Miscellanées – 7/9

 

Asghar Farhadi, un grand Iranien. Son dernier film, « Todos lo saben » avec Penélope Cruz et Javier Bardem. Thème : la famille, un thème clé dans son œuvre. Ce qui l’a incité à tourner en Espagne : un avis de recherche d’un enfant lu au cours d’un voyage dans le Sud du pays, une séquestration selon l’interprète qui l’accompagne. Ce fait divers se met à tourner dans sa tête et il finit par écrire une histoire de trente à quarante pages avec pour cadre l’Espagne. Il la soumet à Pedro Almodóvar en lui demandant si elle lui semble cadrer avec le pays. Pedro Almodóvar lui répond sans hésitation que s’il ne la porte pas à l’écran, c’est lui qui s’en chargera. L’élan est donné. L’interdiction de voyager faite à son ami, le cinéaste Jafar Panahi.

 

Asghar Farhadi (né en 1972)

 

Mon intérêt soutenu pour l’œuvre de Christian Boltanski. Sa parenté intellectuelle –spirituelle – avec Georges Perec, ainsi que je l’ai souligné. Son atelier de Malakoff où il travaille depuis une trentaine d’années. Son admiration pour Pina Bausch et Tadeusz Kantor.

 

La céramique campaniforme, très présente dans la Péninsule Ibérique mais aussi dans toute l’Europe et en Afrique du Nord, un phénomène de globalisation entre 2750 et 2500 av. J.-C. qui disparaît entre 2200 et 1800 av. J.-C. Il s’agit d’un phénomène de mode ; ce qui est exporté, c’est un modèle plus que les vases eux-mêmes. Lire l’article de Carles Lalueza Fox dans la revue Nature : “The Beaker phenomenon and the genomic transformation of northwest Europe”. Ci-joint, un lien Universitat Autònoma de Barcelona (U.A.B.) : « El ADN revela el impacto del “fenómeno campaniforme” en los europeos prehistóricos » :

https://www.uab.cat/web/sala-de-prensa/detalle-noticia/el-adn-revela-el-impacto-del-8220-fenomeno-campaniforme-8221-en-los-europeos-prehistoricos-1345667994339.html?noticiaid=1345747430417

Selon Carles Lalueza Fox, le campaniforme s’est répandu en Europe par voie commerciale plus que par mouvement migratoire – voir le « diffusionnisme ». Pourtant, dans sa phase finale, l’expansion du campaniforme (soit cette forme particulière de vase mais aussi d’autres éléments caractéristiques de cette culture) suggère un changement de population ; ainsi en Grande-Bretagne, avec un changement génétique à 90%. Un phénomène semblable aurait eu lieu dans la Péninsule Ibérique, mais à l’âge du bronze (postérieur à l’âge du cuivre). Les analyses au radiocarbone situent les pièces campaniformes les plus anciennes vers 2750 av. J.-C., dans une région qui est aujourd’hui le Portugal. Doit-on en déduire que ce style est né dans la Péninsule Ibérique pour s’étendre vers l’Est de l’Europe ? De nombreux spécialistes soutiennent cette thèse, d’autres considèrent que cette céramique a subi l’influence de la céramique cordée d’Europe du Nord (approximativement de 3000 à 2200 av. J.-C.). Pour Roberto Risch, professeur à la Universitat Autònoma de Barcelona, le troisième millénaire avant notre ère a été une période d’échanges intenses et s’il faut chercher dans la préhistoire un antécédent à ce que nous vivons, soit la globalisation, c’est bien dans cette période qu’il faut le chercher.

 

Entrevue dans El Mundo du 19 janvier 2019 avec Juan Velarde, président d’honneur de la Academia de Ciencias Morales y Políticas. Il insiste sur le rôle de l’Église dans la modernisation de l’économie. Ainsi évoque-t-il l’École de Fribourg, très liée à l’Église catholique et qui en plein nazisme condamna les partis pris économiques du régime. En Espagne, l’influence de Heinrich von Stackelberg a été cruciale. L’avertissement que lança Franco Modigliani à l’Espagne il y a quelques décades au sujet des retraites (pensiones) et de l’évolution démographique. L’espérance de vie en Espagne est l’une des plus élevées au monde et la natalité y est faible, un problème central aujourd’hui car le financement des retraites pèse très lourd, près de 150 000 millions d’euros. En dix ans cette somme a augmenté de plus de 55% et elle est appelée à augmenter sensiblement au cours de la décennie à venir avec les baby boomer qui vont partir à la retraite.

 

Les Comunidades Autónomas (CCAA) 

 

Juan Velarde dénonce les Comunidades Autónomas (CCAA), responsables selon lui (et comment lui donner tort ?) de la baisse du PIB national, avec ces différences administratives marquées qui portent préjudice à l’activité économique, rompen el mercado ainsi qu’il le répète au cours de cette entrevue. L’unification de la fiscalité (sistema tributario) des CCAA est une urgence afin de réparer le marché national. Juan Velarde ne milite pas pour la disparition des CCAA aussi longtemps qu’elles ne portent pas préjudice à la richesse nationale, au PIB. L’uniformisation des systèmes sociaux baisserait leur coût et permettrait une meilleure maîtrise de la dépense publique. Les langues secondaires (comme le catalan ou le basque) ne doivent pas pousser de côté la langue nationale, le castellano en l’occurrence, « un capital social homogéneo ».  Voir le premier volume de « Économie et Société » (Wirtschaft und Gesellschaft) de Max Weber qu’il cite avec insistance. A propos des revendications linguistiques (voir notamment le catalan), il déclare : « La historieta de los idiomas también fragmenta el mercado ». Juan Velarde a participé au Congreso de la Falange en 1953 avant d’abandonner le nacional sindicalismo et passer à la social-démocratie.

 

Me renseigner sur les travaux du sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos, auteur de plus d’une quarantaine d’essais. Ce sociologue fait remarquer que l’impérialisme américain s’est concentré en Irak au cours de la première décennie du XXIe siècle, délaissant l’Amérique latine jusqu’à ce qu’il constate que la Chine y prenait une place grandissante. Et ce fut le coup d’État au Honduras en 2009. Je ne sais si la relation établie en l’occurrence par Boaventura de Sousa Santos est pertinente ; je ne la saisis pas et enquêterai. La lutte est planétaire entre les États-Unis et la Chine ; mais ces deux rivaux sont aussi deux associés ; si l’un tombe, gare à l’autre ! Afin de mieux s’opposer à la Chine (toujours selon ce sociologue portugais), une Europe désunie convient mieux aux États-Unis (à ce sujet, il faudrait aussi évoquer la Russie), d’où la volonté de Donald Trump d’en finir avec le Traité de libre-échange transatlantique. Et cet intellectuel portugais fait entrer le Brexit dans les manœuvres américaines. Il me semble aller un peu vite en besogne, car si le Brexit arrange d’une manière ou d’une autre les États-Unis (à détailler), il me semble d’abord préférable d’étudier le Royaume-Uni de l’intérieur, politiquement et socialement, et oublier pour un temps les « manœuvres » américaines qui ne sauraient tout expliquer. Que n’aura-t-on mis sur le dos de Donald Trump, à commencer par de supposées relations avec la Russie lors de sa campagne électorale de 2016 ! Pourtant, dans Le Figaro du 25 mars 2019, on peut lire : « FOCUS – Le procureur spécial a conclu dans son rapport à une absence de collusion entre l’équipe de campagne du président américain et la Russie en 2016. Ces conclusions ouvrent pour Donald Trump l’acte II de sa présidence autant que sa campagne pour l’élection présidentielle de 2020. Les démocrates, mais aussi beaucoup de commentateurs politiques sont sonnés, outre-Atlantique », résume Jean-Eric Branaa, spécialiste des États-Unis et maître de conférences à l’Université Panthéon-Assas. Même si certaines questions restent sans réponse, le rapport sur l’enquête russe du procureur spécial Robert Mueller est sans appel. Il n’y a pas eu de collusion entre l’équipe de campagne du président américain et la Russie en 2016. Le monde est plus complexe que ne veulent le (faire) croire nombre d’analystes – qui n’ont d’analystes que le nom et ne sont que des propagandistes, de ceux qui promeuvent explicitement ou implicitement, ingénument ou hypocritement, l’explication unique, l’explication simple et efficace. Je ne place pas cet intellectuel portugais dans la catégorie des propagandistes, et d’abord parce que je n’ai lu aucun de ses essais et ne l’ai rencontré que par quelques articles de presse. Je ne puis par ailleurs cacher ma joie face aux déconvenues des « analystes » qui ne font que prendre leurs désirs pour des réalités.

 

Boaventura de Sousa Santos (né en 1940)

 

La Chine devrait être la première économie mondiale en 2030. Nous vivons une période entre deux globalisations – et, à ce propos, je repense à « L’État universel » d’Ernst Jünger, à la pertinence de ce court essai écrit en pleine Guerre froide, au début des années 1960. Son analyse reste globalement pertinente par les axes qu’elle désigne et malgré l’effondrement de l’Empire soviétique.

Depuis 1870, chaque globalisation est dominée – entraînée – par une innovation technologique, de la machine à vapeur à Internet. La Chine et les États-Unis sont en première position, avec les nouvelles technologies.

 

25 mars 2019. Lu un certain nombre d’articles dans des quotidiens espagnols : El Mundo, El País, ABC. Avec un peu de recul (j’ai quitté l’Espagne il y a trois ans), je note combien je me sens plus proche par la tête autant que par les nerfs – le tempérament – de journaux comme El Mundo (centre-droite) ou ABC (monarchiste) que de El País (centre-gauche). J’éprouve ces deux premiers comme plus rigoureux, moins bavards, moins désireux de plaire et de ratisser large (la démagogie en action). A ce propos, me revient une analyse de Gabriel Marcel intitulée « Qu’est-ce qu’un homme de droite ? », des considérations recueillies et publiées en 1962 :

http://www.gabriel-marcel.com/articles&textes/homme_droite.php

On peut notamment y lire (et j’en vois déjà certains sourire d’un air entendu, leur conformisme se trouvant blessé) : « Ce qui distingue fondamentalement l’homme de gauche de l’homme de droite serait sans doute la manière très différente de concevoir “la personne humaine”. Il est certain que l’idée de la personne comme unité arithmétique me fait horreur. En ce sens, je n’hésiterai pas à dire que le suffrage universel est un mal : mais je pense également qu’il serait chimérique, absurde, dangereux de vouloir revenir sur ce principe. En tant qu’homme de droite, c’est-à-dire soucieux d’une certaine qualité humaine à préserver, disons, d’une certaine élite ou d’une certaine aristocratie à constituer ou à créer, ma préoccupation sera de trouver autant que possible des mécanismes compensateurs à ce mal qu’est le suffrage universel, où l’égalitarisme est général.

Cette aristocratie – et une fois de plus, je me sens très proche de Daniel Halévy – est à créer, à susciter. Nous ne pouvons pas nous appuyer sur celles du passé, et la ploutocratie est le contraire même de l’aristocratie. Quant aux technocrates, je crois que c’est une illusion de penser qu’ils pourraient former une aristocratie. Il n’est certes pas question de mettre en cause l’évolution accélérée des techniques, ce qui serait absurde. Quand je vois des gens du monde qui font du gandhisme, ça m’exaspère. Mais je dirais la même chose que pour le suffrage universel ; il s’agit de trouver, non pas des mécanismes, mais des puissances spirituelles qui exercent une compensation. »

L’anti-démagogie de ce texte (qui peut être envisagé comme un manifeste) heurtera bien des lecteurs bercés par la démagogie, une démagogie qui agit comme un anesthésiant, portée par les médias de masse. Le « fascisme » (terme générique qui ne désigne plus rien par manque de précision et usage inconsidéré) n’est pas vraiment là où nous dit qu’il est mais plutôt dans une direction opposée. L’exigence de l’homme de droite tel que le définit Gabriel Marcel ne peut qu’agacer le démagogue, cet individu qui encombre l’espace (notamment médiatique) et qui sans le savoir, par paresse, est l’instrument docile des pires catastrophes.

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 6/9

 

On va s’employer à salir Renaud Camus parce que Brenton Tarrant le cite pour sa théorie du « grand remplacement ». On est libre de l’apprécier ou de le détester, là n’est pas la question – et pour tout dire je n’ai lu aucun de ses livres. Dans tous les cas, je compte sur la malhonnêteté intellectuelle qui règne en France pour que ce dernier soit traité de tous les noms par ceux qui n’ont rien lu de lui et se contentent de faire caisse de résonance. On a voulu faire passer Nietzsche pour l’un des responsables du nazisme alors que tout l’oppose à cette entreprise populacière. On peut être anti-marxiste mais il faut n’être qu’un propagandiste pour accuser Karl Marx des massacres du Kampuchéa démocratique et autres massacres conduits au nom des lendemains qui chantent.

Concernant Brenton Tarrant, auteur de la fusillade de Christchurch, ses références (apparemment très confuses) le portent également vers Candace Owens (gardons-nous de l’accuser). Il écrit à son sujet dans son Manifeste : “Each time she spoke I was stunned by her insights and her own views helped me push further and further into the belief of violence over meekness.” Cette information mise en ligne est bien sûr à vérifier et à préciser. Candace Owens a elle-même entre autres références idéologiques Ben Carson et Thomas Sowell (gardons-nous de les accuser). Candace Owens, Ben Carson et Thomas Sowell sont des Afro-américains. Cette remarque ne vise qu’à montrer combien est ambiguë (je ne dis pas inepte) cette théorie du « grand remplacement » et que même les plus fanatiques s’y perdent et qu’ils se contredisent à un moment de leur parcours idéologique.

 

Candace Owens (née en 1989)

 

Relu « L’écrivain devant la révolution », un discours prononcé au Congrès international des écrivains de Paris (1935) par Benjamin Fondane qui sera gazé à Birkenau le 3 octobre 1944. L’exergue de Karl Marx placé en tête de cet écrit me replace dans ces deux journées passées à la traduction-adaptation de « As raízes da burocracia » d’Isaac Deutscher : « La division du travail, qui nous est déjà apparue comme une des forces principales de l’histoire, se manifeste également dans la classe dominante comme division du travail spirituel et du travail matériel, etc. »

Benjamin Fondane : « L’homme est peut-être un mégalomane dangereux ; c’est possible ; mais il est cela ; il est férocement idéaliste ; il aime ce qui l’agrandit, même à tort ; et il déteste ce qui le minimise, même avec raison. C’est pour ces mêmes motifs que les soviets se refusent à homologuer la psychanalyse qui leur semble, quoique scientifiquement sérieuse, une critique démoralisante de l’homme ». Et que dire de l’exigence théorique du primat de l’économique, de l’esprit considéré comme « reflet ». Il ne s’agit pas de chercher à tout prix noise au marxisme et de s’emberlificoter, mais si nous ne faisons que recevoir les idées de l’économique (voir la catégorie du « reflet »), cela revient à supposer que les idées et leur valeur se font ailleurs, hors de l’écrivain qui se contente d’être un réceptacle et de leur prêter son talent ; pire, qu’elles sont fixées hors de lui, égales pour tous, connues de tous, qu’il n’y a qu’à réceptionner et se limiter à enjoliver, « et que si même des valeurs nouvelles étaient nécessaires, ce n’est pas à nous de nous en inquiéter : il est des hommes préposés pour cette tâche ». Bref, selon cette logique, l’écrivain « a toujours été l’esclave ou le laquais des régimes économiques où le sort l’a fait naître ». Exit les idées personnelles pour ne considérer que les rapports de production. « Aurions-nous la prétention de nier l’influence de la société sur l’écrivain, l’interdépendance de l’esprit et de l’économique ? Non, mais pas plus que nous ne nierons l’influence du climat, du milieu, du moment, de Taine. Pas plus que nous ne nierons l’influence du développement sexuel de l’enfant, selon Freud. Et il se peut que demain redevienne scientifique l’idée paracelsienne de l’influence des astres, des conditions météorologiques, que sais-je. Oui, nous accepterons tout cela, mais de préférence tout cela ensemble plutôt que chacune de ces influences isolément. Et ne resterait-il qu’un millionième de l’œuvre qui nous semblât échapper à une influence précise, nette, pondérable, que nous y verrions par vanité, orgueil, bêtise, folie, raison d’être, le témoignage irréfragable de la primauté de l’esprit et de notre vertu créatrice. » Il faut lire cette conférence de 1935, prononcée alors que le nazisme et le stalinisme menaçaient partout.

