Centralisme ou fédéralisme ? Le cas espagnol

 

J’ai longtemps défendu le système de type fédéral. Il me semblait a priori bénéfique, je dis bien a priori. Dans la réalité, j’observais un fonctionnement plutôt harmonieux aux U.S.A., en Allemagne ou en Suisse, par exemple, plus problématique en Espagne. Dans ce dernier cas le concept de « fédéralisme » me semblait relativement inapproprié même si l’Espagne se compose sur le plan institutionnel de Communautés  autonomes (Autonomías ou Comunidades autónomas)​. La Constitución Española de 1978, dans son article 2, «reconoce y garantiza el derecho a la autonomía de las nacionalidades y regiones » qui font partie de la Nación española. En réalité, l’État espagnol n’est pas fédéral stricto sensu puisque les prérogatives des communautés autonomes s’inscrivent dans un agencement général de base dicté par l’État central, par Madrid donc – une fois encore, voir la Constitución Española de 1978.

 

Les Autonomías ou Comunidades autónomas d’Espagne

 

J’ai donc longtemps pensé que le système des Autonomías était bon pour le pays, que c’est lui qui avait en partie permis une prospérité économique et un développement social sans précédent. Je réagissais par anti-centralisme, par anti-jacobinisme, le jacobinisme représentant l’une des formes les plus extrêmes du centralisme. Par ailleurs, en tant que voyageur mais aussi en tant qu’habitant d’un pays, l’Espagne, j’appréciais généralement les particularismes, particularismes que semblaient protéger les Autonomías. Aujourd’hui, je dois reconnaître que je ne vois pas de rapports aussi clairement définis entre décentralisation politique, économique et administrative et augmentation du bien-être économique et social. A l’inverse, en symétrie, je ne vois pas de rapports clairement définis entre décentralisation politique, économique et administrative et régression du bien-être économique et social.

A dire vrai, je ne sais si le relatif bien-être dont bénéficie l’Espagne est au moins en partie le fait de cette décentralisation, des Autonomías. J’ai longtemps été porté à le croire, je le redis, en réaction au centralisme jacobin, parisien donc, sans jamais me livrer à une analyse approfondie de cette question. Je prenais – et prends encore note – au quotidien d’un certain bien-être que j’attribuais – et attribue encore bien que dans une moindre mesure – à l’Estado autonómico. En Espagne, au cours de mes déplacements, j’ai plaisir à surprendre des conversations, dans la bouche de jeunes et de moins jeunes, au cours desquelles on peut entendre : « Yo soy andalus », « Yo soy valenciano », « Yo soy extremeño » et j’en passe, une revendication volontiers affective qui peut se faire plus ouvertement politique – polémique – dans le cas de « Yo soy catalán », par exemple.

Mon soutien au régionalisme espagnol n’est pas aveugle. Je n’ignore pas que dans les provinces limitrophes, au XIXe siècle, le nationalisme était soutenu par les secteurs les plus réactionnaires de la société, par des caciques – le caciquismo a longtemps été l’une des caractéristiques et des plaies de l’Espagne. Ces secteurs voyaient le libéralisme comme la plus terrible des menaces pour leur monde confiné. Par la suite, une certaine mystique antifranquiste permettra aux apprentis indépendantistes de se présenter comme des progressistes. On sait qu’il n’en est rien. Le centralisme est encore volontiers présenté comme un héritage du franquisme ; il faudrait affiner cette affirmation et se porter dans la longue durée, pour reprendre une expression de l’École des Annales. Le centralisme que symbolise Madrid (et la royauté) ne peut être simplement assimilé au franquisme (au « fascisme »). Les militants qui manipulent cette équivalence ne s’embarrassent pas de nuances et ne sont que des propagandistes. Madrid comme symbole de l’oppression et Barcelone (la Catalogne) comme symbole de la liberté. Ben voyons ! Mais ils sont assez nombreux (trop nombreux) à apprécier cette grossière simplification qui comme toute simplification a l’avantage d’offrir repos et tranquillité à ceux qui y adhèrent. Pourtant, ces derniers temps, une certaine fièvre catalaniste et un certain Carles Puigdemont ont inquiété et même révolté un grand nombre d’Espagnols, parmi lesquels de nombreux Catalans, qui ont eut le sentiment qu’on leur tirait dans le dos, un sentiment justifié, surtout dans le cas de ces derniers. Mais là n’est pas le sujet de cet article.

