En relisant Ernst Jünger – 3/4

 

« J’ai du mal à me représenter un jour sans lecture, et je me demande souvent si je n’ai pas au fond vécu en lecteur. Le monde des livres serait alors le monde authentique pour lequel le vécu ne représenterait que la confirmation espérée — et cette espérance serait sans cesse déçue. » (Ernst Jünger, « Soixante-dix s’efface IV – 1986-1990 »)

 

Dans son immense œuvre, Ernst Jünger a une sympathie particulière pour « Sur les falaises de marbre ». Il a écrit ce livre dans un état d’inspiration totale. Il juge cet écrit directement nécessaire (sa plume était guidée).

Ernst Jünger se sent très loin du jeune lieutenant qu’il fut, en proie à des passions violentes (comme l’étaient ceux de son âge, allemands, français ou anglais). Il ne refuse pourtant pas celui qu’il a été. Il l’accueille, lui met la main sur l’épaule, accepte l’héritage. Ernst Jünger devint nationaliste sous l’influence exclusive de Maurice Barrès qui réactiva une grande orientation historique : l’influence de la Révolution française (et de son rejeton, l’Empire napoléonien), un événement décisif pour l’Allemagne, avec les guerres de libération qui s’en suivirent, guerres qui inquiétèrent les monarchies. Il juge plutôt négativement la Révolution française, creuset du nationalisme, un jugement que je partage pleinement.

Ernst Jünger (1895-1998)

 

Ernst Jünger, un lecteur, toujours, y compris lors des offensives. Au cours de la grande offensive du 21 mars 1918, au cours de laquelle en quelques minutes des milliers d’hommes sont tués, au cours de laquelle il est grièvement blessé, il lit entre deux assauts « Tristram Shandy » de Laurence Sterne (l’un de ses écrivains favoris), un livre qu’il tient dans son porte-cartes. Blessé, il poursuit sa lecture à l’hôpital. Laurence Sterne, un écrivain qui à sa manière, nous dit-il, tient un journal. J’y reviens : l’importance du journal dans son œuvre, de cette forme d’écriture si libre, sans fil conducteur. Et redisons-le, « Orages d’acier » procède de notes prises sur le front, quatorze carnets qui se glissent dans une poche.

Le titre « Orages d’acier » est inspiré d’une saga islandaise (il a beaucoup lu les Islandais dans sa jeunesse). Il avait d’abord pensé à ce titre, « Le Rouge et le Gris » (par enthousiasme pour Stendhal) mais aussi parce que ce furent les couleurs de cette guerre, le rouge du sang et le gris des uniformes. Ce fut la première guerre où les uniformes oublièrent les vifs coloris et les chamarrures.

Jorge Luis Borges (il rendit visite à Ernst Jünger à Wilflingen, en 1982 me semble-t-il) qui avait lu « Orages d’acier » confia à l’auteur (avec lequel il s’entretenait en français) : « Ce fut pour moi comme une explosion volcanique ! » Ernst Jünger se montra étonné par l’influence si forte et si durable de ce livre. Même étonnement avec « Le Travailleur ».

Nommé à l’État-major de Paris par Otto von Stülpnagel et Hans Speidel, Ernst Jünger s’efforce de rendre service dans la mesure de ses possibilités, ce dont il ne parle guère pour ne pas faire étalage de ses bonnes intentions. Il lui arrive de faire allusion à l’aide qu’il put apporter à un jeune ami Juif de Colette, tout en insistant sur le fait qu’il lui était particulièrement difficile de venir en aide aux Juifs. Il exposait tel ou tel cas à la Gestapo (voir le pharmacien de la rue Lapérouse) qui lui rétorquait que certes la personne en question était plutôt sympathique mais qu’il ne fallait pas oublier l’aspect scientifique de la question (juive), qu’il ne fallait pas contrarier le schéma d’ensemble et la perspective générale avec des cas individuels.

Le 11 août 1996, Le Monde publie dans son courrier des lecteurs la lettre du docteur Germain Sée, âgé de quatre-vingt onze ans : « Au tout début de juin 1942, j’étais à Paris, sous l’occupation allemande. J’ai donc porté l’étoile jaune, comme m’y contraignaient les lois de Vichy. Un après-midi, vers trois heures, avenue Kléber, alors que je sortais de la librairie « Au sans pareil », où j’avais un abonnement de lecture, j’ai aperçu un officier allemand. Il marchait dans ma direction. Arrivé à ma hauteur, il a fait le salut militaire. Puis, il a poursuivi son chemin. J’ai regardé autour de moi : l’avenue était déserte ! Cet événement m’a bouleversé. Et je me suis longuement interrogé sur la signification de ce geste. Conseillé par un parent, grand lecteur du « Journal parisien », le docteur Germain Sée écrivit à Ernst Jünger. Il s’avèrera que c’était bien lui cet officier qui mettait un point d’honneur à saluer l’étoile jaune cousue sur le vêtement des Juifs ». Ce geste de Ernst Jünger est à rapprocher de celui des « amis des Juifs » cités dans le lien suivant :

http://www.memoresist.org/lecture/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles/

Un épisode tragi-comique : A Besançon, le médecin Maurice Baigue écrit au préfet du Doubs pour solliciter l’autorisation et l’honneur de porter l’étoile jaune. Sa lettre est transmise aux autorités allemandes qui l’arrêtent et l’envoient se faire examiner par un médecin allemand. Maurice Baigue est finalement reconduit chez lui. Et si vous ne connaissez pas Maurice Baigue :

http://www.ajpn.org/juste-Maurice-Baigue-3298.html

Dans son ouvrage « Les Juifs pendant l’Occupation », André Kaspi évoque également ces femmes et ces hommes.

Mais j’en reviens à Ernst Jünger. Compromis dans l’attentat du 20 juillet 1944, il regrettera d’avoir brûlé des documents. Il avait été chargé par Otto von Stülpnagel de consigner dans le détail l’histoire des relations entre le Parti et la Wehrmacht, des relations qui n’avaient cessé de se dégrader. Il y aurait là matière à passionner Machiavel confia-t-il.

Des individus qui n’ont jamais quitté leurs pantoufles reprochent à Ernst Jünger de s’être compromis avec le pouvoir. Ernst Jünger affirme connaître le pouvoir (nazi en l’occurrence) et savoir ce qu’il convenait de faire face à lui, lorsqu’on était à sa merci en quelque sorte. Il convenait de prendre des précautions, de s’incliner de telle ou telle façon, de respecter des formes et des règles afin de ménager un interstice de liberté, un espace respirable et, ainsi, pouvoir l’air de rien penser et agir à l’insu du pouvoir, s’aider soi-même avant d’aider les autres.

Ernst Jünger fut un très grand lecteur, de la Bible en particulier. Il faisait remarquer que dès que les choses prennent un tour apocalyptique, la Bible retrouve toute sa force, car elle a plus à dire à chacun, dans la mesure où on y retrouve une très grande quantité de situations fondamentales. C’est aussi pourquoi il la lut beaucoup au cours de la Seconde Guerre mondiale, une lecture qu’il mena deux fois à terme. Il disait préférer les paraboles aux miracles. Mais les miracles ne doivent-ils pas être compris comme des paraboles (voir son analyse de la résurrection du jeune homme de Naïn). Il notait à regret que la plupart des représentants de la théologie en étaient venus à se préoccuper plus de questions sociales (dont il ne niait pas l’importance) que de la vision apocalyptique. Or, disait-il, il faudrait savoir comment se comporter si tout vole en éclats.

A l’écouter on pourrait croire qu’il est plus entomologiste qu’écrivain. Il confie, amusé, que son nom restera peut-être et même probablement plus connu par l’entomologie que par ses livres. Il faut savoir que plus d’une douzaine de scarabées ont été nommés d’après lui, sans oublier des papillons et des coquillages. L’un de ses amis lui a même dédié un organisme monocellulaire, la gregarina jungeri. Et une sous-espèce de cicindèles s’appelle jungerella.

Je le redis, lorsque j’ai lu son énorme journal, en particulier celui tenu au cours de la Seconde Guerre mondiale, je n’ai cessé de penser à Platon (au système platonicien) et, de fait, j’ai poussé l’étude et j’ai compris sans tarder l’importance de Platon dans ses visions, son intellect et sa sensibilité. Ce qui importe, ce qui reste, c’est l’instant créateur lui-même, instant au cours duquel quelque chose se produit et ne peut être annulé parce qu’il se produit en dehors du temps. L’univers s’est affirmé dans l’individu et cela suffit, que quelqu’un d’autre s’en avise ou non. A ce sujet, il évoque sa visite à Picasso, en 1942, rue des Grands-Augustins, Picasso qui lui confie : « Voyez-vous, ce tableau que je viens de peindre produira un certain effet ; mais cet effet serait le même, au sens métaphysique, si je l’enveloppais dans un papier et le reléguais dans un coin ». Pourquoi ai-je toujours lu Ernst Jünger avec un tel enthousiasme, me moquant des grincheux et des jaloux ? Cette intuition (platonicienne) je la porte en moi depuis l’enfance. D’où me vient-elle ?

On ne cesse de dire que Ernst Jünger est prussien, mais il ne l’est pas ! Quoi qu’il en soit, on peut admirer l’esprit prussien, trop souvent décrié, trop souvent caricaturé. C’est en étudiant l’authentique résistance au nazisme (pas la résistance de la dernière heure, celle des rats qui déguerpirent d’un navire en perdition après y avoir fait bombance) que j’ai commencé à en comprendre les qualités. C’est l’esprit prussien qui en Allemagne a opposé la plus profonde résistance au caporal de Bohème. Ces qualités sont décrites avec simplicité dans un livre de souvenirs (« Une enfance en Prusse orientale ») écrit par une grande dame du journalisme de l’après-guerre en Allemagne, la comtesse Marion von Dönhoff.

Ernst Jünger ne cesse d’interroger le temps, le temps qui s’écoule comme du sable dans les sabliers… A ce propos, Ernst Jünger les collectionne. Le sablier (sanduhr), cette horloge élémentaire comme les cadrans solaires ou les clepsydres. Chez lui donc, dans sa maison de Wilflingen, s’alignent des collections d’insectes et de sabliers ainsi que des souvenirs de guerre, comme ce casque d’acier qu’il portait au cours de la première bataille de tanks. Lorsqu’il s’est retourné vers ses hommes, une balle a perforé son casque de biais, un casque sur lequel se devinent encore des traces de sang.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En relisant Ernst Jünger – 2/4

 

« Il y a deux sortes de disciplines : l’une qui agit du dehors vers le dedans, comme une substance caustique, et qui durcit l’homme, et une autre qui rayonne d’un noyau vers le dehors ainsi qu’une lumière, et qui, sans rien lui retirer de sa douceur, rend l’homme intrépide. Pour obtenir la première nous avons toujours besoin de maîtres, mais la seconde naît souvent en nous comme une semence. » (Ernst Jünger, « Journal I : jardins et routes – 1939-1940 »)

 

Un blog a titré l’un de ses articles : « Ernst Jünger, écrivain à l’esprit libre en un siècle totalitaire ». Je n’ai jamais vu autrement cet écrivain allemand.

Mais j’en reviens à l’État universel. Pour Ernst Jünger, il ne s’agit ni d’un monde sans État ni d’un État total. Le concept de patrie (Heimat) reste pour lui fondamental, la patrie qui n’est pas l’État, l’État universel qui ne peut prétendre gommer la pluralité des patries qui passeront simplement au deuxième plan.

 

Ernst Jünger (1895-1998)

 

Lorsqu’il était soldat, la lecture comptait plus que l’action elle-même. Il répète que tout au long de sa vie les classiques ont été des vaisseaux à bord desquels il naviguait au-delà du temps et de l’espace. L’impression de vivre plus intensément dans les livres que dans les événements, dont la guerre elle-même. On se souvient de l’importance qu’eut pour lui la lecture de l’Arioste au cours de la Grande Guerre. La lecture mais aussi l’écriture, l’écriture qui lui fait revivre la guerre en observateur. Il faut lire « Orages d’acier » mais aussi ses carnets récemment édités et qui serviront de matériau à ce livre qui l’a rendu célèbre dès sa parution. Ci-joint, quelques extraits de ses carnets de la guerre 1914-1918, soit une quinzaine de carnets qu’il rédigeait dès que les combats lui en laissaient le temps :

http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20140102.OBS1244/tout-est-rempli-de-morts-les-carnets-de-guerre-d-ernst-junger.html

Ernst Jünger fait cette remarque (et il n’est pas le seul à la faire) : il y a une différence fondamentale entre la Première et la Seconde Guerre mondiale : la Première fut une guerre entre nations, la Seconde fut une guerre cosmopolite. Ainsi certains idéaux qui l’avaient porté, comme ils avaient porté tant d’autres Allemands et Français, pour ne citer qu’eux, furent dans le cas de Ernst Jünger frappés d’inanition au cours de la Seconde Guerre mondiale. Une fracture s’était opérée, d’où ce repli dont rendent si magnifiquement compte les années 1939-1940 de son journal, « Jardins et routes » (« Gärten und Strassen »). Bruce Chatwin avait rencontré Ernst Jünger dans sa maison de Wilflingen et l’avait qualifié d’ « esthète en guerre ». Cette appréciation plût à Ernst Jünger. Elle lui rappela ses années parisiennes au cours desquelles il avait mené une vie mondaine, avec notamment les jeudis chez Florence Gould où il avait rencontré tout ce qui comptait à Paris.