 

Benjamin Fondane (1898-1944)

 

Relu « Shabbat » de Benjamin Gross. Il ouvre son avant-propos sur ces mots : « L’institution du Shabbat est la contribution la plus importante du judaïsme à l’humanité ». Il ne s’agit donc pas de rendre compte d’une curiosité parmi tant d’autres mais d’un fait central pour les Juifs mais aussi les non-Juifs puisqu’il laisse entrevoir une immensité de réflexions. On peut lire par exemple : « Mais la civilisation occidentale, dans son combat légitime pour l’élargissement des domaines de libération de l’humain, a enfreint le principe de base du Shabbat : le sens de la limite ». Le chiffre 6, soit le support physique de l’Univers, l’ordre matériel du monde. Le chiffre 7, la dimension métaphysique, une totalité. Le Shabbat hebdomadaire s’amplifie au Shabbat de la Terre durant la septième année ; puis après sept années shabbatiques, soit la cinquantième année, on arrive au Jubilé. C’est une organisation du temps à partir du chiffre 7 : jours (Shabbat), années (Shemitah), périodes (Yovel). Ces cycles se veulent les instruments de la justice et de l’équité. Ainsi l’année shabbatique et l’année jubilaire prévoyaient-elles la redistribution des terres et la remise des dettes afin qu’aucune classe privilégiée n’accapare biens et richesses à son seul profit. La Torah et le devoir de souvenir (Zakhor) pour le Shabbat et Amaleq, une antithèse symbolique que le Talmud souligne : l’Alliance (Berit) avec exigences de sanctification et promesse d’avenir ; et Amaleq qui « ne conçoit son existence qu’à partir de son propre être, dénuée de toute responsabilité et de toute finalité ». Amaleq ? « Amaleq fut le premier à s’attaquer aux Hébreux, sans aucun motif plausible et par pure haine irraisonnée de l’existence même de ce peuple qui se rendait au Sinaï pour y recevoir la confirmation de sa vocation spirituelle ». Ainsi, la Torah, en recommandant ce double impératif du souvenir (Zakhor) nous replace devant la dualité fondamentale du monde, un double impératif millénaire tourné vers le présent. Le Shabbat ou le souvenir actif, « un puissant antidote contre la mélancolie et le pessimisme face à la vie », une exigence individuelle, une exigence collective.

 

21 mars 2019. Lisboa-Alicante à bord d’un ATR72 de la TAP. Durée de vol, deux heures et quinze minutes. Vitesse de croisière, quatre cent quarante km/h. Altitude, environ six mille mètres. Lecture de « Introdução à sociologia » de Lucien Goldmann (Cadernos para o diálogo / nova série. Editora nova crítica), un petit livre divisé en neuf chapitres. Des rapports entre vie psychique (individuelle) et vie sociale (collective). Le travail du sociologue visant à définir à partir des psychismes particuliers un vecteur commun aux individus appartenant à un même groupe social. Un groupe social présente dans tous les cas un processus d’équilibre entre un individu collectif et un milieu social et naturel. Tout sociologue appartient à un groupe social, il est l’un des membres constitutifs d’une structure, ce dont rend implicitement compte sa production. La sociologie ne peut prétendre à l’objectivité des sciences physiques et chimiques car la conscience du sociologue est « perturbée » par des éléments matériels, intellectuels et affectifs. Ainsi, pour un sociologue français contemporain (compte tenu de l’impossibilité pour un sociologue de prétendre à l’objectivité absolue), le degré d’objectivité ne sera pas le même – et en dépit de toute sa bonne volonté – selon qu’il se propose d’étudier les Esquimaux, la pensée de Marsilio Ficino, la Florence des Médicis ou les changements contemporains dans la classe ouvrière française. Ces éléments de distorsion peuvent être à leur tour objet d’étude. C’est un petit livre très dynamique, une sorte de parcours géométrique avec surfaces et volumes que le lecteur est invité à parcourir d’un pas décidé afin de faire varier les points de vue, ce qui finit par créer une griserie intellectuelle dont le lecteur est reconnaissant.

 

Ulrich Beck (né en 1944)

 

La distinction établie par Ulrich Beck entre les concepts de globalisation et de globalisme. Globalisation : la convergence des sociétés et des cultures ; globalisme : la réduction des processus politico-économiques à un modèle financier uniforme et mondial où le protagoniste n’est plus le citoyen mais l’investisseur ; et aujourd’hui le globalisme domine toujours plus. Critique de la théorie néo-libérale avec cette volonté d’en finir avec tous ces particularismes qui restreignent l’activité financière déclarée être le meilleur moyen de promouvoir le bien-être et la justice partout dans le monde.

Ulrich Beck aborde le vieillissement des populations européennes qui met en danger le système des pensions et de la sécurité sociale, un problème que chaque pays affronte à sa manière. Pour lui, seule la Norvège a réussi à promouvoir la natalité grâce à d’importantes aides accordées aux pères afin qu’ils puissent s’occuper de leurs enfants. Mais, remarque-t-il, la Norvège est un pays riche avec une population réduite, ce qui sous-entend que le modèle norvégien n’est pas exportable. Autrement dit, la seule possibilité pour l’Europe de ne pas mourir de vieillesse est l’immigration. (Je ne suis pas contre l’immigration qui est pour nous une nécessité et qui enrichit le pays d’accueil et de diverses manières, je ne suis pas contre aussi longtemps qu’elle est sélective. Soyons clairs quitte à déplaire ; par exemple, accepter trop d’Arabo-musulmans, c’est porter au sein du pays d’accueil le risque de l’islamisation, soit une limitation terrible des libertés avec fort préjudice porté au statut de la femme. De plus, lorsque les Arabo-musulmans se retrouvent quelque part en trop grand nombre, ils s’effondrent les uns sur les autres et entraînent toute la société dans leur chute. Le seul moyen de briser l’ochlocratie qui sous-tend leurs sociétés d’origine est de limiter ici et là leur nombre ; ils peuvent alors progresser, cesser de s’importuner mutuellement et d’importuner les autres communautés. Ce que je viens d’écrire ne plaira pas mais c’est ainsi. Ce qui doit être dit doit être dit.)

De la différence entre globalisation (ou mondialisation) et cosmopolitisme. La globalisation suppose une agrégation des dimensions existantes, du plus petit au plus grand, du local à l’international. Le cosmopolitisme quant à lui gomme ces dimensions, intérieur/extérieur, national/international, etc.  Le cosmopolitisme tel que l’envisage Ulrich Beck n’a rien à voir avec cette société mondiale à laquelle se réfère Niklas Luhmann dans les années 1970 ou avec le système capitalisme mondialisé d’Immanuel Wallerstein, des théories qui ne se sont pas vraiment défaites des anciennes limites, limites que le cosmopolitisme se propose d’effacer. Le cosmopolitisme, où notre propre vie comme espace d’expériences nouvelles lié à la globalisation. Le regard cosmopolite s’efforce d’établir un dialogue avec de nombreuses ambivalences qu’affronte notre époque, ambivalences que caractérisent des différentiations en voie de disparition et des contradictions culturelles. Ulrich Beck insiste, et à raison, le cosmopolitisme qu’il promeut n’invite pas au monde des Bisounours ; il se veut réaliste, autocritique voire sceptique, sans la moindre trace d’ingénuité. Il ne s’agit en aucun cas de célébrer l’uniformisation mais d’appréhender la diversité dans toutes ses perspectives ainsi que la confluence des diversités. A la différence de l’internationalisme, le cosmopolitisme ne procède pas d’une théorie politique ou d’une philosophie mais des faits, de l’expérience individuelle, une expérience imposée par les changements qui se sont produits dans le monde, et par le constat selon lequel personne ne peut être exclu dans la mesure où nous sommes tous poussés dans une même embarcation.

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 5/9

 

Le trésor enterré au début du IIIe siècle ap. J.-C. et découvert aux abords du village de Mir Zakah, province de Paktya, Afghanistan. Les premières monnaies de ce trésor apparurent après de fortes pluies (mes souvenirs grecs et espagnols à ce sujet). La naissance de la monnaie à Sardes, en Lydie, sous le règne d’Alyatte, au VIIe siècle av. J.-C., avec les premiers statères d’électrum (un alliage d’or et d’argent) puis à Égine avec le premier didrachme d’argent au type de la tortue de mer.

 

Un tiers de statère lydien en électrum (début VIe siècle av. J.-C.)

 

Parvenue en Inde, l’armée d’Alexandre est devenue internationale bien que son encadrement reste hellène. Aux Macédoniens et aux Grecs se sont joints les peuples balkaniques dont les Agrianes (soldats d’élite originaires de Thrace) qui marchent au premier rang ; puis sont venus les Grecs d’Asie Mineure, les Phéniciens et les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Mèdes, les Sogdiens, les Scythes, les Bactriens, les Indiens enfin avec le ralliement de Taxile. Ce sont environ cent vingt mille hommes que suit toute une population non combattante, dans laquelle des poètes et des devins, des femmes et des enfants et j’en passe.

 

Relu un petit livre trouvé chez un bouquiniste de Lisbonne (en français) : « Grande victoire historique du peuple iranien », publié en 1979, à Tirana, par le Comité central du Parti du travail d’Albanie. Beaucoup d’emphase et un aveuglement total. L’angle religieux n’est à aucun moment envisagé. Les partisans de Khomeini rentreront tranquillement chez eux après la défaite du Shah et laisseront le peuple iranien mener à bon terme une révolution de type socialiste est-il écrit – je résume. On peut lire en page 8 de cette publication : « Il n’est pas à exclure que dans le facteur subjectif de la révolution, l’attitude des chefs religieux islamiques ait joué un rôle. Mais ce n’est pas là l’élément déterminant ni le seul ». Certes, ce n’est pas le seul élément, mais il sera déterminant, et l’est probablement déjà lorsque sont publiées ces pages. Les socialismes sont incapables d’envisager l’importance du fait religieux, l’islam en l’occurrence. Pensent-ils l’effacer en ne le nommant pas ? Tout porte à le croire.

 

Réponse à un intervenant sur un blog : « Le « principe d’humanité » est une arme comme une autre, une arme mais aussi un bouclier : on se protège derrière pour mieux préparer ses coups. Au nom du « principe d’humanité », on espère paralyser toute riposte, faire taire toute objection, comme ces Chrétiens qui étouffent tout au nom de l’Amour tant il est vrai que trouver à redire à quelqu’un qui prêche l’Amour, c’est être automatiquement considéré comme un suppôt de Satan, voire Satan en personne. C’est ainsi qu’aujourd’hui les de-gauche jettent l’anathème sur tout ce qui ne cède pas devant leur « supériorité » morale. Ainsi des Chrétiens d’antan avec les Juifs, les Juifs accusés de ne pas avoir accueilli l’Amour, incarné par le Christ – et je ne parlerai pas des Musulmans qui ont développé une autre manœuvre pour mettre les Juifs au pilori ou au placard. Ce disant, je me garde de porter un jugement de fond sur la foi des uns et des autres. Les de-gauche reprennent très exactement cette procédure religieuse (qui s’est montrée si terriblement efficace au cours des siècle) en la vidant de sa substance religieuse pour la transférer dans le domaine de la laïcité proclamée. C’est un sujet d’étude instructif au plus haut point. Par ailleurs, la posture morale permet de jeter de la poudre aux yeux tout en se couvrant de paillettes. Le premier imbécile venu (les sites, les blogs et les médias de masse sont encombrés de ces imbéciles qui caquettent comme dans une basse-cour) peut ainsi assener des coups sur d’autres plus intelligents en espérant les faire taire. Quoi, vous ne compatissez pas ! Moi, je compatis ! Vous avez le cœur dur ! J’ai le cœur tendre ! Et ainsi de suite. »

 

Une sculpture d’Edmund Burke (1729-1797) par John Henry Foley en 1868, Dublin (Trinity College).

 

Réponse à un intervenant sur un blog : « Il est important d’avoir des préférences, c’est-à-dire des a priori ou des préjugés si vous préférez ; et je pourrais en revenir à la fonction du préjugé chez Edmund Burke, auteur de ce chef-d’œuvre qui fera grincer les dents de ceux qui ont toujours vu la Révolution française et la République comme l’ère et l’aire de la Lumière hors desquelles s’étend le Royaume des Ténèbres. Écoutez ce que dit l’auteur de « Reflexions on the Revolution in France » :

https://www.youtube.com/watch?v=vG4zxl-sJWk

Le « principe d’humanité » nous abjure d’accueillir tous les migrants et fait honte à ceux qui osent exprimer leurs craintes du dépassement d’un certain seuil », écrivez-vous. Une fois encore, le « principe d’humanité » peut être une arme qui ne veut pas se présenter comme telle afin d’espérer être plus efficace. Prendre l’autre aux « bons sentiments » peut rapporter gros et mettre en place de véritables rentes.

Par ailleurs, comment départager les réfugiés ? Comment reconstituer le passé de chacun d’eux avec crédibilité ? Impossible dans nombre de cas. On peut alors se trouver complice d’une terrible injustice – voire d’un crime – en refusant de les accueillir. Les migrants sont devenus un enjeu, certains dirigeants le savent comme le sinistre Erdogan. Ils savent que le nombre peut conduire à une déstabilisation des sociétés comme les nôtres, riches et fragiles, très fragiles, une déstabilisation qui, jugent-ils, servira leurs desseins. Leurs calculs doivent être pris en considération à l’aide d’informations aussi objectives et précises que possible afin d’espérer mettre en place une attitude aussi équilibrée que possible qui ne se laisse pas paralyser par ce « principe d’humanité. »

 

 

Frédéric Bastiat le courtois démonte aimablement le système de Rousseau. Au premier chapitre de « Harmonies économiques » (« Organisation naturelle. Organisation artificielle »), l’auteur rapporte cette déclaration de Rousseau : « Ainsi donc, le législateur ne pouvant employer ni la force, ni le raisonnement, c’est une nécessité qu’il recoure à une autorité d’un autre ordre qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre ». Frédéric Bastiat pose alors la question : mais quelle est cette autorité ? Et il en vient à cette réponse : l’imposture, mot que Rousseau n’ose pas dire et qu’il « place derrière le voile transparent d’une tirade d’éloquence ». La rhétorique de Rousseau est douce, sucrée ; on la laisse fondre dans sa bouche, les yeux mi-clos voire fermés…

Je résume une tirade (d’éloquence) de Rousseau rapportée par Frédéric Bastiat. Les Pères des nations sont contraints à faire appel au Ciel et lui rendent hommage – il s’agit de placer sur un même plan les lois de l’État et celles de la Nature – afin que les peuples « obéissent avec liberté et portassent doublement le joug de la félicité publique ». Comme c’est bien dit ! Rousseau a l’art de nous faire gober de la m… en l’enrobant d’une couche savoureuse.

