus généralement musulman, afin, et avant tout, d’affaiblir les Britanniques. La propagande nazie n’est pas étrangère au pogrom des 1er et 2 juin 1941 à Bagdad, pogrom conduit par Rachid Ali. Rappelons à ce propos que, lors de ces violences, les forces britanniques cantonnées aux abords de la ville ne bougent pas sachant la « rue arabe » hostile à leur présence et préférant qu’elle exerce sa colère contre d’autres, la communauté juive en l’occurrence.

Lorsqu’en novembre 1942 le Yishouv prend conscience de l’ampleur du génocide, David Ben Gourion ne peut plus espérer accueillir deux millions de Juifs d’Europe après la guerre, un nombre sous le seuil duquel il juge qu’un État juif n’est pas envisageable. En 1944, il se demande avec angoisse si le sionisme pourra survivre à un tel massacre. Comment peupler la Palestine de Juifs ? Et il finit par se convaincre qu’un État juif peut être envisageable avec un minimum d’un million de Juifs. Il comprend (et d’autres avec lui) qu’il lui faut faire un appel urgent aux Juifs des pays musulmans.

Il n’est pas rare de rencontrer de « bonnes âmes » (y compris chez certains Juifs) qui vous expliquent que la colonisation a aggravé le clivage entre Juifs et Arabes – lorsqu’elle n’en est pas la seule responsable – et a poussé les Juifs au départ. C’est ignorer (ignorance ou mauvaise foi ?) une situation inscrite dans le temps long de la société arabe et musulmane. Les communautés juives du monde arabe ont commencé à se distancier de leur environnement avant la colonisation et l’émergence du sionisme, contrairement à ce que pensent les Arabes qui jugent que le colonialisme et le sionisme sont seuls responsables de l’exode des Juifs, les Juifs qui sont alors accusés d’« ingratitude » à l’égard de ceux qui les ont accueillis… Ainsi les Arabes s’épargnent-ils tout questionnement au sujet du fonctionnement de leur société. Et ils oublient en passant que des Juifs étaient présents sur des terres qui allaient devenir arabes (et musulmanes) avant l’arrivée des envahisseurs arabes. Il est vrai qu’il ne faut pas oublier ce qu’écrit Georges Bensoussan dans son Avant-propos : « A l’avènement de l’islam, au VIIe siècle, la majorité du monde juif vivait en Orient, où, entre 850 et 1250, en terre d’islam, la culture juive connut un essor sans pareil. C’est à la fin du XIIIe siècle que la condition juive commence à s’y dégrader, une lente altération dont vont témoigner les voyageurs européens jusqu’au XIXe siècle. C’est aussi pourquoi, quand, au début du XIXe siècle, l’Europe pénètre en terre d’islam en abordant la rive sud de la Méditerranée, les Juifs sont les premiers à la rallier, de la même façon que certains d’entre eux sont les premiers à épouser les valeurs des Lumières. »

Ainsi, les Juifs qui veulent quitter le monde arabe sont-ils jugés comme des traîtres et des ingrats, les Arabes s’étant montrés à leur égard si fidèles et si généreux… Point clé de l’historiographie arabe de l’après-1948 : les Juifs ont préparé leur sort en trahissant leur patrie et en tournant le dos à la cause arabe… Les sionistes sont accusés de porter préjudice à l’harmonie qui avait régné jusqu’alors entre les Arabo-musulmans et leurs dhimmis… On peut constater que le statut de dhimmi est une pièce tellement importante dans les mécanismes mentaux de l’Arabo-musulman que sitôt qu’elle fait défaut, la machine se bloque, ce qui provoque colère et imprécations. Et l’ochlocratie se charge de donner des « explications » relatives aux attentats et aux pogroms : tous sont le fait d’« agents sionistes du Mossad » bien décidés à répandre la terreur pour accélérer les départs…

Le harcèlement que subissent les communautés juives de l’immédiat après-guerre ne tient pas exclusivement à la question palestinienne. Depuis les années 1930, ainsi que nous l’avons dit, le nationalisme arabe évolue vers une conception ethno-religieuse de la nation, exit donc les non-Arabes et les non-musulmans. Islamisation, poussée des Frères musulmans, influence du nazisme dans le monde arabe, en Égypte notamment mais aussi en Irak, en Syrie et en Libye, alors que les communautés juives y sont en voie de disparition. De nombreux responsables nazis (notamment des anciens de la Gestapo, de la SS et du SD) ont trouvé refuge en terre arabe où ils occupent des postes clés. Certains d’entre eux se sont même convertis à l’islam. Les médias d’Europe qui pensent faire injure à Nasser en le traitant de nazi et de Hitler font chou blanc : Hitler est un modèle dans le monde arabe qui regrette de n’avoir donné au monde un tel homme.