A Paris, à l’hôtel Raphaël, son travail d’officier consiste pour l’essentiel à contrôler la correspondance. Il dit avoir détruit de nombreuses lettres qui auraient pu porter de lourds préjudices à leurs auteurs et avoir averti anonymement d’autres afin qu’ils se montrent plus prudents. Auparavant, à Laon, non loin de Reims, alors que la population avait fui la ville, il avait soudain eu la sensation qu’il en était responsable, à commencer par cette bibliothèque pleine de trésors, la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Martin qu’il avait fait mettre en sûreté. En 1972, la ville de Laon l’invitera pour lui exprimer sa gratitude. Que ceux qui n’ont pas lu « Jardins et routes » le lisent ; c’est l’un de ses plus beaux livres, et je ne suis pas le seul à le penser. Il existe à ce propos une anecdote qui, en ces temps d’épouvante que furent les années 1939-1945, permet de desserrer un temps l’étreinte, par recentrage sur l’individu, sur la relation d’individu à individu. Sous l’Occupation, à Paris, il y avait une librairie, avenue Kléber, une librairie tenue par une femme, Jeanne Cardot. Cette femme avait refusé de quitter Paris. Elle était juive et s’appelait Cohen de son vrai nom. La fréquente visite d’Allemands en uniforme lui était un supplice. Elle avait placé dans sa devanture un petit livre qu’elle admirait, « Jardins et routes ». Un jour, elle vit entrer un officier en uniforme qui se dirigea droit sur elle pour la remercier d’avoir ainsi placé son livre en évidence. Elle en fut bouleversée. L’hôtel Raphaël n’était qu’à quelques minutes à pied ; et Ernst Jünger revint souvent lui acheter des livres, des livres d’art surtout. Elle lui révéla ses origines. L’idée de ne pouvoir l’aider si elle était dénoncée l’inquiéta et il la pressa de partir. Elle n’en fit rien et continua à tenir sa librairie. Ernst Jünger lui rendra visite en 1951, date de son premier retour à Paris après son départ en 1944. Jeanne Cohen alias Jeanne Cardot lui sautera au cou.

(En aparté. Ernst Jünger se sent plus proche de Carl Schmitt qui évoque la distinction (fondamentale) ami / ennemi que de la conception weberienne de la politique comme profession. Carl Schmitt se montre plus coupant et précis, plus radical aussi et l’évidence de son propos est immédiate comme un coup de poing, comme le départ d’un projectile. Ernst Jünger fait sienne cette distinction. Dans une lettre à Carl Schmitt datée de décembre 1933, Ernst Jünger écrit ces lignes que je juge tout simplement fondamentales et qui devraient servir de guide (et au plus haut niveau) dans notre monde si confus : « Le processus que nous nommons modernité consiste surtout en la dissolution du Mal ; tous les amoralistes sont donc pour nous particulièrement modernes (…) Par ailleurs, votre distinction entre ami et ennemi n’est pas moderne, et parallèlement, la forme émerge de cette conception, dans toute son évidence, la forme ou le « caractère romantique », ainsi que l’affirment vos bons amis… Dans un monde essentiellement amoral, toujours caractérisé par la même multiplicité, la distinction entre ami et ennemi représente une méthode fondamentale pour élaborer et affronter l’alternance des situations concrètes. »)

C’est d’abord cette infatigable capacité d’observation qui me rend Ernst Jünger si proche, si amical. Même dans la furie de l’action, il reste un observateur, ce dont rendent compte ses carnets écrits dans le cœur de la fournaise. Il gardera intacte cette capacité jusqu’à son dernier jour. Il observe les hommes mais aussi les insectes, en particulier les coléoptères ; et ses intérêts entomologiques ne sont en rien une extravagance, un petit à-côté. Il est observateur entre maxima et minima. « Maxima – Minima » est d’ailleurs le titre de l’un de ses recueils d’aphorismes. Ernst Jünger entre action et contemplation, un dilemme qui engendre des tensions, tensions qui se fondent dans une énergie harmonieuse. Il observe les hommes et l’histoire humaine, une histoire qu’il remet à sa place, en quelque sorte, en la déplaçant vers l’histoire de la terre. Du temps historique au temps cosmique. Cette attitude l’aide probablement à combattre le nihilisme, cette chose moderne, cette chose engendrée par la modernité. Et si l’œuvre de Ernst Jünger s’élève de toute sa stature contre le nihilisme, c’est aussi parce qu’elle envisage la modernité, qu’elle ne la repousse pas ; elle l’observe, simplement. Ce dégoût à l’égard du nihilisme l’éloigne de Céline. Tout en reconnaissant la puissance de son style, il prend instinctivement ses distances envers le collaborationniste et l’antisémitisme affichés d’un homme dont par ailleurs les manières et la tenue le répugnent.

D’autres raisons me le rendent cher, très cher même dans le monde qui se profile. Ernst Jünger ne se déclare pas croyant tout de go, mais cet observateur infatigable pressent à chaque instant et partout le sacré. Il ne parle pas de Dieu car il sait qu’en parler c’est risquer sa propre crédibilité. Il éprouve la réalité du divin mais il ne peut se résoudre à lui donner un nom. Je suis comme lui. (Et c’est l’une des nombreuses raisons qui me rapprochent des Juifs : on ne nomme pas Dieu !) Mais il y a plus, car il s’agit tout de même de retomber sur ses pieds : il y a l’individu, les relations d’individu à individu qui permettent d’ouvrir des portes et de ne pas s’enfermer dans le cauchemar de l’Histoire, l’Histoire avec un grand H, avec une grande hache… C’est pourquoi j’ai tenu à rapporter cette rencontre avec Jeanne Cardot, Jeanne Cohen. C’est pourquoi dans ma série « Des histoires dans l’Histoire », j’en reviens si volontiers à l’individu, sans me soucier de son uniforme, comme celui de ces Résistants à Hitler qui n’en portaient pas moins une swastika sur la veste de leur uniforme. Et dans les années de fer qui s’annoncent, c’est par l’individu, par le rapport d’individu à individu, qu’on retrouvera confiance en l’homme et en ce qui le dépasse et qui est nulle part ailleurs qu’en lui… Les mythes sont ce qu’ils sont ; on peut ne pas croire en ce qu’ils recèlent, on ne peut nier leur incomparable puissance symbolique. Ceux qui aujourd’hui attaquent avec entêtement les mythes, ceux qui ont fait de leur mort leur fonds de commerce, et je cite Ernst Jünger, « ressemblent à une armée de fourmis dans une cuisine grasse : elles dévorent et détruisent toutes les gourmandises qu’elles y trouvent, sans cesser de dire combien elles sont exquises ». Bien d’autres choses me rapprochent de cet homme que j’aurais dû rencontrer à Wilflingen : par exemple sa défiance envers la psychanalyse freudienne et l’insistance (obsessionnelle) avec laquelle elle recourt aux pulsions sexuelles pour tout expliquer, avec pratique de masse à l’appui. La psychanalyse est la maladie dont elle prétend être la thérapie, disait Karl Kraus, ce redoutable tireur d’élite toujours à l’affut.

Et j’y pense d’un coup, l’intérêt de Ernst Jünger pour Oswald Spengler tient aussi à l’aspect organique de sa pensée. Loin de l’optimisme scientiste, du positivisme, de la linéarité du Progrès, Oswald Spengler envisage chaque civilisation comme un organisme, avec sa vie propre, son développement puis son déclin et sa mort enfin. Il n’y a pas de Progrès mais des cycles, comparables à celui des saisons.

Dans ce monde massifié, marqué par le nihilisme (un mot qui revient souvent dans la bouche et sous la plume de Ernst Jünger), l’Anarque se retire en lui-même afin de se soustraire aux impératifs des Églises et aux griffes du Léviathan. Parmi les menaces les plus dangereuses qui guettent l’Anarque, les totalitarismes (et peu importe qu’ils soient « de droite » ou « de gauche ») mais aussi les démocraties de masse. Dans tous les cas, la massification est aux commandes. L’Anarque s’efforce de vivre dans les interstices de la société, des interstices de plus en plus étroits, de plus en plus comprimés. Dans la vie sociale qu’il tend à éviter, l’Anarque se tient généralement en retrait et fait volontiers preuve d’une certaine froideur, ce qui lui permet notamment de bénéficier de points d’observation en hauteur.

 

Pour le Mérite, la plus prestigieuse décoration militaire allemande. Ernst Jünger en fut l’un des très rares récipiendaires.

 

Ernst Jünger voit Nietzsche comme un géant qui tend vers le XXIe siècle, vers l’ère des Titans. Heidegger considérait que Ernst Jünger était le seul penseur dont les réflexions se portaient au-delà de Nietzsche : ses analyses reprenaient de manière fructueuse le diagnostic de Nietzsche, avec cette attention portée à la technique (et au nihilisme), mais étendaient la vision à l’échelle planétaire et non plus simplement européenne. Je partage bien d’autres impressions avec cet homme auquel je reviens volontiers par la pensée et la lecture, par exemple cette impression que la mort est un voyage, un continent inexploré (dans la mesure où ceux qui y ont pénétré ne sont jamais revenus pour le décrire). Et tout en écrivant ces lignes, j’ai une pensée pour son fils aîné, tué d’une balle en pleine tête, le 29 novembre 1944, dans les carrières de marbre de Carrare, ce fils avec lequel le père parlait volontiers au cours de longues promenades, ce fils qui lui avait confié : « Ma curiosité pour les choses de l’au-delà est si grande que je suis presque impatient de mourir ». En juin 1944, ce fils, Ernstel, est arrêté et condamné pour avoir critiqué le régime. Considérant son jeune âge (il a dix-sept ans), il est libéré, difficilement, avec l’aide d’un père porteur des plus prestigieuses décorations dont Pour le Mérite, mais il est aussitôt envoyé sur le front où il ne tarde pas à trouver la mort. L’auteur de « Sur les falaises de marbre » note que son livre se prolonge dans les événements mêmes.

Avec Ernst Jünger (et quelques autres, parmi lesquels Jules Renard, Julien Green et Virginia Woolf) le journal (cette forme particulière de l’écriture) est devenu un véritable genre littéraire. A ce propos, dans l’édition de ses œuvres complètes, il a choisi de placer son journal dans la première section. A mesure qu’il avance en âge, ce genre l’occupe toujours plus et finit par l’occuper presque complètement. Il en apprécie la spontanéité qui contourne l’obstacle de la forme sans jamais avoir à se soucier de fil conducteur comme dans le roman. Le journal de Ernst Jünger est cependant aux antipodes de la « méthode Léautaud », de sa spontanéité débraillée qui donne une soupe indigeste dans laquelle flottent il est vrai quelques morceaux savoureux. Pour Ernst Jünger, ce genre littéraire implique une même vigilance que l’œuvre littéraire, que le roman par exemple. Et puisqu’il est question de journal, n’oublions pas que son premier livre, celui qui le rendit d’emblée célèbre et qui reste me semble-t-il le plus lu de ses livres, « Orages d’acier » (« In Stahlgewittern »), est sous-titré « Journal de guerre » (plus exactement « Aus dem Tagebuch eines Sturmtruppführers »).

Comme un certain nombre d’écrivains allemands, Ernst Jünger se situe à un carrefour où se rencontrent la philosophie et l’écriture (la littérature). Il est vrai, ainsi qu’il le dit, que son choix de vie le porte plutôt vers la littérature (l’écriture) ; il n’empêche que la philosophe sous-tend chacune de ses pages, de ses lignes. De ce point de vue, il m’évoque une tendance marquée chez un certain nombre d’artistes allemands de son époque, des artistes qui furent aussi des théoriciens. Nombre d’entre eux passèrent par le Bauhaus, une institution qu’il est difficile d’imaginer ailleurs qu’en Allemagne.

Parmi les philosophes qui l’ont le plus marqué, Platon (je n’ai cessé de voir passer sa silhouette lorsque j’ai lu ses journaux de guerre des années 1940) et Nietzsche mais aussi Schopenhauer qui, dit-il, « fut pour moi une sorte d’initiateur à la pensée ». Il m’est arrivé de voir Ernst Jünger comme une sorte de fusion entre Platon et Nietzsche, Platon pour la géométrie et Nietzsche pour le mouvement, l’énergie.

Aujourd’hui, je vois plus que jamais Ernst Jünger comme un sage, le représentant d’un humanisme germanique. Il me semble qu’il en est le meilleur représentant, avec Goethe, bien sûr. Mais Ernst Jünger, héritier de Goethe à sa manière, évolua dans un monde effroyable, le monde des idéologies dont était relativement pur le monde de Goethe. L’intérêt que je porte à Ernst Jünger tient à diverses raisons, mais l’une d’elles domine : son humanisme intact jusque dans le ventre du Léviathan. Il aura été l’un de mes guides à une époque où je cherchais une voix. Aujourd’hui ne suis-je pas un Anarque, un fils de Ernst Jünger en quelque sorte ?

Ernst Jünger me fut d’autant plus proche qu’au cours des années 1980, mes années d’étudiant, les traductions et les commentaires de ses écrits se multipliaient en France, à Paris. Aujourd’hui, avec les années de maturité, je lui garde un même attachement auquel s’ajoute la nostalgie. Je ne l’avais pas lu depuis deux décennies et je viens de le feuilleter en tous sens. Je constate qu’il me reste proche, un ami, un guide. Internet me l’a rendu plus proche encore : je puis le voir et l’écouter sur mon laptop, avec notamment ces séquences si justes filmées par James L. Frachon (voir les deux séquences mises en lien ci-dessous). De fait, je le vois exactement comme je le voyais dans les années 1980 et au début des années 1990, lorsque je le lisais. Bien sûr, malgré l’excellence de ses traducteurs (dont Henri Plard et Julien Hervier) j’aurais aimé le lire dans l’original. Mais c’est ainsi et il nous faut jouer avec nos limites.