Mais soyons sérieux. Ce faisant, nous dit Frédéric Bastiat, Rousseau ouvre la porte à Machiavel et lui laisse le soin de poursuivre ; car lorsqu’un homme aussi sincère et philanthrope soit-il ne parvient pas à faire prévaloir son idée ni par la force, ni par le raisonnement (ce qui n’est pas rare considérant les aléas de la vie politique), la supercherie reste son ultime ressource. A ce propos, on pourrait en venir à la fin justifie les moyens, soit : « Qu’y aurait-il de surprenant à ce que les organisateurs modernes songeassent aussi à honorer les dieux de leur propre sagesse, à mettre leurs décisions dans la bouche des immortels, à entraîner sans violence et à persuader sans convaincre ? » Évoquer Rousseau revient pour Frédéric Bastiat à mettre les points sur les i, à faire comprendre en quoi les organisations artificielles (celle de l’État par exemple) diffèrent de l’organisation naturelle, d’autant plus que « Du Contrat social » est présenté comme l’oracle de l’avenir. Le présupposé de Rousseau sur lequel se fonde son système est des plus fragiles – et je fais usage de l’euphémisme. L’isolement était-il l’état de nature de l’homme et, de ce fait, la société fut-elle une invention de l’homme ? Rien n’est moins sûr – et une fois encore je fais usage de l’euphémisme.

Puis Frédéric Bastiat en vient au pessimisme de Rousseau, un philosophe qui certes a la passion de la liberté mais qui « avait une triste opinion des hommes ». La force et le raisonnement montrent bien vite leurs limites et on en vient sans tarder à activer la fourberie, avec le législateur au-dessus de tous, placé dans les nuées, et qui dispose de « la vile matière dont la machine est composée », soit l’humanité. « Ainsi les hommes sont les matériaux d’une machine que le prince fait marcher ; le législateur en propose le modèle ; et le philosophe régente le législateur, se plaçant ainsi à une distance incommensurable du vulgaire, du prince et du législateur lui-même : il plane sur le genre humain, le meut, le transforme, le pétrit, ou plutôt enseigne aux Pères des nations comment il faut s’y prendre. »

Mais, me direz-vous, il faut un but pour sortir de l’état de nature et former une société. Que va nous donc proposer le philosophe, Rousseau ? Allons-y : « Ce qui doit être la fin de tout système de législation, c’est la liberté et l’égalité ». Mais la liberté telle qu’il l’entend n’est pas jouir de la liberté – qui n’est qu’absence de liberté –, c’est donner son suffrage, même si on est « entraîné sans violence et persuadé sans être convaincu » car alors « on obéit avec liberté et l’on porte docilement le joug de la félicité publique ». En lisant Frédéric Bastiat, la méfiance que j’ai d’emblée éprouvée pour Rousseau, et fort jeune, s’étoffe et gagne en précision. Il faut lire et relire l’intégralité de ce chapitre : « Organisation naturelle. Organisation artificielle » qui reprend avec autant de courtoise que de fermeté les boniments de Rousseau. Rousseau, un bonimenteur de génie.

Dans ce même chapitre, on peut lire, et je cite Frédéric Bastiat : « Que le lecteur veuille bien m’excuser cette longue digression ; j’ai cru qu’elle n’était pas inutile. Depuis quelque temps, on nous présente Rousseau et ses disciples de la Convention comme les apôtres de la fraternité humaine. Des hommes pour matériaux, un prince pour mécanicien, un père des nations pour inventeur, un philosophe par-dessus tout cela, l’imposture pour moyen, l’esclavage pour résultat ; est-ce donc là la fraternité qu’on nous promet ? » Et c’est tout particulièrement contre « Du Contrat social » que Frédéric Bastiat charge en réfutant cette idée selon laquelle la société est un état contre nature, idée sur laquelle repose l’édifice conceptuel que Rousseau nous présente dans cet écrit.

De fait, je n’apprécie Rousseau que dans la finesse de l’analyse psychologique qu’il s’applique à lui-même dans « Les Confessions ». Lorsqu’il en vient à la société, le bonhomme m’inquiète franchement : il est probablement l’un des premiers Êtres idéologiques, de ceux qui nous feront comprendre combien l’Enfer est pavé de bonnes intentions…

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 4/9

 

Réponse à un intervenant sur un blog : « Ce qui ne cesse de m’intriguer, c’est l’énervement (euphémisme) au sujet d’Israël de la part d’individus qui s’inscrivent dans une zone vague. Je prends sans cesse note du fait suivant et m’interroge : pourquoi des individus aux opinions flottantes, plutôt juste-milieu, essentiellement préoccupés du résultat de leurs examens proctologiques et coprologiques ou de l’indexation de leur salaire sur l’inflation (des préoccupations nullement méprisables, j’en conviens), bref, des individus qui ont des idées vagues sur tout ce qui ne touche pas à leur confort et leur tranquillité, et qui constituent le gros de la troupe, pourquoi donc, lorsqu’il est question d’Israël, ces individus se réveillent-ils soudainement comme d’un engourdissement (provoqué par le confort et la tranquillité), deviennent-ils péremptoires et s’érigent-ils en juges alors qu’ils ignorent tout de ce pays (je passe sur l’information mainstream qui n’est que nourriture pour élevage en batterie) où ils n’ont jamais mis les pieds, et ne mettront probablement jamais les pieds, alors que les malheurs du monde, si divers et variés, ne sont pour eux que des images télévisées sur lesquelles ils zappent entre deux apéros ? Mais au nom « Israël », ils montent sur leur escabeau et alertent, une main sur le cœur et une larme à l’œil, sans oublier l’index qui désigne, accusateur. Nous avons là un intéressant sujet d’étude interdisciplinaire. »

 

L’Empire d’Alexandre le Grand à son apogée

 

Alexandre maintient Mithrénès à son poste mais ce n’est qu’à l’occasion de son entrée à Babylone qu’il confie à un noble iranien rallié, Mazaios, une satrapie nouvellement conquise, la Babylonie. Et ce n’est qu’un début puisque sur les douze satrapies conquises entre 331 et 327, onze sont confiées à des Iraniens, une à un Macédonien. Certes, il ne les a pas confiées à des inconnus (voir détails). Par ailleurs, si les satrapes perses restent maîtres de l’administration, les postes militaires sont attribués à des Macédoniens, avec commandement des troupes d’occupation, des principales forteresses et trésoreries. A mesure qu’il pousse ses conquêtes vers l’est, le nombre des satrapes iraniens diminue au point que lorsqu’il approche de l’Inde, les satrapies stratégiquement les plus importantes sont tenues d’une manière ou d’une autre par des Macédoniens ou des Iraniens à la fidélité éprouvée. Dans ce mouvement vers l’est, Alexandre remodèle son armée en employant les armes et les méthodes des Iraniens, en levant par exemple un corps d’archers à pied et un corps d’archers à cheval. Son besoin continuel de renfort (l’envoi de Macédoniens et de mercenaires grecs ne suffit pas) l’engage à lever des contingents de cavaliers en Sogdiane et Bactriane en tant que corps auxiliaire, sans les mêler à la cavalerie macédonienne afin de ne pas froisser la susceptibilité de cette dernière. Par ailleurs, avant son départ pour l’Inde, il fait enrôler trente mille jeunes Iraniens qui doivent apprendre la langue grecque et s’entraîner à la langue macédonienne. Une telle décision était peut-être destinée à s’assurer plus encore la soumission des régions conquises (Quinte-Curce considère ces jeunes Iraniens comme des otages), un jugement qui perd de sa pertinence dans le moyen-long terme car Alexandre avait probablement en tête de créer un corps d’armée à intégrer à la Phalange. Voir les autres vecteurs de la politique de ralliement de la noblesse iranienne élaborée par Alexandre.

 

A la fin du premier volume de « Histoire de l’Allemagne contemporaine. 1917-1933 », au sous-chapitre « Les raisons d’un suicide », Gilbert Badia « dégage les causes générales qui expliquent la fin sans gloire de la République de Weimar », il le fait avec un regard ample qui convie tous les protagonistes au banc des accusés : la droite classique dont les responsabilités sur le plan purement politique sont écrasantes mais aussi la gauche dans son ensemble, avec notamment le Parti communiste : « Lorsqu’en 1932 il a consacré tous ses efforts au rassemblement des antifascistes, il n’a pu combler le fossé d’injures, de haine et de sang creusé depuis des années entre les sociaux-démocrates et les communistes. Il a continué à réclamer l’instauration d’un pouvoir soviétique alors qu’il aurait fallu rassembler toutes les énergies pour le salut de la démocratie ». Staline activera férocement cette tendance au niveau international, vouant la social-démocratie (les puissances occidentales) aux enfers jusqu’à ce que les troupes allemandes menacent de tout emporter. Il est vrai, et pour en revenir à l’Allemagne, que les rapports entre la social-démocratie et les communistes avaient été particulièrement conflictuels ; voir le social-démocrate (S.P.D.) Gustav Noske, la Spartakusbund et les Freikorps. Les analyses de Gilbert Badia (1916-2004) sur la naissance et la mort de la République de Weimar sont particulièrement pertinentes et son « Histoire de l’Allemagne contemporaine » qui en deux volumes couvre la période 1917 à 1962 (soit 1917-1933 / 1933-1962) fourmille en analyses d’une grande pertinence auxquelles je reviens volontiers. Ce communiste reste un esprit libre, chose rare. Ainsi, dans son livre « Ces Allemands qui ont affronté Hitler », Gilbert Badia ne s’en tient pas à la résistance communiste et ne la place pas au-dessus des autres. Il en prend la défense, et à raison, tout en respectant d’autres résistances. Il rappelle le rôle des femmes, Inge Scholl par exemple ; et n’oublions pas à ce propos que Gilbert Badia est le biographe de deux femmes : Rosa Luxemburg et Clara Zetkin. Parmi ces résistants, il évoque des oubliés, d’extraordinaires figures comme Georg Esler et Kurt Gerstein. Ce livre très riche est un peu fouillis, et il n’est pas exhaustif – et comment l’être lorsqu’on affronte un tel sujet ? Mais il écrit par un homme sensible et ouvert, le contraire d’un esprit dogmatique, ce qui est bien le plus important.

 

Gilbert Badia (1916-2004)

 

Parmi les plus intéressantes visites à Lisbonne, le Musée de l’Eau (Museu da Água), un circuit avec cinq arrêts (du XVIIIe et XIXe siècles) : l’aqueduc des Águas Livres, le réservoir de la Mãe d’Água das Amoreiras, la galerie souterraine du Loreto, la station de pompage à vapeur des Barbadinhos, le réservoir de la Patriarcal. A ce circuit s’ajoute celui des aqueducs souterrains, soit quatre parcours, visitables à partir de la galerie du Loreto, de longueur variable (entre 300 et 1250 mètres), et le circuit des fontaines monumentales, des places et des jardins publics. La plus impressionnant élément de ce circuit, l’aqueduc des Águas Livres, bâti entre 1731 et 1799 (longueur 941 mètres, hauteur maximale 65 mètres) sous le règne de João V. Cet aqueduc n’est qu’une partie d’un vaste réseau de captation d’eau d’adduction gravitaire qui s’étire sur plus de 58 kilomètres de canalisations entre les sources (Mãe d’Água Velha et Mãe d’Água Nova, non loin de Sintra) et la capitale.

 

Le chapitre IV, « Échanges », dans « Harmonies économiques » de Frédéric Bastiat s’ouvre sur cette considération : « L’échange, c’est l’économie politique, c’est la société toute entière ; car il est impossible de concevoir la société sans échange ni l’échange sans société. Aussi n’ai-je pas la prétention d’épuiser dans ce chapitre un aussi vaste sujet. A peine le livre entier en offrira-t-il une ébauche. Si les hommes, comme les colimaçons, vivaient dans un complet isolement les uns des autres, s’ils n’échangeaient pas leurs travaux et leurs idées, s’ils n’opéraient pas entre eux de transactions, ils pourraient y avoir des multitudes, des unités humaines, des individualités juxtaposées ; il n’y aurait pas de société. Que dis-je ? Il n’y aurait pas même d’individualités. Pour l’homme, l’isolement c’est la mort. Or, si hors de la société il ne peut vivre, la conclusion rigoureuse c’est que son état de nature c’est l’état social ». Il s’agit d’une critique aussi fine que massive d’un certain XVIIIe siècle à laquelle se livre Frédéric Bastiat, un certain XVIIIe siècle qui raisonne en opposant état de nature et état social, donnant au premier une prééminence radicale. Et Frédéric Bastiat en vient sans tarder au plus influent représentant de cette doctrine, Jean-Jacques Rousseau, le système de Rousseau dont l’influence a été et reste considérable « sur les opinions et sur les faits » et qui « repose tout entier sur cette hypothèse qu’un jour les hommes, pour leur malheur, convinrent d’abandonner l’innocent état de nature pour l’orageux état de société ». J’aurais aimé que Jean-Jacques Rousseau ait raison, vraiment, mais il a tort et radicalement.

 

A Rato (Lisbonne), une grande affiche du Partido Socialista (PS) avec portrait de Mário Soares accompagné d’une pensée du même, pensée dont on ne sait trop que penser : « Só é vencido quem desiste de lutar » (Seul est vaincu celui qui renonce à lutter). Sur une affiche du CDU (Coligação Democrática Unitária, PCP–PEV), on peut lire : « Andar para trás não. Avançar é preciso ! » (Reculer non. Il faut avancer !), un slogan genre sac vide (de plus en plus fréquent) dans lequel chacun est libre de jeter ce qui lui convient.

Dans un dénivelé du Jardím da Estrela, une statue d’Antero de Quental. Je retrouve ce poète et philosophe partout et discrètement. Hier, chez un bouquiniste, m’attendait en haut d’une pile : « Causas da decadência dos povos peninsulares ». Et le jour où j’ai passé mon article sur ce blog même, « En lisant Antero de Quental, poète et philosophe portugais », le 8 mars 2019, je me suis rendu chez une amie qui demeure Rua Antero de Quental.

Promenade dans le Parque Campo Mártires da Pátria, nommé ainsi en 1879 en souvenir de l’exécution le 18 octobre 1817 de Gomes Freire de Andrade e Castro et onze officiers accusés d’avoir conspiré contre D. João VI.

 

Resultado de imagen de jardim da estrela lisboaJardím da Estrela, Lisboa.