Les années de l’immédiat après-guerre qui voient l’augmentation de la présence juive en Palestine sont terribles pour les Juifs restés en pays arabes. Les Arabes enragent et s’enfoncent dans le ressentiment qui prend à l’occasion des formes délirantes et meurtrières. Hitler est célébré. La victoire israélienne de 1948-1949 rend la situation des Juifs d’Orient intenable et hautement dangereuse. « Les fantasmes peuvent se donner d’autant plus libre cours qu’en moins de deux décennies la société se vide de ses Juifs. Les jeunes générations ne savent plus ce qu’est un Juif réel. L’antijudaïsme finit par s’auto-entretenir, déconnecté de plus en plus souvent d’une relation réelle avec l’État juif ». Cette ambiance hostile aux Juifs n’est pas seulement – et peut-être pas même principalement – un sous-produit de la guerre avec Israël : l’insécurité fait partie de la condition juive en terre arabe et, plus généralement, musulmane. Le conflit en Palestine et le départ des Juifs ne sont pas à l’origine de cette hostilité, ils ne font que l’exacerber.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 3/4

La force du ressentiment est l’un des facteurs clés du comportement humain, mais son rôle a longtemps été sous-estimé en histoire. Au Maroc par exemple, les Juifs de cour et les proches du Makhzen ont exacerbé la violence populaire et catalysé le refus de l’arbitraire et de l’iniquité. Leur existence même soulignait une aberration difficilement acceptable entre un statut légal de soumis et une existence de privilégiés alors que l’immense majorité musulmane, elle, croupissait dans la misère. Les Juifs ne sont d’ailleurs pas les seuls à affronter la violence populaire dans le monde arabe, c’est là le sort de toutes les minorités dont la situation se dégrade en raison de la modernisation. Plus le destin des Arabes semble leur échapper, plus la condition des minorités se dégrade. A partir de 1929, la cause de la Palestine cristallise ce ressentiment dont la source et l’ampleur dépassent de loin les frontières de la Terre sainte.  

  

L’indépendance des pays arabes inquiète les Juifs qui redoutent que sitôt obtenue les Arabes ne les reconduisent vers le mellah pour qu’ils y subissent la vie de leurs ancêtres avant l’arrivée des colonisateurs. Il y a certes le souvenir de l’oppression faite de mépris et de réclusion sordide mais il y a aussi la nature même du nationalisme arabe de l’entre-deux-guerres, un nationalisme ethnique (arabe) et religieux (islam) toujours plus actif. De plus, après 1929 surtout, l’antisionisme amène à ne plus distinguer entre Juif et sioniste, tout Juif étant ipso facto un sioniste. La réceptivité arabe au nazisme ne cesse de se préciser. Ainsi ce nationalisme va-t-il pousser nombre de Juifs, mais aussi d’autres non-Arabes et non-musulmans, au départ. Sitôt l’indépendance accordée (en 1932), l’Irak se livre à un massacre dans le village assyrien (chrétien) de Simel, près de Mossoul. Presque tous les hommes (près de quatre cents) sont assassinés. L’avertissement est effrayant pour les Juifs et les minorités du pays. Le cas de l’Irak est exemplaire du nationalisme arabe et de son exclusivisme : il se structure sur une base ethno-religieuse. Va s’y ajouter la question de la Palestine.

Au cours des années 1930, Bagdad est au cœur du nationalisme arabe. Les Juifs d’Irak se terrent et se taisent. A la même époque, en Égypte, pays où les Juifs avaient plutôt mieux vécu que dans le reste du monde musulman, le nationalisme se radicalise avec tension vers l’unité panarabe (voire panislamique) et par le refus des valeurs de l’Occident. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager la fondation des Frères musulmans en 1928 puis celle de l’association Jeune-Égypte en 1933 (deviendra un parti politique en 1938), par Ahmed Hussein, plus radical encore. Bref, dans les années 1930, les minorités en pays arabes, les Juifs en particulier, sont placées sur un volcan qui peut à tout moment entrer en éruption. La propagande nazie dans les années 1930 est très active dans le monde arabe, tant au Proche-Orient qu’au Maghreb. Les milieux nationalistes arabes sympathisent massivement avec le nazisme.

Parmi les principaux penseurs du nationalisme arabe, Antoun Saadeh, fondateur en 1932 du Parti national syrien et promoteur d’une conception raciale de la nation. Il envisage le conflit avec les Juifs comme un élément constitutif de la construction de la nation syrienne. A l’instar des nazis, il déclare que le judaïsme et le bolchévisme sont deux forces complices dont le but est la destruction du principe national. Vision conspirationniste, référence aux « Protocoles des Sages de Sion », Hitler comme bouclier contre le judéo-bolchévisme, etc. L’organisation totalitaire de la société est considérée par nombre de nationalistes comme un programme politique cohérent. Les nationalistes ne partagent pas nécessairement le concept biologique de race mais ils partagent l’idée nazie d’une nation culturelle et ethnique où le « message » de l’islam est interprété comme la mission terrestre de la nation arabe.