 

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Ci-joint un documentaire de 1998 sur Ernst Jünger, conduit par le journaliste suédois Björn Cederberg : « 102 Years in the Heart of Europe: A Portrait of Ernst Jünger » :

https://www.youtube.com/watch?v=0Ju5HFoD20U

Une passionnante conférence de Julien Hervier : « Ernst Jünger et l’écriture de la guerre » :

https://www.youtube.com/watch?v=n_LG1irxEzo

Il existe un très beau documentaire sur Ernst Jünger signé James L. Frachon. On y voit l’écrivain dans son cadre, la maison de Wilflingen qui fait face au château des Stauffenberg. Ci-joint, un extrait de ce film. D’autres extraits sont consultables en ligne. On y verra une partie de sa collection de coléoptères ; et en haut d’une bibliothèque, on apercevra un alignement de sabliers, un objet qui le fascinait et sur lequel il a écrit des pages magnifiques :

http://www.dailymotion.com/video/x556t1_ernst-junger_news

Dans cet autre extrait du documentaire de James L. Frachon, on verra Ernst Jünger s’adonnant à l’une de ses nombreuses passions, l’entomologie. On y verra sa curiosité toujours en éveil, une curiosité qu’ont volontiers les enfants mais qui malheureusement se perd avec l’âge chez nombre d’individus. En visionnant ce passage, je me suis souvenu qu’il fut hospitalisé en 1993 suite à une piqûre de tique :

https://www.youtube.com/watch?v=_vw2Qtgl_2E

Écoutez ce que dit Julien Hervier qui évoque sa rectitude morale, une rectitude qui après analyse de son immense correspondance reste intacte :

https://www.youtube.com/watch?v=StW9bGEtRD

Sa demeure de Wilflingen (qui fut celle des gardes-forestiers de la famille Stauffenberg) en Haute-Souabe a été transformée en musée. Il y vécut de 1950 à sa mort, en 1998 :

http://www.juenger-haus.de/das-juenger-haus,8.html

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis  

 

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En relisant Ernst Jünger – 1/4

 

« Ma façon de participer à l’histoire contemporaine, telle que je l’observe en moi, est celle d’un homme qui se sait engagé malgré lui, moins dans une guerre mondiale que dans une guerre civile à l’échelle mondiale. Je suis par conséquent lié à des conflits tout autres que ceux qui opposent les États-Nations en lutte. Ceux-ci ne s’y règlent qu’en marge. » (Ernst Jünger, « Notes du Caucase » 10 novembre 1942)

 

Ernst Jünger : « L’infamie est célébrée comme une messe, parce qu’elle recèle en son tréfonds le mystère du pouvoir de la populace ». L’infamie c’est, par exemple, l’apparition des étoiles jaunes sur la poitrine des Juifs, à Paris. Il les salue militairement, autant qu’il le peut, des gestes de résistance ; et il confesse qu’en les voyant il a eu honte, pour la première fois de sa vie, de porter l’uniforme.

Dans « Graffiti », il écrit : « Ne me considérez pas comme un poteau indicateur, mais comme une carte de géographie. Ce qui complique ma tâche, et celle des autres. Mais cela nous mènera plus loin. Au reste, nous ne souffrons pas d’un manque, mais d’un excès de poteaux indicateurs. »

 

  Ernst Jünger (1895-1998)

 

J’ai beaucoup lu Ernst Jünger et, aujourd’hui, l’envie de feuilleter ses écrits me prend. J’espère y retrouver ces puissantes impressions qui furent miennes.

Mais qu’est-ce qui m’a séduit et me séduit encore chez cet écrivain, chez cet homme ? Tant de choses, mais probablement d’abord cette capacité à écouter et observer en maintenant une certaine distance, pour mieux écouter et observer… A ce propos, j’évoquerai l’Anarque, l’une des figures centrales de son univers.

Ernst Jünger a grandi à une époque où Oswald Spengler (1880-1936) fascinait. Pourtant, nous confie-t-il, son Kulturpessimismus, loin de l’accabler, lui et sa génération, leur donna de l’énergie car on ne pouvait alors s’offrir le luxe d’une décadence à l’heure où la technique s’imposait à un rythme en constante accélération. On était à la veille de la Grande Guerre au cours de laquelle allait se manifester la toute-puissance de la technique, une toute-puissance écrasante.

Ernst Jünger observe donc et prend des notes. Il est l’auteur d’un des journaux les plus imposants de son siècle. Son regard aussi attentif que détaché (attentif parce que détaché) rend compte de la nouvelle réalité de la technique et travaille sans jamais se laisser aller à penser : c’était mieux avant et ce sera pire demain. Ernst Jünger confie : « Dans le feu du crépuscule annoncé par Oswald Spengler, ce que moi je vis, ce fut l’apparition dans toute sa puissance de la figure du Travailleur ». La figure du Travailleur, j’y reviendrai, comme je reviendrai sur celle de l’Anarque.

Le Travailleur, la Technique, la Grande Guerre, la première guerre de machines, une confrontation qui ne se limite pas aux armées mais qui engage des puissances industrielles. (Cette remarque fort juste d’Ernst Jünger et d’autres oublie toutefois une autre guerre industrielle : la Guerre de Sécession (1861-1865). Le Nord est appuyé par une industrie déjà conséquente et un réseau de chemins de fer. La mitrailleuse est souvent utilisée ; la mitrailleuse, l’un des plus forts symboles de la mort… industrielle). A ce constat, Ernst Jünger va opposer l’activisme héroïque qui, dans son cas, ne se limite pas au militarisme étant donné qu’il conçoit déjà sa vie comme celle d’un lecteur plutôt que d’un soldat, soit l’héroïsme comme expérience littéraire. Et certaines lectures lui offrent des thèmes pour l’action. Ernst Jünger se présente donc comme lecteur plutôt que comme soldat, une tendance déjà marquée au cours de la Grande Guerre et qui ira en s’affirmant au cours des décennies suivantes. La figure de l’Anarque ne cessera de se préciser tout au long d’une vie plus que centenaire.

Dès le début du XXe siècle, avant la Grande Guerre, Ernst Jünger (qui est né en 1895) prend conscience de l’inéluctable désagrégation de la réalité littéraire sous l’effet de la transformation technologique du monde ; à ce propos, il cite Karl Marx, à savoir qu’il n’est plus possible de concevoir une « Iliade » après l’invention de la poudre à canon. Cette remarque peu connue de Karl Marx est pourtant l’une de celles qui ouvrent aux plus profondes réflexions, contrairement aux remarques sur la plus-value, autrement plus connues. C’est la technique qui mène la danse et l’ignorer revient à s’exclure de la danse. Il est vrai qu’aujourd’hui tout le monde l’admet, et par la force des choses. Mais rappelons qu’Ernst Jünger l’avait pleinement compris il y a un siècle.

Ce ne sont pas la rhétorique et l’idéologie guerrières qui poussent Ernst Jünger à l’héroïsme. Rappelons qu’il a été blessé un certain nombre de fois au cours de la Grande Guerre ; et je me permets cette imprécision car le nombre de ses blessures varie selon les dires entre sept et le double ! L’information la plus précise que j’ai pu trouver à ce sujet a été mise en ligne dans un article, fruit d’une scrupuleuse enquête. Il est intitulé « Les sept blessures d’Ernst Jünger lors de la Grande Guerre – Reflet du service de santé de l’armée impériale » et signé Alain Segal et Jean-Jacques Ferrandis (extrait de « Histoire des Sciences médicales » – Tome XLVI – N° 1 – 2012). J’insiste, ce ne sont pas la rhétorique et l’idéologie guerrières qui l’ont ainsi poussé à l’héroïsme (Ernst Jünger n’est en rien un militariste, il est même à l’opposé), mais la lecture du « Roland furieux », poème de l’Arioste.

Ernst Jünger se place en ce point précis où, dit-il, éthique et esthétique se rencontrent ; l’éthique et l’esthétique, deux domaines volontiers présentés comme des antithèses, ni plus ni moins. Il nous dit que ce qui est vraiment beau est nécessairement éthique, et que ce qui est éthique est nécessairement beau, question de style, tant dans l’écriture que dans la vie. D’où son refus de s’abaisser à la polémique (à la controverse) sous peine de tomber dans le mauvais goût.

Ses rapports avec Hitler ont été discutés, à commencer par ceux qui avaient en tête de le traîner dans la boue, considérant son aspect insaisissable, à la fois engagé et distant. Lorsque « Sur les falaises de marbre » (« Auf den Marmorklippen ») est publié, un haut fonctionnaire nazi alerte Berlin en déclarant que ce livre incite au complot. Hitler réplique en demandant qu’on laisse l’auteur en paix. Il n’en faudra pas moins pour que des critiques se fassent fort de lui trouver des sympathies nazies. Hitler avait été impressionné par « Orages d’acier » (« In Stahlgewittern »), comme tant d’autres, André Gide notamment.

Le régime nazi (en particulier Joseph Goebbels) s’efforça d’attirer Ernst Jünger ; mais l’écrivain resta un opposant discret au régime, non pas un opposant politique mais spirituel. Hannah Arendt (dont je ne partage pas toujours les appréciations) écrit très justement que Ernst Jünger se situe du côté de la Résistance bien que ses livres n’aient pas été sans influence sur l’élite nazie. Dans un compte-rendu commandé par la Commission on European Jewish Cultural Reconstruction, elle écrit : « Les journaux de guerre de Ernst Jünger offrent peut-être l’exemple le meilleur et le plus honnête des immenses difficultés auxquelles l’individu s’expose quand il veut conserver intact son système de valeurs morales et son concept de vérité en un monde où vérité et morale ont perdu toute forme identifiable d’expression. Malgré l’indéniable influence que les premiers travaux de Ernst Jünger ont exercé sur certains membres de l’intelligentsia nazie, il a été du premier au dernier jour du régime un opposant actif au nazisme, montrant par là que le concept d’honneur, un peu désuet mais répandu jadis dans le corps des officiers prussiens, suffisait amplement à motiver une résistance individuelle. »

Le casque qui lui sauva la vie au cours de la Première Guerre mondiale

 

Ce qui rend la fréquentation de Ernst Jünger si stimulante, c’est aussi le nombre et la diversité de ses relations dont rendent compte ses journaux, mais aussi sa correspondance et ses entretiens. Parmi ces rencontres, Alfred Kubin qui est aussi l’auteur d’un roman, « L’Autre Côté » (« Die andere Seite »), un roman qui fait de lui, et selon Ernst Jünger, le plus grand auteur de la littérature fantastique de langue allemande, après E. T. A. Hoffmann. Sous la République de Weimar, dans l’effervescence politique et culturelle, Ernst Jünger multiplie allègrement ses fréquentations, tant à gauche qu’à droite, sans oublier cette troisième voie que semble proposer le national-bolchevisme avec Ernst Niekisch. (J’invite ceux qui ne connaissent pas ce penseur original à l’étudier, en simples curieux.) Ernst Niekisch admire l’âme russe et l’ordre prussien et, dans son programme, il entend faire fusionner les principes du prussianisme et ceux du bolchévisme. Ses modèles : Leopold von Ranke pour l’histoire, Friedrich Hegel pour la philosophie. Il préfère Kant à Nietzsche et Schopenhauer ; mais c’est surtout Oswald Spengler qui le retient. Dans un entretien, Ernst Jünger déclare que Ernst Niekisch est probablement l’un des rares intellectuels d’alors à avoir pleinement saisi la signification de la figure du Travailleur, contrairement à Carl Schmitt et Oswald Spengler qui se méprenaient, voyant en lui une glorification du Prolétaire. Le Travailleur, figure centrale dans l’œuvre de Ernst Jünger, n’est en rien une figure de propagande, la figure de proue d’un nouveau parti, le Travailleur est la personnification d’une nouvelle réalité.

Ses écrits et jusqu’à ses romans gardent la trace de ces rencontres. Je ne vais pas en dresser la liste. Il me suffit de citer celui avec lequel il maintiendra une relation des plus durables, Carl Schmitt. Martin Heidegger témoigna un intérêt particulier pour deux de ses essais, « La Mobilisation totale » (« Total Mobilization ») et Le Travailleur » (« Der Arbeiter »). Selon le fils de Martin Heidegger, son père aurait pris de très nombreuses notes en lisant « Le Travailleur ». Malgré certaines réserves, il reconnaissait à Ernst Jünger le mérite d’avoir saisi dans le nihilisme un problème central du monde contemporain. Mais c’est surtout avec le frère de Ernst Jünger, Friedrich Georg, que Martin Heidegger eut la relation la plus suivie, une relation dont on peut relever les traces dans « La perfection de la technique » (« Die Perfektion der Technik »).

Autre figure centrale de cette œuvre : l’Anarque… L’Anarque ? Ce dernier entretient avec la technique un rapport plutôt libre. Il s’en sert si elle lui est utile ; sinon, il l’ignore et se retire en lui-même. L’Anarque ne fuit pas, ne s’évade pas ; il observe et connaît le monde où il évolue. Mais l’Anarque n’est en rien un anarchiste : il n’entretient pas avec la société un rapport négatif, virulent et capable de violence. L’Anarque est indifférent à la société ; il n’a pas de société même s’il n’échappe pas à son époque (à ce propos, aucun homme n’échappe à son époque). L’Anarque est une île, comme l’a mis en évidence Max Stirner dans « L’Unique et sa propriété » (« Der Einzige und sein Eigentum »).

Certains intellectuels allemands ont payé cher pour avoir refusé les avances du régime nazi. Ernst Jünger qui est le contraire d’un fanfaron le sait. Il sait qu’il ne doit sa tranquillité qu’à sa décoration, la croix Pour le Mérite, prestigieuse entre toutes, et pour avoir écrit un livre, « Orages d’acier », admiré par beaucoup, y compris par des dirigeants nazis dont Adolf Hitler. La résistance de Ernst Jünger sera intérieure, spirituelle. Elle ne sera pas résistance au sens immédiat du mot. Et cet homme modeste laisse volontiers entendre qu’il ne mérite pas le titre de Résistant considérant ce que d’autres ont fait.