 

Dans le manifeste posté par Brenton Tarrant sur les réseaux sociaux, peu avant qu’il ne passe à l’action à Christchurch, New Zeland, le nom de Candace Owens est mentionné ; il dit d’elle : « Each time she spoke I was stunned by her insights and her own views helped me push further and further into the belief of violence over meekness ». Candace Owens, une Afro-américaine influencée par Ann Hart Coulter, Milo Yiannopoulos, Ben Carson et Thomas Sowell. Me renseigner sur ces personnalités right-wing américaines, parmi lesquelles des Afro-américains. Brenton Tarrant haïssait les Musulmans, et s’il haïssait pareillement les autres couleurs de peau que la blanche (à vérifier), il n’hésitait pas à se réclamer de la pensée d’une femme noire.

 

L’itinéraire politique de Murray Bookchin, avec la dernière étape, la plus intéressante car la plus personnelle, soit celle qu’il définit comme « communalist » ou « libertarian municipalist ». L’une de ses plus importantes contributions politiques, et peut-être la plus importante, avoir (ré)introduit le concept d’écologie dans la pensée politique. Pour lui, la faute la plus lourde du capitalisme ne réside pas dans l’exploitation de l’homme par l’homme mais plutôt dans celle de la nature par l’homme, une exploitation qui, si elle n’est pas contrôlée, conduira irrémédiablement à la déshumanisation de l’homme et à la destruction de la nature. Plus exactement, pour Murray Bookchin, le message premier que délivre la social ecology est que l’exploitation de la nature dérive de l’exploitation de l’homme par l’homme ; autrement dit, une ecological society doit pour se développer éradiquer l’exploitation de l’homme par l’homme. Le libertarian municipalism « seeks to reclaim the public sphere for the exercise of authentic citizenship while breaking away from the bleak cycle of parliamentarism and its mystification of the “party” mechanism as a means for public representation ». Le libertarian municipalism décrit l’État comme « a completely alien formation », un « thorn in the side of human development » et se présente comme « democratic to its core and non-hierarchical in its structure » ainsi que « premised on the struggle to achieve a rational and ecological society. »

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 3/9

 

Une surprise à la Cinemateca Portuguesa – Museu do Cinema, avec un film grec de 1929 intitulé « Astero » et dans lequel un cousin pas si lointain tient l’un des rôles principaux : Costas Moussouris (1903-1976). Je le connaissais un peu par l’influence qu’il eut sur le théâtre grec : « His contribution to the Greek theatre was huge as he possessed a perfect organizing genius and continually discovered new talents », peut-on lire dans une notice biographique consultable en ligne. Parmi ces nombreux talents découverts : Aliki Vougiouklaki, Tzeni Kazeri, Ellie Lambeti, un assez grand nombre de belles femmes.

 

Ellie Lambeti (1926-1983)

Costas Moussouris a donc joué dans quelques films, mais c’est surtout l’homme de théâtre que l’histoire a retenu. La première représentation dans son théâtre eut lieu en décembre 1934, à Athènes, un théâtre qui portait le nom de sa femme, Aliki, rencontrée au cours du tournage d’« Astero », Aliki Theodoridou (Paris, 1907 – Athènes, 1995), fille de l’actrice Cybèle Adrianou (1888-1978) qui eut, entre autres époux, Georges Papandreou (1888-1968), plusieurs fois Premier ministre de Grèce. En 1951, Costas Moussouris restaure presqu’entièrement son théâtre qui deviendra connu comme le Costas Moussouris Theater puis le Moussouris Theater.

« Astero – ΑΣΤΕΡΩ », un film de Dimitris Gaziadis (1897-1961) à partir du roman de Pavlos Nirvanas et, dans une moindre mesure, de « Ramona » (1884) de Helen Hunt Jackson. Durée : 56 mn. Film muet avec accompagnement musical, intertitres en français et sous-titrage en portugais. Dimitris Gaziadis a notamment filmé la guerre gréco-turque (1919-1922) qui se termina en désastre pour les Grecs. Ce film répond au genre « fustanelle », à l’aventure dans les montagnes de Grèce, la Grèce qui est célébrée par la nature et, plus discrètement, par l’Antiquité, la « vraie Grèce » opposée aux artifices de la métropole, Athènes. C’est un mélodrame de belle qualité. Dans les deux autres films où il joue, ΕΡΩΣ ΚΑΙ ΚΥΜΑΤΑ (1928) et ΑΓΝΟΥΛΑ (1941), il est encore question d’histoires d’amour qui mettent en scène de belles femmes.

Costas Moussouris l’Athénien tient donc le rôle de Thymos. Il ne quitte pas le costume traditionnel, avec fustanelle, habillé comme un evzone, ce qui m’a amusé. Toutes les photographies des archives de famille que j’ai pu consulter le montrent en costume-cravate.

Aliki Theodoridou tient le rôle d’Astero (titre du film par ailleurs), Costas celui de l’amoureux, Thymos donc. Et c’est au cours du tournage de ce mélodrame qu’ils décidèrent de se marier. Ce film connaîtra un remake en 1959, dirigé par Dinos Dimopoulos, avec la charmante Aliki Vougiouklaki dans le rôle d’Astero, un remake qui suit strictement les conventions du genre mélodrame « fustanelle ».

 

Costas Moussouris (Thymos) et Aliki Theodoridou (Astero) dans « Astero » (1929) de Dimitris Gaziadis.

 

Décès de Gérarld Bloncourt le 28 octobre 2018 (né en 1926), le photographe de l’exil portugais en France. Militant CGT, il devient en 1948 chef de la photographie du quotidien L’Humanité, puis photoreporter indépendant. Il photographie l’exil portugais arrivé en France dans les années 1960 (un million de personnes). Il se rend fréquemment dans l’immense bidonville portugais de Champigny-sur-Marne. Mais c’est dans le bidonville de Saint-Denis, en 1964, qu’il prend ce qui reste probablement son cliché le plus célèbre : une petite fille, une poupée dans les bras avec, derrière, un chemin de boue et des baraques de planches disjointes. La petite fille s’est reconnue sur cette photographie, il y a peu. Son nom, Maria da Conceição Tina Melhorado. Elle a grandi, écoutez-la : 

http://lugardoreal.com/video/la-petite-portugaise-fotografia-falada

Puis Gérald Bloncourt se rend régulièrement au Portugal à partir de 1966, parfois clandestinement, afin de mieux comprendre le régime de l’Estado Novo. Il suit le périple des émigrés portugais des villes du Nord du Portugal aux Pyrénées, en s’arrêtant dans les gares frontières espagnoles et françaises. Il couvre la Révolution des Œillets en avril 1974 puis le 1er mai 1974 à Lisbonne. L’excellent volume publié aux Éditions Autrememt dans la collection « Français d’ici, peuple d’ailleurs » et intitulé « Portugais à Champigny, le temps des baraques » de Marie-Christine Volovitch-Taveres.  

 

Discussion avec quelques Français de Lisbonne, discussion dont je me détache sans tarder ; et je me contente d’écouter. Il n’est bientôt question que « des riches », responsables de tous les malheurs du monde comme il se doit. Je comprends sans tarder que « les riches » sont « ceux qui ont plus que moi » ce que, bien sûr, personne n’avoue et n’ose même s’avouer ; car il s’agit bien de cela. L’envie est partout et je l’ai très vite décelée chez nombre de Français, raison pour laquelle je m’écarte généralement d’eux à l’étranger. L’Anglais respecte celui qui a plus que lui – même si ce dernier est détestable ; le Français enrage contre celui qui a plus que lui – même si ce dernier est aimable. C’est ainsi. Je me promène dans les mentalités nationales comme dans un parc zoologique ; j’observe et prends des notes, car telle est probablement ma mission. 

 

Trouvé par hasard « Causas da decadência dos povos peninsulares » d’Antero de Quental, un discours prononcé le soir du 27 mai 1871 dans le Casino Lisbonense. J’aime tout ce qui traite de décadence. Le soir, lu un discours d’Olivieira Salazar publié par le Secretario Nacional da Informação (S.N.I.) en 1962 et prononcé le 3 janvier 1962 à la Assembleia Nacional : « Invasão e ocupação de Goa pela União Indiana ». Je ne suis pas un laudateur de la pensée (o pensamento) d’Oliveira Salazar mais la lecture de ses discours m’aide à améliorer ma connaissance de la langue portugaise. Ils sont rigoureusement construits, clairs, avec syntaxe fluide et richesse lexicale. Rien à voir avec les discours des hommes politiques d’aujourd’hui qui ne sont que des sacs vides et troués et probablement vides parce que troués.  

 

Mi-mars 2019. Des cascades de rêves depuis deux semaines. Comment l’expliquer ? Trop de travail ou la Lune ? Je suis particulièrement sensible aux états de la Lune, mais tout de même ! Le matin, je ne parviens pas à prendre note de ce ruissellement, ni même à en recueillir quelques gouttes. De fait, il me faudrait prendre des notes au cours de la nuit, aux réveils qui la ponctuent ; mais, ce faisant, je ne rêverais plus tant.

 

15 mars 2019, au café A Tentadora, à l’entrée de Campo de Ourique. Dans la perspective de Rua Domingos Sequeira, la Basílica da Estrela. Le pavé lumineux comme les écailles d’un grand poisson argenté. La luisance des rails des tramways et les tramways qui amusent les touristes : ils font penser à de gros jouets. Les lustres du café, très salon bourgeois. Pas d’écran. On lit la presse papier, reposant.

 

Le café A Tentadora (La Tentatrice), à Lisbonne.

 

La politique iranienne d’Alexandre a probablement été conçue avant même qu’il ne lance son expédition, sinon pourquoi aurait-il accueilli de la sorte Mithrénès (et sa suite), commandant perse de la citadelle aux frontières de Sardes (été 334) ? Alexandre qui venait d’un minuscule royaume, comparé à l’Empire achéménide, savait qu’il lui fallait se concilier les élites de cet empire dans l’espoir de gouverner durablement. Il savait qu’il lui fallait bouleverser le moins possible les régions soumises. Les nobles iraniens n’étaient pas prêts à une lutte à mort s’ils avaient la garantie de conserver leur statut économique et leur prestige. Voir la politique d’Alexandre en Égypte et en Babylonie (alors intégrées à l’Empire achéménide), une stratégie mise en pratique à partir de 334 et visant à s’attirer les aristocraties locales.

Mais alors, pourquoi avoir détruit Persépolis, en mai 330 ? Persépolis, haut-lieu de la puissance achéménide depuis Darius le Grand. Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, étant entendu qu’il s’agit d’une décision mûrement réfléchie et en aucun cas prise sous l’effet de l’alcool comme le laisse entendre une source ancienne. Tout d’abord, Alexandre ne l’a pas prise pour plaire aux Grecs, ou si peu, les Grecs pour qui cette expédition était d’abord une « guerre de représailles ». Mais la Grèce était alors calme. Il ne voulait pas terrifier l’Égypte et la Babylonie, alors intégrées à l’Empire achéménide, elles aussi plutôt calmes. La destruction de Persépolis doit être envisagée dans un contexte exclusivement perse, la Perse constituant le cœur de l’Empire achéménide, le peuple perse et la famille impériale appartenant à la même communauté ethnoculturelle. Le premier titre de Darius Ier était celui de « Roi en Perses » ; de ce fait, s’il était relativement aisé pour Alexandre de se présenter comme l’Achéménide, il lui était moins aisé de se présenter comme un roi perse en Perse. De fait, et malgré tous ses efforts pour se concilier les Perses (par exemple, en prenant soin du tombeau de Cyrus le Grand), les Perses dans leur ensemble restaient hostiles à Alexandre, ce dont attestent des textes tant grecs qu’iraniens. Alexandre dut à contrecœur utiliser l’arme de la crainte pour faire savoir aux Perses que l’heure de la gloire impériale était révolue… à moins qu’ils ne se rallient à lui, Alexandre.

 

Étudier plus en détail cette expérience conduite à l’initiative de la gauche kurde depuis 2012, avec notamment ces projets agricoles et écologiques destinés à assurer l’autonomie alimentaire et écologique. Le Rojava (territoire majoritairement kurde, au Nord de la Syrie) a été soumis à une déforestation radicale avec le mandat français (1920-1946) puis le Parti Baas afin de servir les intérêts de l’État en ignorant ceux du peuple kurde. La Commune internationaliste du Rojava et Make Rojava Green Again (avec pour objectif primordial la reforestation). Le Rojava c’est aussi la libération des femmes, la coexistence des peuples au sein du système de confédéralisme démocratique, l’écologie aussi avec, pour base idéologique, Murray Bookchin et les principes de l’écologie sociale. Je connais à peine Murray Bookchin. Un certain nombre de ses textes sont consultables en ligne, notamment sur le site The Anarchist Library. Je ne sais sur quel titre m’arrêter. Ils sont au moins deux bonnes douzaines à me sembler pareillement importants. Son concept de Communalism.

Ci-joint, une excellente vidéo sur les femmes du YPJ (Women’s Defense Units ou Women’s Protection Units), Rojava (Northen Syria) :

https://www.youtube.com/watch?v=_OWQ-apZC78

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 2/9

 

En Header, le général de brigade kurde Shahid Maghdid Harki.

 

 

N’oubliez pas le général de brigade Shahid Maghdid Harki, membre du grand peuple kurde et combattant peshmerga tué à son poste de combat !

 

Tous ces livres qui ne sont destinés qu’à divertir, de simple passe-temps, horrible expression à bien y penser. Tous ces livres qui s’emparent de l’histoire pour la romancer, comme si l’histoire avait besoin d’être romancée. L’histoire est un sujet d’étude, comme l’archéologie, pas un sujet à roman. Il faut l’étudier avec modestie et patience et pour elle-même. Que m’importe ces œuvres d’imagination, aujourd’hui, ces œuvres destinées à distraire – mais distraire de quoi, bon sang ?! Herman Melville, Daniel Defoe ou Jonathan Swift, pour ne citer qu’eux, auteurs d’immenses œuvres d’imagination, n’avaient pas en tête de nous distraire, bien au contraire. Les romanciers d’aujourd’hui et leurs éditeurs veulent gagner de l’argent en distrayant, ce qui n’est en rien répréhensible ; lorsqu’on l’a admis, tout rentre dans l’ordre et on s’évite de l’agacement.

 

Toutes ces nourritures trop élaborées, avec recherche de la nouveauté à tout prix. Trop d’ingrédients. Il faut des nourritures simples, peu ou pas transformées. Parmi les choses à éviter : la friture, la viande rouge, les alcools distillés, les vins qui ne sont pas rouges, les sucres qui ne sont pas lents (le sucre blanc est un poison parmi les plus terribles, insidieux), les sodas (qui pourrissent le sang) et j’en passe. Écrire un article sur la nourriture, non pas un article de diététicien mais un article guidé par l’instinct, l’intuition et l’expérience.

 

La diète crétoise, la meilleure des diètes.

 

La théorie de l’équilibre économique (se constitue entre 1870 et 1900), une théorie dont on ne peut s’épargner l’étude si on veut étudier l’histoire de la science économique au XXe siècle et après. Cette théorie s’est élaborée à partir des travaux des principaux économistes de la fin du XIXe siècle, soit : Carl Menger en Autriche ; William Stanley Jevons, Francis Ysidro Edgeworth et Alfred Marshall en Angleterre ; Léon Walras en France ; Vilfredo Pareto et Enrico Barone en Italie ; John Bates Clark et Irving Fisher aux États-Unis ; Knut Wicksell en Suède. La théorie de l’équilibre assumée par Léon Walras dans les années 1870 est sur cette question l’une des plus complètes et rigoureuses. Je n’ai rien lu de lui. Je pourrais commencer par son écrit considéré comme le plus important : « Éléments d’économie politique pure, ou théorie de la richesse sociale » (1874).

