Le sebastianismo, un mythe portugais

 

Le sebastianismo est une spécificité portugaise, um mito português.

D. Sebastão (1554-1578) succède à son grand-père D. João III. Roi à trois ans, il reste sous la tutelle de sa grand-mère, D. Catarina, régente du royaume de 1557 à 1562, puis de celle de son grand-oncle, D. Henrique, régent du royaume de 1562 à 1568. En 1568, à sa majorité, il prend les rênes du royaume. De santé fragile et d’un caractère exalté, D. Sebastão est détaché des réalités politiques et économiques de son royaume. Il remue un projet de croisade en Afrique du Nord. En 1578, il embarque à la tête d’une armée. Il est battu et tué à la bataille d’Alcácer-Quibir, entre Tanger et Fez. Lui succède son grand-oncle, D. Henrique.

La mort ou, plus exactement, la disparition de D. Sebastião va donner naissance au sebastianismo, un mythe d’origine populaire basé sur la croyance au retour du roi disparu dans la bataille d’Alcácer-Quibir. Le sebastianismo est l’expression d’une nostalgie d’un âge d’or, alors que le pays est sous occupation espagnole, une nostalgie doublée d’une espérance messianique. Ce courant est activé par les cristãos-novos, soit les Juifs convertis au catholicisme. Le messianisme juif se joint au messianisme très particulier qu’est le sebastianismo et le renforce en quelque sorte.

 

D. Sebastão

 

Les Juifs sont expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal peu après, en 1496. Les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra, cordonnier originaire de Trancoso (Beira Alta), sont célèbres, avec leurs prophéties à caractère messianique. L’auteur a une bonne connaissance de l’Ancien Testament qu’il interprète d’une manière toute personnelle, en insistant sur la venue de O Encoberto, (le Caché) censé faire du Portugal le pays fondateur du Royaume universel. L’Inquisition ne tarde pas à s’intéresser au cordonnier : elle pense flairer des traces de judaïsme. L’auteur doit participer à un auto-de-fé, en 1541. Il est par ailleurs invité à garder pour lui ses interprétations de la Bible et à cesser tout enseignement théologique. On ne sait s’il était d’ascendance juive, mais il est certain de ses « Trovas » eurent un écho favorable auprès des cristãos-novos. Malgré l’interdiction de l’Inquisition, son écrit circula sous forme de copies manuscrites. En 1603, après sa mort, D. João de Castro le commenta et le fit imprimer à Paris sous le titre : « Paráfrase e Concordância de Algumas Profecias de Bandarra ». Cet écrit restera l’un des principaux véhicules du sebastianismo au Portugal métropolitain et dans le Nord-Est du Brésil (cultura nordestina).

Le sebastianismo suppose la possibilité de miracles ; il est attente d’un retour et espoir capable de remédier à sa manière au découragement d’un peuple. Le sebastianismo ne se limite pas à la figure du roi D. Sebastião ; on le retrouve, plus ou moins diffus, à certains moments de l’histoire du Portugal, principalement au cours de la domination espagnole, de 1580 à 1640, puis de la Guerra da Restauração, de 1640 à 1668. Antônio Vieira, un Jésuite, est le principal maître d’œuvre de ce concept prophétique, concept qui perdurera après l’indépendance du Portugal et d’une manière généralement latente.

Les Juifs ont eu de faux messies, notamment en la personne de Sabbataï Tsevi. Le sebastianismo en a donné plusieurs, sous l’occupation espagnole ; et ce sont autant d’histoires tragicomiques. L’histoire en a retenu quatre ; il y en a eu probablement plus : A história de Portugal está repleta de dons Sebastiões. Brièvement (ces histoires diversement rocambolesques et pathétiques sont consultables en ligne et toujours en portugais) : 1. Le Rei de Penamacor se signale à Alcobaça, en 1584, où il se met à raconter des histoires abracadabra sur la bataille d’Alcácer-Quibir. Les Espagnols le détiennent et le condamnent aux galères ; il embarque avec l’Invincible Armada et, semble-t-il, disparaît au cours de l’expédition. 2. Le Rei da Ericeira (Mateus Álvares), un ermite qui vit entouré d’un groupe de disciples. Il choisit une reine qu’il couronne après avoir dérobé le diadème d’une statue de la Vierge. Arrêté en 1585, il est décapité à Lisbonne. 3. Un ancien soldat espagnol qui a servi au Portugal, Gabriel de Espinosa, devenu pâtissier à Madrigal. Dans un couvent proche de cette localité vit D. Ana, fille illégitime de D. Juan de Austria, demi-frère de Felipe II et héro de Lépante. Un moine portugais, Frei Miguel dos Santos, confesseur de D. Ana, la persuade que le pâtissier est le roi disparu, D. Sebastão. Il l’engage à épouser Gabriel de Espinosa et à fomenter un soulèvement contre l’occupant, au Portugal. Les Espagnols arrêtent le trio. D. Ana est condamnée à quatre années de relégation, le moine et le pâtissier sont pendus en 1565. 4. Un Calabrais, Mario Tullio Catizone. On le trouve à Venise en 1568 où vit un groupe de patriotes portugais attachés à la cause de D. Antônio (1531-1595), prieur de Crato, bâtard de l’infant D. Luís et d’une cristã-nova. Il avait accompagné D. Sebastão à la bataille d’Alcácer-Quibir où il avait été blessé et fait prisonnier. Un Juif avait payé la rançon et, ainsi, D. Antônio avait-il pu revenir à Lisbonne et se présenter comme le prétendant au trône, une demande frustrée par l’invasion espagnole conduite par Felipe II. Mais qu’importe ! Il se fit sacrer roi par élection populaire, en 1580, à Santarém, et réunit une force afin de résister aux Epagnols qui l’écrasèrent dans une suite d’affrontements. En 1581, il embarqua clandestinement pour Calais et s’efforça d’obtenir de l’aide tant à Paris qu’à Londres, en vain et jusqu’à sa mort. Mais revenons-en à Mario Tullio Catizone. Après s’être fait passer pour D. Sebastão, le duc de Médicis finit par le faire arrêter pour le livrer aux Espagnols. Il est emprisonné à Samlúcar de Barrameda.

Au moment de la Restauração (1640), soit l’accession du pays à l’indépendance, D. Sebastão – O Encoberto – est identifié comme le Duque de Bragança, couronné sous le nom de D. João IV. Le Jésuite Antônio Vieira (1606-1697) élabore un sebastianismo politique, avec le Quinto Império au sommet de cette immense rêverie. A la mort de D. João IV, le messianisme du Jésuite se porte sur les successeurs de ce monarque, D. Afonso VI et D. Pedro II. On peut se demander si le sebastianismo, une croyance d’origine populaire, n’a pas été récupéré et structuré (en particulier par ce Jésuite), au moins en partie, à des fins politiques dans le but de faire participer le peuple et ainsi pleinement légitimer la Restauração, soit la désannexion du Portugal, et lui donner de l’élan. Antônio Vieira mériterait un article à part. Pour l’heure, retenons simplement que ce conseiller de D. João IV fut un défenseur des Indiens (au Brésil) et des cristãos-novos au point d’être suspecté d’hérésie par l’Inquisition. Cet homme d’action toujours entre Brésil et Portugal est l’auteur d’une œuvre imposante, puissamment personnelle et dynamique. Dans sa riche production, je me contenterai de citer « História do Futuro », le seul de ses écrits que j’ai lu et que je présenterai à l’occasion dans un article sur ce blog. Brièvement et afin de susciter la curiosité du lecteur : dans cet étrange écrit, l’auteur combine les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra et des textes bibliques afin de prophétiser l’avènement du Quinto Império mondial avec à sa tête le Portugal (Reino Lusitano), les empires précédents étant : l’Empire perse, l’Empire assyrien, l’Empire grec et l’Empire romain.

L’histoire postérieure du sebastianismo est complexe et subtile, tant dans ses manifestations historiques que littéraires. Je la reporterai à grands traits étant donné que son étude pourrait constituer un épais volume.

Au XVIIIe siècle, les manifestations de sebastianismo ne sont pas vues d’un très bon œil. Le Marquês de Pombal, qui peut être considéré comme un despote éclairé (avec toute la charge positive que véhicule cette appellation), jugeait que le sebastianismo relevait de la superstition, qu’il était donc condamnable. Des exemplaires des « Trovas » furent même brûlés à Lisbonne, sur le Terreiro do Paço. Les invasions françaises réactiveront le mythe. On rapporte qu’en 1813 un individu se promena dans Lisbonne affirmant haut et fort qu’il était un envoyé de D. Sebastão.

Au début du XIXe siècle, José Agostinho de Macedo publie un opuscule contre le sebastianismo et les sebastianistas qu’il décrit comme de mauvais chrétiens, de mauvais sujets et de grands fous. Il faut lire « Os Sebastianistas, Reflexões críticas sobre este ridícula seita », publié à Lisbonne en 1810. Au cours du XIXe siècle, le sebastianismo se mit à glisser doucement du plan politique au plan littéraire, ce qui pourrait nous conduire jusqu’à Fernando Pessoa.

Il existe au Portugal de nombreux textes sarcastiques sur le sebastianismo. L’un d’eux m’a retenu : « Origens do sebastianismo – História e Perfiguração Dramática » d’Antonio De Sousa Silva Costa Lobo. Il s’articule en trois parties : « Sebastianismo : imagens e miragens » (une préface d’Eduardo Lourenço), « Explicação apologetica » et « Origens do sebastianismo ».

Le sebastianismo a été jugé durement par plus d’un Portugais, d’autant plus que ce mythe ne s’est pas contenté d’être un mythe populaire, auquel cas il n’y aurait rien à dire, mais qu’il a gagné les sphères intellectuelles et politiques qui à l’occasion l’ont détourné et réactivé à leur avantage.

Pour l’auteur en question, le sebastianismo est une folie qui s’est emparée d’un pays, de l’accession au trône de D. Sebastão à l’indépendance du Portugal. Il commence par brosser un portrait peu flatteur – mais réaliste – de ce roi, soit un jeune homme exalté et obsédé par la conquête du Maroc au point d’ignorer tous ses devoirs politiques et de mépriser tout ce qui ne nourrit pas son obsession d’une croisade en Afrique du Nord. Il ne recula devant rien pour financer son projet et laissa un pays exsangue. Cette expédition mal préparée et la bataille d’Alquácer-Quebir conduite en dépit du bon sens par le roi en personne décima par ailleurs la noblesse portugaise. Elle reste la plus humiliante défaite qu’ait connue le Portugal.

Olivier Ypsilantis

 

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La judéité comme la dernière forme d’aristocratie – 2/2

 

Question posée par la Revue des Deux Mondes : La question israélo-palestinienne joue-t-elle également un rôle ? La stigmatisation permanente de l’État d’Israël – l’« antisionisme », qui masque mal une forme d’antisémitisme – est très présente au sein de cette extrême-gauche. N’y a-t-il pas une sorte de rapprochement avec les populations arabo-musulmanes, qui sont très mobilisées dans le soutien à la cause palestinienne et qui parfois remettent en question la légitimité de l’existence d’Israël ?

Jacques Julliard : Tout à fait. Et j’ajoute volontiers cette quatrième explication aux trois précédentes. On peut critiquer Israël – je n’ai cessé de déplorer que l’État hébreu ait raté tant d’occasions de faire la paix avec les Palestiniens –, mais il y a chez beaucoup d’islamo-gauchistes l’idée qu’Israël serait avant tout une créature de l’Occident et un point de gangrène à l’intérieur du corps sain que serait le monde arabo-musulman. Cet antisémitisme latent d’un certain nombre d’islamo-gauchistes, sous couvert d’antisionisme, est, à l’inverse, en voie de raréfaction à droite et au centre. En effet, depuis les récentes vagues d’attentats sur notre territoire, beaucoup de Français sentent implicitement une espèce de communauté, sinon de destin du moins de condition, avec Israël. Nous comprenons mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme. Il y a là quelque chose qui isole complètement les islamo-gauchistes du reste de la population française.

Je souscris pleinement à ce constat de Jacques Julliard. Toutefois, j’apporterai un bémol à la dernière partie de sa réponse concernant l’isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française, du complet isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française. Il me semble que l’étanchéité de la cloison est à revoir et qu’il y a bien une porosité (dont le degré reste à définir) lorsqu’il est question d’Israël, précisément d’Israël. Certes, les Français comprennent « mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme », sauf qu’ils sont plus d’un à penser que si Israël faisait des concessions (lesquelles très précisément ?) ou, mieux, renonçait à son existence, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les hommes du monde entier s’étreindraient enfin, débarrassés d’Israël, en incluant les Juifs honorables (on n’est pas antisémite après tout), soit lavés de tout sionisme. Je puis témoigner que nombre de personnes de la « bonne société », tant de France que de Navarre, jugent qu’Israël (dont ils ne souhaitent pas nécessairement la disparition) est en partie responsable de la violence chez eux, en France, pour ne citer que ce pays, car ce schéma se retrouve dans de nombreux pays. Ajoutez un vieux fond d’antijudaïsme (j’y reviens et j’y reviendrai) qui a muté (comme mutent des cellules vers le cancer), qui s’est sécularisé, et vous avez un état des lieux plutôt déprimant.