J’ai longtemps pensé (sans m’efforcer vers une quelconque analyse), et probablement en réaction au jacobinisme et à la sacro-sainte Révolution française, que la décentralisation supposait nécessairement plus de liberté et de bien-être. J’ai peu à peu compris qu’elle pouvait encourager la corruption, avec une indiscipline budgétaire et des taux d’endettement qui portaient préjudice à tous, forçant le gouvernement central à secourir certaines Comunidades Autónomas, comme on l’a vu récemment en Espagne. A ce propos et en aparté, il est amusant de constater que les Comunidades Autónomas les plus endettées se situent plutôt sur la façade méditerranéenne (voir la Comunidad Valenciana) tandis que les moins endettées se situent plutôt sur la façade atlantique (voir le País Vasco). Les Comunidades Autónomas  sont par ailleurs régulièrement un enjeu pour les partis politiques, à l’occasion des élections ; et elles savent monnayer leurs services.

 

Les drapeaux des Autonomías

 

L’Espagne est un pays particulièrement complexe, plus complexe que la France du fait de cette décentralisation. Les particularismes s’affirment partout et de diverses manières. Chaque Espagnol est à sa manière un autonomista, qu’il soit autonomista de primera (un paramètre qui se mesure de diverses manières, et d’abord par l’emploi d’une langue autre que le castellano : comme le gallego ou le valenciano) et autonomista de segunda, comme peut l’être un Murciano ou un Andaluz par exemple : ils ne possèdent pas une langue propre.

La Constitución Española de 1978 a établi dix-sept Comunidades Autónomas. Elles sont nées avec la démocratie et elles l’accompagnent. Il aurait pu en être autrement, il en a été ainsi. Les Comunidades Autónomas ont créé leur propre dynamique, avec leurs structures politiques et économiques, leurs groupes de pouvoir et leurs réseaux clientélistes, leurs intérêts particuliers et leurs complicités diverses au sein de la société civile. Elles se protègent et résistent à certaines volontés de changement venues de l’extérieur, en particulier du gouvernement central, lorsqu’elles les jugent contraires à leurs intérêts.

L’Espagne est un pays fortement décentralisé, ce qui n’est pas pour me déplaire. De ce fait, elle a besoin d’un minimum de loyauté constitutionnelle, une loyauté (lealtad) qu’a trahie Carles Puigdemont, passible de très lourdes peines, celles qui sont appliquées en cas de trahison et de sédition. La question n’est pas d’étouffer d’une main de fer ceux qui veulent l’indépendance de la Catalogne (une question qui peut se discuter) mais de punir un homme qui a agi traîtreusement, à l’insu du peuple espagnol, y compris de la grande majorité des Catalans. J’insiste, ce ne sont pas ses idées qui sont critiquables mais sa méthode.

Je reste attaché à cette Espagne tout en prenant note de certaines distorsions liées à ce système de forte décentralisation. Ce système a pour principal avantage (de mon point de vue antijacobin) de placer entre l’État central et le citoyen une sorte de zone protectrice, aussi longtemps, bien sûr, que ce système est bien compris et qu’il n’est pas manipulé par des élites locales désireuses de satisfaire leurs intérêts particuliers – on en revient au caciquismo. Les Français quant à eux sont depuis longtemps les otages de leur État.

Certes, je n’ai pendant des années considéré que l’avers de la pièce et jamais, ou trop rarement, son revers. Au revers, la résurgence du caciquismo – le neo-caciquismo. Et je pourrais à ce sujet étirer cet article sur des pages et des pages. Mais à quoi bon se perdre en détails au risque de lasser le lecteur ? Concernant le système des Comunidades Autónomas, je suis passé de l’enthousiasme pur à un certain questionnement et je ne puis plus considérer l’avers de la pièce sans en considérer le revers, et inversement. Mon attachement pour la décentralisation, les État fédéraux, le système des Autonomías, reste fort même s’il s’est mitigé au cours de ces dernières années.