Dans l’immédiat après-guerre, Ernst Jünger n’est guère tracassé, contrairement à Carl Schmitt et Martin Heidegger. La Gestapo de Paris avait constitué sur lui un épais dossier. Il était passé à travers les mailles du filet avec « Sur les falaises de marbre » (où, pourtant, tout le monde avait cru reconnaître Adolf Hitler derrière le Grand Forestier) ; mais avec « La Paix », un essai qu’il a écrit sur la suggestion d’Alfred Toepfer, il lui fallut prendre des précautions. Il en cacha le manuscrit dans un coffre de l’hôtel Majestic où il était en poste. Il avoua qu’il n’aurait peut-être pas eu le courage d’écrire ce livre s’il n’avait bénéficié de la protection de son supérieur, le général Hans Speidel. Dans une entrevue avec Julien Hervier, Ernst Jünger rapporte qu’après l’attentat du 20 juillet 1944, des sbires de l’avenue Foch où était installée la Gestapo signalèrent au général Carl-Heinrich von Stülpnagel qu’il y avait deux individus particulièrement dangereux : le pasteur Damrath et le capitaine Jünger. Le responsable en chef de la SS avait alors déclaré que ce dernier était perdu dans ses rêves, qu’il était une espèce de poète parfaitement inoffensif. Ci-joint, une belle mise en situation de « Sur les falaises de marbre » :

http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Histoire-d-un-livre-Sur-les-falaises-de-marbre-d-Ernst-Juenger/(source)/211441

« La Paix » circula sous le manteau, dactylographié à quelques exemplaires. L’auteur en donna une copie au général Hans Speidel qui chargea aussitôt une ordonnance de le porter au général Erwin Rommel alors installé à la Roche-Guyon. Arrêté, ce dernier ne révéla pas l’existence de ce document, un écrit qui reste d’actualité (comme restent d’actualité les écrits précurseurs) et qui suggère une nouvelle orientation de l’idée de l’Europe. Un thème récurrent (mais simplement ébauché) revient dans ces pages, un thème qu’il avait développé dans un autre essai, « L’État universel », une idée que Kant avait anticipée dans « Projet de paix perpétuel » (« Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf »), publié en 1795, soit la création d’une instance internationale capable de régler les conflits entre États nationaux. Mais si Kant envisage cette instance comme une fédération entre États, Ernst Jünger envisage l’État universel comme point de convergence de l’organisation politique de l’humanité. Dans sa perspective, il s’agit ni plus ni moins d’entériner sur le plan politique la globalisation qu’imposent la technique et l’économie. Ces idées exposées dans les deux essais ci-dessus nommés ont trait non pas à la politique mais à la philosophie de l’histoire, précise Ernst Jünger. L’idée de l’État universel se veut principe régulateur, idée-limite. Son ami Carl Schmitt a lui aussi pensé les relations entre nations à partir d’un ordre global ; et sur cette question, il eut comme interlocuteur privilégié Alexandre Kojève, théoricien de la fin de l’histoire. Voir l’État universel et homogène.

Carl Schmitt ? Ernst Jünger juge qu’avec ses thèses radicales, il a bien cherché l’ostracisme qui s’abattit sur lui après la guerre. Carl Schmitt deviendra plus avisé et écrira « Le Nomos de la terre » (« Der Nomos der Erde »). Il y met à nu la fragilité théorique et historique des principes qui inspirèrent le procès de Nuremberg qui détruisit à jamais la vieille tradition du Ius Publicum Europaeum ; il démontre combien il est important de revoir les bases de l’ordre mondial, de fond en comble. Le rabbin Jacob Taubes admirait Carl Schmitt qui, par ailleurs, était fasciné par le judaïsme qu’il voyait comme l’opposition essentielle au catholicisme dans l’interprétation de l’histoire universelle. Ci-joint, une analyse de cette relation déroutante, Carl Schmitt – Jacob Taubes :

http://www.juanasensio.com/archive/2005/04/06/le-signe-secret-entre-carl-schmitt-et-jacob-taubes.html

Ci-joint, une courte intervention de Julien Hervier, avec mise au point. Julien Hervier est probablement le Français qui a le plus étudié l’œuvre de Ernst Jünger. Écoutez, tout y est dit, ou presque… :

https://www.youtube.com/watch?v=duYd3Z6DlN4

(à suivre)

Olivier Ypsilantis    

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Deux promenades espagnoles

 

9 octobre 2016. Moratalla, agglomération de quelque six mille habitants, dans la partie la plus montagneuse de la province de Murcia. Moratalla se trouve au point de rencontre du Benamor et du Alhárabe, des affluents du Segura. C’est une ville fortement escarpée où le promeneur peut exercer ses jambes.

Déjeuner dans le Bar Rubio (calle Mayor, 52). Bu un vin du pays accompagné de noix grillées et légèrement salées. Les noyers sont nombreux dans ce village de moyenne montagne et l’un des meilleurs restaurants de ce village porte précisément le nom de El Nogal (Le Noyer). Le Bar Rubio occupe une partie du rez-de-chaussée d’un palais aux belles proportions et d’une grande sobriété avec armoiries en bas-relief, au-dessus de la porte d’entrée.

Une impression de bout du monde, impression qui se confirme sur la route de El Sabinar, un village situé à une trentaine de kilomètres de Moratalla et toujours dans la municipalité de Moratalla, à la frontière entre Murcia et Castilla-La Mancha (province d’Albacete), un village de bout du monde, vraiment. Sabinar de sabine ou genévrier sabine (Juniparus sabina), cet arbre aux aiguilles si odorantes quand on les frotte, odorantes comme le tomillo (thym) ou le romero (romarin) quand on les frotte. J’ai découvert ces lieux par des photographies de Jerome van Passel, au cours d’une exposition à Murcia. Une impression de bout du monde, la plus délicieuse des impressions.

 

Une vue de la partie haute de Moratalla, avec son Castillo-Fortaleza.

 

Dans un jardin enclos fortement dénivelé, des néfliers. Leurs feuilles aux nervures sobres et soulignées. Du jasmin coule de vieux murs. Les chats ne quittent pas leur pose sur le passage du promeneur. Une tonalité générale ocre clair et une densité urbaine médiévale. Ici et là, les taches colorées du linge qui sèche, doucement agité, seul mouvement dans cette immensité. Des figuiers encastrés dans ce dédale urbain. Calle Palomar Bajo. Dans des ruelles, des passages couverts avec poutres traversantes — des troncs de pins à peine dégrossis. Des rideaux de chaînettes devant des portes. Le bruit qu’elles font suffit à me dire toute l’Espagne du Sud. Par des fenêtres entrouvertes viennent des voix radiophoniques et télévisées. Elles ne sont rien, surtout dans de tels espaces. Les commentaires retombent en eux-mêmes, englués. En contrebas, le cimetière, compact, rien que des niches ; il me faut faire un effort pour le distinguer des lotissements mitoyens.

(17 heures) Les hauteurs ocres. Le vent tiède encore. De petites impasses que les riverains se sont approprié, avec pots de fleurs et fauteuils pliants. De la Plaza de la Iglesia, je découvre un magnifique panorama. Dans un petit jardin ombragé, à l’angle de l’église Sta. María de la Asunción, un discret monument sur lequel on peut lire : A los moratalleros muertos en las guerras de España. Au moins contente-t-on tout le monde. Les guerres d’Espagne ? On peut également inclure dans las guerras de España les guerres carlistes, des guerres civiles très meurtrières et peu étudiées hors d’Espagne. A un balcon flotte un grand drapeau républicain. Un mariage. La mariée encore toute bronzée, dos nu admirable et profil digne des plus belles monnaies grecques, avec cheveux relevés à la mode antique et retombant sur les tempes et la nuque en boucles adorables. Mais elle porte un tatouage à la base du cou, une flétrissure donc. Visite de Sta. María de la Asunción. Ci-joint, une vidéo sur cette architecture surprenante :

https://www.youtube.com/watch?v=-ykocgLpFPo

 

Une vue aérienne de La Almoloya (Pliego, province de Murcia)

 

16 octobre. Pliego. Montée vers La Almoloya dans un paysage que domine le pin. Partout les marques du manque de pluie. Le sparte (esparto) lui-même est brûlé et forme de gros paquets filandreux. De La Almoloya la vue est splendide et sur 360°. Situation hautement stratégique : le regard appréhende non moins de mille kilomètres carrés. La Almoloya a été l’un des centres (et peut-être même le centre) d’une des sociétés les plus prospères de l’âge du bronze en Europe : El Argar. El Argar (entre 2200 et 1550 av. J.-C.), soit un territoire de quelque trente mille kilomètres carrés, situé au sud-ouest de la péninsule ibérique.

La Almoloya, une plate-forme sur une hauteur escarpée, une plate-forme ovale de quatre-vingt-cinq mètres de longueur sur trente-cinq mètres dans sa plus grande largeur. Cette superficie d’un peu plus de trois mille mètres carrés est restée relativement intouchée avant d’être systématiquement fouillée à partir de 2013. Auparavant, le soc de l’araire avait effleuré quelques vestiges et, surtout, la légende d’un trésor enfoui s’était répandue attirant des pilleurs de tombes qui ont laissé ici et là quelques trous (toperas) cartographiés par les archéologues. N’oublions pas également l’intervention très ponctuelle — quelques jours seulement — conduite en 1944 par Emeterio Cuadrado Díaz, l’un des pionniers de l’archéologie espagnole. Donc, de 1550 av. J.-C. à 2013, ce site est resté quasiment intouché. Des sondages récents ont révélé deux autres couches d’occupation.

Je contemple cet immense panorama. Il a la majesté de celui qui se laisse découvrir de la partie haute de Delphes. Il est même plus ample et les hauteurs de la Sierra Espuña ne sont pas moins majestueuses que celles du mont Parnasse.

Suite aux campagnes de fouilles, La Almoloya se découvre à présent quasiment dans son intégralité. C’est un urbanisme dense et complexe de la phase finale de El Agar (vers 1750-1550 av. J.-C.). Cette qualité urbanistique et architecturale sera inégalée dans la péninsule ibérique jusqu’à la colonisation phénicienne, punique et grecque de l’âge du fer. Il reste à étudier le puissant système défensif, comparable à celui de La Bastida (Totana, province de Murcia), un site de El Argar surnommé La Troya de Occidente. Ci-joint, un documentaire sur la muraille de cet autre site exceptionnel :

https://www.youtube.com/watch?v=1O-t_8p4KTs

La Almoloya, soit neuf complexes architecturaux séparés par d’étroites ruelles. Chaque complexe est divisé en lieux d’habitation, ateliers et entrepôts sous lesquels une centaine de sépultures ont été mises à jour. Dans l’un de ces complexes, une citerne pouvant contenir jusqu’à douze mille litres d’eau. Dans un autre complexe, une salle d’audience selon toute vraisemblance, probablement le premier espace politique d’Europe occidentale construit en dur. Ce supposé premier parlement européen a une superficie de cent-vingt-sept mètres carrés. Dans sa partie principale, les trous dans lesquels les poteaux en bois destinés à soutenir la toiture venaient se ficher sont bien visibles. Ils sont au nombre de six et s’inscrivent dans l’axe de la salle. Un banc maçonné court tout le long de ce périmètre ; il est seulement interrompu par un podium devant lequel était aménagé un foyer. Une cinquantaine de personnes pouvaient prendre place sur ce banc. Ce sont essentiellement des preuves négatives qui pour l’heure conduisent les chercheurs vers cette hypothèse d’une salle de réunion désignée comme « el primer parlamento europeo ». Parmi ces preuves : l’absence de tout objet cultuel (des statuettes votives, par exemple), de tout déchet alimentaire, de toute production artisanale, etc.

Au cours du mois d’août 2014, une tombe exceptionnelle (étiquetée AY-38) a été mise à jour dans un angle de cette salle. A l’intérieur de l’urne, les squelettes d’un couple et une trentaine d’objets, la plupart en métaux divers, principalement de l’argent. L’homme avait entre trente-cinq et quarante ans ; taille, 1 mètre 65. La femme avait entre vingt-cinq et vingt-sept ans ; taille, 1 mètre 55. La découverte de cette sépulture et celle de La Almoloya ont été rapportées dans les principales revues de divulgation archéologique d’Europe. L’objet le plus emblématique trouvé à La Almoloya, un diadème d’argent avec un appendice discoïdal qui se plaçait dans l’axe du visage et qui descendait jusqu’au nez. On connaissait ce type de bijou par des découvertes faites dans la province d’Almería sur des sites de El Argar. L’un de ces diadèmes est visible au British Museum.

Les traces d’un incendie ayant entièrement détruit La Almoloya ont été relevées par les chercheurs, un incendie suivi d’un abandon définitif. Ces derniers ont la quasi certitude que cette destruction serait consécutive à une révolution interne.

Le travail des archéologues s’est vu grandement facilité par le fait que cette société enterrait ses morts à l’intérieur des habitations où juste à côté. Ce fait doit être rappelé quand on sait que l’essentiel de nos connaissances relatives aux sociétés qui n’ont pas laissé d’écrits tient à l’étude de leurs sépultures. Sur La Almoloya, leur typologie est variée et la liste des observations particulières s’y rapportant est longue. Simplement — mais pourquoi ? — les femmes étaient généralement couchées sur le côté droit tandis que les hommes étaient généralement couchés sur le côté gauche.

Dans la tombe AY-21, on a retrouvé un squelette de femme et d’un nouveau-né, entrelacés et orientés dans une même direction, une femme probablement morte en couches. Dans la sépulture AY-3, les archéologues ont fait il y a quelques jours une émouvante découverte : celui d’une femme morte suite à un accouchement par le siège (ou par les pieds). La partie inférieure du squelette de l’enfant porte les marques d’une intervention destinée à extraire l’enfant et sauver la mère. J’ai vu les fragiles ossements de l’enfant qui n’a jamais vu le jour dans un espace qui a été celui d’un utérus.

Ci-joint, un très riche lien intitulé « El Argar and the Beginning of Class Society in the western Mediterranean » :

http://www.academia.edu/2425036/El_Argar_and_the_Beginning_of_Class_Society_in_the_western_Mediterranean

Quelques séquences des fouilles et quelques objets exhumés. Où l’on retrouve la couronne ci-dessus décrite et qui semble descendre jusque sur le nez, à en croire le dessin de Luis Siret :

http://m.agenciasinc.es/Noticias/Descubren-un-palacio-y-un-rico-ajuar-funerario-de-la-Edad-del-Bronce-en-un-yacimiento-de-Murcia

Un article intitulé « La Almoloya, era un centro político hace 4.000 años » et publié dans National Geographic España :

http://www.nationalgeographic.com.es/historia/actualidad/la-almoloya-era-un-centro-politico-hace-4000-anos_8603

Ci-joint, enfin, un lien Proyecto « La Bastida » avec nombreuses photographies et vidéos. L’une d’elles montre une reconstitution en 3D de ce site exceptionnel :

http://www.la-bastida.com/LaAlmoloya/

 

Olivier Ypsilantis

 

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Donostia San Sebastián, début août 2016 – 2/2

 

Suite 3 août. Au San Telmo Museoa et Koldo Mitxelena Kulturunea, une imposante exposition temporaire articulée suivant neuf chapitres et intitulée « Tratado de paz 1516-2016 » (Bake-ituna), un projet de Donostia San Sebastián 2016, Capital Europea de la Cultura, une vaste exposition inter-disciplinaire (art, littérature, histoire, droit) articulée autour d’un thème. L’exposition s’ouvre sur l’année 1516, année de la publication de « Utopia » de Thomas More. Où je retrouve Francisco de Vitoria qui est à l’origine de la Escuela de Salamanca (ou Escuela Ibérica de la Paz), fondée au XVIe siècle, la première école de Droit International en Europe. Si le grand public connaît plus ou moins la Leyenda Negra (élaborée par les ennemis et rivaux des Espagnols d’alors), il ne sait rien du rôle pionnier de l’Espagne dans cette discipline qu’est le droit international. Étudier l’œuvre de Hugo Grotius. La Escuela de Salamanca ou la sémiotique soutenue par l’héraldique, l’emblématique et la cryptographie.