 

 

Une réponse de l’intervenant A. (celui qui se garde de mettre un J majuscule à Juif) : « Je n’ai pas dit que les juifs étaient responsables de l’antisémitisme. La preuve, j’ai cité seulement Amélie Nothomb, qui n’est pas juive mais dont le discours me semble contribuer à l’antisémitisme. J’estime que ce discours prétendument flatteur qui place les juifs à un statut social et intellectuel supérieur au reste de la population doit être dénoncé car il ne leur rend pas du tout service à mon humble avis. La meilleure manière de lutter contre l’antisémitisme, c’est d’insister sur le fait que les juifs sont des gens comme les autres, tout en sachant que cela ne plaît pas aux suprématistes et aux philosémites débridés ». Le bonhomme avance en serrant les fesses de peur de lâcher le paquet…

Donc, le discours d’Amélie Nothomb contribue selon lui à l’antisémitisme. Je prends note et me dis que mon modeste blog y contribue également (puisqu’il y est assez souvent question de culture et d’histoire juives, et que je ne me cache pas ma profonde sympathie pour Israël), qu’il est au moins en partie responsable de la mort de Sarah Halimi ou du tabassage de David, mon ami frappé à la sortie d’un restaurant parce qu’identifié comme juif, avec sa kippa. Non, je ne force pas la note, c’est logiquement ce vers quoi mènent les considérations de cet intervenant dont la bêtise constitue une carapace et plutôt épaisse. Et attention ! Celui qui repousse son catéchisme est un « suprématisme » (?!) et un « philosémite débridé » (?!). Il a décidément autant d’étiquettes jugées infamantes dans sa besace qu’un agent de NKVD.  Et à longueur de fils de discussions, il colle et colle des étiquettes sur le dos des uns et des autres.

L’intervenant A. s’efforce de cacher une secrète jalousie (le Juif est supposé être plus riche et influent que moi) sous des conseils d’une « délicieuse » naïveté. Mais il a le cul à l’air et ne s’en rend pas compte. Les Juifs « sont des gens comme les autres », ben oui. On trouve parmi eux le schnorer, le shmendrik, le nar, le pisher, le ganef, le potz, le kaker, le shlokh, le jlob et j’en passe, autant de types qui se retrouvent chez les goys. Les Juifs sont des gens comme les autres, et après ?

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence. Dans le premier cas, on se voit conduit vers un sourd ressentiment qui peut se faire à l’occasion meurtrier. L’action systématique des nazis à l’encontre des Juifs n’est qu’une tentative paroxysmique de faire taire une sourde fascination et un complexe d’infériorité, de s’en arracher en suivant un plan radical, soit l’abaissement puis l’annihilation du peuple juif. Et à mesure que ce plan dévorait des millions de Juifs, « le Juif » s’imposait toujours plus aux nazis qui lui attribuaient toujours plus de puissance. Chaque mouvement dirigé contre les Juifs les enfonçait un peu plus dans l’immensité des sables mouvants de leur aversion, tandis que la figure du Juif grandissait au-dessus d’eux comme un Génie tout puissant sorti d’une Lampe merveilleuse.

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence, sachant que la différence juive désigne l’unité humaine, étant entendu qu’il ne peut y avoir unité sans différence, que l’unité procède de la différence et s’en nourrit. L’unité s’oppose radicalement à l’indifférenciation.

Les Juifs « souffrent » d’un complexe particulier, le complexe messianique. Je l’ai souvent rencontré chez des amis juifs, religieux ou non. J’en ai pris note mais sans vraiment parvenir à le formuler. Certes, des Juifs ne sont en rien concernés par ce complexe, il n’empêche qu’il est partagé par nombre d’entre eux. Le sionisme sous toutes ses formes (et elles sont nombreuses) est l’une des expressions du messianisme juif (laïque ou religieux, qu’importe). Adin Steinsalz écrit dans « Les Juifs et leur avenir » (au chapitre IV) : « Le peuple juif souffre d’un complexe messianique. Et si ce complexe l’affecte en tant que nation, il affecte aussi chaque individu pris séparément. Un complexe est un phénomène psychologique qui se trouve niché dans le cœur humain. Il n’apparaît pas de façon consciente, mais le complexe agit pourtant sur la personnalité. L’individu se retrouve à commettre des actes qui sont causés par cette force sans qu’il ait une quelconque conscience des véritables raisons de ces actes. »

Peut-être ce complexe est-il l’une des causes (et pas des moindres) de l’inimitié du monde envers Israël (envers le peuple juif), soit une volonté latente de dérober aux Juifs cette force qui les porte depuis des millénaires en les réduisant à un statut inférieur voire en les massacrant. Tuer les Juifs revient pour le meurtrier à prendre inconsciemment la place de Dieu et ainsi à tuer Dieu. Tuer Dieu et le témoin par excellence de Son meurtre…

L’idée messianique est portée par l’idée de rendre au peuple juif sa gloire antique – ce qui suppose son retour sur la terre d’Israël –, une idée qui limitée à elle-même ne serait qu’un nationalisme parmi d’autres. Mais cette idée est le vecteur d’une autre idée, soit un processus global qui tend vers la rédemption du monde, d’où cette déclaration que je fais volontiers, et qui n’est pas toujours comprise, à savoir que c’est la singularité du peuple juif qui l’ouvre à l’universel, le fait porteur d’universel, tant il est vrai que l’universel ne procède pas de lui-même mais de la singularité.

L’inimitié envers le peuple juif ne tiendrait-il pas en bonne partie au fait qu’il est habité par l’idée messianique, par la venue du Messie qui n’est pas croyance en la survie de l’âme avec récompenses ou châtiments, après délibération du Tribunal Céleste, mais volonté de perfectionner le monde et l’alléger des souffrances qui pèsent sur les Juifs et l’humanité ? La mission messianique du peuple juif incite à l’action – les mitzvot –, soit à bien agir pour œuvrer à la rédemption du monde tout en encourageant le rêve – un carburant en quelque sorte – qui alimente le moteur.

J’en reviens à l’intervenant A. qui m’écrit : « Merci de m’indiquer parmi les définitions ci-dessous du Larousse celle qui correspond au sens employé par Amélie Nothomb pour désigner les juifs. » L’intervenant A. refuse toujours de mettre un J majuscule à Juif. Suivent les trois définitions, un copier-coller du Larousse en ligne : « Aristocratie : Forme de gouvernement dans lequel le pouvoir est détenu par un petit groupe de personnes constituant l’élite. (Dans la Grèce antique, l’aristocratie fut, aux VIIe-VIe s. avant J.-C., un régime de transition entre la monarchie et la tyrannie à laquelle succéda la démocratie.). 2. Groupe de personnes qui détient le pouvoir dans cette forme de gouvernement ; classe des nobles. 3. Littéraire. Petit nombre de personnes qui ont la prééminence, qui se distinguent dans un domaine quelconque ; élite : L’aristocratie des lettres, de l’industrie. »

La troisième proposition qui me semble dans le cas qui nous occupe la mieux appropriée a toutefois un ton déplaisant, sec. Je n’ai guère développé auprès de cet intervenant que je n’estime guère et je lui ai simplement répondu (une réponse qui certes demande à être amplifiée) : « Sachez que l’aristocratie au sens où l’entend Valérie Nothomb doit être considérée dans son sens premier, grec, et non dans le sens qu’on lui prête si volontiers en France depuis la Révolution française, un sens terriblement restrictif (d’accusation) auquel vous êtes probablement attaché. Ainsi un homme d’origine modeste peut-il être qualifié d’aristocrate par son comportement. Pour pleinement appréhender l’ampleur du mot « aristocratie », il vous faudrait le considérer dans le temps long et dans plusieurs langues, un effort qui vous rebute probablement. Mais de grâce et une fois encore commencez par ne pas limiter ce mot à ce qu’en a fait la Révolution française qui par ailleurs ne constitue en rien un horizon historique. Je vous demande des efforts qui dépassent probablement vos capacités. »

Olivier Ypsilantis

 

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La judéité comme la dernière forme d’aristocratie – 1/2

 

Ci-joint une intervention (sur un blog) que je rapporte dans son intégralité. Elle mérite un commentaire. Et je passe sur l’identité de l’intervenant que je désignerai par A. afin de ne pas donner l’impression de régler des comptes ou de lui tirer dans le dos. Cet intervenant ne cesse de traquer Israël, de brailler au fascisme et à l’islamophobie ; et, en fouillant sur Internet, on lui découvre un penchant pour le négationnisme et une étrange complaisance envers les islamistes : bref, c’est un individu moyen, un produit de masse, un produit des masses ; mais là n’est pas de sujet :

L’intervenant en question écrit : « Amélie Nothomb : “Je n’ai pas l’honneur d’être juive et je le regrette. La judéité est peut-être aujourd’hui la dernière forme d’aristocratie en laquelle on puisse croire. J’appartiens moi-même à une famille aristocratique : je suis donc bien placée pour savoir que cela ne signifie rien. Être juif signifie beaucoup de choses. Il y a une noblesse de l’esprit en éveil, qui s’obtient par des siècles de peur, de foi, de courage, d’intranquillité. Cette façon d’être noble appartient aux Juifs plus qu’à tous les autres. Je la salue avec respect et la remercie d’exister”. » Et il ajoute : « C’est typiquement le genre de déclaration philosémite qui contribue à l’antisémitisme par les préjugés qu’elle véhicule. »

Tout d’abord, je remercie Amélie Nothomb (dont je n’ai lu aucun livre) pour cette déclaration. Je me sens moins seul – et je précise que je ne suis pas juif.

L’affirmation de Valérie Nothomb est centrale et je vais m’efforcer de la développer, en espérant que d’autres m’aideront, qu’ils soient juifs ou non. Face à une telle affirmation – un cri –, qui fait se lever des vagues d’interrogations, je me sens quelque peu désemparé tout en me sachant aidé par une force intérieure qui me vient… Mais qui me vient d’où ? La judéité comme la dernière forme d’aristocratie… Je l’éprouve ainsi depuis longtemps et d’une manière si naturelle que je me suis longtemps gardé de l’analyser.

 

 

Cet été, en France, une grande réunion regroupe diverses branches d’une partie de la famille, quatre branches exactement, dans la propriété de celui qui porte le titre le plus élevé. Le lendemain, dans l’église du village, une messe avec la famille, célébrée par deux prêtres également de la famille. Les allusions à Israël – au peuple d’Israël – sont continues dans les célébrations religieuses chrétiennes, catholiques en l’occurrence, mais cette fois, elles prennent un ton plus direct, plus intime. L’un des prêtres insiste sur la sainteté de la mission d’Israël dans un crescendo qui culmine en une déclaration que j’espère rapporter sans forcer la note. Brièvement. Notre famille (qui compte notamment des grands maîtres de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, devenu le plus puissant ordre de la chrétienté après la disparition de l’Ordre du Temple dont il récupère les biens) est héritière du message d’Israël, de la noblesse d’Israël mais elle doit porter ce message encore plus loin, etc., etc. Mon émotion se transforme en déception. Pourquoi ? Loin de moi l’idée de me livrer à un hit-parade religieux ; ce serait stupide, contre-productif, et je risquerais ainsi de donner raison à l’intervenant.

Déception et découragement car, une fois encore, je me trouve confronté à la théologie de la substitution (ou théorie de la substitution ou bien encore supersessionisme) ; mais cette fois, je me sens plus ou moins embringué dans ce que j’ai toujours réprouvé et dénoncé. Et j’insiste : il ne s’agit pas d’attaquer une religion ou une foi donnée ; mais je ne puis cacher que cette théologie envers laquelle l’Église a certes pris de sérieuses distances poursuit son chemin et que la force de son élan est telle qu’il ne peut être arrêté d’un coup.

Pourquoi cet acharnement à vouloir dérober à l’Autre – le Juif, figure de l’Autre par excellence – ce qu’il propose ? Pourquoi ne pas se comporter en invité plutôt qu’en brigand ? Car ces opérations relèvent bien d’une forme de brigandage, conduite par des gens à l’occasion très distingués, très savants. Pourquoi s’entêter à se substituer à ? Ce faisant, on est nécessairement amené aux pires violences, car il faut à tout prix écraser ou, tout au moins, pousser de côté celui qu’on a volé, le témoin qui du fait de sa seule présence nous demande des comptes ou, tout au moins, nous rappelle notre opération de brigandage. Jésus n’était pas chrétien, Jésus était juif. La noble famille en question – et plus généralement la chrétienté –, par la voix de ses prêtres, n’a pas à se saisir du message d’Israël. Qu’elle le considère sans le chaparder. J’évoque la chrétienté mais que dire de l’islam qui vient « parfaire » le chapardage ?! Nous avons tous tellement pris l’habitude de nous installer sur le dos des Juifs que nous ne nous en rendons même plus compte.

Ce qui fausse généralement toute conversation avec ceux qui se disent de gauche lorsqu’il est question d’Israël, et qui poussent en avant et impétueusement leur laïcité, c’est qu’ils ne veulent pas intégrer le fait religieux qui constitue au moins en partie le substrat de leurs agacements, de leurs griefs, de leurs ressentiments. Ils repoussent le fait religieux sans lequel presque rien n’est explicable en la matière. Presque rien n’est explicable si on refuse l’étude de l’antijudaïsme. Il faut attraper le fil et la pelote se dévide d’elle-même ; et c’est une pelote considérable, énorme, volumineuse comme notre planète. On n’en finit pas de la dévider. Je ne demande pas aux laïques de tourner le dos à leur laïcité que je respecte (aussi longtemps qu’elle ne se présente pas comme une nouvelle religion, une idéologie) mais de considérer le fait religieux avec la tête froide, avec curiosité, une curiosité scientifique – une curiosité détachée pourrait-on dire – et de ne pas claquer la porte sous prétexte qu’en se penchant sur le fait religieux ils risqueraient de porter préjudice à leur sainte laïcité.