 

Les langues officielles et minoritaires, aujourd’hui en Espagne.

 

Mais prenons du recul et quittons pour un temps l’Espagne et ses Comunidades Autónomas. Portons notre regard sur l’Europe géographique. Elle a connu d’extraordinaires changements de frontières (parfois dans la douceur et parfois dans la violence) depuis 1945, avec la chute de l’Empire soviétique – une dénomination préférable en la circonstance à celle d’U.R.S.S. –, la réunification de l’Allemagne (R.F.A. + R.D.A.), la fracture de la Tchécoslovaquie, l’éclatement de la Yougoslavie. L’Union européenne (E.U.), cette association politico-économique de vingt-huit États, est soumise aujourd’hui à des forces centrifuges, à des phénomènes séparatistes d’autant plus pertinents qu’ils ne font plus appel à la violence mais à de purs exercices politiques. Récemment, il y a eu le Brexit, suite au référendum de juin 2016 (avec la question sous-jacente de l’Écosse), et la question catalane, en Espagne, avec affrontement entre la Generalitat de Catalunya et le Govierno de España, ente Barcelone et Madrid. D’autres forces centrifuges sont sensibles dans cette force centripète que veut être l’Europe, principalement en Belgique et en Italie. Je n’ose évoquer la Corse.

D’une manière générale, on peut noter une convergence d’intérêts entre les partisans d’une Europe des Régions (l’Écosse ou la Catalogne par exemple), qui prétendent que cette Europe serait plus démocratique que l’actuelle Europe des Nations, et les pouvoirs économiques et financiers qui n’apprécient guère les frontières qu’elles soient nationales ou régionales mais qui préfèrent ces dernières dans la mesure où la fragmentation des États tels qu’ils se présentent aujourd’hui suppose leur affaiblissement, l’affaiblissement des interlocuteurs face à Bruxelles, à l’Union européenne. Il y aurait dans les hautes sphères politiques allemandes de nombreux partisans d’une Europe des Régions, style Länder. Le fédéralisme est un principe fondamental de la Constitution allemande et le pays compte seize Länder dotés d’une large autonomie.

Aujourd’hui, les séparatistes se trouvent dans une situation paradoxale qui ne l’est peut-être pas tant : ils doivent se tourner vers Bruxelles dans l’espoir de s’opposer plus efficacement à leurs États respectifs. Le plus étrange est que ceux qui s’engagent dans cette démarche ne semblent pas avoir vraiment conscience (mais peut-être ne veulent-ils tout simplement pas se l’avouer) de faire le jeu des pouvoirs politiques, économiques et financiers supranationaux, pour ne pas dire mondiaux, pouvoirs qu’ils dénoncent volontiers par ailleurs.

Ce que je viens d’écrire n’est qu’une synthèse de notes prises en lisant des journaux de divers pays. La question est complexe, entortillée même. J’espère avoir simplement suggéré un axe de recherche.

Olivier Ypsilantis

 

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Les lieux ont-ils une mémoire ?

 

Le texte ci-joint s’articule suivant cinq séquences, des séquences qui ont eu pour cadre l’île d’Yeu et ses environs. Je vais m’efforcer de les placer en regard de ma propre mémoire.

 

Séquences 1 et 2.

Séquence 1. L’île d’Yeu est dans mon souvenir l’île des vacances estivales, de l’enfance et de l’adolescence ; la plage, la nage, la voile, les cabanes, les randonnées, le premier amour, tant de souvenirs. L’Histoire occupait très peu de place dans ma mémoire. Il n’y avait presque pas de guides sur l’île d’Yeu et je dus longtemps me contenter de celui de Michel Champetier de Ribes et Jacques Abord de Châtillon. A présent, les publications à son sujet occupent tout un rayonnage à la Maison de la Presse de Port Joinville. Certaines sont excellentes. J’avais dégoté dans la bibliothèque d’un oncle qui se partageait entre l’Espagne et l’île d’Yeu le « Guide du voyageur à l’île d’Yeu » du Docteur Viaux-Grand-Marais, un guide charmant, au ton légèrement suranné, une sympathique promenade dans un style d’époque mais un guide dans lequel je ne trouvai presque rien de ces détails – de ces précisions – qui nourrissent la connaissance historique.