 

4 mars 1919. J’apprends avec émotion le décès de Jean Starobinski, presque centenaire il est vrai (né en 1920). Je n’ai lu que deux de ses livres. Dès la première page, j’ai goûté un délice d’intelligence, avec « Portrait de l’artiste en saltimbanque », lu au cours de mes années d’études et sur les conseils d’un professeur, livre qui se présente ainsi : « Analyse, depuis le XIXe siècle et le courant romantique, les représentations par les peintres de l’univers du cirque et de personnages tels que les bouffons, les clowns et les saltimbanques dans lesquels ils semblent se reconnaître ». Il y a une dizaine d’années, j’ai lu « Montesquieu » (que je feuillette à l’occasion de ce décès). A ce propos, je me souviens que mon père aimait Montesquieu et Montaigne (qu’il aurait voulu plus lire si ses responsabilités lui avaient laissé plus de temps) et qu’il n’aimait pas Rousseau auquel Jean Starobinsky a consacré plusieurs essais. Tandis que je feuillette « Montesquieu », une remarque me saute aux yeux car elle explique au moins en partie la sympathie que mon père avait pour ces penseurs : « Il (Montesquieu) est, avec son compatriote Montaigne, l’un des rares qui sachent occuper les mi-distances, sans se laisser gagner par la médiocrité. La modération, telle que Montesquieu la pratique, n’est pas une vertu de rétrécissement. C’est tout au contraire l’attitude qui rend possible la plus vaste ouverture sur le monde et le plus large accueil. »

L’attitude de Montesquieu que je partage : je n’aime pas les « fous de la laïcité », je n’aime pas les « fous de Dieu ». Il défendait la religion devant les matérialistes et les « spinozistes » et l’attaquait devant le clergé, une attitude que je n’hésite pas à qualifier de saine.

« Montesquieu » de Jean Starobinski est suivi d’un large choix de textes extraits de l’œuvre de Montesquieu. Combien me parlent des pensées telles que : « L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté » et « Les heures où notre âme emploie le plus de force sont celles qu’on destine à la lecture ; parce qu’au lieu de s’abandonner à ses idées, souvent même sans s’en apercevoir, elle est obligée de suivre celle des autres. »

 

Jean Starobinki (1920-2019)

 

Conversation avec une personne qui ne fait que répéter : « Il ne faut pas généraliser », à tout propos et souvent hors de propos. Je finis par lui répondre (en m’efforçant de cacher mon agacement) qu’il faut généraliser, c’est-à-dire placer devant soi un bloc de marbre pour mieux s’employer à l’affiner à la manière d’un sculpteur, que les généralités sont un matériau brut à travailler. Je ne suis pas certain d’avoir été compris.

Conversation avec une autre personne, le jour suivant. Je lui signale qu’il est important d’affirmer ses préférences et, si nécessaire, de savoir désigner l’ennemi.

 

Au mot « sionisme » et dérivés, les loups sortent de la forêt. Les loups ? Non ! Le loup est un magnifique animal tandis que l’antisioniste est un animal qui ne connaît que la grégarité et la stabulation. Il impressionne par son volume mais il est plutôt petite tête.

 

Bernard-Henri Lévy me tape volontiers sur les nerfs. J’ai néanmoins éprouvé de la gratitude en visionnant son film « Peshmerga », Bernard-Henri Lévy a eu la décence de s’effacer devant son sujet, ce qu’il peine trop souvent à faire. Il n’apparaît vraiment qu’à un moment, dans l’abri de ce jeune général aux cheveux blancs, le général Shahid Maghdid Harki, peu avant qu’il ne reçoive une balle en pleine tête, à son poste de combat. Ce film est un bel hommage à ce peuple libre que nous devons aider de toutes nos forces, et avec d’autant plus de conviction que nous n’avons pas suffisamment écouté et aidé celui qui nous mettait en garde, le Commandant Massoud, assassiné en 2001. Dans mon cœur et mon esprit, les Kurdes en lutte contre Daesh sont frères et sœurs du Commandant Massoud et ses Moudjahidines en lutte contre les Talibans. Ci-joint, un lien sur ce héros, le général Shahid Maghdid Harki :

http://www.bernard-henri-levy.com/j-11-general-maghdid-herki-heros-peshmerga-film-de-bernard-henri-levy-50374.html

 

Le général de brigade Shahid Maghdid Harki (né en 1969)

 

N’oubliez jamais le général de brigade Shahid Maghdid Harki (né en 1969), membre du grand peuple kurde, combattant peshmerga tué à son poste de combat. Vive les Kurdes, peuple de femmes et d’hommes libres ! Vive le Rojava ! Vive le Grand Kurdistan ! :

https://www.youtube.com/watch?v=DCo0Sbl1WAI

 

Première grogne dans l’armée d’Alexandre lors du sac de Persépolis (printemps 330), une grogne qui reprend quelques semaines plus tard lorsqu’Alexandre veut accélérer la poursuite de Darius. Cette grogne contraint Alexandre à convoquer l’armée en assemblée et à lui tenir un long discours apparemment convaincant. La situation n’en reste pas moins préoccupante car le fossé s’élargit et se creuse entre lui et les Gréco-macédoniens. La dureté des engagements en Sogdiane et Bactriane va y contribuer, sans oublier la critique plus ou moins vive des nobles macédoniens envers les méthodes de gouvernement d’Alexandre. Crise finale en 326, sur l’Hyphase, en Inde. L’armée refuse de poursuivre vers le Gange et les exhortations d’Alexandre n’y peuvent rien. L’armée reste silencieuse. Alexandre s’enferme plusieurs jours dans sa tente avant de céder. Explosion de joie dans toute l’armée. Les raisons de cette grogne puis de ce refus ? L’une d’elles domine : l’épuisement physique. En une dizaine d’années de conquêtes continues, l’armée d’Alexandre a parcouru environ vingt mille kilomètres, soit la moitié de la circonférence de notre planète. Depuis 330, Alexandre a imposé à ses hommes des efforts toujours plus intenses, dans un environnement tant humain que naturel toujours plus hostile, avec de violents changements de climat, des sables brûlants aux neiges glacées. La poursuite de Darius tient du « Marche ou crève ! » Certes, Alexandre est aussi exigeant avec lui-même qu’avec ses hommes, les auteurs anciens ont multiplié les anecdotes à ce sujet, mais la vertu d’exemple a des limites. Il y a également des zones d’ombre dans le portrait lumineux d’Alexandre. Sa brutalité, notamment envers ses proches, a eu des effets terribles sur le moral de ses soldats, en particulier l’assassinat inqualifiable de Parménion en 330, sur les ordres d’Alexandre. Le voyage du retour ne se fait pas sans mécontentement, lorsque l’armée finit par comprendre qu’elle ne regagne pas la Macédoine et qu’Alexandre établit le centre de son empire en Asie en faisant appel aux Iraniens avant de poursuivre ses conquêtes vers l’Arabie.

Il faut dissiper la rumeur selon laquelle Alexandre aurait tenté d’établir une base théocratique à son pouvoir. C’est un ragot élaboré et répandu par les Péripatéticiens pour venger l’un des leurs, Callisthène. Dans ses rapports avec les Macédoniens, Alexandre respecte un pacte implicite, soit gouverner non par la tyrannie mais par la persuasion : il y a égalité de parole entre lui et eux. Mais Alexandre qui veut faire fusionner deux cultures fort différentes et deux noblesses, la macédonienne et l’iranienne, est amené pour ce faire à introduire certaines coutumes iraniennes chez les Macédoniens. Voir à ce sujet la question de la proskynèse (προσκύνησις), admise chez les Perses de l’entourage d’Alexandre, qui lui rendent hommage comme ils avaient rendu hommage au Grand Roi (qui, rappelons-le, n’était pas considéré comme un dieu et qui n’était que le serviteur d’Ahurah-Mazdah), ce qui irrite les Macédoniens qui considèrent ce geste comme un geste de servilité orientale et les Iraniens comme des vaincus qu’il convient de traiter comme tels, d’où leur refus de pratiquer la proskynèse, cette génuflexion, à Bactres, en compagnie des Iraniens, devant Alexandre, Alexandre qui aura la sagesse de ne pas l’exiger pour les Macédoniens.

Olivier Ypsilantis   

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Miscellanées – 1/9

 

Ces neuf publications, de « Miscellanées – 1/9 » à « Miscellanées – 9/9 », sont constituées de notes prises au cours de la rédaction d’articles pour ce blog, des notes prises à la hâte, en marge ou au dos de manuscrits que j’ai considérés une dernière fois après les avoir travaillés entre le clavier et l’écran avant de les détruire. Certaines notes sont rapportées ici intactes, d’autres sont allégées ou augmentées (à l’occasion d’un lien Internet). Elles sont constituées de projets d’articles, de pistes à explorer et entrevues au cours de recherches, de notes de lectures, de souvenirs qui me reviennent par ricochets, que sais-je encore ?

Au cours de l’élaboration d’un article, des idées qui n’ont pas de relation pertinente avec ledit article surgissent par des voies plus ou moins directes. Dans tous les cas, j’en prends note, dans les marges ou au dos des manuscrits. Des notes pourront m’inciter à rédiger des articles tandis que d’autres seront laissées en l’état.  

Je compare volontiers le travail de l’écrivain à celui du jardinier : on plante puis on arrache les mauvaises herbes, on taille, on brûle, etc. La création littéraire (et elle n’est pas la seule) s’accompagne de destructions parfois très importantes, plus importantes que ce qui leur échappe ; mais ce qui leur échappe n’aurait pu être sans elles.   

 

 

N’oubliez jamais le Commandant Massoud !

 

Eduardo Gageiro, un nom que j’ai découvert à la Livraria Parlamentar (Assembleia da República de Portugal) par deux gros albums : « Lisboa no Cais da Memória – 1957/1974 » et « Lisboa Amarga e Doce – 1975/2010 ». Ces deux volumineux albums constituent probablement le plus beau témoignage aisément accessible sur la capitale du Portugal de ces années.

 

Une photographie d’Eduardo Gageiro (né en 1935)

 

Quim e Manecas de Stuart Carvalhais (dessinateur malheureusement méconnu hors du Portugal), une pertinence graphique comparable à celle de Hergé avec, par exemple, Quick et Flupke. Quim e Manecas :

https://www.youtube.com/watch?v=U8G91474jd4

 

A étudier, la réforme agraire au Sud du Portugal en 1975. Voir les IV et V Governos Provisórios dirigés par Vasco dos Santos Gonçalves.

 

Me procurer “With the Zionists in Gallipoli” et “With the Judæans in the Palestine Campaign” du Lt.-Colonel J. H. Patterson, ainsi que “Summing Up: An Autobiography” de Yitzhak Shamir. Étudier le mouvement cananéen. Voir ce qu’en dit Pierre Lurçat dans son dernier livre : « Israël, le rêve inachevé. Quel État pour le peuple juif ? ». Ci-joint un article intitulé « Ni État des croisés, ni Terre de Canaan » et signé David Ohana et Tal Aronzon :

https://www.cairn.info/revue-pardes-2009-2-page-143.htm#

 

Saveur du vocabulaire des métiers, et quel que soit le métier. (En feuilletant “Audels Shipfitter’s Handy Book (a practical treatise on steel ship building and repairing for loftsmen, welders, riveters, anglesmiths, flange turners and all ship mechanics)” de Ralph Newstead. Plus particulièrement le chapitre intitulé “Marine and shipbuilding terms” (page 13 à page 23).The most fanciful of all examples of enforced compartmentalism are the strainer-arches of the crossing at Wells Cathedral, c. 1340.

 

Souvenir. Ma grand-tante me lit dans son appartement du boulevard Berthier des poèmes d’Albert Samain. De fait, je ne puis rencontrer le nom de ce poète sans penser automatiquement à elle. Je la revois donc les yeux mi-clos tirant sur sa cigarette, une blonde, une américaine. A son dos, des trouvailles alignées sur une étagère, des trouvailles faites en Grèce par un parent archéologue. Je revois « Le Chariot d’Or » à couverture jaune, l’édition du Mercure de France. J’en relis à l’occasion un poème et je me souviens d’elle.

 

Parmi les livres lus en cachette, durant les gardes, à l’armée, lorsque je me trouvais loin des gradés, entre hangars et champs de neige, « L’effondrement de Nietzsche » du Dr. E. F. Podach, analyse d’une folie, des premiers signes, à Turin en 1888, à sa mort, à Iéna en 1900. C’est au cours de ces gardes, un hiver, dans le même secteur de l’immense caserne, que j’entrepris la lecture de « Drieu la Rochelle » de F. J. Grover. Je lisais alors beaucoup cet écrivain qui à sa manière m’aidait.

 

L’un des plus inoubliables fragments de poèmes : Bis in den Mund gebräunt vom Meer (« Brunie par la mer jusque dans la bouche »). Voir « D-Zug » de Gottfried Benn.

 

Gérard Schlosser et John Kacéré, une communauté de thème et d’ambiance.

 

Le drapé en majesté : Giuseppe Sanmartino et Antonio Corradini.

 

Étudier l’histoire de la Legião Verde, soit ces volontaires portugais contre le bolchévisme, soixante-seize engagés sur le front Est, aux côtés de la División Azul, des Espagnols. Étudier l’histoire de la Legião portuguesa (L.P.) créée en 1936 et dissoute en 1974. Son emblème, une croix fleurdelisée verte inspirée de l’Ordre d’Avis. Étudier l’histoire des Viriatos, ces volontaires portugais dans la Guerre Civile d’Espagne côté franquiste. Viriatos, du nom de ce chef lusitanien qui malmena sérieusement les troupes romaines.

 

Vu « Pheadra » (1962) de Jules Dassin. Pertinence du scénario et du jeu des acteurs. Certaines scènes sont tout simplement sublimes (larmes aux yeux). Et Mélina Mercouri remue férocement en moi mes origines. Le jeu d’Anthony Perkins au volant de son Aston Martin DB4, sur une musique de Bach. La musique de Mikis Theodorakis, irrésistible, confirmation d’une ambiance. Le trailer de ce film :

https://www.youtube.com/watch?v=vB4kmEZaOQ4

 

Mélina Mercouri (1920-1994)

 

« Il est plus aisé de connaître l’homme en général, que de connaître un homme en particulier » (« Réflexions morales » (436), La Rochefoucauld).

 

Étudier le parcours de ces deux politiciennes allemandes (Alternative für Deutschland, AfD) : Alice Weidel et Frauke Petry.