L’intervenant récidive : « C’est la phrase d’Amélie Nothomb qui contribue à l’antisémitisme dans le sens où elle attribue un certain niveau intellectuel et un statut social à l’ensemble des juifs. Peu importe que ces propos soient destinés à flatter les juifs, il n’empêche que ce sont des préjugés fondés sur l’appartenance ethnico-religieuse. Avec de telles déclarations, il ne faut pas s’étonner ensuite que des gens s’en prennent aux juifs en pensant qu’ils sont riches et qu’ils ont des privilèges ». Pensée confuse, syntaxe approximative, style balourd, mais qu’importe ; là n’est pas la question. Je n’ai pas rétabli le J majuscule à « Juifs » car je n’ai pas l’habitude de retoucher les citations que je rapporte.  L’intervenant ne met jamais de majuscule à « Juif », et c’est probablement une manière discrète de faire sentir combien les Juifs l’énervent avec leurs richesses et leurs privilèges…

Donc, comprenez bien et suivez la logique tordue de cet intervenant : toute parole qui honore les Juifs doit être tue car susceptible d’énerver des foules diversement frustrées et qui selon un schéma bien connu tant en terres chrétiennes que musulmanes risquent de diversement se soulager sur les Juifs – mais aussi, à présent, sur Israël, l’État juif, une désignation qui elle-même doit être tue. L’intervenant A. ne fait que confirmer une tendance générale qui consiste à dire (plutôt implicitement qu’explicitement, l’antisémitisme étant devenu chez nous répréhensible) que si les Juifs sont victimes de l’antisémitisme, c’est d’abord parce qu’ils le dénoncent – eux et leurs amis – et que s’ils se taisaient et étaient moins visibles les choses iraient mieux pour eux et pour le monde, un monde qui ne demande qu’à vivre en paix, débarrassé de l’antisémitisme et… des Juifs, à moins qu’ils ne se taisent, ne s’accroupissent et croupissent. Conclusion : tout ce qui leur arrive est plus ou moins de leur faute – et de ceux qui les défendent. C’est la dialectique (si l’on peut encore parler de dialectique) propre à l’antisémitisme, une dialectique qui active une bonne part de la « pensée » antisémite, avec « Mein Kampf » en figure de proue. Les Juifs sont responsables de tous leurs malheurs et qu’ils ne viennent pas se lamenter si nous sévissons… Mais, vous répondra l’intervenant A. : « Je ne suis pas antisémite ; la preuve, je ne veux pas qu’il leur arrive malheur et, en conséquence, je les invite à se taire comme j’invite les non-Juifs qui les défendent et les “glorifient” à se taire, et blablabla. »

Un autre intervenant, N. s’adresse à moi de la sorte : « Toute parole qui honore les uns est louable, toute parole qui les déclare supérieurs aux autres est questionnable. »  Je lui réponds : « Je suis d’accord. De même que toute personne qui se préoccupe des Palestiniens est louable aussi longtemps que ces derniers ne sont pas simple prétexte à dénoncer Israël. Sans donner dans le procès d’intention, combien de Préoccupés-par-les-Palestiniens qui ne sont en rien préoccupés par des peuples affreusement traqués, asservis, massacrés ? »

Le Palestinien n’est souvent, trop souvent, qu’un prétexte. Cette sollicitude dont ils bénéficient de la part de tant de citoyens m’est suspecte. Pourquoi ?  J’écris volontiers que nombre de ces Préoccupés penchés au-dessus des Palestiniens comme des parents au-dessus du berceau de leur enfant ne s’intéressent qu’à l’organisation de leurs prochains congés ou qu’aux résultats de leurs analyses médicales – pour faire simple. Cette sollicitude et ces areuh-areuh peuvent être raisonnablement qualifiés de suspects quand on sait combien d’autres peuples souffrent et d’une manière autrement plus écrasante. Mais rien n’y fait car derrière cette « sollicitude » (il est temps de flanquer ce mot de guillemets) se cache le seul désir de dénoncer Israël ; et derrière Israël, le JUIF. Nous avons affaire à des poupées gigognes, ces poupées qui s’emboîtent les unes dans les autres. Dans ce cas, on va de « Sollicitude », la plus grosse des poupées, et on passe graduellement aux plus petites, la plus petite étant Antisémitisme…

L’intervenant A. : « Tout le monde est d’accord pour dire que c’est le conflit israélo-palestinien qui EXPLIQUE les actes antisémites et la violence contre les juifs d’Occident. En disant ça, on ne justifie pas la violence, on analyse les causes d’un phénomène. »

Ma réponse : « Expliquer l’antisémitisme, fort bien. Le problème c’est que chacun y va de son explication. Par exemple, une explication moyenne maniée à l’envi par l’homme-moyen, par l’homme-masse, par les médias de masse : c’est la politique menée par l’État juif qui explique (comprenez : qui justifie) toutes les violences envers les Juifs de France et plus généralement de la diaspora, de l’assassinat de Sarah Halimi à l’injure en passant. Quelle convaincante explication ! Mais alors, comment expliquer l’expulsion des Juifs des pays arabes, soit près d’un million de Juifs sur plusieurs décennies ? L’homme-moyen vous assénera que c’est la fondation de l’État d’Israël, en 1948 qui a excité les Arabo-musulmans ? Quelle convaincante explication ! Mais alors, comment expliquer que les violences périodiques contre les Juifs de la part des Arabo-musulmans (pour ne citer qu’eux) remontent bien au-delà de 1948, bien au-delà de 1900, bien au-delà de… ? »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « Une mémoire allemande » de Heinrich Böll

 

Il y a peu, j’ai relu un livre lu au cours de mes années d’études, un livre dégoté chez un bouquiniste de la rue Dauphine, sur le chemin entre l’École des Beaux-Arts (E.N.S.B.A.) et le restaurant universitaire (de la rue André Mazet), le Resto’U comme nous disions.

« Une mémoire allemande » consiste en une série d’entretiens en allemand, Heinrich Böll / René Wintzen, entretiens traduits par ce dernier, un livre publié aux Éditions du Seuil, collection Traversée du siècle. Je venais de lire un très beau livre chez ce même éditeur, même collection : « Ceci est la couleur de mes rêves », des entretiens Joan Miró / Georges Raillard.

 

Heinrich Böll (1917-1985)

 

Ces entretiens Heinrich Böll / René Wintzen se divisent en cinq parties. Je me suis plus particulièrement attaché à la quatrième, « Le soldat de première classe Heinrich Böll », soit la période du nazisme et de la guerre. Ci-joint donc, mes notes de lectures relatives à cette partie.

De six à dix-neuf ans, Heinrich Böll est à l’école ; il en sort en 1937. Les trois dernières années lui sont particulièrement pénibles, avec un ennui qui l’accable, mais au moins lui offre-t-elle un relatif refuge contre l’emprise du national-socialisme. Le catholicisme (présent de manière immanente) constitue une protection, toute relative il est vrai, contre la brutalité nazie. Ce n’est qu’après la guerre et en rencontrant par hasard l’un de ses anciens professeurs qu’il comprend combien ce dernier avait été terrorisé par ses élèves qui pour la plupart appartenaient à la Hitlerjugend. Une dénonciation pouvait signifier la mort pour ces professeurs qui s’efforçaient de marquer aussi subtilement que possible la distance avec l’idéologie nazie.

Malgré les pressions, Heinrich Böll refuse d’être membre de la Hitlerjugend, et d’abord pour une raison esthétique : l’horreur de ces uniformes bruns, couleur de merde, comme il le dit en passant. L’adéquation entre son aversion esthétique et son aversion morale est parfaite, raison pour laquelle il ne pourra jamais séparer esthétique et morale.

Le directeur de son école, un nationaliste allemand catholique, est révulsé comme nombre « d’Allemands cultivés et sensibles » par les manières des nazis. Mais les terribles souvenirs de la Première Guerre mondiale qui portent leurs sentiments nationalistes vont être instrumentalisés par les nazis. Heinrich Böll déclare à ce sujet : « Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer cette tromperie dont la bourgeoisie allemande fut l’objet. Ce qu’il y avait de national dans le nazisme l’a séduite » alors qu’elle rejetait et refoulait le reste, la saloperie. La rencontre Hindenburg-Hitler à Postdam (Tag von Postdam, 21 mars 1933) scelle l’alliance entre les nationalistes et les nazis.

Heinrich Böll se souvient de ses professeurs qui sans faire ouvertement de la propagande antinazie (ce qui leur aurait été impossible) dispensaient un vaste enseignement humaniste, ce qui revenait à lutter indirectement – obliquement – contre le nazisme. Il se souvient de ce professeur d’allemand lisant « Mein Kampf » avec ses élèves (lecture obligatoire) mais en le corrigeant implacablement grâce à sa pratique sobre et froide de l’allemand confrontée au salmigondis de ce pavé. « Il en réécrivait correctement le texte pendant le cours », un exercice qui le mettait en danger. Mais écoutez Heinrich Böll : « Voici, par exemple, ce qu’il nous donnait pour devoir : ramener à dix pages les trente pages suivantes du livre, de 180 à 210, ce qui signifiait que nous devions tout faire pour purger ce bouillonnement linguistique incohérent tant sur le plan du contenu que sur celui de la forme, écarter de tout ce brouillon les expressions et les constructions idiotiques. Je n’ai pas compris à l’époque à quel point cette méthode était courageuse ; aujourd’hui, j’ai compris et, en tout cas, je sais que c’est ainsi que j’ai lu « Mein Kampf » – je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans – et que j’ai su ce qui nous attendait. Il y a tout dans « Mein Kampf » (…) Il s’agit au fond de la confession maladroite et inarticulée d’un destructeur. »

Au service du travail obligatoire (Reichsarbeitsdienst ou RAD), une organisation de terreur selon ses propres mots. Il y reste jusqu’au printemps 1939, date à laquelle il entreprend ses études universitaires (auxquelles il ne peut avoir accès qu’après être passé par le RAD). Il n’a pas le cœur à l’étude car lui et ses camarades savent que la guerre est imminente. Juillet 1939, il est appelé. La Wehrmacht lui semble être une institution plutôt acceptable comparée au RAD.

 

Le sigle du Reichsarbeitsdienst (RAD)

 

1939, Heinrich Böll pénètre en Pologne en tant que soldat de la Wehrmacht alors que le pays est déjà vaincu. Il est frappé par le peu d’enthousiasme des troupes allemandes, contrairement à celles de 1914. Il garde le souvenir d’une apathie générale, « rien ne ressemblait à l’image que l’on se faisait d’une armée prussienne classique ». De Pologne, il est envoyé en France, après la défaite du pays. Il tombe vite malade, dysenterie. Plusieurs mois d’hôpital suivis de près d’un an de convalescence en Allemagne. Il note que le climat y est morose, de septembre 1939 à juin 1940, soit la défaite de la France qui suscita un élan d’enthousiasme dans tout le Reich. Heinrich Böll note que ce fut « le moment décisif qui permit de savoir qui avait été ou non contaminé par le nazisme ». La revanche n’habitait pas vraiment la tête du soldat allemand, confie-t-il, le soldat allemand était simplement heureux d’une victoire rapide contre une armée bien plus puissante que l’armée polonaise ; mais, surtout, la France était une promesse de bien vivre, de vivre mieux qu’en Allemagne, avec ses villes grises, sa société militarisée et ses chômeurs en uniforme. Le soldat allemand regardait la France comme un pays de cocagne, avec gastronomie et bons vins. Heinrich Böll cite à ce propos un livre d’Erich Kuby qui narre ses premiers mois d’occupation en France ; il se souvient d’avoir eu les mêmes impressions.

L’euphorie allemande se poursuit avec cette série de victoires rapides jusqu’à la fin de l’année 1940. L’attaque contre l’U.R.S.S., elle, inquiète la population même si l’armée allemande enchaîne les succès. Reste ce pays gigantesque en regard duquel l’Europe semble bien petite. Et, très vite, le soldat allemand est terrifié à l’idée d’être envoyé sur le front Est. Heinrich Böll a de la chance, il est renvoyé en France après sa convalescence, le long du canal de la Somme, entre Saint-Valéry-sur-Somme et Le Tréport, « balloté ici et là, d’un bunker à l’autre, dans des quartiers sans importance. »

Stalingrad, le tournant de la guerre. Du jour au lendemain, le nom STALINGRAD est peint un peu partout sur les murs de France, et ce nom prend un sens terrible pour l’Occupant. Juillet-août 1943, du Tréport, Heinrich Böll est envoyé sur le front Est, alors que les Allemands commencent à battre en retraite. De tous ses départs, celui de France reste le plus pénible dans sa mémoire. Pourtant, confie-t-il, il aurait pu éviter d’être envoyé sur le front russe en faisant état de ses nombreuses attestations médicales, mais la curiosité le poussait. Après quatre années à faire le planton, il voulait voir le front. « Cette expérience était celle de la génération de nos maîtres, de nos professeurs ; elle était le thème principal de presque toute une littérature : c’est vrai pour Erich Maria Remarque, Werner Beumelburg, Ludwig Renn, Ernst Jünger. Ce front, c’était l’expérience de tout homme allemand. Quelle ait été positive ou négative, ce n’est pas cela qui comptait. Et je me disais d’une manière bien inconsciente : il faut absolument voir cela de près ». Le train qui le transporte vers l’Est saute sur des charges de dynamite placées par la Résistance près d’Évreux. Nombreux morts et blessés parmi les Allemands. Heinrich Böll finit par atteindre la Crimée encerclée. Guerre de position pendant trois mois. « J’ai eu le temps de regretter sérieusement ma légèreté ». Il est blessé et évacué (en janvier-février 1944). Deuxième blessure ; il est évacué vers Odessa par avion, puis rentre par étapes en Allemagne. Traîne dans des casernes et reste « planqué » jusqu’en juin 1944. Malgré ses attestations médicales et de la simulation, il est renvoyé sur le front Est, en Roumanie déjà envahie par l’Armée rouge. Cette fois, il est engagé dans une immense guerre de mouvement près de Iassy. « Je décidai avec une curiosité renouvelée de bien observer tout ce qui se passait ». La contre-attaque allemande échoue. Il est blessé, cette fois plus gravement.

 

Front roumain, 1944.