 

Le Fort de Pierre-Levée (construit entre 1858 et 1866), île d’Yeu.

 

Lorsque j’étais enfant, l’Histoire, à l’île d’Yeu, se limitait pour moi à l’incarcération d’un très vieux monsieur. Je ne savais pas vraiment qui il était et je me demandais ce qui pouvait justifier l’incarcération d’un monsieur bien plus âgé que mes grands-pères, un monsieur aux cheveux blancs et à la moustache pareillement blanche. Je savais qu’il avait été détenu dans un fort, à l’intérieur de l’île, le fort de Pierre Levée appelé aussi « la Citadelle », puis que son état de santé s’étant aggravé, il avait été transféré dans une maison de Port-Joinville. Il y décédera peu après, le 23 juillet 1951, ainsi que le signalait – et le signale encore – une plaque apposée sur la façade de cette maison. Cet homme : le Maréchal Pétain. Je me souviens que l’on vendait à la Maison de la Presse des cartes postales en noir et blanc mais aussi en couleurs de sa tombe, toute blanche, avec ces simples mots, Philippe Pétain – Maréchal de France. En 1973, j’étais adolescent, et j’en savais un peu plus sur ce personnage lorsqu’un commando vola le cercueil afin de répondre à une dernière volonté du Maréchal : reposer à Verdun au milieu de ses soldats.

 

Séquence 2. L’Histoire à l’île d’Yeu fut aussi pour l’enfant que j’étais le sauvetage de l’Ymer, célébré par un monument sur le quai de Port Joinville, un monument offert par la Norvège, une stèle avec bas-relief, œuvre de Stephan Sinding (1846-1922), en hommage aux sauveteurs de l’île partis le 26 janvier 1917 dans des conditions épouvantables pour se porter vers un cargo norvégien torpillé par un sous-marin allemand. Six des douze sauveteurs périssent, ainsi que cinq des sept marins norvégiens. Ci-joint, un document exceptionnel sur ces sauveteurs dont je lisais, admiratif, l’exploit :

http://www.famille-bretet.net/documents5.htm

Sur le monument offert par la Norvège et inauguré en 1922, on peut lire : Aux marins français la Norvège reconnaissante 1917, un « Je me souviens » de mon enfance à l’île d’Yeu, avec le nom du patron, Noé Devaud, et du canot de sauvetage, le Paul Tourriel.

 

Le monument offert par la Norvège, à Port Joinville, île d’Yeu.

 

 Séquence 3. Il y a peu, lors d’un retour à l’île d’Yeu, une surprise m’attendait à la Maison de la Presse, la seule librairie de l’île qui, comme son nom l’indique, vend aussi et surtout journaux et revues. J’avais surpris une référence à ce livre il y a des années dans une note en bas de page dans un guide sur l’île d’Yeu. Ce livre devenu difficile à se procurer avait été publié chez NRF Gallimard, en 1937, avec une préface de Jacques de Lacretelle. Son titre, « Le monastère noir » (Fekete Kolostor) d’Aladár Kuncz. Je me précipitai sur cette réédition pour la dévorer, le mot n’est pas trop fort.

Brièvement. Aladár Kuncz est en France, en Bretagne, lorsque la Grande Guerre éclate. Il se rend Paris dans la précipitation puis tente de regagner son pays, mais en vain. En août 1914, il est interné au camp de Périgueux puis en octobre de la même année, Aladár Kuncz et d’autres ressortissants de l’Empire austro-hongrois sont transférés à la forteresse de Noirmoutier, en Vendée. Il arrive finalement à l’île d’Yeu, en août 1916. Il ne quittera le fort de Pierre Levée qu’en mai 1919 pour retrouver la Hongrie et Budapest. C’est un document très précieux tant par sa valeur littéraire (et je me suis contenté d’une traduction) qu’historique, une valeur comparable au « Journal de captivité » de Theodor Fontane, sous-titré « De Domrémy à l’île d’Oloron, voyage dans la France de 1870 ». Le livre d’Aladár Kuncz connut un succès immédiat, avec traduction en plusieurs langues parmi lesquelles le français, l’anglais, l’allemand, l’italien et le turc. Cette amplitude de la traduction s’explique par le fait que si l’auteur était quasiment inconnu, sa condition d’interné avait été partagée par des ressortissants de nombreux pays.