Ce qui inquiète le plus les communautés juives du monde arabe, c’est l’islamisation du nationalisme arabe. Face à la colonisation l’islam devient le signe identitaire le plus imposant pour exprimer le refus de la domination européenne, il devient une condition d’entrée dans la nation, avec serment d’adhésion sur le Coran. Les espaces de rencontre se font rares, hormis chez les communistes et les francs-maçons, ce qui explique la forte présence des Juifs dans les partis communistes arabes.

L’Égypte des années 1930 voit donc naître un islam politique avec, notamment, les Frères musulmans qui prospèrent sur le terreau social suite à l’exode rural et la prolifération des bidonvilles aux abords des grandes villes. Le message qu’ils véhiculent est d’autant plus efficace qu’il est rudimentaire. Il surfe sur la misère et les frustrations et prône un retour à un âge d’or mythique (de l’islam), purifié des « souillures » de l’Occident chrétien et juif. A cette fermentation du ressentiment s’ajoute le conflit palestinien qui structure la frustration arabe. Et, ainsi, le nationalisme arabe s’islamise, s’ethnicise et marque son intérêt pour le nazisme au nom de certaines affinités intellectuelles. La Palestine est travaillée par l’islamisation du mouvement national, un processus essentiellement dû au Grand Mufti de Jérusalem al-Husseini. Même tendance au Liban, avec la montée du panarabisme et du panislamisme ; et ainsi de suite. Toutes les minorités sont menacées et les Juifs plus particulièrement parce que sans protection attitrée. A noter : la révolte palestinienne de 1936 est aussitôt comprise comme une lutte panarabe pour l’indépendance. L’antisionisme arabe est activité par l’antisémitisme nazi et, ainsi, passe-t-on en terre arabe du péril sioniste (extérieur) au péril juif (intérieur). Le nationalisme arabe ne veut pas voir qu’il y a un lien entre la politique antisémite nazie et l’immigration juive en Palestine.

La Palestine soulève bien des passions dans le monde arabe, et bien avant la création de l’État d’Israël. Cette question se trouve placée au centre du questionnement sur l’indépendance du monde arabe. Lorsque les masses arabes parlent de la Palestine, elles parlent de leurs aspirations, de leur volonté de se libérer du joug du colonisateur, de la puissance mandataire. Les responsables arabes comprennent sans tarder tous les avantages qu’ils peuvent retirer de la cause palestinienne. Dans ces régimes arabes oppressifs, la défense de la Palestine arabe est encouragée et figure comme un espace de liberté, une porte entrouverte. Cette défense est l’exutoire par excellence utilisé par des régimes oppressifs. Notons que la cause palestinienne n’est pas seulement instrumentalisée en réaction au colonialisme. L’Irak et le Yémen des années 1930 sont des pays d’antisionisme radical mais sans colonisateurs.

La propagande écrite d’origine arabe a un volume moindre que celle du colonisateur, en particulier français dans les pays du Maghreb. Rappelons à ce propos que l’expansion arabe, et donc musulmane, a imposé sa marque tout en recueillant l’héritage chrétien : une judéophobie particulière, avec Rome et plus encore Byzance. Rappelons aussi que la première édition arabe des « Protocoles des Sages de Sion » paraît au Caire en 1922, traduite par un prêtre maronite du Liban sous le titre « La Conspiration du judaïsme contre les nations ». Cette propagande limitée aux milieux arabo-chrétiens va être reprise par la propagande nationaliste palestinienne avant de devenir un classique dans l’ensemble du monde arabe. Dans ce cloaque judéophobe où les autorités coloniales en rajoutent, évoquons la belle figure du gouverneur de Libye à partir de 1934, le fasciste Italo Balbo, très hostile à l’antisémitisme sous toutes ses formes et qui, en octobre 1937, ose exprimer son dégoût de l’antisémitisme d’une partie du mouvement fasciste devant une assemblée de Chemises noires réunie dans un stade de Tripoli. Cet épisode relaté en page 555 du livre de Georges Bensoussan mériterait d’être rapporté dans son intégralité. Parmi ces Chemises noires figurent quelques Juifs dont trois des meilleurs amis d’Italo Balbo. Jusqu’aux lois raciales de 1938, l’administration italienne ne se montre pas particulièrement hostile envers les Juifs, d’assez nombreux Juifs sont membres du Parti fasciste et des communautés juives du monde arabe voient le régime de Mussolini avec sympathie. Rappelons aussi que même après les lois raciales de 1938 et la publication à la mi-juillet de la même année du « Manifeste racial », suivi début septembre d’une première loi interdisant le séjour des Juifs étrangers en Libye et en Italie et excluant les Juifs des écoles publiques, rappelons donc que les populations italiennes d’Afrique du Nord s’efforcent de contrer cette législation inspirée pour ne pas dire imposée par le Reich. A ce propos, n’oublions pas qu’en France, dans la zone non-occupée, les Juifs chercheront refuge dans la zone d’occupation italienne pour échapper au zèle de Vichy.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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