 

Heinrich Böll évoque un immense trafic entre Allemands et Partisans russes mais aussi entre Allemands et l’ensemble de la population russe. C’est la première fois que j’ai eu connaissance d’un tel trafic, par Heinrich Böll interviewé par René Wintzen. « On vendait jusqu’à des batteries entières de D.C.A. » Il estime que cette capacité des Allemands pour le commerce dont ils ont fait preuve dans l’après-guerre s’explique probablement par la guerre elle-même. Idem pour les Américains après 1945, mais aussi avec la guerre du Vietnam. « L’Europe entière était un immense marché noir. »

Heinrich Böll est en convalescence dans un hôpital de Hongrie, non loin de la frontière roumaine et il craint le pire, être renvoyé sur le front roumain alors que l’Armée rouge enfonce toutes les défenses. Il décide de prendre son destin en main et se munit de faux papiers ; il y inscrit « Metz » comme destination, soit le point du front encore tenu par les Allemands le plus à l’Ouest. Le danger d’être arrêté en tant que déserteur et fusillé est encore plus grand après l’attentat manqué du 20 juillet 1944. Passe quelques jours chez sa femme, à Cologne. Arrive à Metz en septembre ou octobre 1944. Sa femme, ses parents et sa sœur aînée perdent tout dans les bombardements sur Cologne. Sa mère meurt d’une crise cardiaque au cours d’une attaque en rase-mottes. Faux papiers et simulation jusqu’en avril 1945. Il réintègre l’armée tant de risque d’être fusillé devient grand. Il connaît une fois encore l’expérience du front, durant une dizaine de jours, avant d’être fait prisonnier par les Américains qui le transfèrent aux Anglais. Il est libéré en octobre ou novembre 1945.

Heinrich Böll évoque une génération de survivants affaiblis (sa génération, celle des jeunes), une remarque qui explique que la vie politique de ce qui allait devenir la R.F.A. ait été prise en main par des personnes relativement âgées. En 1945, il y a deux fois plus de sexagénaires que d’hommes de vingt-cinq ans. La tranche d’âge des dix-huit / trente-cinq ans a été dévastée : morts, prisonniers, blessés (avec nombreux mutilés), une génération par ailleurs tenue comme politiquement suspecte par ses aînés, suspectée d’avoir appartenu à une organisation nazie mais aussi à la résistance communiste ou affiliée. Les hommes de vingt ans et quelque et de trente ans et quelque étant devenus rares et plutôt accablés, les partis politiques se forment avec des hommes de soixante ans et plus. Ce sont plutôt d’honnêtes gens, nous dit Heinrich Böll, des bourgeois libéraux, mais qui pour la plupart n’avaient pas compris en 1933 la nature du nazisme et qui s’empressèrent après la guerre de faire retomber toute la faute sur la jeunesse, ce qu’il en restait.

 

Köln, 1945.

 

Dans sa ville détruite, Cologne, Heinrich Böll s’efforce de survivre, de se ravitailler, avec le marché noir partout. Il confie à René Wintzen que cette immense ville en ruines ne manquait toutefois pas de charme : elle était merveilleusement calme.

Certes nous dit Heinrich Böll, il y a des groupes actifs parmi ces jeunes survivants mais sa génération est affaiblie, la politique la laisse indifférente et les partis politiques s’organisent à son insu. Lui-même est à peine capable de travailler. Parmi ces groupes, celui de « Der Ruf » (L’Appel), un journal fondé par des prisonniers de guerre et rédigé par Alfred Andersch et Hans Werner Richter. Après avoir été interdit, il sera à l’origine du célèbre Gruppe 47, actif de 1947 à 1967. Autre groupe de jeunes rescapés, celui de la revue « Ende und Anfang » (Fin et Commencement), des Chrétiens de gauche militant pour un socialisme chrétien, proche de la revue « Esprit » d’Emmanuel Mounier ; ou bien encore celui du « Rheinischer Merkur », un hebdomadaire catholique socialement très engagé. Bref, il y a des groupes actifs animés par des hommes de sa génération mais ils sont pris dans une masse désabusée et épuisée et, surtout, ils ne sont pas invités à participer à la vie politique du pays.

Heinrich Böll le modéré ne peut s’empêcher de poser une question où sourd une certaine colère : ceux de la génération précédente (les vieux libéraux) n’avaient pas su empêcher le nazisme et ils sermonnaient les plus jeunes en leur lançant qu’ils avaient été soldats, dans la Hitlerjugend, la S.A. et la S.S. et qu’en conséquence ils n’avaient qu’à se taire. Trop facile confie Heinrich Böll qui déclare se sentir solidaire de ceux de sa génération : « Voici qu’on leur reproche ce qui n’était en fait que la conséquence du conformisme, de la soumission dans laquelle on les avait élevés ! ». Voilà qui devait être dit, et je le rapporte tant il est vrai que l’histoire se lit aussi et d’abord dans les interstices, dans ce qui est trop souvent tu pour des raisons diverses et particulières.

Olivier Ypsilantis

 

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Benny Morris

 

Les lignes qui suivent sont une traduction-adaptation d’un article de Mario Noya, intitulé « Benny Morris y la ingenuidad », publié le 4 décembre 2016 sur le site Libertad Digital (LD), un journal online ouvert en mars 2000, de tendance libérale comme l’est Contrepoints, deux sites auxquels je suis attaché tant pour leur finesse d’analyse que pour leur liberté de ton. Le site Libertad Digital qui est basé à Madrid publie exclusivement en langue espagnole. Je précise que ce site dit « de droite », parce que prônant le libéralisme économique, est par ailleurs le plus puissant et intelligent défenseur d’Israël en Espagne.

Benny Morris (né en 1948) est l’un des plus éminents historiens israéliens, probablement le plus connu hors d’Israël et en Israël ; hors d’Israël, en grande partie grâce aux ennemis d’Israël qui l’ont utilisé pour frapper l’État juif avec un coin en bois effilé Made in Israel.

 

Benny Morris (né en 1948)

 

Benny Morris, chef de file des Nouveaux Historiens israéliens, commença par attaquer les mythes de l’histoire d’Israël sans occulter ses moments les plus obscurs et en dénonçant la souffrance infligée à l’Autre, en l’occurrence l’Arabe devenu exilé palestinien à partir de la guerre de 1948.

Mais Benny Morris ne s’est pas laissé utiliser indéfiniment ; et comme il suit son propre chemin dans l’étude du passé, sans le moindre souci de plaire ou de déplaire, il plaît moins et on ne lui prête plus une même attention. Ce que dit Benny Morris diffère de ce qu’il a dit. Il faut lire son interview mené par le prof. Gabriel Noah Brahm au cours de l’automne 2015 et intitulé « There is a clash of civilisations » :

http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/

Dans cet interview, on peut notamment lire ce qui suit : « Politiquement, ce qui a changé (…) c’est ma vision des Palestiniens et leur disposition à parvenir à la paix avec les Israéliens. C’est le point essentiel. Je dirais que dans les années 1990, même si je n’en étais pas vraiment convaincu, je pensais que Yasser Arafat changerait peut-être son « approach » et qu’il accepterait les réalités qu’impose le pouvoir – il n’était déjà pourtant qu’un menteur et un terroriste impitoyable. Mais se produisit alors la cassure, quand, en 2000, Ehud Barak lui proposa la solution à deux États. A la fin de la même année, Yasser Arafat reçut de Bill Clinton une proposition encore plus intéressante, proposition à laquelle Yasser Arafat répondit « Non ». Ce moment a été décisif pour moi. J’ai compris qu’il n’était pas capable d’un compromis avec Israël. »

Benny Morris en vint à penser que le problème n’était pas seulement Yasser Arafat et qu’il fallait considérer son prédécesseur et son successeur, soit respectivement Mohammed Amin al-Husseini et Mahmoud Abbas, et que sous ce sempiternel « Non » opposé à Israël se cachait l’intention d’en finir avec l’État juif. « A ce sujet, le problème envisagé du point de vue de l’historien est cette persistance du refus de tout compromis sur la base de deux États ; et c’est ce qui devrait décourager toute personne raisonnable. » Et c’est d’autant plus décourageant que cette position est défendue non seulement par les leaders palestiniens mais aussi par l’essentiel de la société palestinienne. « Après Camp David 2000, j’ai compris qu’il y avait certes des Palestiniens vraiment modérés et prêts au dialogue, prêts à accepter la solution à deux États, mais qu’ils seraient sans cesse dépassés, harcelés par le nombre bien plus élevé de Palestiniens complètement opposés à cette solution. »

Sommet pour la Paix au Proche-Orient de Camp David (Camp David II), juillet 2000.

 

C’est ce constat pessimiste qui fait que Benny Morris n’est pas considéré par la gauche israélienne comme l’un des siens, en dépit de ce qu’il affirme être : « Je me considère comme un homme de gauche, si la gauche en Israël se définit, tout au moins en termes de politique extérieure, comme soutenant la solution à deux États. En ce moment, de très nombreux Israéliens de gauche ne me considèrent pas comme tel, à cause de mon pessimisme en ce qui concerne la solution à deux États et parce que j’affirme que, pour l’essentiel, les Palestiniens ne l’accepteront jamais. Quelques Israéliens de gauche me considèrent comme un homme d’extrême-droite (derechista) parce que j’ai déclaré que si le conflit perdure c’est à cause des Palestiniens. »

Par ailleurs, Benny Morris n’épargne pas l’islam et il évoque le « choc des civilisations » comme le firent Oriana Fallaci et Giovanni Sartori, deux progressistes de toujours mais vilipendés par les progressistes depuis le 11 septembre 2001. « Je crois qu’il y a choc des civilisations. Aujourd’hui, en Occident, il y a des valeurs qui n’entrent pas dans le monde musulman, notamment quant à son attitude envers la vie, la liberté politique et la créativité. (…) Des leaders comme Obama préfèreraient oublier de choc des civilisations, le pousser de côté. Nombre de médias l’ignorent complètement et, comme Obama, ils ne font pas usage des mots « musulmans » ou « islamistes » lorsqu’il est question de terrorisme ; ils évoquent simplement le « terrorisme international » ou l’ « extrémisme » alors que le véritable problème est le terrorisme islamique et les prétentions islamiques à la domination mondiale. (…) Ils disent que la grande majorité des Musulmans est aussi modérée et éprise de paix que nous. Je ne sais si c’est vrai. Il est possible que al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, ait raison lorsque dans un sermon il déclare que l’islam n’est pas une religion de paix. Il ne déclare pas que l’islam est une religion de guerre mais c’est ce qu’il veut laisser entendre lorsqu’il déclare qu’il n’est pas une religion de paix. De plus, il a proclamé : « Nous devons faire le djihad ». Je pense que beaucoup d’Arabes y croient ; ils jugent que l’Occident s’est montré agressif à leur égard ; ils jugent que cet islam est un islam résurgent qui n’attaque pas l’Occident mais se défend contre ce qu’ils considèrent comme une intrusion de l’Occident. Et pour eux, Israël est une ligne de front dans cette intrusion. Tel est notre problème. (…) Il y a d’autres endroits où l’Orient et l’Occident s’affrontent. Le Nord du Nigeria, le Nord du Kenya et sa frontière avec la Somalie, les Philippines, la Thaïlande : ce sont des frontières entre l’islam et l’Occident. Malheureusement, Israël est l’une de ces frontières. » L’islam est l’une des grandes causes du changement qui s’est opéré chez Benny Morris. Toutefois, c’est l’étude du mouvement palestinien, et dès 1948, ainsi qu’il le déclare, qui explique pour l’essentiel ce changement. D’où la question du prof. Gabriel Noah Brahm : « Selon vous, le refus palestinien d’Israël est-il depuis le début enraciné dans l’islamisme ? La guerre de 1948 est-elle inscrite dans le djihad ? » Réponse de Benny Morris : « Ce que j’ai compris, à partir de mes recherches dans les années 1990, c’est que l’islam a eu un rôle fondamental dans l’hostilité arabe au Moyen-Orient et en Palestine envers le mouvement sioniste. Il ne s’agit pas seulement d’une question territoriale d’ordre politique mais aussi d’une question d’ordre culturel et religieux, d’une opposition à l’infidèle venu prendre possession de la terre sainte musulmane. Parfois, il arrive que le refus palestinien soit plutôt de nature politique ; d’autres fois, comme aujourd’hui, l’islam a un rôle fondamental dans l’approche palestinienne du conflit avec Israël et le mouvement sioniste. Les grandes révoltes de 1929 eurent beaucoup à voir avec le Mont du Temple et le Mur des Lamentations, ces lieux saints étant menacés par « les infidèles juifs ». Aujourd’hui, nous nous trouvons dans cette configuration en partie parce que l’islam s’est également radicalisé dans le monde. Lorsque j’étais jeune et que je me rendais à Jérusalem-Est, je ne voyais pas une seule femme voilée, jamais ! Les Arabes musulmans de Palestine ont changé au cours de ces quarante dernières années et dans ce changement s’inscrivent les changements de l’ensemble du monde arabo-musulman (…) Israël a capturé plusieurs fois des terroristes qui n’avaient pu actionner leurs gilets explosifs ou qui hésitèrent au moment de se faire exploser. Quelques-uns d’entre eux appartenaient à Al Fatah qui commençait à imiter le Hamas en organisant des actions suicide. Quand on interrogea ces candidats au suicide « laïques », de Al-Fatah  donc, Israël comprit que leurs motivations étaient exactement les mêmes que celles des terroristes du Hamas : la religion, les soixante-douze vierges, le Paradis et tout le reste… »

Benny Morris abhorre la solution à un État : « Ceux qui affirment que les Juifs et les Arabes de Palestine pourraient vivre en paix et dans la tolérance mutuelle dans un seul État font preuve de malhonnêteté… à moins qu’ils ne soient ingénus ou ignorants, ce qui ne les empêche pas pour autant de publier livres et articles ». Et Benny Morris de continuer à parier pour la solution à deux États sans en être vraiment convaincu.