 

Aladár Kuncz (1885-1931)

 

La première édition française, aux Éditions Gallimard donc, a été favorisée par Ladislas Gara le Hongrois, auteur de nombreuses traductions d’auteurs hongrois en français et grand promoteur de la littérature hongroise en France. Pour cette édition française d’Aladár Kuncz, Ladislas Gara signala l’ouvrage à Jacques de Lacretelle, directeur de la collection « La Connaissance de soi » aux Éditions Gallimard. Ce dernier fut impressionné par la qualité littéraire et la hauteur de vue de l’auteur, et je le comprends. Un chapitre du « Monastère noir » est dédié à l’un de ses gardiens, le sergent Guillaume, qui fut envoyé au front, en première ligne (et tué dès les premiers jours), pour avoir (trop) sympathisé avec les détenus.

La réédition du livre d’Aladár Kuncz que j’ai lue (traduit du hongrois par Ladislas Gara, Beauvoir-sur-Mer, L’Étrave, 1999) est le produit d’un regain d’intérêt au niveau local, vendéen, intérêt stimulé par l’historien et écrivain László Lörinczi qui s’était rendu à Noirmoutier, en pèlerinage, en 1972. Il y constata que le souvenir d’Aladár Kuncz et du camp d’internement y était presqu’effacé. Il s’emploiera à réparer cet oubli.

Après avoir lu « Le Monastère noir », je me suis rendu dans les entrailles du fort de Pierre Levée (je n’en connaissais que la cour) à l’occasion d’une exposition précisément tournée vers cette réédition, dans les casemates sombres et humides où cet homme et tant d’autres ont souffert.

J’ai lu ce livre dans une sorte d’ivresse, étonné que tant d’hommes aient pu tant souffrir sur cette île qui fut pour moi un paradis estival. Mais, récemment, par des recherches Internet, j’ai découvert que sur des lieux de mon enfance estivale des hommes avaient été tués en grand nombre, noyés ou brûlés.

 

Séquences 4 et 5.

Séquence 4. Un paquebot, le Sequana, a été coulé le 8 juin 1917, au large de l’île d’Yeu, par un sous-marin allemand. Il transportait quatre cents tirailleurs sénégalais du 90e bataillon d’infanterie coloniale destinés au front. Cent quatre vingt dix-huit d’entre eux ont péri dans ce naufrage. Ce paquebot réquisitionné pour le transport de troupes avait quitté Buenos Aires le 27 avril 1917, avec, dans ses cales, deux mille tonnes de blé, de café, de haricots, de balles de peaux, de laine et de tabac, le tout destiné à ravitailler le front. Après une escale à Montevideo et Rio de Janeiro, il accosta à Dakar le 18 mai, ville qu’il quitta dix jours plus tard, à destination de Bordeaux. A son bord, six cent soixante-cinq passagers, dont, outre des civils et des membres d’équipage, les quatre cents tirailleurs sénégalais. En 1917, l’Allemagne a lancé une offensive sous-marine générale. Le Sequana sera l’une des victimes d’un sous-marin, le UC-72.

 

Le Sequana, paquebot mixte, construit en 1898 à Belfast, dans les chantiers Workman, Clark & Co. Lancé en 1898, baptisé City of Corinth.