 

Pour un vaste article sur le mouvement cananéen. L’argument d’Aaron Amir (l’un des fondateurs de ce mouvement) selon lequel, très peu de temps après la fondation de l’État (d’Israël), on en viendra au « royaume croisé d’Israël ». Amos Kenan s’intéresse à ce mouvement et aux Croisés en Terre Sainte (Renaud de Châtillon plus particulièrement). Il termine l’un de ses livres sur la fin de l’État juif, une vision liée à la confiscation d’une terre au profit d’une théocratie, confiscation entraînant une menace avec, à la clé, un destin tragique pour les Juifs d’Israël, soit le destin qu’avaient connu les Croisés avec leur tentative d’implantation d’une théocratie en terre étrangère. Le mouvement cananéen a perdu en influence mais d’une certaine manière seulement car ses idées se sont disséminées, avec regard critique porté sur le Juif « nouveau », maître d’une terre. Amos Oz a subi des influences cananéennes, d’où ma sympathie mitigée pour cet écrivain dont je ne connais par ailleurs l’œuvre que très superficiellement. Certes, le mouvement cananéen fait partie intégrante de la richesse de la pensée juive et plus spécifiquement israélienne ; je l’étudie donc et prends des notes mais je ne lui accorde pas la moindre sympathie car c’est un mythe radicalement négatif envers le sionisme : il raille l’entreprise sioniste en lui présageant une fin prochaine, le projet sioniste qui est projet de mutation d’un pays (d’une terre), d’un peuple et d’individus. Le mouvement cananéen ne célèbrerait-il pas à sa manière le Juif diasporique, dépendant – comme s’il s’agissait d’une fatalité ? Des antisionistes se régaleront, à commencer par des non-Juifs tout heureux de pouvoir avancer à l’ombre de Juifs, ce qui leur évitera l’accusation d’antisémitisme. Pour le sioniste, les Juifs veulent redevenir maîtres de leur existence nationale dans ce qui fut et n’a jamais cessé d’être leur pays ; et c’est bien ainsi.

 

19 février 1841, exécution capitale (par pendaison) au Portugal (la peine de mort sera abolie dans le pays l’année suivante), Cais do Tojo. Est exécuté ce jour Diogo Alves (né en 1810 en Espagne), le plus grand tueur en série jamais connu dans ce pays. A partir de 1836, de voleur il devient criminel. Son terrain de chasse est centré sur le Aqueducto das Águas Livres, à Lisboa, qui sert également de point de passage entre Lisboa et Benfica et permet de s’épargner la vallée d’Alcântara. Caché, Diogo Alves bondit sur le passant et le détrousse avant de le précipiter d’une hauteur de soixante-cinq mètres, faisant croire à un suicide. Il finit par organiser un gang qui multiplie les « suicides ». Entre 1837 et 1839, on dénombre plus de soixante-dix victimes – leur nombre exact varie. Le passage par l’aqueduc finit par être fermé par les autorités. Le gang s’attaque alors aux maisons des notables qu’il cambriole, étranglant les témoins. Dernier forfait chez le Dr Pedro de Andrade, médecin particulièrement respecté. Un domestique au service de ce dernier aide le gang à préparer son forfait. Le 26 septembre au soir, la femme du Dr Pedro de Andrade et ses trois enfants sont assassinés. Le Dr Pedro de Andrade qui était absent soupçonne aussitôt son domestique et la police se lance à sa recherche. Mais Diogo Alves est plus rapide ; il retrouve son complice (qui s’est réfugié chez un cousin, membre du gang) et l’étrangle, éliminant ainsi un témoin essentiel. Mais l’un des complices qui s’est fait prendre au cours d’un autre cambriolage finit par parler ; et c’est la fin de Diogo Alves. « Os crimes de Diogo Alves », deux courts-métrages de 1909 et 1911, peuvent être visionnés en ligne.

 

Helena Almeida, découverte à l’occasion d’une visite au Museu Coleção Berardo à Lisbonne. L’œuvre de cette Portugaise est émouvante (elle engage son corps) comme l’est celle d’une autre femme, la Serbe Marina Abramović ; et, de fait, leurs œuvres ont un air de famille. Pareillement émouvante est l’œuvre de Gina Pane qui elle aussi engage son corps. Gina Pane a accompagné mes années d’études entre rue Bonaparte et quai Malaquais.

 

Helena Almeida (1934-2018)

 

L’intéressante figure de Henrique Mitchell de Paiva Couceiro, ses incursões monárquicas contre la Primeira República Portuguesa en 1911, 1912 et 1919. Il est président du Gouvernement de la Monarquia do Norte du 19 janvier au 13 février 1919. Travailler à un article sur cette parenthèse au Nord du Portugal. Voir l’étude de Helena Moreira da Silva (Academia Portuguesa da História, collection Guerras e Campanhas Militares da História de Portugal).

 

La théorie de l’équilibre et ses deux extrêmes : la concurrence totale et le monopole. Entre 1926 et 1933, et principalement dans les pays anglo-saxons, on soumet à une critique serrée ces deux extrêmes et leur prétention à représenter la réalité effective du marché capitaliste. Cette critique a été initiée par un article de Piero Sraffa publié en décembre 1926 dans Economic Journal sous le titre « The Laws of Returns under Competitive Conditions » avant d’être publié en italien.

 

Frédéric Bastiat (dans « Harmonies économiques », chap. V : « De la valeur ») : « L’idée de valeur est entrée dans le monde la première fois qu’un homme a dit à son frère : fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi, – ils sont tombés d’accord ; car alors, pour la première fois, on a pu dire : les deux services échangés se valent. Il est assez singulier que la vraie théorie de la valeur, qu’on cherche en vain dans maints gros livres, se rencontre dans la jolie fable de Florian, L’Aveugle et le Paralytique. » Je ne cite pas l’intégralité de l’extrait de cette fable que présente Frédéric Bastiat, une fable écrite par un homme du XVIIIe siècle, et me contente de ce qui suit : « J’ai des jambes, et vous des yeux. / Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide : / Ainsi, sans que jamais notre amitié décide / Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, / Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

Olivier Ypsilantis

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3 février 2019, une visite au Cemitério dos Prazeres, Lisbonne.

 

Campo de Ourique. En contrebas la Basílica da Estrela, une silhouette dans le jour naissant, froid et argenté puis progressivement doré, une silhouette qui m’évoque Notre-Dame du Týn, à Prague, avec ces excroissances nombreuses – dans ce cas des pots à feu typiques du Baroque. Lisbonne me fait à l’occasion revenir à Prague, une silhouette mais aussi un vieux mur ou une odeur d’humidité. Mercado Campo de Ourique et, à côté, la Igreja do Santo Contestável. Rua Saraiva de Carvalho avec, au bout, l’entrée du Cemitério dos Prazeres, soit le Cimetière des Plaisirs, ce qui fera sourire. Et si à notre insu les morts s’étreignaient aussi diversement que les vivants !

 

 

C’est un cimetière de style romantique dont l’aménagement commence en 1833, à l’occasion de l’épidémie de choléra morbus, une épidémie arrivée au Portugal à bord du navire « London Merchant » qui transporte à son bord le général Jean-Baptiste Solignac, commandant des forces libérales engagées dans la guerre civile portugaise de 1828-1834 et un contingent de quelque deux cents soldats débarqués à Porto. Des cas de choléra ne tardent pas à être signalés à Lisbonne où les premiers morts sont enregistrés à l’hôpital São José. Entre juin et juillet 1833, l’épidémie fait un grand nombre de victimes. Cinq cimetières provisoires sont aménagés : Campo de Ourique, Prazeres, Almeirões, Alto de São João et Graça. Nouveau pic au cours des années 1850 au cours desquelles la maladie, à Lisbonne, se fait quasiment endémique. Début novembre 1856, l’épidémie s’éteint. En 1840, le Cemitério dos Prazeres passe à l’administration municipale en 1840, suite au décret-loi de Rodrigo da Fonseca Magalhães (publié en 1835) qui oblige à inhumer en des lieux spécialement prévus à cet effet. Ce cimetière est en grande partie constitué de chapelles (jazigos) familiales aux styles très variés, néo-gothique, néo-manuélin, néo-classique, etc. Les allées sont bordées de cyprès dont on dit qu’ils constituent la plus ancienne concentration de cet arbre de la péninsule ibérique.

L’entrée du cimetière est précédée d’un vaste rond-point autour duquel tournent des tramways, ces tramways qui sont à Lisbonne ce que la tour Eiffel est à Paris, emblématiques. Au centre de ce rond-point, un imposant groupe en bronze. Sur le pourtour de son large piédestal, agrafées dans la pierre des lettres capitales en bronze bien espacées : HOMENAGEM DA FAMILIA SALESIANA E DA CIDADE DE LISBOA A S. JOÃO BOSCO NO PRIMEIRO CENTENÁRIO DA SUA MORTE – 31. 1. 1988.

L’entrée du cimetière, une porte sobre et trapue flanquée en symétrie d’un bâtiment de plain-pied pour l’administration et les sanitaires. Cet ensemble d’une belle rigueur s’orne d’imposants acrotères aux angles, des sabliers ailés (avec ailes de chauves-souris). Sur les portes en bronze ajourées, encore des sabliers ailés (mais avec ailes d’anges), des torches ailées avec des ailes d’anges, ainsi que des torches avec ailes de chauves-souris et des faux. Dans l’axe de l’entrée, une chapelle aux belles proportions qui fut salle d’autopsie. Des chats partout. Ils prennent le soleil. Je note qu’ils sont tous noirs. Je ne suis pas superstitieux, mais tout de même !

Partout ces mots : jazigo, sépulture, et : Aqui jaz, ci-gît. Un monument commémoratif au trentième anniversaire de l’Operação  Vagó, 10 – 11 – 1961 / 10 – 11 – 1991, avec cette sentence : Quando a ditadura é um fato, a revolução é um direito.  Intégrée à ce monument, la sépulture du capitaine Henrique Galvão (1895-1970).

Quelques mots à propos de cette opération. Le 10 novembre 1961, un Super-Constellation décolle de Casablanca pour Lisbonne. Un peu moins d’une heure plus tard, un certain Palma Inácio entre dans le poste de pilotage, place un pistolet sur la tête du commandant. Sa demande : lancer quelque cent mille tracts sur Faro, Beja, Setúbal, Barreiro et Lisboa, dénonçant la fraude électorale pour les élections législatives qui doivent avoir lieu deux jours plus tard. Le commandant finit par obtempérer. L’avion survole la capitale à environ cent mètres d’altitude et des milliers de tracts descendent vers le centre de la ville. L’avion revient au Maroc. Les rebelles, l’équipage et les passagers fraternisent. Malgré la pression du Gouvernement portugais, le Maroc n’extradera pas les responsables de ce détournement.

Et quelques mots au sujet du capitaine Henrique Galvão. Dans ce cas, il s’agit du détournement d’un paquebot (Operação Dulcineia), le « Santa Maria », rempli de passagers, détournement dirigé par cet officier lié au général Humberto Delgado, tous deux extrêmement populaires dans les milieux non-communistes de l’opposition au régime de Salazar. Ce détournement est coordonné avec Humberto Delgado, alors exilé au Brésil. Henrique Galvão embarque à Curaçao alors qu’à bord du paquebot se trouvent déjà une vingtaine de complices, membres de la Direcção Revolucionária Ibérica de Libertação. Je passe sur les détails de cette opération au cours de laquelle un officier de l’équipage qui s’oppose à ce détournement est tué. Simplement, après bien des péripéties, le paquebot arrive à Recife où Henrique Galvão se rend aux autorités brésiliennes et demande l’asile politique qui lui est accordé. Et j’en reviens au cimetière : il est amusant de constater que ce monument par ailleurs assez discret réunit l’auteur d’un détournement d’avion et celui d’un détournement de paquebot afin de protester contre l’Estado Novo. L’officier de l’équipage du « Santa Maria » tué au cours de ce détournement, João José de Nascimento Costa, repose à quelques mètres de Henrique Galvão.

 

 

Je poursuis ma visite tout en prenant des notes. Une chapelle néo-classique (avec triglyphes et pilastres cannelés) que surmonte une croix : Familia Eduardo Cohen. Le mot saudade, le plus portugais des mots et de ce fait difficilement traduisible, est partout, saudade et dérivés. Des têtes d’anges. Des pots à feu (emblématiques du Baroque, il y en a beaucoup à Lisbonne). Des armoiries, beaucoup d’armoiries, certaines surmontées de couronnes diverses. Des couronnes de chêne maintenues par des rubans qui s’étirent gracieusement et en symétrie dans les angles inférieurs des frontons. Des cippes. Des têtes de morts avec tibias entrecroisés. Une chapelle avec PAX gravé dans la pierre, au fronton ; et ajourés dans une porte en bronze, A et Ω. Des urnes, certaines partiellement recouvertes d’une draperie. Des croix en ciment imitation bois, soit deux morceaux plus ou moins ajustés et non dégrossis avec départs de branches sur toute la longueur de ces morceaux. Sacred to the memory of Charles O’Neill esquire of the city who died on the 24th day of June 1835 aged 75 years and 13 days. His loss will be long deplored by his numerous relatives and friends. Et tandis que je déambule dans ces allées bordées de hauts cyprès, passent des avions à l’approche. Un fronton avec un bras en haut-relief qui fait pencher un sablier vers une petite chouette aux ailes ouvertes. Je ne sais comment interpréter avec exactitude ce symbole en la circonstance, ce qui m’irrite d’autant plus que la chouette d’Athéna frappée sur les drachmes est mon Globally Recognized Avatar, soit mon Gravatar. Un chardon inscrit dans un cercle, un cercle constitué d’un serpent qui se mord la queue, le chardon qui, avec ses épines, évoque les affres de la vie auxquelles la mort met fin. Des torches renversées, inversées. Des croix avec, à chaque angle, un éventail de rayons de lumière. Jazigo da família de … Plus loin, Á saudosa memoria de seu muito querido e chorado filho… Plus loin encore, Carlos O’Connor Shirley e família á sua querida Lilita.

 

 

Tout en parcourant les allées de ce cimetière, je pense à ces variations d’Arnold Böcklin sur l’Île des Morts, avec ces cyprès… Des voiles argentés tombent dans cet ensemble à la fraîcheur de cave et ils en creusent la perspective. Les avions à l’approche ne cessent de survoler la cité des morts. Eterna saudade. Á sempre saudosa memoria… Aqui jaz com lagrimas de verdadeira e eterna saudade… Aqui jazem os restos mortais de… Infinita saudade de sua esposa… Á memoria de sua chorada mãe… Sur la tombe d’une enfant morte à quatre ans, on peut lire : Seus paes saudosos, e inconsoláveis, um dia se lhe juntarão neste-seu jazigo. Un bas-relief montre une chouette aux ailes ouvertes qui tient dans ses serres un parchemin avec le nom d’une jeune défunte née le 17 . 3 . 1832, décédée le 9 . 7 . 1843.

Ce cimetière est aussi un balcon qui offre sur deux de ses côtés une vue splendide sur l’estuaire du Tejo et la structure du Ponte 25 de Abril. Sur un monument, cet euphémisme pour : « Mort le… » : « Passa à une vie meilleure le… » (Passou a melhor vida em…). Tua inconsolável e saudosa mãe. Sur une sépulture, gravé dans la pierre : A 1845 – Ω 1910. Au fronton d’une chapelle : Aqui começa a verdadeira vida (« Ici commence la vraie vie »). Je m’interroge : quelle a donc été la vie de ce défunt – ou défunte ?

Un carré à la rigueur militaire, avec vue panoramique sur l’estuaire du Tejo, le carré des sapeurs-pompiers (sapadores bombeiros) de Lisbonne. Étrange. Pourquoi sont-ils inhumés ainsi, à part ? Beaucoup sont morts à un âge respectable et très peu sont morts en service. Pourquoi ne reposent-ils pas à côté de leurs proches ? Me renseigner ; car si j’ai vu de nombreux carrés militaires, je n’avais jamais vu un carré réservé aux pompiers. Sur chaque stèle, toutes identiques, agrafé à la pierre, le symbole des sapadores bombeiros, soit une torche allumée avec deux haches joliment nouées en symétrie à cette torche.