« Face à l’opinion publique et aux gouvernements occidentaux un retrait unilatéral israélien de 90% de la rive occidentale (du Jourdain, soit la Cisjordanie) jusqu’à la Barrière de Sécurité nous placerait en meilleure position (…) Mais les Palestiniens – ou une grande partie d’entre eux – n’en continueront pas moins le combat, en lançant des roquettes sur Israël, rendant la vie impossible à Tel Aviv et paralysant le trafic de l’Aéroport International Ben Gourion. Et Israël devra reconquérir la rive occidentale. » Benny Morris laisse toutefois une porte ouverte à ce qu’il considère comme bien improbable : « Peut-être les Palestiniens me surprendront-ils et ne tireront-ils plus sur nous si nous nous retirons. Si Israël offrait cette opportunité, nous aurions agi en faveur de l’Occident. » Se retirer de la rive occidentale et faire confiance aux terroristes pour qu’ils n’attaquent pas Israël et Tel Aviv ou l’Aéroport International Ben Gourion, le seul aéroport international du pays, penser que la Cisjordanie ne se convertira pas en Gaza alors que, selon Benny Morris, le mouvement palestinien place sa survie dans sa volonté d’effacement de l’État juif, cet infidèle qui profane la terre sainte de l’islam… Benny Morris se prend à espérer, ingénument, lui qui, par ailleurs, ressemble à un néoconservateur dans le style Kristol père ; un néoconservateur, soit un progressiste assailli par la réalité. Benny Morris, un pessimiste qui continue à prêcher la coexistence pacifique entre un État juif et un État palestinien.

 Olivier Ypsilantis

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La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

J’ai devant moi un beau livre, un livre qui se glisse aisément dans une valise ou un sac à dos, un livre pour le voyageur, cadeau d’un Iranien de Shiraz, Seyed Mohammad Reza Javadi, que j’appellerai simplement « Reza », un prénom plus spécifiquement iranien que Mohammad.

Ce livre a été écrit en français. Reza est fin connaisseur de la langue française qu’il a durablement étudiée à l’université. Il la parle avec plaisir, savoure chaque mot, et c’est un plaisir de converser avec cet homme modeste, attentif, délicat et qui sait transmettre sans ostentation l’amour qu’il a de son pays à la culture plusieurs fois millénaire.

La première édition de ce livre remonte à septembre 2016. Il en est aujourd’hui à sa troisième édition (février 2018) et j’espère qu’il en connaîtra de nombreuses autres. Il a été publié aux Éditions Razbar, Yasuj, Iran. C’est un livre d’une grande concision intitulé « La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran » et qui s’articule en cinq chapitres ; soit : 1. Glacière. 2. Moulin à vent. 3. Qanat. 4. Tour du vent. 5. Réservoir d’eau. C’est un petit livre richement illustré, avec photographies (la plupart sont de Reza) et croquis explicatifs. C’est un livre à caractère didactique qui se lit avec émotion et émerveillement considérant tant d’ingéniosité et de travail. C’est par ailleurs une excellente préparation au voyage. La présence de ces cinq réalisations de l’engineering iranien, engineering millénaire, est très marquée dans tout le pays, au point qu’elles pourraient être présentées, ensemble ou indépendamment, comme des symboles de l’Iran à l’égal des plus belles mosquées du pays.

 

Un désert iranien

 

Outre leur utilité vitale, la glacière, le moulin à vent, la tour du vent et le réservoir d’eau sont d’une beauté parfaite, soit une beauté exclusivement déterminée par une fonction spécifique, une beauté qu’ont célébrée chez nous les plus grands architectes du XXe et du XXI siècles. De fait, cette parfaite adéquation fonction/forme en fait des œuvres étonnamment modernes, des œuvres ultra-modernes.

Dans son introduction, Reza rappelle que si l’Iran compte de vastes zones steppiques et désertiques, c’est néanmoins un pays au climat varié considérant sa topographie, ses chaînes de montagnes, parfois très hautes, et leur orientation. Il écrit : « Ces chaînes de montagnes faisant office de châteaux d’eau ont permis l’implantation humaine dans leurs piémonts grâce à la mise en œuvre du système de galeries drainantes, les qanats, portant l’eau et la vie aux confins des déserts ». Les moins visibles des travaux de l’antique engineering des Iraniens, les qanats, sont aussi ceux qui ont exigé les efforts les plus considérables, un travail discret (exclusivement souterrain) qui ne peut que stupéfier celui qui les étudie.

Reza a voulu suppléer à un manque : les guides touristiques dédiés à l’Iran présentent ces merveilles d’ingéniosité d’une manière généralement trop succincte, lorsqu’ils les présentent, pour ne considérer que les grandes mosquées (leurs merveilleuses surfaces colorées) et des paysages. Pourtant, ces merveilles iraniennes qui sont aussi des merveilles de l’humanité méritent toute notre attention car elles ont aidé (et aident encore, bien que dans une moindre mesure) les hommes à vivre dans des milieux très hostiles, principalement par manque d’eau, l’eau étant la vie. L’Iran, pays central dans l’histoire de l’humanité, carrefour prodigieux, n’est pas qu’un foisonnement de philosophies et de religions, un centre d’écoles de pensée, c’est aussi un pays où des techniques particulièrement élaborées ont accompagné la vie des hommes et les ont aidés au quotidien, au point que nombre de pays se sont inspirés de ces techniques, des techniques parfaitement écologiques, ultra-modernes et dont l’étude devrait être à l’ordre du jour ; et je pense en particulier aux tours du vent qui outre leur intérêt spécifique pourraient contribuer à embellir villes et villages. A l’heure du tout-écologique, ces créations iraniennes méritent l’attention de nombreuses nations.

Ce petit livre à la présentation agréable est un ouvrage de vulgarisation, la vulgarisation étant une forme d’exposé pédagogique dont le but est de transmettre de la connaissance auprès de non-spécialistes, notamment dans les domaines scientifiques et techniques. Ce petit livre rigoureux peut être une excellente introduction à nombre d’ouvrages plus étoffés (des thèses par exemple) sur ces techniques élaborées dans les steppes et les déserts iraniens.

Je vais très brièvement rendre compte de ces cinq chapitres en espérant que mes lecteurs auront l’envie de se procurer l’étude de Reza et peut-être même de voyager en Iran, l’un des pays les plus passionnants au monde.

 

La glacière. De grandes dimensions, elle est implantée en dehors des villes. Sa typologie se divise en : 1. La glacière souterraine avec des murs à ombrager (c’est la plus simple des glacières). 2. La glacière souterraine et voûtée sans murs à ombrager. 3. La glacière à dôme et murs à ombrager (c’est la plus élaborée, avec sa cavité tronconique coiffée d’un dôme). 4. La glacière à dôme sans murs à ombrager.

 

 Une glacière

 

Les matériaux utilisés : l’adobe (brique crue), la brique cuite, la pierre, le pisé et un mortier imperméable fait de sable, de chaux, de cendre et de fleurs de roseau-massue – qui pouvait être remplacée par de la laine de mouton ou du poil de chèvre. Je passe sur bien des détails concernant notamment la fabrication, le prélèvement et l’utilisation de la glace et me contenterai de rapporter ce détail : des grains de grenade étaient à l’occasion incorporés à la glace, ce qui lui donnait un bel aspect rouge, de la glace destinée aux tables des riches.

Les glacières ont commencé à être abandonnées dans les années 1940. Parmi les plus belles glacières d’Iran, celle de Meybod (XVIIe siècle), une glacière à dôme et murs à ombrager.

 

Le moulin à vent. Les moulins à vent sont soit isolés, soit alignés en une ligne serrée. Les mieux conservés sont visibles à Nashtifan avec ses trente-trois moulins (ils étaient quarante-quatre) au pied desquels on voit encore des logements destinés à abriter la population (et ses animaux) venue parfois de loin pour moudre son blé. Il fallait parfois attendre plusieurs jours considérant l’affluence ou l’absence de vent.

Je passe sur les détails du mécanisme interne pour m’en tenir à l’aspect extérieur de ces moulins, un aspect caractéristique, fort différent de celui de nos moulins d’Europe, dont les plus célèbres sont probablement ceux contre lesquels s’est élancé Don Quijote dans les plaines de Castille. A propos des moulins d’Iran, Reza écrit : « Ces moulins comportent un mécanisme fort simple puisque les pales et la meule tournante sont placées aux deux extrémités d’un même axe et que la commande du premier élément sur le second est directe tandis que les systèmes d’axes horizontaux utilisent un mécanisme d’engrenage ». Les systèmes d’axes horizontaux sont ceux auxquels nous sommes habitués en Europe tandis que l’Iran utilise des systèmes d’axes verticaux qui déterminent une architecture très particulière, emblématique du paysage de ce pays. Le long de l’arbre de transmission (vertical donc) fait de bois de pin, huit pales rectangulaires sont fixées à intervalles réguliers ; elles sont faites de bois de tamaris ou d’orme, de roseau ou de feuille de palmier.

 

Un alignement de moulins à vent  

 

La typologie du moulin à vent se divise en trois catégories : 1. Le moulin simple. Les murs qui entourent l’arbre de transmission et ses pales délimitent un carré (voir Nashtifan). Une ouverture est ménagée sur un côté du carré pour que le vent s’y engouffre. 2. Le moulin avec un mur oblique ou courbe. Les murs d’enceinte ne forment plus quatre angles droits ; le mur qui reçoit le vent est légèrement rentrant, avec un angle à 75°. Au nord de Sistan, on a trouvé un moulin avec un mur courbe pour conduire le vent dans l’ouverture. 3. Le moulin solitaire. Même principe que pour les deux autres mais en plus élaboré. Ce sont des merveilles d’esthétique (avec, une fois encore, cette parfaire adéquation entre la fonction et la forme), malheureusement pas assez connues et devant lesquelles se seraient exclamés des architectes tels que Le Corbusier. Deux murs sont construits en biais à chaque coin de la façade réceptrice afin de mieux capter le vent et de l’augmenter par compression, un effet qu’augmente par ailleurs l’ouverture divisée en deux canaux parallèles. Considérant la force du vent, le nombre de pales peut être augmenté.

 

Le qanat. Le qanat est une technique de captage et d’amenée d’eau. L’Iran est un pays de sécheresse. Le désert couvre un quart de sa superficie où la précipitation moyenne est de 250 mm par an. Le manque d’eau est séculaire en Iran, millénaire même. Reza écrit : « Afin d’utiliser au mieux les terres cultivables au pied des montagnes arides et d’étendre au maximum les possibilités de culture, les Iraniens sont passés maîtres dans la conception du qanat. Cette technique consiste à creuser des galeries souterraines en captant l’eau des nappes phréatiques de piémont et, par une pente légère vers l’aval, d’alimenter la plaine afin d’apporter l’eau par gravité jusqu’à la surface, où elle peut être utilisée pour les besoins domestiques ou agricoles. »

Les premiers qanats (galerias en espagnol) remontent au début du premier millénaire av. J.-C., dans le centre de l’Iran. Le qanat est la plus importante des avancées technologiques de l’histoire de l’irrigation en Iran. Sans le qanat, l’implantation des villes et des villages dans le pays serait bien différente. Par exemple, Téhéran (devenue capitale de l’Iran en 1795) ne serait pas ce qu’elle est (et n’existerait peut-être pas même à l’état de village) sans l’Alborz qui la domine de ses hauteurs formidables et volontiers enneigées, l’Alborz et ses qanats. La technologie iranienne des qanats s’est diffusée dans nombre de pays et jusque sur le continent américain, par les Espagnols via les Musulmans d’Espagne.

 

Vue aérienne d’alignements de qanats

 

Le qanat n’est visible en surface que par l’ouverture de ses puits, variables en nombre ; et il faut être averti pour les repérer. Par contre, ils sont bien visibles des airs, avec leurs lignes en pointillés tantôt rectilignes tantôt courbes. On pourrait croire à du Land Art, en particulier dans la plaine de Yazd. Les ouvertures sont soulignées par les déblais qui ont été disposés sur leur pourtour, formant ainsi une sorte de cône tronqué. Les puits des qanats encore en activité sont fermés par une sorte de plaque en béton. Contrairement à ce que pourrait penser un Européen non averti, on ne puise pas l’eau à ces puits (l’eau est captée au débouché, au pied de la pente) qui sont destinés à permettre aux équipes chargées de leur construction et de leur maintenance de respirer, d’évacuer la terre et d’accéder à la galerie. Ces puits sont indispensables à partir d’une certaine profondeur et leur construction précède celle de la galerie qui draine la nappe phréatique vers le débouché. Reza écrit : « La construction des puits d’aération permet d’accélérer les travaux parce qu’elle offre la possibilité de travailler en même temps de part et d’autre de ces derniers. Une équipe continuera le tunnel vers le débouché et une autre vers le puits d’essai. Ces puits permettent aux deux équipes de respirer sans difficulté, ce qui n’est pas possible avec un seul. Il est à signaler que le tunnel doit relier les puits déjà forés en respectant la pente définie à l’avance. »

Je passe sur le surcroît de travail relatif à l’aération de qanats respectivement de plus de cinquante et de plus de cent mètres de profondeur, ainsi que sur bien d’autres détails relatifs aux qanats, des réalisations qui mériteraient de figurer parmi les merveilles du monde, tant pour l’ingéniosité que pour la somme de travail qu’elles supposent. Ce chapitre relatif au qanat est riche en précisions ; par exemple : comment choisir un site favorable, les étapes de la construction, le calcul de la pente, la manière d’augmenter le débit, le personnel du qanat, etc. Je ne les rapporterai pas ici et, une fois encore, j’invite ceux qui me lisent à lire ce livre écrit par un Iranien amoureux de son pays et qui nous invite à la connaissance de ces maîtrises millénaires de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

La tour du vent. C’est l’un des éléments les plus caractéristiques et esthétiques du paysage iranien. Tour du vent ou, plutôt, « capteur du vent » pour mieux respecter la traduction de l’iranien. On la trouve dans de nombreux pays du Moyen-Orient mais elle est d’origine iranienne. Les tours du vent ont été construites dans un premier temps pour ventiler des réservoirs (et éviter que l’eau n’y stagne) puis le mihrab de mosquées. C’est au XVIIIe siècle que des habitations en sont équipées, dont la première, au palais du jardin de Dovlat Abad à Yazd (1747). Contrairement à d’autres tours du vent, cette dernière a été construite en même temps que le palais, ce qui donne à l’ensemble une unité qui en fait l’une des merveilles du pays.