 

A l’intérieur de l’église du couvent de San Telmo, avec les immenses compositions de José María Sert.

 

Le caractère didactique de cette exposition conduit à une présentation qui sous une apparence d’ordre part un peu dans tous les sens. Aussi dois-je me concentrer sur certaines de ses parties pour en négliger d’autres. Arrêt prolongé devant les documents relatifs à Vasco de Quiroja et à Los Libros plúmbeos del Sacramonte récemment restitués par le Vatican à Granada où ils avaient été découverts à la fin du XVIe siècle, soit peu de temps avant l’expulsion des Moriscos, en 1609. Ces écrits constituent l’ultime tentative de ces derniers pour éviter l’expulsion, des écrits qui s’emploient à élaborer une révélation unissant irrémédiablement christianisme et islam. Ces livres consistent en vingt-et-une planches de plomb circulaires d’environ dix centimètres de diamètre, incisées au burin en caractères arabes et salomoniques. La découverte de ces livres et de reliques sur le mont de Valparaíso est à l’origine de la construction de l’abbaye du Sacramonte où sont à présent conservés ces livres restitués par le Vatican, en juin 2000.

Ci-joint, un lien succinct (en castillan) intitulé « Los Libros Plúmbeos del Sacramonte (Granada) » :

https://www.youtube.com/watch?v=1hGDpYnoNUk

Un autre lien (en castillan) où ces onze matrices circulaires sont bien visibles. On y voit le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, qui eut un rôle central dans le transfert de ces pièces, du Vatican à l’abbaye de Sacramonte :

https://www.youtube.com/watch?v=HgedoqYD_Ac

Enfin, un lien PDF intitulé « El fraude de los libros plúmbeos y de las reliquias del patrón de Granada » :

http://wzar.unizar.es/perso/emolina/pdf/Molina2012ElEsceptico.pdf

Un vitrine est consacrée au messianisme sous la forme du sébastianisme. Le mythe du Cinquième Empire élaboré par Gonçalo Yannes Bandarra, cordonnier et poète de la Renaissance, selon lequel le Portugal aurait eu une mission civilisationnelle à accomplir suite à la disparition de Dom Sebastião, un roi dont on attendait le retour afin qu’il relève son peuple et unisse la chrétienté. Cet empire portugais était supposé faire suite à quatre empires disparus : le chaldéen (Babylonie), le perse, le grec et le romain.

Cette exposition me fait découvrir le Musée international de la guerre et de la paix, fondé à Lucerne par Jan Gotlib Bloch (prix Nobel de la Paix 1901), auteur d’une œuvre monumentale à commencer par cette suite en six volumes popularisée dans sa version anglaise sous le titre « Is War Now Impossible ? »

Au sortir de cette exposition, dans un coin du cloître de San Telmo, je retrouve les stèles funéraires discoïdales, avec quatre-vingt deux pièces qui pour l’essentiel proviennent de Navarra, ainsi que des argizaiolas (leur forme à l’anthropomorphisme plus ou moins lisible), mot formé de argizari (cire) et de ola (planche). Le castillan le dénomme cerillero de difuntos. J’en tire quelques croquis ; ils me serviront pour des compositions en linogravure. Ci-joint, un lien avec présentation de cet objet lié au culte des défunts (un culte très élaboré dans la société basque) et six représentations de ce très bel objet qu’un non initié pourrait pendre pour une sculpture tribale africaine :

http://www.santelmomuseoa.com/index.php?option=com_flexicontent&view=items&id=5238&cid=3&Itemid=44&lang=fr

L’une des stèles discoïdales porte en bas-relief une étoile de David avec une petite croix latine en son centre. J’en fais un croquis ; peut-être donnera-t-il une linogravure. Je connais la typologie de ces stèles pour avoir lu et relu les deux cahiers édités par les Éditons Zodiaque, « Les stèles discoïdales basques ». Et l’exposition « Rites de la mort » du Laboratoire d’Ethnologie du Muséum d’Histoire Naturelle que j’évoque sur ce blog — dans ma mémoire, l’une des plus fascinantes expositions parisiennes — accordait une bonne place à ces stèles.

 

Une stèle (funéraire) discoïdale basque.

 

Dans le département des beaux-arts du San Telmo Museoa. La collection s’ouvre sur d’assez nombreuses croûtes (mamarrachos). Puis je retrouve avec plaisir des peintures grand format d’Ignacio Zuloaga (1870-1945). La peinture de cet artiste basque est dessinée, le trait y est aussi marqué que dans les peintures de Marcel Gromaire, moins rigide certes mais tout aussi marqué, et souligné et re-souligné comme à plaisir. J’aime la solidité de cet artiste dont la palette est sourde, terreuse à sa manière — si l’on enlève à cet adjectif ce qu’il a généralement de dépréciatif. Les sculptures d’Eduardo Chillada, solides et pertinentes comme autant de pièces d’une mécanique, comme autant d’éléments d’un moteur. Même remarque pour les sculptures de Jorge Oteiza, plus solides et plus pertinentes encore. Grandes compositions d’Antonio Ortiz Echaguë, élève de Léon Bonnat et peintre-voyageur. Ses débuts en tant qu’adepte du realismo costumbrista, puis ses incursions dans le symbolisme, l’impressionnisme et le fauvisme. De merveilleuses pochades de Joaquim Sorolla, de petits rectangles de lumière qui giclent comme des embruns. Une toile de petites dimensions de Raimundo Madrazo, « Calle donde nació Eslava en Sevilla » avec une lumière et une présence qui m’évoquent Francesco Guardi. Et toujours cette émotion devant les élégantes de Raimundo de Madrazo, l’envie de les interpréter au crayon. Une surprise, un Hubert Robert de grandes dimensions, un paysage archéologique mais avec un manque de liberté de la touche dans les premiers plans. Je retrouve cette liberté dans les arrières-plans, je retrouve le grand Hubert Robert. Les nuages du Greco, comme les plis et les replis d’une épaisse draperie. Le Greco, une tendance vers le camaïeu.

Raymond Aron note dans ses « Mémoires », alors qu’au début des années 1930 il sort de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, et qu’il part pour l’Allemagne à la recherche d’un sujet de thèse : : « Comment (…) puis-je connaître l’ensemble dont je suis un atome, entre des centaines de millions ? Comment saisir l’ensemble autrement que d’un point de vue, un entre d’autres innombrables ? Jusqu’à quel point suis-je capable de connaître objectivement l’histoire – les nations, les partis, les idées dont les conflits remplissent la chronique des siècles – et mon temps ? (…) Je devinai peu à peu mes tâches : comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible, sans jamais perdre conscience des limites de mon savoir ; me détacher de l’actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur  ». Ces questions, je me les pose chaque jour, et depuis des années ; je me les pose dès que j’écris une ligne, dès que je prends part à une conversation.

A l’heure où l’on s’interroge toujours plus sur l’Europe, et que le Brexit vient faire trembloter cette dame à la démarche de moins en moins assurée, je tombe directement sur ce passage d’un essai de Raymond Aron, publié en 1948 et intitulé « Le grand schisme », essai lu il y a une dizaine d’années (le passage en question peut être lu aux pages 288-289 de l’édition originale NRF Gallimard) : « Mais la création d’une unité économique de l’Ouest européen n’a de valeur que dans la mesure où elle ouvre une période de transformation. Ou bien, donc, un fédérateur, de style hitlérien ou stalinien, dictera les transformations, ou bien un fédérateur démocratique, une fois précisées les conditions monétaires et fiscales, une fois instaurées les structures extérieures (change, politique commerciale) laissera jouer les mécanismes du marché, s’échanger les produits et se transporter les personnes. Il n’y a pas de troisième terme ». Quelques lignes plus haut, Raymond Aron notait : « Mais je ne suis pas convaincu que le dirigisme soit nécessaire pour organiser une fédération européenne, ou plutôt je suis convaincu que le choix est entre deux systèmes : ou bien le dirigisme, mais soutenu par une autorité quasi-dictatoriale, ou bien la liberté intérieure à la fédération, l’autorité de celle-ci se bornant à déterminer les cadres et les structures ». L’Europe s’est orientée vers le deuxième système, ce qui est plutôt rassurant. Ce qui l’est moins, c’est que la structure de cette construction a des parties très fragiles et, ce qui est particulièrement inquiétant, dans ses fondations même. Le fédérateur (démocratique) n’a pas précisé les conditions fiscales et mal précisé les conditions monétaires qui se sont faites sous le coup d’une monnaie unique instaurée arbitrairement ou, tout au moins, prématurément. L’édifice démocratique est donc tout branlant et l’Européen se demande s’il ne va pas finir enseveli, écrasé sous les décombres.

 

Plaza de Gipuzkoa avec, au fond, la Diputación Foral de Gipuzkoa.

 

4 août. La sensation d’être à Paris, parfois, à l’improviste, au détour d’une rue, devant une façade, une sensation particulièrement marquée devant la Diputación Foral de Gipuzkoa, (Gipuzkoako Foru Aldundia) sur la Plaza de Gipuzkoa qu’entourent de belles arcades qui ne peuvent qu’évoquer celles de la rue de Rivoli. Au centre, un jardin superbement fleuri et
arboré. Une plaque signale qu’il a été conçu par Pierre Ducasse, jardinier de la Casa Real. Je n’ai trouvé que très peu d’informations sur cet homme. Un chercheur, Ignacio Javier Larrañaga, a mené une longue enquête sur ce Français et a corrigé un certain nombre d’erreurs et d’à-peu-près le concernant :

http://www.diariovasco.com/v/20140304/al-dia-local/ducasse-caja-sorpresas-20140304.html

Sur cette place flotte un immense drapeau basque, l’ikurrina, un beau drapeau dont la structure évoque celle du drapeau de l’Union Jack. L’ikurrina né en 1894 est l’œuvre de Sabino Arana Goiri qui fonda le PNV (Partido Nacionalista Vasco) l’année suivante.

Hotel María Cristina. Je pourrais être à Paris ou à Genève. Dans le hall, des reproductions grandeur nature de tableaux de John Singer Sargent, des femmes merveilleusement élégantes. J’aime ses compositions autant pour la qualité de la touche et de la palette que pour la séduction qu’exercent ses modèles. Rubens est certes un merveilleux peintre mais ses femmes me dégoûtent — qu’y puis-je ?

Soleil et souffles frais venus de l’océan. Puissantes éclaircies. Une ondée. Retour dans l’appartement Mitteleuropa. Je consulte des albums de famille en compagnie de Karine qui me les commente. Sur une photographie de groupe années 1940, elle me désigne son père et ses grands-parents paternels. Trois jeunes hommes aux beaux visages et en uniforme de la Wehrmacht se tiennent dans le groupe. Tous ont été tués sur le front de l’Est.

5 août. Visite de la Tabakalera un très vaste ensemble (probablement l’édifice le plus imposant de la ville) à cinq niveaux dédié aux activités culturelles les plus diverses. Lumière, simplicité et amplitude des volumes, fonctionnalisme, tout ce que je recherche. Cet ensemble a été ouvert en septembre 2015, dans une usine de tabac qui avait fermé en 2003, après avoir fonctionné durant près d’un siècle. Une exposition s’y tient, avec peintures et sculptures : « Historias Compartidas. El siglo XX en la Colección Kutxa ». J’ai plaisir à y retrouver des productions du Grupo Gaur, un groupe d’avant-garde actif en Gipuzkoa dans la deuxième moitié des années 1960. D’autres groupes d’avant-garde (trop oubliés des historiens de l’art) ont été actifs en Espagne, sous le régime franquiste : El Paso (1957-1960) à Madrid, Dau al Set (1948-1951) en Catalogne, sans oublier Equipo 57 ou Equipo Córdoba (1957-1963). Ci-joint, un lien (en espagnol) sur Grupo Gaur :

http://catalogo.artium.org/dossieres/1/eduardo-chillida/obra/grupo-gaur

Du haut de le terrasse de la Tabakalera, on jouit d’une belle vue sur San Sebastián, une vue qui complète celle que l’on a du Monte Urgull, bien visible, avec son Christ colossal en béton armé années 1950, franquiste donc, et qui coiffe le Castillo de la Mota. Au pied de la Tabakalera, le Puente de María Cristina (1905) auquel je trouve un petit air pont Alexandre III, en très provincial. Les six réverbères Art Déco (conçus par Víctor Arana, en 1921) du Puente de la Zurriola se détachent joliment dans ces brumes pluvieuses. Je détaille une fois encore le relief qui entoure la ville, avec ces coulées de verdure qui semblent vouloir la recouvrir.

 

Une vue générale de la Tabakalera.

 

Dans le parc Cristina Enea, legs des Duques de los Mandas. Cet émerveillement toujours renouvelé devant les grands arbres ; ici, devant un cèdre bleu. Leur formidable présence. C’est un parc des plus calmes. A sa mort, D. Fermín de Lasala y Collado, Duque de Mandas, exigea que tout type de jeu y soit interdit, qu’aucun manège n’y soit installé ; interdits également les picnics y compris les plus discrets. Ce parc est implanté sur une colline qui s’inscrit dans le dernier méandre de l’Urumea avant qu’il ne s’ouvre à l’océan Atlantique.