Un monument au croisement de deux allées, une sculpture en pierre claire montrant une femme voilée grandeur nature qui tient un masque mortuaire en bronze, celui de Francisco Marques de Sousa Viterbo (1845-1910), un médecin qui finit par abandonner sa profession pour se consacrer à l’archéologie et qui reste connu pour son étude intitulée « Archeologia Industrial Portuguesa : Os moinhos » et ses articles en faveur de la République. Le monument est signé Francisco de Santos, l’un des principaux sculpteurs du monument colossal au Marquês de Pombal, à Lisbonne.

Je remarque que plusieurs sépultures portent cette inscription : Um dos 7500 bravos do Mindelo, en rapport avec les Guerras Liberais et à ces forces qui débarquèrent au nord de Porto le 8 juillet 1832.

La crypte du régiment des sapeurs-pompiers de Lisbonne (architecte, António José Dias da Silva), inaugurée en 1878, un amoncellement d’éléments de charpente, symbole de la destruction par le feu, le tout taillé dans la pierre et surmonté d’une croix avec, devant elle, une échelle de pompiers repliée et formant un V, une hache et le casque des pompiers d’alors.

 

La sépulture de la famille du duc de Palmela.

 

La plus imposante sépulture de ce cimetière, une pyramide précédée d’un fronton sur lequel on peut lire : Jazigo da família do Duque de Palmela – Anno de MDCCCXLIX, avec armes de la famille. Brève histoire. En 1845, la Câmera Municipal de Lisboa accepte l’offre de D. Pedro de Sousa Holstein (1781-1850), 1er duc de Palmela (qui avait fait don du terrain sur lequel avait commencé à être aménagé le Cemitério dos Prazeres), d’y adjoindre une parcelle rectangulaire d’environ cinq cents mètres carrés afin d’y édifier un tumulus pour sa famille. Cette construction qui s’élève à la limite nord de ce cimetière est la plus grande sépulture privée (jazigo privado) d’Europe. Sa construction dura de 1846 à 1849, sous la direction de l’architecte italien Giuseppe Luigi Cinatti et suivant les instructions de D. Pedro de Sousa Holstein. L’ensemble a la forme d’une imposante pyramide inachevée, répondant ainsi à cette mode néo-égyptienne qui influença certaines constructions funéraires au cours du XIXe siècle. C’est aussi un symbole maçonnique : à l’instar du Temple de Salomon qui resta inachevé suite à l’assassinat de son architecte, Hiram Abif. Ainsi cette construction est-elle légèrement tronquée ; son sommet se termine en une petite plate-forme sur laquelle s’élève une imposante figure féminine qui pourrait être l’une des Sept Vertus, la Foi en l’occurrence. Les symboles et allusions maçonniques sont nombreux dans cet ensemble ; je me contenterai de rapporter que les marches qui conduisent à cette pyramide sont au nombre de sept, l’un des chiffres les plus importants pour la maçonnerie. De chaque côté de l’allée qui mène à cette construction, des tombes très modestes, de simples levées de terre, avec une petite croix (elles sont toutes identiques) sur laquelle ne figure qu’une date, celle de la mort : il s’agit des employés (criados ou servos) de la famille. Je relève deux noms de ces humbles : João Cardoso (5 . 7 . 1921) et Francisco Antonio Pereira (16 . 12 . 1910) ; et pas de date de naissance ! Un fronton que supportent quatre colonnes doriques trapues marque l’entrée de la pyramide. A l’intérieur, le cénotaphe du 1er duc de Palmela (il est inhumé à Rome), en marbre de Carrare, une œuvre de… Canova ! Je m’étonne, interroge la gardienne afin de m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une imitation. Un Canova ici, dans un coin de cimetière ! Il s’agit bien d’un vrai Canova ; et elle me signale que ce bas-relief néo-classique a été estimé à deux-trois millions d’euros. Je lui dis qu’en France, avec le pillage des cimetières, cette œuvre aurait été volée par une équipe entraînée et équipée. De fait, la sépulture est fermée en semaine et n’ouvre que le samedi-dimanche, avec elle comme gardienne. Dans le groupe sculpté par António Teixera Lopes (sépulture de D. Eugénia Francisca Xavier Teles da Gama, 1ère duchesse de Palmela), je remarque des mains de femme grossières, inachevées, un étrange contraste considérant la délicatesse de l’ensemble. Les interprétations varient à ce sujet. Selon certains, le sculpteur les aurait laissées ainsi intentionnellement ; selon d’autres, la mort du sculpteur expliquerait l’état de la chose. A noter, une belle figure féminine éplorée, gardienne d’une fausse porte, un haut-relief qui tend vers la ronde-bosse, œuvre du sculpteur français Célestin Anatole Calmels (1822-1906) qui s’installa définitivement au Portugal vers 1860. Il est très présent à Lisbonne, avec de nombreuses réalisations pour le Palácio de São Bento (Assembleia da República) et, la plus représentée de ses sculptures, « A Glória coroando o Génio e o Valor », un groupe qui domine l’arc de triomphe, entre Rua Augusta et Praça do Comércio. Parmi ses œuvres les plus importantes, mentionnons également la statue équestre de D. Pedro IV, à Porto.

Retour par Campo de Ourique. Arrêt au café A Tentadora où je termine un article sur Ernst Jünger ; puis arrêt chez Crisálida Filipe, une amie à présent. Conversation à bâtons rompus. Mon plaisir à parler le portugais à présent que je parviens mieux à de dépêtrer de l’espagnol. Mais de retour en Espagne, je crains d’avoir à m’efforcer en sens inverse. Je lui achète les deux volumes de Gilbert Badia, « Histoire de l’Allemagne contemporaine » (tome I, 1917-1933 et tome II, 1933-1962, aux Éditions Sociales) ainsi que « Portugal visto pela Espanha », sous-titré « Correspondência diplomática 1939-1960). Je l’ouvre au hasard et tombe sur un passage (page 143) où il est rappelé que les discours de Salazar, invariablement considérés comme de magnifiques discours, sont essentiels pour l’étude de l’idéologie de l’Estado Novo. De fait, j’ai acheté un certain nombre de ses discours, imprimés séparément, car leur rigoureuse construction et la précision de leur syntaxe sont très utiles non seulement pour l’historien mais aussi pour celui qui s’efforce d’améliorer son portugais et lui donner plus de rigueur. Les discours de Marcello Caetano ont une même qualité et j’en accumule aussi.

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations sur l’antisémitisme

 

Nous ne pouvons comprendre notre histoire et l’histoire de l’antisémitisme, nous Européens, si nous nous épargnons l’étude de l’antijudaïsme.

L’étude de l’histoire politique, économique, sociale et culturelle de l’Europe doit impérativement envisager l’antisémitisme non pas comme un phénomène périphérique mais central. Par ailleurs, il ne suffit pas de s’arrêter sur ses conséquences – ses effets –, il faut s’efforcer d’en appréhender les causes ; or, trop souvent, nous nous laissons impressionner par l’ampleur de ses effets ce qui, d’une certaine manière, nous évite l’étude de ses causes.

En France, par passion laïque, on ne pense même plus à étudier le fait religieux, son histoire multiséculaire. On le considère comme une vieillerie bonne pour le rebut ou un simple défouloir. Ce faisant on devient borgne ou, tout au moins, on chemine avec des œillères. Les passionnés de laïcité (que je respecte aussi longtemps qu’ils ne deviennent pas aussi fanatiques que ceux qu’ils s’emploient à dénoncer) ont une fâcheuse tendance à confondre catéchisme et étude des religions, du christianisme en l’occurrence, ce qui est bien dommage.

 

 

L’antisémitisme européen est incompréhensible aussi longtemps qu’on refuse de prendre en considération l’antijudaïsme, en particulier l’antijudaïsme séculaire de l’Église. On m’a accusé de remuer de « vieilles histoires », on me dit que l’Église a changé et a fait son mea culpa envers les Juifs. Il ne s’agit pas de nier les efforts de la hiérarchie catholique et le courage de nombre de ses membres, certains reconnus comme « Justes parmi les nations » ; il ne s’agit en aucun cas d’attaquer la foi des Chrétiens, mais ces « vieilles histoires » ont tellement modelé les mentalités de notre vieux continent qu’elles ne peuvent être que d’actualité (et qu’elles sont appelées à le rester), qu’elles se sont glissées dans d’autres histoires lorsqu’elles n’ont pas contribué à leur émergence, directement ou indirectement. Il n’est pas si tortueux le lien entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme. Il faut le suivre pas à pas, lentement. Il y a un lien qui va de l’antijudaïsme à l’antisémitisme comme il y a un lien qui va de l’antisémitisme à l’antisionisme ; et je ne dis pas que : antijudaïsme = antisémitisme = antisionisme. J’ai assez souvent eu affaire à des intervenants sur des blogs qui cherchaient à me faire dire ce que je n’avais pas dit en forçant la note, vieille technique destinée à décrédibiliser l’adversaire.

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Au XVIe siècle, la Réforme n’atténue pas les rigueurs des accusations antijuives et Luther se met à tenir des propos terrifiants sur les Juifs. De leur côté, les Catholiques dénoncent les Protestants comme des hérétiques et les placent au même niveau que les Juifs qu’ils voient comme les instigateurs de la Réforme. Les Juifs « expliquent » décidément tout et aujourd’hui encore et dans bien des têtes. On tourne décidément en rond…

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Je ne sais que penser de Pie XII. Je ne veux ni l’accuser ni le disculper. Je ne dispose pas des outils nécessaires pour le faire, à moins de donner dans le parti-pris, qu’il lui soit favorable ou défavorable. Je ne puis donc faire part que d’impressions qui demandent à être discutées.

Pie XII a conspiré contre Hitler, avec l’aide de généraux allemands et des Britanniques. Il admirait l’Allemagne, sa culture. Rien à dire, je l’admire aussi. Mais Pie XII qui souhaitait la destruction du nazisme souhaitait pareillement celle du bolchevisme. Or, l’Allemagne nazie était la mieux placée pour mener à bien cette gigantesque entreprise.

Pie XII espérait donc l’écrasement du nazisme mais une fois le bolchevisme liquidé, en l’occurrence par le nazisme. Ne serait-on pas alors entré dans des zones encore plus dangereuses ? La puissance allemande occupée à l’Est se serait tournée vers l’Ouest et aurait frustré toute tentative de débarquement ou l’aurait retardée, permettant ainsi à l’industrie de mort nazie d’ajouter des millions et des millions de victimes, ce qu’il restait des Juifs en particulier, nombreux en Europe orientale.

J’ai le sentiment que la destruction du bolchevisme (cette idéologie mortifère certes) importait autrement plus au Très Saint-Père que le sauvetage des Juifs. Tout ce qui a été dit au sujet d’un Pie XII hanté par la Shoah me semble relever du tableau retouché, enjolivé. Je n’ai pas l’habitude de taire mes impressions, des impressions que je n’impose pas mais propose en espérant capter par le dialogue des éléments de réflexion fiables. Pie XII ne souhaitait certes pas la destruction des Juifs, en aucun cas, mais s’il avait souffert de leurs souffrances au point qu’on le rapporte volontiers, il ne serait pas resté ainsi en retrait. La sauvegarde de son Église (ce qui entrait dans son rôle) comptait par ailleurs pour beaucoup alors que des déclarations appropriées, à une époque où la présence de l’Église catholique n’était pas des moindres, auraient pu avoir des conséquences fortement négatives pour le régime nazi.

 

Pie XII (1876-1958), pape de 1939 à 1958

 

Le pape était l’un des hommes les mieux informés sur les massacres en cours, mieux informé que le président des États-Unis. Je ne cherche pas à l’accabler mais, de grâce, épargnez-moi les extases ! Je ne l’accablerai pas même si au fond de moi il y a bien du dépit, un dépit qui tourne à la colère lorsque des supporters (parmi lesquels quelques Juifs) entrent en transes à son seul nom. L’Église en tant que puissante structure hiérarchisée et en tant qu’organisation transnationale densément implantée dans les villes comme dans les campagnes n’a jamais averti l’Europe sur ces massacres, jamais ! Aucune déclaration publique condamnant même à mots couverts la politique nazie. Et, une fois encore, il ne s’agit pas de salir la mémoire de ces femmes et de ces hommes, membres de l’Église et qui à tous les degrés de la hiérarchie, du simple curé de campagne aux archevêques, sans oublier les religieuses, ont sauvé des Juifs; mais ils l’ont fait à partir d’eux-mêmes et en aucun cas avec l’appui de cette énorme hiérarchie. Tous les discours de Pie XII sont vagues, plats et ternes. Des généralités sont remuées pour donner une sorte de soupe sans consistance.

Je n’insisterai pas sur le Concordat signé et publié en juillet 1933 et formellement ratifié en septembre de la même année entre le IIIe Reich et le Vatican – premier grand triomphe diplomatique pour l’Allemagne nazie –, un processus activé par le secrétaire d’État du Vatican, Eugenio Pacelli, futur Pie XII. Je ne suis pas ici pour m’ériger en juge, installé dans mon confort mais, de grâce, pas de propos laudateurs !

Daniel Jonah Goldhagen dans « A Moral Reckoning » (sous-titré « The Role of the Catholic Church in the Holocaust and Its Unfulfilled Duty of Repair ») rapporte le passage d’une lettre écrite par le futur Pie XII (passage qui renvoie en note à « Hitler’s Pope » de John Cornwell). Daniel John Goldhagen précise qu’il s’agit du seul écrit non destiné à la publication du futur Pie XII où ce dernier fait allusion d’une manière un peu détaillée à des Juifs. Et, surtout, il rapporte une scène dont il n’a pas même été témoin, une scène de l’insurrection à Munich, en avril 1919, dans le palais de la Résidence (je cite ce passage tel qu’il figure dans le livre en question) : «  … in the midst of all this, a gang of young women, of dubious appearance, Jews like all the rest of them, hanging around in all the offices with lecherous demeanor and suggestive smiles. The boss of this female rabble wans Leviens’s mistress, a young Russian woman, a Jew and a divorcée who was in charge. And it was to her that the nunciature was obliged to pay homage in order to proceed. This Lieven is a young man, of about thirty or thirty-five, also Russian and Jew. Pale, dirty, with drugged eyes, hoarse voice, vulgar, repulsive, with a face that is both intelligent and sly. » J’insiste, le futur pape n’a pas assisté à cette scène. Et que des Juifs et des Juives aient un aspect et un comportement peu agréables, comme n’importe qui d’autre, n’est pas la question. Ce qui m’intrigue dans ce passage, c’est l’aspect stéréotypé « du Juif » et de « la Juive » (au sens générique, d’où ces guillemets) qui par ailleurs les associe tout naturellement au bolchevisme – ce qui conduit au judéo-bolchevisme.