La tour du vent est une tour de hauteur et de section variées qui capte le moindre souffle d’air pour le faire passer dans les pièces. L’ouverture basse se trouve au ras du plafond, un double canal permet un mouvement de l’air, descendant/ascendant ; l’ouverture haute adopte des formes très variées, avec ouvertures verticales devenues de plus en plus raffinées, volontiers esthétiques comme le sont les cheminées de l’Algarve, au sud du Portugal qui, de fait, ressemblent pour certaines à des petites tours du vent iraniennes. Je passe sur la typologie de ces tours, un thème qui pourrait faire l’objet d’un magnifique recueil de photographies.

Notons simplement que ces tours peuvent avoir une ouverture sur une seule face (comme à Ardakan, de fait une baie), sur deux, trois ou quatre faces. Ces tours peuvent être carrées ou rectangulaires (les formes les plus courantes), hexagonales aussi (notamment pour les réservoirs d’eau) et, plus rarement encore, octogonales ou circulaires. « Plus la tour du vent est haute plus elle capte l’air, raison pour laquelle elle doit avoir plus d’ouvertures pour résister davantage à la pression des vents. »

La typologie des tours du vent est déterminée par la force et les particularités du vent dans une région donnée. Ainsi, dans les ports du golfe Persique ces tours sont-elles plus volumineuses afin de mieux capter un vent presque toujours très faible. Il existe également des tours du vent aux ouvertures multilatérales (hexagonales, octogonales ou circulaires) afin de mieux capter les vents multidirectionnels. La division verticale à l’intérieur d’une tour du vent (généralement par un rideau de briques) a pour effet de comprimer l’air, lui donner de la vitesse et propager sa diffusion. Dans les tours du vent multidirectionnelles, les flux ascendants et les flux descendants sont canalisés séparément et symétriquement. Il arrive que des tours du vent fonctionnent par paires : face au vent : une tour pour courant descendant ; dos au vent : une tour pour courant ascendant (l’évacuation de l’air chaud contenu dans l’habitation). Le courant d’air (qui arrive par une ouverture dans le plafond) est réglable par un système de volets.

 

Palais-jardin de Dovlat Abad à Yazd

 

Je passe sur les détails de leur fonctionnement (une fois encore, on se reportera au livre de Reza) et me contenterai d’ajouter que ce système de ventilation ne nécessite aucun système mécanique, qu’il ne consomme aucune énergie, comme nos appareils à air conditionné qui, outre divers inconvénients, dévorent de grosses quantités d’énergie et font monter les factures l’électricité. Ces cinq technologies naturelles iraniennes exposées dans la présente étude pourraient magnifiquement convenir à notre monde ultramoderne, de plus en plus soucieux d’épargner la planète Terre. De plus, elles peuvent être d’une grande pertinence esthétique avec cette parfaite adéquation fonction/forme qui leur donne un aspect moderne, ultra-moderne, indémodable.

Une précision encore ; elle aidera à mieux prendre conscience de l’ingéniosité millénaire iranienne. Afin de rafraîchir l’air venu de l’extérieur (il peut être plus chaud que l’air des pièces d’habitation) un bassin est à l’occasion implanté sous le débouché de la tour du vent ; ainsi, au contact du souffle d’air, l’eau s’évapore, humidifie et rafraîchit l’air. Mieux encore, la combinaison qanat/tour du vent. Une fois encore, je passe sur les détails et vous laisse imaginer la somme de réflexion et de travail que suppose l’élaboration d’une telle technologie. Sachez simplement, et à titre d’exemple, que la température de la maison Rassoulian (à Yazd) a été mesurée entre le 10 juin et le 4 juillet 2002. Alors que la température extérieure était de 39,8°C, 38,7°C et 37,1°C, elle était à l’intérieur de cette demeure respectivement de 19,7°C, 19,5°C et 19,4°C.

 

Le réservoir d’eau. Nous avons vu que la moyenne des précipitations annuelles dans ce pays grand comme trois fois la France est de 250mm. La seule région du pays à recevoir assez de pluie est la mince bande du littoral de la mer Caspienne, au nord de Téhéran.

Afin de souligner l’importance de ces constructions, leur aspect extérieur est particulièrement soigné, avec des entrées décorées, surtout sous les Qajars (1795-1925). Leurs toitures sont généralement à coupole rendant ainsi l’aération plus efficace que dans les réservoirs d’eau à toit plat, généralement de période safavide. La cuve est enterrée et de forme variée ; les cylindriques ont l’avantage de contenir la pression de l’eau de manière homogène. La citerne de Kal est la plus volumineuse d’Iran avec ses 13 000 m3. Des cuves n’ont pas d’escaliers, d’autres en ont un et d’autres plusieurs, des escaliers qui peuvent compter jusqu’à soixante-dix-sept marches. Dans ces profondeurs fraîches, des espaces sont parfois aménagés le long des escaliers pour le repos, avec à l’occasion maison de thé et réfrigérateur. Considérant l’acoustique, on y chantait et on y récitait volontiers des poèmes. Ces lieux particulièrement agréables étaient aussi des lieux de rencontre et de nombreux couples s’y sont formés.

 

Réservoirs d’eau du village d’Asr Abad près de Yazd.

 

Les réservoirs d’eau sont souvent pourvus dans les régions les plus chaudes d’Iran de tours du vent afin d’éviter la stagnation de l’eau comme nous l’avons dit. Elles permettent par ailleurs de lutter contre l’humidité et donc la dégradation des bâtiments. Dans les réservoirs d’eau à coupole, des ouvertures pour ventilation sont également pratiquées. Je passe sur la topologie de ces constructions qui pourraient elles aussi faire l’objet d’un superbe recueil de photographies.

Nécessaire à la vie de tout homme, l’eau est particulièrement vénérée en Iran et d’abord parce que le pays en manque et qu’il a fallu aux Iraniens des prodiges d’ingéniosité et des travaux immenses pour en disposer. Dans l’Iran préislamique, la déesse Anahita (que cite Reza et à plusieurs reprises), déesse de l’eau, était centrale. Dans l’Iran musulman, essentiellement chiite, on se souvient qu’à la bataille de Kerbala (680) l’imam Hossein, sa famille et ses compagnons furent massacrés par les Omeyyades et que les mains d’Abbas, le frère de l’imam Hossein, furent tranchées alors qu’il tentait de désaltérer ce dernier et ses proches privés d’eau.

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur l’art – 5/5

 

Le concept de Ville Idéale me passionne depuis longtemps ; ce concept a été particulièrement pensé par des architectes militaires. La Ville Idéale est volontiers polygonale, diversement polygonale.

Matthias Grünewald, un peintre venu du gothique et qui face à l’ordre imposé par la Renaissance italienne revendique l’irrationnel et l’esprit propre à l’art germanique. Une œuvre à placer dans un contexte de lutte entre catholiques et protestants, sans oublier la révolte des paysans initiée en mai 1524 et qui sera écrasée l’année suivante par les princes avec l’appui de Luther.

Le triptyque du « Jardin des délices » du Bosco est probablement la peinture qui raconte le plus de toute l’histoire de la peinture. Cet ensemble fourmille d’allégories, de métaphores et de symboles d’emblée compréhensibles par l’homme médiéval et que l’homme d’aujourd’hui ne peut saisir pleinement, à moins d’une étude ample et approfondie des sources iconographiques et littéraires de l’époque considérée (le médiéval tardif). Pour l’homme du Moyen Age, cette peinture était aussi facile à interpréter que le sont des panneaux de signalisation routière pour le conducteur d’aujourd’hui.

Une fois encore, « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet (1863) reste l’une des peintures les plus érotiques de l’histoire de la peinture, avec ce contraste : femme nue / hommes habillés.

La gestuelle du peintre, gestuelle de Monet, gestuelle de Toulouse-Lautrec, gestuelle de Van Gogh, etc. Parmi les peintures anti-gestuelles par excellence : le pointillisme, encore que…

Daumier, un artiste très BD (pensons à Jacques Tardi ou Hugo Pratt par exemple), tant dans ses dessins aux techniques diverses que dans ses peintures. L’un des caricaturistes les plus doués de tous les temps ; voir ses scènes ferroviaires.

 

L’une des nombreuses scènes ferroviaires de Daumier

 

Nombre de peintures de Cézanne sentent la besogne, surtout lorsqu’il peint les corps. Ses Grandes Baigneuses sont véritablement déprimantes ; mais certains de ses paysages laissent muet d’admiration : on savoure la parfaite union du minéral et du végétal, une unité organique radicale qui va inspirer tant de peintres. Il y a bien un avant-Cézanne et un après-Cézanne.

L’art d’Antonello da Messina, une synthèse de la minutie descriptive des Flamands et des recherches géométriques et spatiales de Piero della Francesca. La grande influence de son séjour à Venise sur son art (celle de Giovanni Bellini notamment) qui se fera plus lumineux. En retour, la grande influence d’Antonello da Messina sur Venise où ce Sicilien véhicule une influence flamande et fait mieux connaître la structure des compositions de Piero della Francesca et engage Giovanni Bellini à se distancier de l’héritage d’Andrea Mantegna au dessin si coupant.

Carlo Crivelli, un artiste que j’ai découvert bien tardivement. Sa peinture tend elle aussi vers la sculpture, une tendance que souligne la richesse des cadres qui se présentent comme des architectures fort ouvragées, en haut-relief, parties intégrantes des peintures elles-mêmes. Dans cette tension de la peinture vers la sculpture se perçoit, discrète, l’influence gothique mais aussi celle d’Andrea Mantegna. Le souci de la perspective et la thématique décorative (avec notamment ces guirlandes de fruits) sont typiques de la Renaissance. Ainsi, une fois encore, goûte-t-on la saveur particulière des caractéristiques mêlées du Gothique et de la Renaissance. Des chevelures aux lignes ondoyantes, comme gravées. Et l’extraordinaire richesse des habits qu’on ne peut s’empêcher de détailler et de détailler encore.

Cimabue. La plupart de ses œuvres qui nous sont parvenues ont été retouchées au cours des siècles pour cause de détérioration. De ce fait leur attribution se révèle être particulièrement difficile, comme l’étude de son évolution qui va d’une culture byzantine (dont il ne se défera jamais) à un relatif naturalisme. Ce que dit Vasari à son sujet.

L’extraordinaire jeunesse de la peinture préhistorique, tandis que nombre de peintures contemporaines vieillissent mal lorsqu’elles ne naissent pas vieilles. L’art chamboule le temps qui ne peut alors plus s’appréhender d’une manière stupidement linéaire, ce qui est rassurant. L’émotion est l’un des vecteurs de la connaissance comme l’ont pressenti les Romantiques, les Allemands surtout. Par ailleurs, mon émotion devant ces peintures vieilles de plusieurs dizaines de siècles les rend immortelles et, en retour, me rend immortel.

Le plus alambiqué des martyres de Saint Sébastien (si nombreux dans l’histoire de la peinture), celui d’Antonio Pollaiolo peint vers 1475 et visible à la National Gallery, Londres.

Luca Signorelli et ses musculatures qui évoquent un assemblage de pièces d’armure, ce qui produit une impression plutôt neutre, pas franchement désagréable.

Piero della Francesca et l’inoubliable profil du duc Federico II de Montefeltro.

Paolo Uccello et, toujours, ce vertige léger et persistant que me donne la contemplation de certaines de ses compositions où la perspective subit simultanément de légers glissements de plans qui rendent incertaine la position de celui qui les contemple. Il y a un archaïsme savant chez Paolo Uccello qui en fait le peintre le plus discrètement étrange de la Renaissance italienne. Ses compositions, comme de la tapisserie.

Botticelli le suprêmement élégant. Ses femmes longilignes aux coiffures à la fois libres et très élaborées. Sa science des voilages et des transparences (voir les Trois Grâces dans « Le Printemps »). Cette peinture si parfaitement soutenue par le dessin, cette peinture qui s’emploie à mettre le dessin (la ligne) en valeur.

 

Un portrait de jeune femme par Botticelli

 

Ce que dit Bernard Berenson dans « North Italian Painters of the Renaissance » (1897) au sujet d’Andrea Mantegna. En résumé, son attachement aux canons de l’art antique (romain) aurait limité sa force créatrice. Il oubliait avec candeur que les Romains étaient eux aussi des êtres de chair et de sang et il les représentait comme s’ils avaient été sculptés dans le marbre.

Georges Perec et Antonello da Messina, avec ce portrait du Condottiere, « portrait incroyablement énergique d’un homme de la Renaissance, avec une toute petite cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, à gauche, c’est-à-dire à gauche pour lui, à droite pour toi ».

Je ne cesse de revenir au portrait de Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo.

Giovanni Bellini, une lumière égale partout répandue ou, plutôt, une lumière qui émane de chaque point de la composition avec une même intensité, une même douceur. On est loin du clair-obscur mis en scène par Leonard de Vinci ou Caravaggio et leurs nombreux disciples. L’influence d’Andrea Mantegna sur Giovanni Bellini est particulièrement sensible dans « La prière au Jardin des Oliviers », visible à la National Gallery, Londres. Mais avec Giovanni Bellini, la lumière (la palette) gagne en chaleur et les contours (le dessin) en douceur.

L’aspect fortement graphique de la fresque romane. La ligne circonscrit intensément toute forme et souligne les couleurs qui se trouvent ainsi cloisonnées comme des émaux. Il faut visiter et revisiter le Museo Nacional de Arte de Cataluña à Barcelone.

Une fois encore, lorsque j’entends ou vois ce nom, Simone Martini, me vient automatiquement ce cavalier peint à la fresque dans une salle du Palazzo Pubblico, à Sienne, plus particulièrement ces alignements de losanges noirs sur l’habit du cavalier et sa monture. Il arrive qu’un simple losange noir surpris quelque part me dise toute cette composition et avec une égale précision dans chacun de ses éléments.