Olivier Ypsilantis

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Donostia San Sebastián, début août 2016 – 1/2

 

1er août 2016. Pensé au Brexit tout en marchant dans San Sebastián. La presse française nous assène que le Brexit est le fait d’Anglais petit-bourgeois qui regardent tomber la pluie derrière les vitres tout en buvant leur thé. On peut déplorer le Brexit mais gardons-nous d’étiqueter de la sorte ses partisans. Les Anglais sont un vieux peuple doté d’un sens très aigu de la liberté, plus aigu que chez les Français. J’ai toujours voté pour l’Europe, et pourtant j’observe le Brexit avec intérêt et même avec une certaine sympathie, je dois le dire. Il en vient à me réjouir. Je le vois comme un coup de pied dans la fourmilière. La France n’a guère d’autre choix que l’Europe — n’oublions pas que cette dernière fut d’abord un machin conçu essentiellement par la France pour contrôler l’Allemagne, ce que tout le monde à tendance à oublier pour des envolées lyriques et des leçons de moraline. L’Angleterre a d’autres choix ; ayons au moins l’élégance de taire notre jalousie…

 

Donostia San Sebastián, vue générale avec la baie et la plage de La Concha.

 

Marche dans San Sebastián en compagnie de Karine dont le mari est décédé il y a peu, un homme issu d’une vieille famille de Navarra, José Manuel, Chema pour les intimes. J’avais grand plaisir à discuter avec lui, avant le gouffre d’Alzheimer. Nous parlions le plus souvent de l’Espagne, son histoire, sa littérature, ses provinces, ses traditions culinaires et ses vins, car il était fine gueule et grand connaisseur en vins… C’était des tertulias le plus souvent à deux qu’accompagnait volontiers un bon vin de son pays. Il critiquait l’Espagne mais je savais que si je m’étais risqué à la critiquer il en aurait été contrarié. Il avait l’esprit de contradiction poussé à l’extrême, ce qui m’obligeait à manœuvrer. Je le faisais avec plaisir car j’appréciais les jugements de cet homme suffisamment intelligent pour s’amuser discrètement de ses contradictions, de cet homme amical et tranchant, tendre et abrupt. Il se disait de droite, franquiste même, tout en critiquant son propre camp avec une virulence et une acuité dont n’auraient pas été capables ses pires ennemis. Je vis en lui une sorte d’anarchiste de droite, des individus dont j’apprécie généralement la compagnie. Il dénonçait les Français comme si les troupes de Napoléon venaient de ravager son pays, tout en me précisant que j’étais son ami et qu’en conséquence sa colère ne devait pas m’atteindre. Lorsqu’il recevait des Anglais, il leur disait : « Je n’aime pas les Anglais, mais vous êtes mes amis ; soyez donc les bienvenus ! » ; et il leur offrait ses meilleurs vins tout en déplorant que les Anglais soient incapables de faire la différence entre un bon et un mauvais vin. Il témoignait envers ses amis d’une fidélité basque, solide comme le Peine del Viento fiché dans le granit de San Sebastián. Il disait que les sonorités du français et de l’allemand lui étaient désagréables ; mais il avait tout de même pris la peine d’étudier suffisamment ces langues pour les parler couramment ; et sur les rayonnages de sa bibliothèque s’alignaient dans l’original de nombreux ouvrages de la littérature française et allemande sans oublier l’anglaise. Bref, j’aimais cet homme qui ne cessait d’emprunter des chemins de traverse, qui au plus profond de ses contradictions ne perdait jamais l’occasion de dénoncer l’injustice. Il avançait en franc-tireur. Il était d’une parfaite courtoisie avec les femmes ; il se levait quand l’une d’elles entrait et il pratiquait le baise-main.

Originaire de Breslau (aujourd’hui Wrocław, annexé à la Pologne), Karine a une même fidélité dans l’amitié, une fidélité allemande, sœur de la fidélité basque.

Nous marchons donc dans San Sebastián, une ville de moyenne importance (180 000 habitants environ) mais qui dans certains quartiers proches du front de mer donne l’impression d’être une grande ville. Par ailleurs, c’est la seule ville d’Espagne où je ne me sens pas vraiment en Espagne, ce qui n’est pas déplaisant puisque cette impression conduit à l’étrangeté et à cette question : Où suis-je ? Certains immeubles tarabiscotés dans leurs parties hautes semblent avoir séjourné dans l’océan qui y aurait déposé des concrétions. Des rues proches du front de mer me replacent dans une ambiance Mitteleuropa, à Praha plus précisément, avec ces figures généralement en haut-relief qui flanquent l’entrée des immeubles, figures exotiques, ésotériques à l’occasion. Le magnifique hôtel María Cristina de style Belle Époque me conduit à Paris. María Cristina, la reine régente qui, au décès de son époux Alfonso XII, en 1885, se rendit chaque été avec sa cour à San Sebastián, participant ainsi au développement de la ville.

Étrange ville, étrange ambiance. Où suis-je ? Je suis dans une rue qui me place dans une ville qui pourrait être immense, qui se donne des airs de ville immense ; mais cette perspective s’ouvre sur une colline avec pâturages que coiffe une ferme ; et cette colline et les vaches qui y paissent semblent vouloir entrer dans la ville. Des façades riches en renfoncements où je me vois vivre, pour y lire, y écrire et me souvenir. Des souffles frais, une fraîcheur océanique et pyrénéenne.

 

Le premier pont sur l’Urumea, le Puente de Zurriola, face à l’océan Atlantique. Au fond, le Kursaal de Rafael Moneo.

 

Retour chez Karine, dans son appartement, à deux pas du Kursaal et de la Playa de Zurriola, rue de Peña y Goñi, dans un bel immeuble dont l’entrée est flanquée de têtes de lions rugissants et de têtes féminines souriantes. Praha ! Dans l’appartement, une ambiance Mitteleuropa, encore, et d’autant plus soutenue que Karine m’invite à consulter ses albums de photographies, rien que du noir et blanc qui me conduit vers les années 1940, 1930, 1920 et avant la Première Guerre mondiale, jusqu’au dernier quart du XIXe siècle, dans les environs de Wrocław et dans la campagne silésienne. Au mur, dans le couloir, des planches dessinées par son ancêtre, le botaniste et zoologiste Christian Gottfried Daniel Nees von Esenbeck. Karine descend d’une étagère trois volumes reliés en cuir et publiés par la Leopoldina (Deutsche Akademie der Wissenschaften Leopoldina) dont l’ancêtre en question fut président de 1818 à 1858. Ces volumes regroupent la correspondance entre Christian Gottfried Daniel Nees von Esenbeck et Goethe. Une longue discussion s’en suit, une discussion faite de souvenirs partagés et d’impressions suscitées par la vie entre plusieurs cultures.

En l’église San Vicente. Le retable central de la fin du XVIe est résolument monumental ; et, de fait, il me semble que je n’en ai jamais rencontré de plus imposant. Il est l’œuvre du disciple préféré de Juan de Anchieta, Ambrosio de Bengoechea qui, dans cette entreprise, fut secondé par Joanes de Iriarte. Narines dilatées, je hume le parfum de cette église, un parfum d’humidité végétale. Et j’écoute l’organiste qui s’exerce sur un immense Cavaillé-Coll.

2 août. Le pont aux six globes qui enjambe la rivière Urumea. Ces globes sont placés sur des cylindres qui tendent vers le cône. Parfums salins. Le ressac sous le pont que j’emprunte, narines dilatées. Arrêt dans une petite galerie qui donne sur le port ; elle est tenue par un Basque, la cinquantaine. Nous entamons une conversation sur l’art qui finit par se concentrer sur Eduardo Chillida et Jorge Oteiza. Il me montre une épaisse monographie consacrée à ce dernier (« Oteiza. Su vida, su obra, su pensamiento, su palabra » de Miguel Pelay Orozco) et qui rend compte de l’immensité de cette œuvre, une œuvre qu’il juge supérieure à celle de son compatriote et rival, Eduardo Chillida, un jugement que je partage. Les sculptures de Jorge Oteiza m’ont toujours semblé plus aiguës et plus coupantes que celles d’Eduardo Chillada, molles en comparaison.

3 août. Passé commande de trois livres de Bernard Chouraqui, des lectures à partir desquelles j’espère construire quelques articles. Leurs titres me laissent entrevoir une plongée dans les profondeurs — le grand bleu.

Au San Telmo Museoa (STM), dédié pour l’essentiel à la société basque et installé dans l’un des rares bâtiments à avoir survécu aux destructions de 1813. C’est un couvent dominicain du XVIe siècle, réhabilité en 2011, avec une extension à la façade métallique conçue par les sculpteurs Leopoldo Ferrán et Agustina Otero. Dans l’église (elle s’ouvre dans l’axe du cloître), une surprise ! Je retrouve José María Sert, cet artiste doué d’une force hors du commun, avec onze compositions colossales conçues pour cette architecture, compositions dont la superficie totale est de 784 m2. Ces peintures réalisées en camaïeu brun, suivant la technique du glacis (veladura), ont été restaurées en 2011. Elles dépeignent la geste du peuple de Gipuzkoa : « Pueblo de leyenda », « Pueblo de sabios », « Pueblo de libertad », « Pueblo de armadores », « Pueblo de fueros », « El altar de la raza », « Pueblo de pescadores », « Pueblo de navegantes », « Pueblo de comerciantes », « Pueblo de santos », « Pueblo de ferrones ».

 

 Cementerio de los Ingleses, Monte Urgull.

 

Marche sur le Monte Urgull qui offre de multiples points de vue sur la ville, la Bahía de La Concha et les lointains composés de collines qui peu à peu se font montagnes. Une fois encore, je me sens je ne sais où, en Suisse si je tourne le dos à l’océan. Arrêt au Cementerio de los Ingleses, un cimetière que je vous laisse découvrir dans la vidéo suivante :

https://www.youtube.com/watch?v=JhtuvWD8GxI

C’est un cimetière au relief particulièrement accidenté, à très forte déclivité (inhabituel pour un cimetière), riche de ses rochers, de ses mousses, de ses fougères, de ses massifs d’hortensias, de ses haies, de ses pins. Les tombes sont dispersées. Je coupe une fleur pour la déposer sur une tombe ; et ce geste me semble d’un coup extraordinairement important. La plupart des tombes abritent les corps d’officiers anglais de la British Auxiliary Legion tués au cours de la Première guerre carliste, aux côtés d’Isabel II, championne de la cause libérale. La British Auxiliary Legion était constituée par quelque dix mille hommes. Engagés principalement dans la province de Guipuzcoa, ils avaient leur base à San Sebastián.

Ici, la mort me semble moins effrayante — elle me semble même accueillante. Je retrouve cet apaisement que j’avais eu dans des cimetières de Berlin. Alors que nous nous promenions dans le Sophienfriedhof (contigu à la Bernauer Straße), mon fils David, six ans, m’avait pris la main en me disant qu’il nous enterrerait dans ce cimetière parce que nous y serions bien et qu’il aurait plaisir à nous rendre visite.

Le Monte Urgull est coiffé par le Castillo de La Mota (XIIe siècle). Avant de l’atteindre, nous déambulons dans un lacis de fortifications avec plates-formes pour pièces d’artillerie et embrasures diversement ouvertes sur la ville et sa baie. Parvenu au sommet du Monte Urgull, au pied d’un Christ maçonné et colossal de style franquiste, je détaille la structure urbaine de la vieille ville puis la disposition de ses banlieues qui suivent un relief compliqué. Je repère le carré de verdure qui marque la Plaza de Gipuzkoa, je suis la courbe de la plage que vient ourler avec régularité une fine ligne d’écume, je m’efforce de détailler la multitude des vacanciers sur le sable de la plage — des fourmis à peine — et les touches vives des serviettes de bain. J’entends les coups de sifflets des surveillants, très clairs. Enfin, j’observe les fortifications et m’efforce d’imaginer la somme de travail que leur construction a exigée.

 

Vue générale du Monte Urgull que coiffent le Castillo de la Mota et son Christ.

 

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Un écho à l’Affaire Georges Bensoussan

Pour ce qui concerne l’islamo-gauchisme, je voudrais signaler à tes lecteurs un excellent article de Gilles William Goldnadel dans Billet ACTUALITE JUIVE – N° 1425 – Jeudi 23 février 2017 qui a pour titre “L’hémiplégie morale du notable, cette maladie incurable” :

http://blognadel.over-blog.com/2017/02/l-hemiplegie-morale-du-notable-cette-maladie-incurable.html

On le sait, les mots ont une importance capitale dans ce débat (Cf. Victor Klemperer, LTI, la langue du Troisième Reich). Georges Bensoussan en résumant parfaitement ce qu’avait dit Smaïn Laacher a employé l’expression : « … dans les familles arabes… l’antisémitisme on le tète avec le lait de la mère”. Il est traîné devant la justice pour “incitation à la haine raciale”…  C’est cousu de fil blanc.

Dans un de ses livres à paraître en français, Lettre à la mère, Edith Bruck utilise deux fois l’expression : « téter le lait d’Auschwitz » : “Si j’avais une fille, elle serait peut-être comme Sara, la très jolie Sara qui a tété le lait d’Auschwitz.” Plus loin : “La Canadienne ne sort jamais de chez elle, de crainte d’être épiée, raflée, emmenée. Sa fille l’approuve. Elle aussi a tété le lait d’Auschwitz, comme Sara, mais Golda n’est pas paranoïaque.”

Aucun lecteur d’Edith Bruck ne peut se méprendre sur le sens de ces métaphores. Auschwitz n’a pas contaminé le sang et donc le lait des survivants de la Shoah et de leurs descendants mais leur culture familiale.

À propos de Smaïn Laacher qui avait décrit sans concession la transmission de l’antisémitisme dans les familles arabes, il faut que la pression soit forte dans son milieu d’origine et plus encore à l’université pour qu’il ait pu dire que Georges Bensoussan lui avait fait tenir sur France-Culture des propos qui sont une « ignominie ».

Il y là quelque chose de tragique. La peur constitue une puissante alliée pour les inquisiteurs de tout poil. Elle exploite chez l’individu une fragilité profonde, consciente ou non, d’où la schizophrénie qui en découle pour l’individu concerné qui sait que, pour être accepté, il doit se renier…

Si le 7 mars prochain, comme le dit Alain Finkielkraut, l’académicien courageux, le tribunal cède, ce sera une catastrophe intellectuelle et morale.