 

Daniel Jonah Goldhagen (né en 1959)

 

Je me permets de poser la question suivante et sans le moindre sous-entendu : ce pape n’aurait-il pas refusé d’engager officiellement l’Église dans le sauvetage des Juifs d’Europe parce qu’il associait « subliminalement », pourrait-on dire, Juif et Bolchevisme ? Le bolchevisme est une plaie mais lui associer systématiquement « les Juifs » par conformisme d’époque – par inertie – est tout simplement déprimant (surtout de la part d’un homme investi de telles responsabilités), tant il est vrai que les Juifs ont toujours représenté une formidable diversité, une diversité radicale qui devrait décourager toute tentative d’étiquetage. On sait par ailleurs que les Juifs étaient plutôt mencheviques que bolcheviques.

Mais oublions pour un temps ce pape. Le Juif est comme de l’étoupe qui sert à boucher toutes les inquiétudes, l’étoupe qui sert généralement à boucher une voie d’eau dans une coque. Et je ne remue pas de « vieilles histoires » ou, si tel est le cas, il faudra bien admettre que les « vieilles histoires » non seulement nous suivent mais nous précèdent. Prenons le cas des Gilets Jaunes ; certains d’entre eux (probablement peu nombreux) sont friands de thèses complotistes dans lesquelles « le Juif » est en bonne place même s’il n’est pas explicitement nommé, l’antisémitisme n’étant plus considéré comme vraiment chic… « Le Juif » est volontiers remplacé par « Rothschild », « Goldman Sachs » et j’en passe, comme si être milliardaire était une spécialité juive. Le franc-maçon est volontiers identifié au Juif comme le furent le bolchevique et le capitaliste. Le Juif « explique », il sert à désigner la peste et le choléra et évite d’avoir à choisir entre l’un ou l’autre. Les jeunes générations ont certes quelque peu poussé « le Juif » de côté mais c’est pour mieux désigner le Sionisme et l’État d’Israël. On a changé de costume mais pas de slip, et ça pue quand on s’approche ; je n’exagère rien ; j’ai non seulement la tête froide mais deux oreilles, deux yeux et un nez ; j’écoute, j’observe et je renifle. On me pardonnera mon prosaïsme, mais ce qui doit être dit doit être dit.

J’en reviens à Pie XII. Je reste dubitatif face à ce personnage ; et je me méfie de tout ceux qui s’emploient à l’exalter en allant jusqu’à le présenter comme un défenseur des Juifs. Il n’a pas extirpé officiellement et à la face du monde tout ce que l’Église avait d’antisémite dans ses textes ; il n’a pas déclaré que si le nazisme était anti-chrétien, il avait au moins un peu à voir avec une certaine démonologie activée par l’Église au cours des siècles, le Juif servant en quelque sorte de repoussoir au sens pictural du mot, le Juif servant par sa (supposée) noirceur à mettre en valeur la force lumineuse de la foi chrétienne…

 

Affiche de propagande néerlandaise appelant à s’engager dans la SS pour la défense de l’Europe chrétienne

 

Permettez que je me laisse aller à la rêverie et refasse l’histoire. Le Vatican dénonce officiellement la politique raciale du IIIe Reich mais dans les années 30, étant entendu qu’une fois la machine de mort entraînée par son propre fonctionnement, elle ne peut être stoppée que par sa destruction. Le Vatican dénonce officiellement et sans timidité la politique antisémite, le Juif étant la marotte du nazisme, son obsession radicale. Que se serait-il alors passé ? Probablement une gêne considérable pour le régime, un ébranlement même. Certes, je crois d’abord en l’initiative individuelle. Les « Justes parmi les nations », pour ne citer qu’eux, ont agi de leur propre initiative, dans une solitude souvent totale ; mais parvenu à ce degré de violence partout en Europe, des côtes de l’Atlantique à l’Oural, du Cercle polaire arctique aux îles grecques, il fallait qu’une organisation mondiale et aussi rigoureusement hiérarchisée que l’Église catholique (par ailleurs pourvue d’antennes très fines, ainsi que je l’ai dit, qui lui permettaient une information continue et quasi-instantanée) soit lancée toute entière et officiellement dans la bataille en cours. Et seul le pape avait ce pouvoir considérant la structure pyramidale de cette Église. Ces temps terrifiants auraient été l’occasion pour l’Église de se dresser contre cette entreprise antichrétienne que fut le nazisme mais aussi pour dénoncer dans son répertoire le vieil antijudaïsme qui n’était pas radicalement étranger à cette violence radicale contre les Juifs. Et peu importe les conséquences pour l’Église car dans tous les cas elle serait sortie spirituellement et moralement  grandie – moralement surtout. Si le nazisme représente une rupture par sa violence totale, il n’est pas né de rien, et la chrétienté ne peut jouer les saintes-nitouches. Si l’Église placée sous la responsabilité de Pie XII s’était dressée de toute sa stature contre le nazisme, Juifs et Chrétiens se seraient retrouvés autrement mieux que par toutes ces tentatives ultérieures de rapprochement, toutes ces demandes de pardon, tous les efforts de l’œcuménisme, des Amitiés judéo-chrétiennes et j’en passe.

Les « vieilles histoires » que j’ai voulu évoquer dans le présent article ne sont pas si vieilles, elles semblent même rajeunir à certains moments de l’histoire ; et tout indique que nous ne sommes pas sortis de l’auberge…

Olivier Ypsilantis

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Des temps de la vie juive au Portugal

 

En Header, une vue de la synagogue de Tomar, Portugal.

 

Cet article s’appuie sur une lecture de « Histoire des Juifs sépharades. De Tolède à Salonique » d’Esther Benbassa et Aron Rodrigue. Il se rapproche d’un article publié sur ce blog le 3 août 2018 et intitulé « La question juive portugaise », ci-joint en lien :

http://zakhor-online.com/?p=14592

 

Parmi les Juifs d’Espagne contraints à l’exil, un bon nombre choisit le pays voisin, facile d’accès et plus tolérant, le Portugal où vit une petite communauté juive depuis la période romaine. En 1492, année du décret de l’Alhambra (31 mars), les Rois catholiques, Fernando II de Aragón et Isabel I de Castilla, expulsent les Juifs d’Espagne. La situation des Juifs du Portugal est alors relativement tranquille et, surtout, il ne s’est produit dans le pays aucune violence comparable à celles de l’année 1391 en Espagne. A ce propos si la date 1492 est relativement connue celle de 1391 l’est moins, beaucoup moins. Elle est pourtant presqu’aussi dramatique pour les Juifs de ce pays dont l’expulsion a certes culminé en 1492 mais où, auparavant, et surtout à partir de 1391, les communautés se sont étiolées par l’exil mais aussi par la conversion, un processus activé par un orateur dominicain, un prosélyte forcené, Vincent Ferrer (1350-1419), originaire de Valencia.

En 1492, le roi du Portugal, João II (régna de 1481 à 1495), accorde le droit de résidence permanent à de riches familles juives venues d’Espagne moyennant finances. Des artisans considérés comme utiles au pays sont également acceptés. Quant aux autres, soit la grande majorité, il leur est accordé un permis de séjour de huit mois. Mais ce délai écoulé, il s’avère que très peu de navires nécessaires à ce nouvel exode ont été réunis. Le roi et les autorités durcissent alors le ton et finissent par déclarer les Juifs esclaves. La fin du règne de João II est particulièrement pénible pour les Juifs qui sans cesse tracassés et tourmentés sont réduits à la précarité économique. C’est dans ce contexte que prend place une très pénible affaire que j’exposerai dans un article sur ce blog, soit le rapt de milliers d’enfants juifs à leurs familles et leur envoi dans une lointaine possession de la Couronne portugaise, sur la côte ouest de l’Afrique, les îles de São Tomé et Principe où ils doivent être élevés dans la religion catholique.

 

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Manuel I (1469-1521)

 

L’accession au trône du Portugal de Manuel I (régna de 1495 à 1521) améliore la situation des Juifs. Ce monarque commence par mettre fin à leur esclavage. Mais leur situation ne va pas tarder à se compliquer. En effet, il est prévu de l’unir par le mariage à la fille des Rois catholiques, l’Infante Isabel de Aragón. Parmi les tractations qui précèdent cette union, la question juive, en particulier l’exigence espagnole visant à leur expulsion du Portugal. Manuel I commence par tergiverser mais sous la pression de l’Espagne, alors la principale puissance mondiale, il se résout à signer le 5 décembre 1496 le décret d’expulsion des Juifs de son royaume ; et ils n’ont que quelques mois pour se préparer.

Manuel I apprécie les Juifs pour leurs compétences et il a d’autant moins envie de les expulser que son pays n’a pas de classe moyenne. Pressé par le puissant voisin espagnol mais désireux de garder les Juifs, le roi et les autorités du pays finissent par adopter une demi-mesure et leur imposent la conversion, en 1497, une conversion rapide, en bloc, ce qui explique que la question marrane se posera dans ce pays avec une acuité particulière, la communauté juive s’étant vue contrainte à l’apostasie alors même qu’elle avait quitté l’Espagne en grand nombre, préférant l’exil à la conversion. Ainsi donc, du jour au lendemain, et massivement, les Juifs sont « métamorphosés » en Chrétiens. Pour le roi, insistons, il s’agit d’une pure formalité destinée à les garder auprès de lui en commençant par calmer les exigences des souverains espagnols. Et promesse est faite à ces femmes et à ces hommes contraints à l’apostasie qu’aucune enquête ne sera menée au sujet de leurs pratiques religieuses durant les vingt ans à venir. Cet arrangement explique l’importance du crypto-judaïsme au Portugal, un arrangement qui n’empêche pas nombre de Juifs de quitter le pays sitôt que la possibilité se présente. Manuel I s’en inquiète, lui qui a signé l’édit de conversion pour garder « ses » Juifs, et il interdit leur émigration en 1499.

Ainsi, tout au long du XVIe siècle se succèdent les mesures interdisant aux Juifs devenus chrétiens (Cristãos Novos ou « nouveaux chrétiens » par opposition aux Cristãos Velhos ou « vieux chrétiens ») de quitter le pays, mesures qui connaissent des périodes de relâchement que des Juifs mettent à profit pour quitter le Portugal. Les Cristãos Novos sont toutefois assez nombreux à rester pour prendre place dans tous les secteurs de l’économie et de l’administration, ce qui finit par provoquer la colère des Cristãos Velhos, une colère qui culmine en 1506, à Lisbonne où environ deux mille Cristãos Novos sont massacrés. L’année suivante, les départs sont autorisés et des milliers de Juifs embarquent pour des destinations diverses. Puis, une fois encore, l’autorisation est suspendue.

 

Resultado de imagen de massacre de lisboa de 1506

Une des très rares gravures ayant survécu au tremblement de terre de Lisbonne (1755) et montrant une scène des violences de 1506 dans cette même ville. 

 

Ainsi, graduellement, la question marrane prend de l’ampleur et se complique au point que la mise en place d’une Inquisition est jugée de plus en plus nécessaire par les autorités, d’autant plus que de l’autre côté de la frontière, en Espagne, la Santa Inquisición ne cesse de monter en puissance et prouver sa terrible efficacité. Les Cristãos Novos qui ont confirmé leur présence dans l’économie et l’administration parviennent à gêner sa mise en place en faisant directement appel à la papauté et en distribuant judicieusement des pots-de-vin. Mais la Couronne portugaise qui dès 1516 avait entrepris des démarches s’active elle aussi auprès de la papauté qui finit par autoriser une Inquisition portugaise en 1535 et pour une période d’essai de trois ans. Les Cristãos Novos parviennent toutefois à gripper son fonctionnement et ce n’est qu’en 1547 qu’elle peut donner sa pleine mesure.

En Espagne et au Portugal, les Cristianos Nuevos et les Cristãos Novos occupent les mêmes fonctions sociales que les Juifs ; mais contrairement à l’Espagne, le Portugal a une conscience aiguë des bénéfices que peuvent lui apporter ces derniers ; aussi refuse-t-il obstinément de les laisser partir. En Espagne, depuis 1391, une classe de Cristianos Nuevos s’est constituée ; certes, elle pose à l’occasion au pouvoir des problèmes normatifs quant à la religion mais son importance (notamment économique) prime. Le Portugal quant à lui ne dispose pas d’une telle classe, relativement bien établie en Espagne. Aussi la conversion de force et massive reste le seul moyen pour la Couronne portugaise de parvenir à l’unité religieuse (qui est alors unité politique), comme en Espagne, et de satisfaire aux exigences espagnoles.

Pour la plupart des Cristãos Novos, la fidélité à la foi de leurs ancêtres est essentielle. Mais au fil des décennies, avec l’interruption de la transmission du savoir rabbinique, l’affaiblissement de la connaissance de l’hébreu et l’extrême difficulté (voire l’impossibilité) dans un environnement hostile de respecter la plupart des prescriptions religieuses finissent par donner forme à un crypto-judaïsme (un phénomène recouvert par le terme « marranisme »), avec un comportement, une pratique et un système de croyances particuliers. Et contrairement aux crypto-juifs espagnols d’avant 1492, les crypto-juifs portugais (avec cette conversion forcée et massive, n’épargnant aucun membre de la communauté) se retrouvent privés de contact direct avec les Juifs, ce qui conduit naturellement à une dérive continue et à tous les niveaux, des prescriptions alimentaires aux références écrites. Ainsi, les marranes ayant accès au seul Ancien Testament, coupés de la tradition transmise par les rabbins, vont élaborer au fil des générations, et à partir des livres de l’Ancien Testament, leurs rites, leur liturgie, leur credo, avec transmission strictement personnelle et familiale, hors de toute communauté élargie ; et le temps passant, la religion marrane « finit par produire une subculture spécifique qui lui assura une souplesse et une longévité exceptionnelles ». Cette religion souterraine, cette crypto-religion, va par ailleurs exacerber une sensibilité messianique qui se manifeste de diverses manières au cours du XVIe siècle portugais. Citons David Reuveni, arrivé au Portugal en 1525 et qui émeut les marranes en se disant le représentant des dix tribus perdues. Citons Diego Pires qui après avoir réussi à quitter le Portugal retourne au judaïsme sous le nom de Salomon Molho avant de se proclamer messie.

Par effet de compression, l’Inquisition contribue bien malgré elle à la perpétuation et au renforcement de cette subculture très particulière. La question crypto-juive, entre discriminations et persécutions, perdure sans même que ne soit réduites ses proportions. Cette identité de groupe devient si marquée, et au Portugal plus que partout ailleurs, que les Cristãos Novos sont appelés homens da nação (« hommes de la nation »), soit membres d’une nation dans la nation.

Avec l’unification de l’Espagne et du Portugal, entre 1580 et 1640, les frontières entre les deux pays disparaissent, ce qui a entre autres effets de réactiver le marranisme en Espagne, donnant ainsi un surcroît de travail à l’Inquisition et pour longtemps. On peut lire dans le livre ci-dessus cité : « La conversion forcée de la communauté juive portugaise dans son ensemble et le retour partiel des descendants de ces convertis qui avaient eux-mêmes été les expulsés de 1492 réintroduisent ainsi sur le sol espagnol un problème qui devait préoccuper l’Église et la Couronne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ». La désignation même de Portugués fut tellement associée à Cristiano Nuevo qu’elle devint volontiers synonyme de marrano.

Le phénomène du crypto-judaïsme au Portugal et la renaissance récente du judaïsme dans ce pays peuvent être symbolisés par un nom qui recouvre une étrange et émouvante histoire, celle du capitaine Artur Carlos de Barros Basto (1887-1961).

Olivier Ypsilantis

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