La Capella della Scrovegni (Padoue), comme un livre d’images avec ces stricts alignements de panneaux, une œuvre d’art totale. De fait, je ne connais aucune construction d’une telle ampleur qui propose une telle unité organique, toutes les fresques ayant été réalisées par un même artiste, Giotto, dans les premières années du XIVe siècle, et ayant survécu aux siècles et à leurs vicissitudes. La voûte en plein-cintre d’un bleu nuit émaillé avec régularité d’étoiles dorées. Plus j’étudie la peinture italienne, plus il m’apparaît que Giotto est celui dont l’influence a été la plus déterminante, tant par les jeux de la perspective et de la lumière que par l’individualisation des protagonistes (qui confirme la force de la narration) et la discipline de la gamme chromatique (tons clairs avec ombres colorées bien perceptibles dans les plis des vêtements, emploi de couleurs complémentaires, etc.). Giotto (qui doit beaucoup à Cimabue) a eu une influence aussi formidable que discrète.

La peinture chinoise, mon ultime refuge lorsque la tristesse menace de tout emporter. Un carré de soie sur lequel sont peintes à l’encre quelques tiges de bambou m’aide plus que les grands machins de nos grands maîtres. Je me fais l’un de ces minuscules personnages qui cheminent dans un paysage de montagnes aux brumes soyeuses et aux eaux lisses. Être ce voyageur que montre Wang Hui ou Fan Kuan ! Vivre ainsi, calmement, dans le recoin d’une composition de Guo Xi ou dans cette sobre construction en bord de lac telle que l’a peinte Ni Zan ! Il suffit que je contemple une œuvre d’un des maîtres de la peinture chinoise pour retrouver, intacts, mes premiers émerveillements d’enfant, feuilletant des revues d’art entreposées dans un placard, dans une demeure de famille.

 

Je suis vraiment chez moi, de retour à la maison…

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art (des souvenirs) – 4/5

 

De la pertinence du découpage (une netteté incomparable), en papier avec Henri Matisse, en bois avec Hans Arp.

Tout est ready-made. Cent fois par jour je me dis « Tiens, un ready-made ! ». Marcel Duchamp nous a fourré une sacrée idée dans la tête, et impossible de s’en défaire. Elle s’est vrillée en nous. Aujourd’hui devant un aspirateur et un épluche-légumes, hier devant une truelle de maçon et un peigne, et demain devant ?

Diego Rivera / José Clemente Orozco / David Alfaro Siqueiros ou la peinture (monumentale) comme “arma de lucha”. Le monde décrit par José Clemente Orozco est celui du gouvernement révolutionnaire présidé par le général Álvaro Obregón, au pouvoir entre 1920 et 1924, soutenu par la réforme éducative et culturelle conduite par José Vasconcelos.

Les sourcils de Frida Kahlo.

J’ai d’abord aimé la peinture américaine par le Pop Art, une peinture qui racontait et qui de ce fait me donnait l’envie d’écrire. Puis j’ai aimé la gestuelle de cette peinture, entre le dripping de Jackson Pollock et les coups balayés de Franz Kline (action painting).

L’une des peintures qui me revient le plus souvent et à l’improviste, « Nuit à Saint-Cloud » d’Edvard Munch : je suis cet homme dont la silhouette se découpe devant une fenêtre nocturne et sa croisée. Pourquoi ? Probablement parce que dans mon souvenir, cette pièce s’est faite compartiment de train et que je me vois replacé dans des voyages ferroviaires en Europe centrale et orientale.

 

« Nuit à Saint-Cloud » (1890) d’Edvard Munch

 

Certaines compositions de Franz Marc (Der Blaue Reiter) ont un air franchement futuriste.

Élégance, je pense El Lissitsky et Alexander Calder – pour ne citer qu’eux.

Les rapports de l’œuvre au titre et du titre à l’œuvre chez Paul Klee, un délice poétique, un vertige.

Rien de plus intéressant à suivre que l’évolution de Piet Mondrian. Il faut lire ses écrits théoriques, notamment ceux publiés par la revue De Stijl en 1917 et 1918. L’influence de Bart van der Leck. L’atelier de Piet Mondrian, 26 rue de Départ Paris.

Pas vraiment un ready-made mais presque et probablement l’une des œuvres les plus géniales de Picasso, cette tête de taureau de 1942 suggérée par la mise en rapport d’une selle et d’un guidon de bicyclette. Dommage que Picasso n’ait pas été plus sculpteur que peintre.

Le « Manifeste du Futurisme » publié en 20 février 1909 dans Le Figaro.

Le fascisme, une force révolutionnaire et en rien réactionnaire bien que le mot « réactionnaire » puisse sans peine être compris par un esprit libre comme « révolutionnaire ». Il suffit d’étudier le Futurisme pour s’en convaincre.

Umberto Boccioni et Marcel Duchamp, une célèbre sculpture et une non moins célèbre peinture : des études du mouvement. Les rapports Cubisme / Futurisme ; écrire un article à ce sujet.

De discrets rapports entre certaines compositions de Joan Miró années 1920 et celles d’Yves Tanguy ; la discrète influence du Surréalisme probablement.

Les magnifiques dessins de Salvador Dalí. Ses peintures restent des dessins, des dessins peints et, de ce fait, elles auraient gagné à rester des dessins. Parmi ses plus belles peintures, un portrait de Luis Buñuel de 1924, une palette atténuée, un arrière-plan austère comme un Mario Sironi, avec un ciel métallique parcouru de nuages effilés comme des lames.

La danse de Jackson Pollock filmée par Hans Namuth, l’un des souvenirs de mes années à l’E.N.S.B.A. qui me revient le plus volontiers.

 

Une image extraite du film de Hans Namuth (1950)

 

Andy Warhol et l’influence combinée de Robert Rauschenberg et de Jasper Johns. Tout objet peut être converti en œuvre d’art ainsi que l’a affirmé Robert Rauschenberg avec les found objects et, en conséquence, il n’y a pas d’images à inventer : il suffit de choisir et d’utiliser celles qui existent : voir Jasper Johns et les found images rencontrées dans la presse.

Andy Warhol et le polaroïd comme base pour ses sérigraphies.

Parmi les peintures reproduites dans mes manuels scolaires, « American Gothic » (1930) de Grant Wood. Il s’agit d’une peinture très soignée, tirée à quatre épingles, éminemment sociologique et, de ce fait, emblématique. J’étais fasciné par un détail (pourquoi ce détail ?) : le rapport de la fourche à trois dents que tient l’homme et la petite fenêtre néogothique (son arc brisé) à l’étage.

Peinture littéraire par excellence, Edward Hopper ; et il n’y a de ma part aucune connotation péjorative dans cette appréciation, appréciation qui dans la bouche d’un de mes professeurs, à l’E.N.S.B.A., équivalait à un arrêt de mort. Peinture littéraire… Ce n’est pas par hasard que les peintures d’Edward Hopper sont si volontiers reproduites en couverture de livres, des romans plus particulièrement.

Pour une étude comparée des photographies de Cindy Sherman et de Virginia Westwood.

L’érotisme discret (et de ce fait terriblement érotique) de l’École de Fontainebleau, un érotisme maniéré qui pourrait être discrètement rapproché de celui de Lucas Cranach l’Ancien, avec notamment ses Vénus.

L’aspect lunaire de nombre de compositions du Greco.

La Prague de Rodolph II, un sujet d’étude passionnant entre tous. Le contraste entre la cour de Rodolph II et celle de Felipe II. Rodolph II a pourtant été élevé à la cour de Felipe II alors que El Escorial était en construction. Rodolph II restera plutôt attiré par le profane, par les thèmes mythologiques plutôt que bibliques.

Un certain nombre de compositions de Bartholomeus Spranger et de Hans von Aachen (pour ne citer qu’eux) sont délicieusement érotiques, plus maniérées encore que celles de l’École de Fontainebleau. C’est un art particulièrement cérébral, truffé de messages allégoriques. Dans la Prague de Rodolph II, l’artiste et l’intellectuel s’entretenaient d’égal à égal, les artistes trouvaient auprès des intellectuels des idées et des thèmes auxquels donner forme. La Prague de Rodolph II, maniérisme mais aussi naturalisme – voir en particulier les minutieuses études de plantes, fleurs et légumes de Joris Hoefnagel.

Parmi les plus beaux dessins du monde, ceux d’Andrea del Sarto.

Parmi les créations de l’Égypte antique auxquelles je reviens le plus volontiers, ce petit hippopotame en terre cuite (env. 2100 av. J.-C.) recouvert d’un émail bleu sur lequel la flore du delta du Nil a été suggérée en quelques traits. Sur la tige fortement courbée d’une des fleurs, un petit oiseau s’est perché.

 

L’un des merveilleux hippopotames bleus égyptiens

 

Le Christ au sépulcre de Hans Holbein le Jeune (1521-1522) est vraiment mort, sans possibilité de ressusciter. Les extrémités sont terribles, la main surtout, crispée, verdâtre et comme griffue. La tête est elle aussi verdâtre. Les yeux et la bouche sont ouverts. On ne sera pas étonné d’apprendre que cette œuvre a été réalisée à partir d’un cadavre.

Au Prado. Marre de toute cette peinture religieuse, souvent d’un format considérable, de ces corps contorsionnés qui emplissent l’espace dans des clairs-obscurs de cave, de salle de torture. Je pars volontiers me reposer chez les paysagistes flamands, dans des espaces où le vent passe dans les feuillages et ride l’eau.

Que n’aurais-je donné pour observer à leur insu certains peintres au travail ! Parmi eux, Albrecht Altdorfer.

Les compositions de Bridget Riley devant lesquelles l’œil souffre et se détourne.

La gestuelle (les traces du pinceau) chez des peintres comme Frans Hals ou Fragonard. Chez David aussi, dans certains de ses arrière-plans.

William Hogarth, peintre littéraire par excellence.

La peinture liquide des Anglais, comme de l’aquarelle. L’admirable portrait d’Elizabeth Ann Sheridan (née Linley) de Gainsborough. L’unité organique (en partie donnée par la gestuelle) de tous les éléments et de tous les plans de la composition : le vêtement, la chevelure, la végétation, le ciel, etc.

L’extraordinaire rapport entre le ciel et la chevelure du modèle : Miss Eleanor Urquhart de Henry Raeburn.

La modestie des thèmes de Chardin. Il ne bénéficia pas de l’enseignement de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture et ne participa pas au genre noble – la peinture d’histoire. S’en plaindra-t-on ? La passion de ma mère pour Chardin. Je ne puis penser à lui sans penser à elle.

François Boucher, un grand peintre. L’injuste critique de Diderot dans « Salon de 1765 ». Peu de peintres ont donné tant de lumière au corps féminin Le rococo de Boucher sera mis au placard par le néo-classicisme ; la génération romantique (dont Gérard de Nerval) le réhabilitera, lui et le rococo.

Ce que je préfère dans toute la peinture espagnole du Siglo de Oro, les quelques natures mortes de Francisco de Zurbarán et celles de Juan Sánchez Cotán. J’y médite mieux qu’en présence de ces martyres et de ces Christ en croix.

Claude Gellée (Le Lorrain), un charme très particulier, difficile à définir tant il est discret, un charme que pourrait en partie expliquer le passage silencieux du classicisme au romantisme avec ces levers et ces couchers de soleil qui dorent les architectures, les ôtent à leur matérialité. Dans ce répertoire romantique, les vaisseaux et leurs mâtures. On pense à Caspar David Friedrich chez qui ce thème revient volontiers.

Il arrive qu’une toile de maître ne me retienne que par un élément. Ainsi, par exemple, dans cette composition d’Annilabe Carracci qui montre Hercule entre la Vertu et le Vice n’ai-je longtemps considéré que le Vice, une femme vue de dos, le corps pris dans un ruissellement d’étoffes transparentes, une épaule découverte.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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Quelques notes sur l’art – 3/5

 

Lorsque je pense à Goethe, c’est la composition de Johann Heinrich Tischbein  (1786) qui me vient d’emblée. Goethe est installé dans la campagne romaine sur un arrangement des vestiges romains. Il porte une sorte de toge claire et un chapeau sombre à larges bords qui fait ressortir son visage.

Le Greek Revival avec le British Museum et la British Library (voir Robert Smirke), des églises aussi (voir les Commissioners’ Churches) dont la construction fut encouragée par décret après les guerres napoléoniennes, en 1818, afin de répondre à la croissance des quartiers périphériques autour de Londres et des nouvelles villes industrielles, des églises qui devaient être fonctionnelles et économiques. Le modèle en Angleterre depuis le XVIIIe siècle, St. Pancras (1819-1822), de William Inwood et son fils Henry William), où ont été ajouté des éléments du Greek Revival, parmi lesquels le clocher (imitation de la Tour des Vents à Athènes) et la sacristie, sur le côté, et ses caryatides inspirées de l’Erechthéion.

Les délices du Gothic Revival (différent du Gothic Survival) qui s’accorde parfaitement avec le confort bourgeois. Voir Strawberry Hill, Twickenham, près de Londres, au bord de la Tamise. Cette demeure fut achetée par Horace Walpole, fils du Premier ministre Robert Walpole et auteur du premier Gothic Novel : « The Castle of Otranto » (1764). Il la trans forma minutieusement jusqu’en 1776 pour en faire son « little gothic castle ». Cette utilisation de modèles gothiques fut reprise par Sir Roger Newdigate qui durant un demi-siècle restaura sa résidence d’Arbury Hall pour en faire l’une des plus belles constructions du Gothic Revival. Les travaux commencèrent en 1748. Alors qu’à Strawberry Hill les modèles gothiques ont été choisis ici et là à partir d’illustrations d’ouvrages sur l’architecture médiévale (alors fort rares), à Arbury Hall le modèle central est une reproduction de la chapelle de Henry VII, à Westminster Abbey. A cet effet, l’architecte Henry Keene réalisa des moulages en plâtre pour y reproduire toute la richesse décorative du Perpendicular.

Thomas Rickman, architecte et théoricien à qui nous devons la division du gothique anglais en Early English, Decorated et Perpendicular.