Je reviens au lycée français de Madrid où depuis notre dernière publication sur ton site : “Epilogue à Misère de l’antisionisme ordinaire”, une enseignante de français a été qualifiée à son tour de « La Juive » dans une lettre anonyme qui, d’après les informations qu’elle contient, ne peut que provenir d’un autre professeur du lycée. La direction dans un courrier aux enseignants parle de « racisme », le mot antisémitisme est tabou. Il y a au moins un/une antisémite au lycée français de Madrid, mais aussi une grande quantité de lâches. Les professeurs de cet établissement, si enclins à la pétition d’ordinaire, n’ont pas osé manifester leur soutien à cette enseignante en condamnant fermement l’antisémitisme dans un courrier collectif. Ils ne l’avaient pas fait non plus lorsqu’un autre enseignant de français avait reçu un courrier anonyme de même nature. Peur du regard de l’autre dans une salle des profs où règne l’antisionisme le plus primaire, où l’appel au BDS est affiché sur le tableau du SNES sans complexe. Peur de se déclarer ouvertement contre toute forme d’antisémitisme parce qu’au fond, pour les antisionistes d’extrême gauche et ils sont légion au lycée français de Madrid, l’antisémitisme est bien « mérité », les Juifs étant pour beaucoup, peu ou prou, attachés à l’État d’Israël.

Patricia Amardeil

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L’Affaire Georges Bensoussan – 2/2

 

J’insiste donc et affirme que Georges Bensoussan était attendu au tournant suite à la publication de ces livres qui dénoncent un certain antisémitisme, celui de « la diversité ». Curieusement, cet antisémitisme ne peut être à présent dénoncé que par l’euphémisme et la circonlocution, et encore… Malgré les attentats, dont celui perpétré par Mohamed Merah, ces figures de style restent de rigueur. D’une manière générale, les pouvoirs nous invitent à reconnaître les bienfaits de l’islam (sic), son immense apport à la culture mondiale (sic) et tout ce que nous lui devons (sic). Le Vivre-Ensemble et la Tolérance sont placés sur un autel devant lequel nous sommes invités à faire nos dévotions tandis que l’esprit critique est invité à gagner le placard et à y rester.

 

http://www.memorialdelashoah.org/archives-et-documentation/publications/la-revue-dhistoire-de-la-shoah.html

 

Georges Bensoussan, rédacteur en chef de la « Revue d’histoire de la Shoah » (voir lien ci-dessus), a donc eu « le tort » de rendre compte d’un autre antisémitisme et, ainsi, de salir la douce image du Vivre-Ensemble. Je rappelle que la « Revue d’histoire de la Shoah » a également publié un numéro sur le génocide des Arméniens (voir image ci-dessus), un autre sur celui des Tutsis, un autre enfin sur le massacre des Tziganes, autant de dossiers qui feront date.

J’insiste. On accuse l’historien de la Shoah Georges Bensoussan de ne pas être resté strictement un historien de la Shoah et d’avoir montré que l’antisémitisme en France avait muté. C’est bien la face cachée et le fond de cette affaire, je l’affirme haut et fort. Georges Bensoussan enfonçait le clou en précisant que cette haine était inscrite dans la culture arabo-musulmane, une affirmation dont je pourrais témoigner de mon point de vue espagnol après enquêtes dans des communautés marocaines qui prolifèrent à présent dans le pays.

Mais de quoi nous plaignons-nous ? Ne devrions-nous pas célébrer le Vivre-Ensemble, encadrés par les bataillons du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (M.R.A.P.), de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (L.I.C.R.A.), de S.O.S. Racisme et de la Ligue des droits de l’homme (L.D.H.) ? Ces bataillons dirigés par le Collectif contre l’islamophobie en France (C.C.I.F.) se sont donc dirigés en rangs compacts et au pas cadencé vers la XVIIe Chambre correctionnelle pour y dénoncer Georges Bensoussan, pour y dénoncer la Réaction.

Bref retour en arrière, avec le débat sur France Culture où Georges Bensoussan rapporte le propos d’un sociologue, Smaïn Laarcher (dont il célèbre le très grand courage) : « C’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tète avec le lait de la mère ». Je sais qu’en Espagne, il en va ainsi dans les familles marocaines, plus précisément arabes ; car dans les familles berbères, j’ai plus rarement rencontré cette véhémence envers les Juifs. J’y ai même assez souvent trouvé une volonté de réflexion et un esprit critique dont les Arabes font l’économie, pris qu’ils sont dans leurs mantras anti-judaïques, antisémites et antisionistes.

Georges Bensoussan n’est pas le premier à dénoncer cette mentalité bien ancrée dans les populations arabes, maghrébines en particulier. D’autres intellectuels l’ont fait, mais ils ont été poussés de côté au nom du politiquement correct, afin de protéger la paix sociale (sic) et, à l’occasion, de petites affaires qui ne peuvent prospérer qu’à l’ombre du Vivre-Ensemble. C’est ainsi. Et puis sur le dos du Juif et d’Israël, les larrons finissent toujours par s’entendre, la racaille d’en-haut et la racaille d’en bas se courtisent discrètement.

Mon langage verse dans le populisme me fera-t-on remarquer. Fort bien. Mais je vous donnerai une définition précise du mot « populiste » que vous ânonnez comme vous avez ânonné le mot « fasciste » ou « réactionnaire » sans même avoir interrogé leur généalogie. Il est vrai que votre position morale (je suis le représentant du Bien, mes ennemis sont donc les représentants du Mal) vous épargne l’étude, historique en particulier. J’envie votre paresse ! Mais je vous signale que le fil de votre épée est émoussé et que la poignée de votre bouclier risque de lâcher.

L’antisémitisme et l’antisionisme sont de formidables liants ; je n’en connais pas de meilleurs. Et lorsque paraît le Palestinien, fine fleur de l’Opprimé, on se lance dans une java du diable où le bourgeois côtoie le prolo. Haro sur le baudet ! Haro sur Israël !

Mais je me suis égaré et j’en reviens à Georges Bensoussan. Dans un article intitulé « Affaire Bensoussan : au bal des faux-culs antiracistes » sous titré « SOS Racisme et la Licra au secours du CCIF », Jacques Tarnero signale à juste titre que la seule erreur de l’historien fut de ne pas reprendre exactement les mots que le sociologue algérien Smaïn Laacher prononça dans un documentaire diffusé par FR3.

Le constat de Georges Bensoussan est un constat culturel (je fais le même depuis des années) et en aucun cas un constat raciste (biologique). Raciste, la condamnation suprême que l’on assène à tout propos à ceux et à celles qui dérangent. C’est l’un des mots qui tend à remplacer fasciste, un mot qui souffre d’une certaine usure et même d’une usure certaine suite à un usage inconsidéré depuis quelques décennies. Il faut remonter au régime stalinien pour en observer la naissance.

Sous ce procès se dessinent deux choses, deux continents de haine et de ressentiment. On reproche à Georges Bensoussan de ne pas s’en être tenu à l’étude de la Shoah et d’être allé fourrer son nez dans le monde arabo-musulman (rappelons à tout hasard que cet historien est originaire du Maroc), et plus généralement musulman, dans leurs rapports avec les Juifs, une immense enquête qui apporte quelques nuances au Vivre-Ensemble et à la religion « de paix, d’amour, de tolérance ».

On lui reproche indirectement (ce sont des reproches masqués portés par des lobbies masqués) d’avoir enquêté et d’avoir élaboré ce dossier intitulé « Les territoires perdus de la République », sous-titré « Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire ». Comme je l’ai écrit, ce constat froid dérangea de leur sieste les On-est-tous-frères-Touche-pas-à-mon-pote et montrait les terribles faiblesses (les terribles paresses) d’une République persuadée de son excellence. Et je passe sur les autres publications de cet historien qui portent sur cette question.

Georges Bensoussan l’enquêteur inlassable a donc eu le tort de fourrer son nez là où personne ne doit le fourrer, hormis ceux qui récitent ce qu’on leur a demandé de réciter sous peine d’être ostracisés. On attaquait aussi Georges Bensoussan (bien que dans une moindre mesure) pour son travail sur le sionisme, publié en 2002 : « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme – 1860-1940 », une publication non moins imposante que « Juifs en pays arabes : le grand déracinement – 1850-1975 ». Par ce travail monumental, l’historien montrait l’immense diversité (et complexité) du sionisme, il montrait (l’air de rien) que le sionisme dépassait infiniment la figure répréhensible à laquelle des masses (et pas seulement arabes et musulmanes, loin s’en faut) le réduisent.

Jacques Tarnero interroge : « Comment un État, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ?  Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement ? »

Des interventions à charge (contre Georges Bensoussan) ont bien sûr évoqué « la question palestinienne », à commencer par celle de Mohamed Sifaoui, un adversaire de l’islamisme (et menacé de mort par ce dernier) qui se retrouva assis à côté du C.C.I.F. qu’il avait durement dénoncé en juillet 2015 ! L’avocat du C.C.I.F. interpella Georges Bensoussan de la manière suivante : « Les Juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? » Il est vrai que l’avocat aurait eu tort de s’en priver : les Juifs (les Israéliens) étant accusés (soit ouvertement, soit indirectement, voire subliminalement) d’être des tortionnaires et des génocidaires du « peuple palestinien » (une désignation que je place entre parenthèses, et ceux qui me lisent savent pourquoi), un « argument » massif que les masses ont assimilé, un « argument » particulièrement efficace donc à l’ère des masses…

Derrière le procès de Georges Bensoussan, c’est Israël et le sionisme qui sont visés, le sionisme dont Georges Bensoussan est l’un des meilleurs historiens. Georges Bensoussan et Cie sont accusés d’être des grains de sable qui dérangent un certain mécanisme dans lequel ils sont si nombreux à verser de l’huile… Georges Bensoussan est un fauteur de troubles comme le sont tous ceux qui étudient et qui donc refusent tous les catéchismes. Pourquoi ne s’est-il pas contenté de rester ce qu’il était, un historien de la Shoah, cette « vieille histoire » qui bientôt n’intéressera plus personne ?

Je mets en lien une intervention de Georges Bensoussan publiée sur le site « Causeur », le 13 février 2017, et intitulée « Antisémitisme : appelons les choses par leur nom – Réponse à Alain Jacubowicz ». Georges Bensoussan y dénonce notamment l’emploi distordu qu’il est fait de l’interprétation du mot « raciste », brandi à tout propos (du culturel on le fait passer allègrement au biologique). Il dénonce aussi les méthodes strictement staliniennes mises en œuvre ainsi que la décontextualisation des propos (écrits ou oraux) qui permet de mettre qui l’on veut au pilori. Georges Bensoussan termine sa réponse sur une citation du cardinal de Richelieu : « Donnez-moi six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre ». Mais lisez :

http://www.causeur.fr/antisemitisme-licra-jacubowicz-antiracisme-42610.html

 

Autre œuvre monumentale élaborée par Georges Bensoussan, plus de mille pages d’une grande densité. Le livre est paru en 2002.

 

Ci-joint, une présentation du géopoliticien Alexandre del Valle. Elle m’a été envoyée par un ami alors que je venais d’apporter une dernière touche au présent article. Je l’ai jugée bienvenue : elle prolongeait ce que je venais d’écrire. Cette présentation est passionnante tant par son amplitude que sa précision et elle me trouble : je ne parviens pas à trouver le moindre point de désaccord ; et tout en l’écoutant, j’ai le sentiment qu’il lit dans mes propres pensées :

https://www.youtube.com/watch?v=3JNGrqVcxvQ&authuser=0

 

Olivier Ypsilantis

 

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L’Affaire Georges Bensoussan – 1/2

 

Je ne vais pas bavarder autour de cette affaire. Je connais personnellement Georges Bensoussan et je suis triste pour ce qu’il doit subir ; et, plus généralement, je suis triste pour la France.

Une amie avec laquelle j’ai travaillé à l’Affaire du Lycée Français de Madrid (voir les six articles publiés à ce sujet sur ce blog) m’a envoyé un courrier suite à cette affaire. Il commence ainsi : « Cher Olivier, c’est terrifiant ; avec l’Affaire Georges Bensoussan, nous retrouvons certains éléments de l’Affaire du Lycée Français de Madrid… » Sa remarque n’a fait que me confirmer dans mon analyse.

 

L’un des livres majeurs de Georges Bensoussan. A l’arrière-plan, l’auteur.

 

Georges Bensoussan a été traîné devant les tribunaux pour avoir dénoncé l’antisémitisme si banalement répandu dans le monde arabo-musulman. Il est vrai qu’il ne s’y limite pas…Les antiracistes et leurs ligues se sont montrés offusqués. Georges Bensoussan a été accusé de « provocation à la haine raciale », ni plus ni moins. Après signalement du dangereux incitateur, des associations antiracistes (je passe sur la kyrielle des sigles) ont rameuté auprès du Procureur de la République par le C.C.I.F. (Collectif contre l’islamophobie en France). A la fin d’une très longue audience (une douzaine d’heures), Georges Bensoussan a déclaré : « Ce soir, Madame la Présidente, pour la première fois de ma vie, j’ai eu la tentation de l’exil ».

Le procès de Georges Bensoussan s’inscrit dans la droite ligne d’un certain nombre de manifestations, parmi lesquelles celle de la Conférence mondiale de Durban, au cours de l’été 2001.

Georges Bensoussan a analysé l’antisémitisme ; il l’a passé au peigne fin si je puis dire. Nombreux sont ceux qui ne savent pas (ou ne veulent pas savoir) que l’antisémitisme a existé et existe à gauche, qu’il n’est pas une spécificité de l’extrême-droite, une désignation elle aussi de plus en plus vague. Et une fois encore, je recommande la lecture de « L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours » de Michel Dreyfus dont j’ai rendu compte sur ce blog même dans une suite de neuf articles. Un certain antisémitisme y est analysé, un antisémitisme qui n’est pas celui des nazis…

Mais pourquoi ça crie au scandale lorsqu’il est question de l’antisémitisme à gauche (de l’antisémitisme de gauche) et plus encore de l’antisémitisme arabo-musulman ?

J’ai une explication au procès intenté à Georges Bensoussan, une explication limitée mais centrale, me semble-t-il, et pas assez évoquée ; et j’espère ne pas tomber dans le procès d’intention : Georges Bensoussan s’est penché sur une question très peu étudiée et peut-être taboue : l’expulsion massive des Juifs des pays arabes (soit près d’un million de personnes) que cet historien a décortiquée dans une somme monumentale, à partir d’archives de première main, avec références constantes à l’appui ; cette somme : « Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 » (publié en 2012).