Parmi mes idéaux en architecture, Robert Adam (1728-1792), un architecte et un entrepreneur associé à ses frères James et William. Leurs modèles, un véritable catalogue où faire ses choix. Rigueur et douceur, avec cette palette aux tonalités pastel. Un style délicat et, dirais-je, féminin. En France, le plus féminin des styles est à mon sens le Directoire.

 

Dining Room, Lansdowne House (1766-69) de Robert Adam.

 

Le romantisme des ruines, avec les aquarelles de Joseph Michael Gandy, un élève de John Soane. Ses visions de la Banque d’Angleterre en ruines visibles au Sir Joanes’s Museum, l’un des musées les plus étranges et les plus accueillants de Londres.

Parmi mes idéaux en architecture, aussi, le Federal Style, avec la maison de Thomas Jefferson, lui aussi influencé par Palladio (via l’Angleterre) à Monticello (Virginie). Sobriété, symétrie, de plain-pied, avec ce beau contraste entre l’ocre de la brique et le blanc des encadrements, des corniches et du portique. La belle intégration dans le paysage. L’alliance de l’élégance et du fonctionnel. A ce propos, l’authentique élégance ne peut être que fonctionnelle, et le fonctionnel le plus achevé ne peut être qu’élégant. Thomas Jefferson, un gentleman builder.

Je préfère le Petit Trianon à tout le château de Versailles, une sorte de caserne pour aristocrates emplumés et poudrés.

Claude-Nicolas Ledoux, encore un penseur de la ville idéale. Voir son écrit : « L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation » (publié entre 1804 et 1807).

Étienne-Louis Boullée et ses projets tant architecturaux qu’urbanistiques, un style qui annonce Albert Speer et le projet Germania avec son Große Halle. Rien d’étonnant ! la Révolution française annonçait l’ère des idéologies et des totalitarismes.

L’influence de Giovanni Battista Piranesi sur les architectes étrangers, une influence propagée essentiellement par ses gravures, une influence venue tant de la minutie de la description que de l’ampleur de la vision – des rêveries. Sa perte d’influence (il défend impétueusement le classicisme romain alors que le goût se porte de plus en plus vers les Grecs) l’amène à professer un éclectisme où se combine les styles les plus variés de l’Antiquité.

Cette affreuse tour placée à la croisée des transepts de San Gaudenzio (Novara) d’Alessandro Antonelli, plus de cent vingt mètres de hauteur, sans rapport avec un ensemble qu’elle écrase, comme tombée du ciel. Et quand on sait que cette construction de 1841 a été rendue possible grâce à toute sorte de prothèses métalliques.

L’une des plus affreuses constructions au monde, le Palácio da Pena (XIXe siècle), l’édifice le plus imposant de Sintra, une colossale pâtisserie informe, avec excroissances en tous sens, de bric et de broc. A bombarder. Et Richard Strauss qui après avoir voyagé en Italie, Sicile, Grèce et Égypte déclara que c’était le plus bel endroit qu’il lui avait été donné de voir !

Un roi à la tête d’un pays devenu le plus riche du monde grâce à l’or et aux diamants du Brésil et qui dilapide ces revenus en stupidités au point de laisser les caisses vides à sa mort, en 1750. Son successeur João I et son Premier ministre, le futur marquis de Pombal, se trouvent dans une situation fort difficile à laquelle va en quelque sorte remédier le tremblement de terre de Lisbonne de 1755. Ce dernier va remodeler le centre de la ville. A un immense travail d’urbaniste, attaché à un plan fonctionnel, s’ajoute un travail d’architecte, chaque édifice répondant lui aussi à des principes de fonctionnalité – et de réduction des coûts. Parmi les architectes responsables de ce vaste chantier, le Hongrois Carlos Mardel. Il ne s’agit plus de flatter les goûts de luxe d’un monarque ; l’architecte se fait ingénieur et travaille à la production en série à l’aide de modules pensés selon des règles utilitaires – et, une fois, encore en s’efforçant de baisser autant que possible les coûts.

Une amusante œuvre anonyme, « Untersuchungen über den Charakter der Gebaüde » (1788) où les théories de la physionomie appliquées aux contours des édifices, contours supposés influer sur le charactère de ses occupants.

Ce drôle de machin, le Walhalla de Leo von Klenze, dans les environs de Ratisbonne.

Les merveilleux dessins de Pierre-Paul Prud’hon au fusain rehaussé de craie blanche sur papier bleu-gris.

 

Une étude de Pierre-Paul Prud’hon

 

Les merveilleuses petites peintures de Carl Spitzweg, des peintures narratives auxquelles je reviens toujours avec un même plaisir.

Le charme intense et discret du Biedermeier (1815-1848).

Cette autre peinture narrative à laquelle je reviens volontiers et qui figura longtemps en carte postale épinglée sur le mur, au-dessus de mon bureau d’adolescent, une compostion de Moritz von Schwind qui montre un voyageur (avec sac à dos et bâton de marche) alors qu’il s’apprête à quitter l’auberge où il a passé la nuit, une auberge agrémentée d’éléments néogothiques. Le petit jour pointe tandis que la lune brille encore entre les arbres. Cette peinture de 1859 illustre à merveille cet appel de la forêt, refuge spirituel ainsi que la décrit Ludwig Tieck.

Une Judith moins connue que d’autres Judith, celle que peignit August Riedel en 1840 et visible à la Neue Pinakothek de Munich.

Le portrait de J. J. Winckelmann par Angelika Kauffmann.

« Le bain turc » d’Ingres, une toile qui me dégoûte non pas tant pour la morphologie particulière des femmes que pour l’amoncellement. Un nu considéré isolément peut être beau, un couple aussi, trois éventuellement (voir les Trois Grâce) ; au-delà, on ne peut être que navré.

Les dessins érotiques de Johann Heinrich Füssli sont parmi les plus troublants de l’l’histoire de l’art.

Le buste de Laurence Sterne (à la National Portrait Gallery, Londres) de Joseph Nollenkens.

Un air de famille accentué entre Antonio Canova et Bertel Thorvaldsen. Mais il y a chez l’Italien un velouté qu’on ne trouve pas chez le Danois. Avec Bertel Thorvaldsen l’œil admire ; avec Antonio Canova l’œil admire aussi mais, en plus, la main aimerait appréhender ce velouté. Et je pense en particulier à Pauline Borghèse.

Johann Gottfried Schadow, promoteur du néo-classicisme en sculpture en Allemagne. Son œuvre la plus célèbre (et la plus monumentale), le quadrige qui coiffe la Porte de Brandebourg. La commande que lui passa le prince Ludwig, héritier du trône de Bavière, pour les bustes des glorieux Teutons, dans le Walhalla. Il n’en réalisa qu’une partie. Son élève, Christian Daniel Rauch prit sa suite et il éclipsa son maître. Son admirable gisant pour le mausolée de la reine Louise de Prusse.

 (à suivre) 

Olivier Ypsilantis 

 

 

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Quelques notes sur l’art – 2/5

 

Le monde envisagé comme theatrum mundi. L’œuvre d’art totale. Voir « El gran teatro del mundo » (1645) de Calderón de la Barca. Teatro del mundo, une métaphore qui passe dans tout le Baroque, soit une période qui va de la fin du XVIe siècle au XVIIIe siècle. Le Baroque, une tension entre être et paraître, ostentation et ascétisme, pouvoir et faiblesse. L’idéologie du Baroque et ses mises en scène : subjuguer d’abord, transmettre ensuite. Voir en particulier les coupoles et les voûtes peintes des églises et des palais, avec ces perspectives de vertige qui conduisent à la voûte céleste. Le Baroque, entre faste frénétique (tumultes peints ou sculptés) et pourrissement. Memento mori. Voir « Allégorie des vanités du monde » (1663) de Pieter Boel.

La façade de Santi Vincenzo e Anastasio, à Trevi. Les entablements décalés et comme prêts à s’emboîter pour former des lignes, des surfaces et des volumes continus. Jeux des concavités et des convexités, des droites et des courbes. Goût pour l’ellipse, ce cercle qui peut être envisagé dans les deux dimensions (cercle comprimé) mais aussi dans les trois dimensions (cercle mis en perspective).

La plus extraordinaire des coupoles, celle de la Cappella della Sacra Sindone de Guarino Guarini, un kaléidoscope.

 

La coupole de la Cappella della Sacra Sindone de Guarino Guarini.

 

Op art (on pourrait croire à du Vasarely) : le sol à l’intérieur de Santa Maria della Salute, à Venise.

Le Baroque en Espagne se concentre d’abord et presqu’exclusivement sur les édifices religieux, contrairement à ce qui se passe en Italie et en France. La seule création civile espagnole d’importance alors, la Plaza Mayor, une particularité qu’explique, en partie au moins, les principes spirituels de la Contre-Réforme, particulièrement marqués dans l’Espagne de cette époque.

La cathédrale de Valladolid de Juan de Herrera. Inspirée de El Escorial, elle servira de modèle à de nombreux édifices religieux dans toute l’Espagne. Mon émotion en la visitant, avec cette pureté austère, un régal pour l’œil et l’esprit.

La cathédrale de Santiago de Compostella, comme un vaisseau surgit des eaux après une longue immersion et couvert de concrétions marines.

L’intérieur du Monasterio de la Cartuja, à Granada, comme une pièce montée délicieusement meringuée.

Parmi les plus extravagantes extravagances du Baroque, « El Transparente » (1721-1732) de Narciso de Tomé, en la cathédrale de Toledo.

Le Baroque au Portugal, 1640-1750. C’est la découverte de mines d’or et de diamants à Minas Gerais, au Brésil, qui va faire du Portugal le pays le plus riche du monde, et du jour au lendemain. Mais le roi João V ne sut que faire de tant de richesses. Il se mit en tête de suivre l’exemple de Louis XIV ; mais le manque de tradition porta préjudice au projet. João V qui régna de 1707 à 1750 perdit l’occasion de développer l’infrastructure de son royaume. A sa mort, en 1750, il n’y avait plus assez d’argent dans les caisses de l’État pour lui offrir une sépulture digne de son rang. João V s’était également mis en tête de faire de Lisbonne un second Vatican. L’exemple le plus marquant de son ambition, le monastère de Mafra, non loin de Lisbonne, commencé en 1717, plus vaste que El Escorial et qui ne sera jamais habité. L’architecte chargé de superviser sa construction, l’Allemand  Johann Friedrich Ludwig. Ce souverain nouveau riche qui a dilapidé d’immenses revenus a tout de même laissé au pays une magnifique construction et des plus utiles, l’aqueduc de Aguas Livres, construit entre 1729 et 1748 et destiné à approvisionner Lisbonne en eau.

A l’opposé du style manuélin, la arquitectura chã (plain architecture).

Une école autochtone d’architecture se développe loin de la Cour, au nord du Portugal, à partir de 1725. Son fondateur, Nicolau Nasoni (1691-1773) dont l’œuvre principale est l’église Dos Clérigos (commencée en 1732). Autre centre d’architecture baroque tardif, à Braga, avec André Soares (1720-1769). Le monument le plus intéressant de cette période, à Braga, Bom Jesus do Monte, avec son via crucis construit sous l’impulsion de l’archevêque D. Rodrigo de Moura Teles.

Grands changements dans la politique architecturale à Lisbonne, suite à la mort de João V et du tremblement de terre de 1755 (le 1er novembre). L’aversion pour les dépenses inutiles du monarque et la destruction presque totale de la capitale vont aider à promouvoir une politique en partie utopique sous l’impulsion du ministre d’État, le marquis de Pombal, promoteur d’une ville idéale, d’où l’appel à trois architectes militaires : Manuel da Maia, Carlos Mardel et Eugenio dos Santos, d’où plan en damier flanqué de deux places : le Terreiro do Paço et le Rossio. Les constructions doivent répondre à un module unique et fonctionnel, un concept très en avance sur l’époque. Cette vaste entreprise de modernisation n’empêche pas sous João I la persistance de la tradition. Voir en particulier le palais de Queluz et ses jardins de style rococo, dans les environs de Lisbonne.

Louis XIV, roi-acteur. Voir les œuvres de Henri Gissey qui le représentent en Apollon.

 

Henri Gissey, Louis XIV en Apollon.

 

Art baroque et architecture éphémère (écrire un article à ce sujet). Un art total qui s’adressait non seulement aux classes supérieures mais aussi à tout le peuple.

Ma préférence pour les constructions de plain-pied, comme le Grand Trianon de Jules Hardouin-Mansart. Ainsi supprime-t-on les escaliers, de l’espace perdu qui par ailleurs contrarie la rigueur et la simplicité.

L’architecture baroque en Angleterre et l’heureuse influence d’Andrea Palladio sur Inigo Jones, un picture maker. La période baroque en Angleterre, soit trois temps : 1. Le palladianisme (deux premiers tiers du XVIIIe siècle) avec Inigo Jones. 2. Christopher Wren qui s’impose après le Great Fire de 1666. 3. Le néo-palladianisme sous l’impulsion de Lord Burlington, une période qui prend fin avec le Romantisme et le Gothic Revival.

Une bonne part de l’architecture anglaise (ses nombreuses originalités) est inexplicable sans le jardin anglais, un jardin capable d’admettre des formes architectoniques non conventionnelles et dès le XVIIIe siècle. Les conditions de l’historicisme et de l’éclectisme du XIXe siècle se sont formées à partir du jardin anglais, un formidable espace de liberté. C’est en Angleterre que s’affirma d’abord la lutte entre la Couronne et le Parlement. Y gagna la gentry (une classe d’entrepreneurs parmi d’autres) et la bourgeoisie marchande qui, au XVIIIe siècle, vont préparer l’avènement de la formidable puissance britannique. L’aspect humaniste et bourgeois des grandes demeures anglaises du XVIIIe siècle, loin de l’absolutisme de la monarchie française et de l’emprise du Vatican et de leurs écrasantes grandeurs. La délicieuse Chiswick House de Lord Burlington.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

   

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