Si les travaux de Georges Bensoussan historien de la Shoah sont reconnus, cette étude qui détonne dans la liste de ses travaux a probablement irrité certains lobbies antiracistes ; et je fais usage à dessein du mot lobbies. Ces lobbies et certaines tendances politiques s’emploient à nous faire accroire (pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec le clientélisme) que l’islam est une religion de paix, d’amour et de tolérance. Tolérance, le mot est lâché, le grand mot, l’idole implacable devant laquelle des foules sont en dévotion, prosternées. Au nom de la tolérance, on est aujourd’hui prêt à lyncher, au moins médiatiquement, ceux qui ne participent pas à cette liturgie. Des lobbies font un usage frénétique et scandé de ce mot afin de pousser leurs pions après avoir endormi l’adversaire. Or, avec cette somme considérable et inédite, puissamment structurée et truffée de références collectées dans des archives jusqu’alors inexplorées, Georges Bensoussan bouscule un petit monde simple, simplet même, entre Bisounours et Bécassine. Mais ce petit monde simple ne l’est pas tant puisque les astucieux se cachent derrière les idiots utiles, des idiots devenus si nombreux.

J’affirme que par ce procès on cherche aussi (et peut-être même d’abord) à attaquer l’auteur de cette étude. Des lobbies de plus en plus installés par la grâce des capitaux saoudiens et autres pétro-monarchies attendaient leur heure, un prétexte pour se ruer sur cet historien qui avait eu l’impertinence de mettre son nez dans une histoire dérangeante, qui bousculait le schéma de la « tolérance » des Musulmans envers les Juifs, qui portait préjudice au petit monde du vivre-ensemble, aux slogans de cette démocratie totalitaire que tend à devenir la France. Des lobbies guettaient le très dérangeant Georges Bensoussan et ils trouvèrent prétexte à l’attaquer avec cette paraphrase d’une citation utilisant une métaphore empruntée au sociologue français d’origine algérienne Smaïn Laacher.

Qu’un historien étudie l’antisémitisme qui a conduit à la Shoah, soit ! Mais que ce même historien se mette en tête d’étudier l’antisémitisme dans le monde arabo-musulman, la chose ne passe pas ! On s’émeut, on alerte, et des bataillons de sigles se mettent en branle au pas cadencé. On attendait de pouvoir traiter l’auteur d’islamophobe, c’est chose faite.

N’oublions pas que Georges Bensoussan (Emmanuel Brenner) est également le maître d’œuvre d’un dossier publié en 2002 et intitulé « Les territoires perdus de la République », sous-titré « Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire ». Résumé de cette publication : Quarante minutes d’insultes (« Chiennes de juives », « Youpines », « T’es une pute, en plus t’es juive ») et de violences physiques, quarante minutes vécues par deux élèves cernées par une douzaine d’autres qui exigent d’elles qu’elles demandent « pardon d’être juives ». Nous sommes dans un collège parisien, en mars 2002. Cette violence perpétrée en milieu scolaire témoigne de la décrépitude des valeurs qui fondent la République et assurent l’intégration des nouveaux citoyens autour d’un consensus minimal alors que s’affirment à nouveau l’antisémitisme, le racisme, le sexisme, l’irrespect et un climat de violence larvée marqué par la peur de nombreux adultes (et leur embarras) devant l’offensive islamiste. Comment le poison de l’antisémitisme a-t-il réinvesti notre pays ? Pourquoi l’institution scolaire se trouve-t-elle au centre de cette tourmente ? A l’origine de ce livre, le constat alarmé de professeurs de l’enseignement secondaire d’académies de la région parisienne qui tous font état, depuis une dizaine d’années, de leurs difficultés à enseigner la Shoah dans des classes à forte composante maghrébine et qui ont vu s’installer une oppression violente, archaïque et raciste parmi leurs élèves.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques fragments de lettres extraites de mes papiers

 

Une lettre écrite à l’encre bleue sur papier bleu pâle, avec en-tête à caractères rouges : Royal Naval Quarters Blyth, Northumberland, signée Pierre-Aristide M., lieutenant aux F.N.F.L. et datée du 7 novembre 1944. Elle est adressée à sa sœur et à son mari :

  Officiers sous-mariniers de la France Libre

 

Les photographies que vous m’avez envoyées m’ont comblé de joie. J’aurais aimé vous en envoyer à mon tour mais je n’ai pu m’y résoudre et répondre à votre souhait car je m’étais laissé pousser la moustache et la barbe. J’ai tout rasé mais avec le froid je vais les laisser repousser.

Ici, pas une famille qui ne soit éprouvée. Quant à moi, je viens de perdre des camarades de combat anglais. Nous étions partis ensemble mais eux ne sont pas revenus. C’est ainsi. Le combat que nous menons est un sport, dangereux et passionnant. Le froid est arrivé. Neige. Tempête. Et l’hiver sera encore plus rude dans le Grand Nord. Mais si nous sommes récompensés par du beau gibier, tout sera oublié…

Ici, dans le Northumberland, j’ai trouvé une réelle sympathie pour la France. Cette idée domine qu’avec une France asservie le monde n’est plus et ne sera plus le même. Nous devons gagner la paix et pour ce faire nous devons nous battre sur tous les fronts. Notre équipage est « gonflé à bloc » et il aime ses officiers. Avec eux nous ne pouvons que gagner. Mon commandant est un homme merveilleux et avec lui nous irons n’importe où et avec le sourire, même si nous n’avons que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chance de ne pas revenir.

J’espère pouvoir un jour vous montrer mon nouveau sous-marin. L’espace y est un peu exigu mais c’est un engin dernier cri. Nous dormons à quatre dans un espace de trois mètres sur quatre qui sert aussi de salle-à-manger et de salon. Je vous jure qu’après la guerre je pourrai vraiment dormir n’importe où !

J’ai d’excellents amis dans la Royal Navy, dont un médecin écossais qui porte ostensiblement le kilt à l’occasion des cérémonies. Les Free French sont très aimés et toujours reçus avec affabilité. Avant chaque départ en opération, les Britanniques nous offrent une grande « party » puis une autre à notre retour. A ce sujet, j’aurais des anecdotes à vous rapporter ; elles vous amuseront.

Nous sommes habillés comme des esquimaux. (Je vous enverrai des photographies). Il n’est pas question d’uniforme lorsque nous sommes en opération. Je porte un petit bonnet de laine bleu marine qui me fait ressembler à un clown, ce qui fait la joie de l’équipage. Mais sur ce bonnet, je n’ai pas oublié d’agrafer une Croix de Lorraine que j’ai également agrafée sur ma toque de fourrure et mon passe-montagne.

Je vais vous quitter. Il est tard et le devoir m’appelle. Écrivez-moi. Vos lettres me donnent la force de poursuivre le combat. Avec nos chefs et nos équipages, nous ne pouvons que vaincre et achever de libérer le Continent, une libération qui passera par la maîtrise des mers, des océans et la prise des ports.

 

Une lettre de Paul Léautaud adressée à ma grand-tante qui fut un temps sa secrétaire. Cette lettre est datée du samedi 30 juin 1951. Le trait en est épais. Paul Léautaud écrivait à la plume d’oie, qu’on se le dise :

Mademoiselle,

Je m’empresse de vous envoyer le petit règlement de vos travaux pour moi, avec mes remerciements pour votre aimable lettre.

Vous ne pouvez vous imaginer la vie que je mène, chez moi, depuis cinq mois. Mes deux propriétaires sont venues habiter le grand jardin qui fait suite au mien, y faisant construire une vaste maison en bois (coût : plus d’un million). Installation de l’électricité et du téléphone pour elles, la dépense s’en faisant chez moi. Par suite, ouvriers, maçons, circulation, des coups de marteaux toute la journée. Du gravois partout, escaliers et bonne partie du jardin, le nettoyage m’en étant laissé, tout mon rez-de-chaussée encombré de menuiseries. Bref : ma tranquillité perdue et tout mon travail en plan. Et j’ai bien peur d’en avoir encore pour quelques mois. Je devais donner des notes au Mercure, au Figaro, à la Revue de Paris, à La Table Ronde, engagements que je n’ai pu tenir. Vous voyez d’ici la presse. La petite société à quatre pattes va heureusement fort bien, ce qui, après tout, est le principal.

Avec mes très cordiaux hommages. P. Léautaud

P.S. Je risque cette demande n’étant pas sûr qu’elle soit fondée : n’avez-vous pas entre vos mains la copie à la machine du dernier texte pris par vous en sténographie ? Le mandat, payable à domicile, vous parviendra séparément.

 

 Paul Léautaud (1872-1956), chandelles et plume d’oie. Mais où sont les chats !

 

Extrait d’une lettre manuscrite du général de Boissieu, suite à une préface que je lui avais fait parvenir. J’y avais brossé un panorama politique de la famille, en adoptant une position parfaitement neutre. Dans ce panorama, j’évoquais mon père, très anti-gaulliste pour cause d’Algérie et sympathisant O.A.S. C’était ainsi dans les familles françaises. Un grand-père, officier de la Première Guerre mondiale, qui tout en refusant catégoriquement la Collaboration et Vichy refusait de condamner le Maréchal, son fils aîné radicalement gaulliste, son dernier fils (mon père) ulcéré par la « trahison » algérienne, et moi qui aurait pu, si j’avais eu quelques années de plus, lancer des pavés dans le Quartier Latin en braillant « La chienlit c’est lui ! »

Votre préface pour les souvenirs de votre oncle et de sa femme est excellente. Je voudrais cependant vous suggérer d’adoucir vos jugements sur le général de Gaulle (page 6) au sujet de l’exécution de Bastien-Thiry. (J’insiste, ce jugement n’est pas le mien mais celui de mon père, un jugement que je rapporte en simple observateur).

Charles de Gaulle a dit (et, je crois, écrit) les reproches qu’il a fait à Bastien-Thiry dans cette affaire. Ils sont écrits dans mon second tome de souvenirs, Éditions Plon, 1981, page 170, « L’Attentat du Petit-Clamart ». J’ai écrit : « Le premier reproche était d’avoir fait tirer sur une voiture dans laquelle B. T. (le général de Boissieu ne va plus désigner Bastien-Thiry que par ses initiales) savait qu’il y avait une femme, Madame de Gaulle, qui n’avait rien à voir dans les problèmes d’Algérie, ni dans la politique du général. Le deuxième était d’avoir fait courir des risques mortels à des innocents, dont les trois enfants de la famille Fillon qui étaient dans une Panhard qui arrivait vers la D.S. (Au cours de l’attentat, une Panhard circulant dans l’autre sens et dans laquelle se trouvait une famille, dont une femme et trois enfants, essuie les coups de feux. Le conducteur, Monsieur Fillon, est légèrement blessé à un doigt). Le troisième était d’avoir mêlé à cette affaire des étrangers, les trois Hongrois, largement rétribués. Le quatrième, le plus grave (aux yeux du général), était que B. T. n’avait pris aucun risque personnel (souligné par le général de Boissieu) dans l’attentat. Il s’était contenté de lever son journal pour déclencher les tirs. « Le moins que l’on puisse dire, écrivait le général, est qu’il n’était pas au centre de l’action ». Ainsi le général a gracié ceux qui servaient une arme (souligné par le général de Boissieu), mais pas B. T. qui faisait prendre des risques aux autres…

 

Le général Alain de Boissieu (1914-2006) en compagnie de sa femme, Élizabeth de Gaulle (1924-2013), fille aînée de Charles de Gaulle.

 

Extrait d’une lettre manuscrite du général de Boissieu, datée du 13 mars 1991, suite à l’enterrement d’un oncle, ancien de la Division Leclerc :

Jacques a eu des adieux bouleversants, car beaucoup de camarades savaient qu’il avait lui-même fixé toute l’ordonnance de cette cérémonie… Quel courage devant la mort !

Cette qualité aura dominé toute sa vie. Et l’humour ne lui a jamais manqué, même dans les moments les plus graves. Lorsqu’il fut blessé à Badonvillers, j’ai été prévenu aussitôt. Je suis arrivé et je l’ai vu sur un brancard, avec une veste traversée que l’on avait découpée. La blessure était terrible à voir (souligné par le général de Boissieu), j’ai pensé qu’il était perdu, je l’ai donc salué (souligné par le général de Boissieu). Je l’ai alors entendu dire : « Ce n’est pas courant de voir un capitaine vous saluer au garde-à-vous ! » Puis la douleur le reprit. Quel courage devant la mort, car c’était un glorieux mourant qui était devant moi ce jour-là. Lorsqu’on m’a dit quelques jours plus tard que Jacques allait peut-être s’en sortir, j’étais médusé et… transporté de joie !

 

Une lettre d’un ancien de la Division Leclerc, Jacques F., envoyée de Marseille et datée du 23 mai 2004 :

En reprenant la première mouture de votre document au sujet de votre oncle, à la page 5, concernant la Manifestation des Lycéens et Étudiants sur les Champs-Élysées, à Paris, le 11 novembre 1940, je tiens à vous préciser que j’y participais.

Je n’avais pas seize ans et nous étions plusieurs milliers (mis en gras par l’auteur de cette lettre) à remonter la célèbre avenue depuis la place de la Concorde ou le rond point des Champs-Élysées afin de donner le change aux Allemands qui ont mis du temps à comprendre la signification des cannes à pêche et du “deux” que nous scandions. Mais sur la place de l’Étoile, ils nous attendaient en force. Ils ont commencé à tirer en l’air puis sur nous avec des armes automatiques. Il y eut de nombreuses arrestations et des blessés. Par la suite, cinq lycéens du Lycée Buffon seront exécutés : Pierre Benoît, Jean-Marie Arthus, Pierre Grelot, Jacques Baudry, Lucien Legros. Voir la plaque commémorative posée dans ce lycée.

Suite à ces incidents, nous avons été dans l’obligation pendant plusieurs semaines de signer un registre à la police. J’avais réussi à me sauver avec la complicité d’un employé du métro, à la station Étoile, qui avait fait partir la rame au moment où les Allemands se précipitaient sur le quai.

 

Olivier Ypsilantis

 

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