 

Le 8 juin 1917, peu avant trois heures du matin, une torpille touche le Sequana à tribord. La plupart des soldats sont originaires de Haute-Volta (actuel Burkina Faso) ; ils parlent le mooré et ne comprennent pas ce que leur disent les gradés, des Sénégalais. De plus, ils ne savent pas nager. A trois heures trente, le Sequana s’enfonce à l’avant. L’épave repose aujourd’hui à quarante-sept mètres de profondeur. Quatre cent cinquante-huit passagers sont sauvés, parmi lesquels deux cent deux tirailleurs. Une stèle en mémoire du Sequana a été dévoilée sur la côte, à l’île d’Yeu, le 28 mai 2017. Des corps seront repêchés ou échoueront loin de l’île, des corps qui reposent à l’île d’Yeu mais aussi dans des cimetières des îles de Ré, Aix, Oléron et à La Rochelle.

Ci-joint, la célébration du centenaire du torpillage du Sequana, en présence notamment de l’ambassadeur du Burkina Faso en France, de celui du Sénégal en France, et de l’historien local, Jean-François Henry, qui a fait connaître un fait presqu’oublié de tous. A l’occasion de la Fête de la Mer (27-28 mai) 2017, l’île d’Yeu commémora deux centenaires, celui du naufrage du cargo norvégien Ymer, ci-dessus évoqué, et celui du Sequana :

https://www.youtube.com/watch?v=UmhK28N4A-0

Ci-joint, la confection de ce monument en bronze érigé sur la Côte Sauvage, à côté de la plage des Vieilles, par le sculpteur Arnaud Kasper (né en 1962) :

https://www.youtube.com/watch?v=koNFQOiwNzw

Je tenais aussi à rapporter le naufrage de ce paquebot car il a été torpillé au sud de l’île d’Yeu, du côté de la pointe des Corbeaux et de la plage des Vieilles. Or, c’est sur cette plage que se situent quelques-uns de mes plus beaux souvenirs d’enfance, d’où la question qui forme le titre de cet article : « Les lieux ont-ils une mémoire ? » Le sous-marin responsable du torpillage du Sequana, l’UC-72, sera détruit le 22 septembre 1917, en mer du Nord.

Il existe un très beau reportage sur l’épave du Sequana, réalisé par Romain Duran et Jean Audoin dans « Épaves des côtes de France », Éditions Ouest-France. Ci-joint, une magnifique suite de photographies de cette épave :

http://www.regardelamer.com/2015/06/sequana-joyau-de-proue.html

 

Séquence 5. La séquence suivante a eu pour cadre un autre lieu de mon enfance, simple lieu de passage mais qui annonçait l’île d’Yeu, l’île bien-aimée : Fromentine et son embarcadère (dans la baie de Bourgneuf) qui n’était alors qu’une simple jetée en bois. Noirmoutier n’était pas encore relié au continent par un pont – il sera construit au début des années 1970. Il fallait alors emprunter le passage du Gois, à certaines heures, pour se rendre sur cette île à peine île, contrairement à l’île d’Yeu, une vraie île et sa belle devise : In altum lumen et perfugium, soit Lumière et refuge en haute mer.

Fromentine n’était qu’un point de passage. J’aimais cette baie de Bourgneuf, si tranquille, avec ses bois de pins, ses petits bateaux de pêche colorés et ses retraités si tranquilles. Il me semblait que ce lieu avait toujours été pareillement tranquille. Je ne pouvais l’imaginer autrement. Il y a peu, j’ai découvert qu’il n’en avait rien été.

 

Un témoignage de l’Operation Kinetic, entre Noirmoutier et Fromentine.

 

L’attaque de 1944 dans cette baie vendéenne s’inscrit dans le cadre de l’Operation Kinetic (30 juillet – 3 août 1944), soit l’attaque des convois allemands entre Brest et La Rochelle, une opération destinée à nettoyer ces côtes de toute présence navale allemande. C’est dans ce contexte que doit être placée la destruction de quatre dragueurs de mines de la 10e  flottille de Saint-Nazaire. Dans la nuit du 7 au 8 août, ils quittent leur port d’attache dans le but de rallier l’Allemagne. Le 8 août, tôt le matin, les quatre navires sont prévenus de la présence d’une patrouille alliée dans le secteur. On décide de jeter l’ancre dans le goulet de Fromentine en espérant ne pas être repéré. La marée basse va les surprendre. Dans l’après-midi, vingt-trois chasseurs-bombardiers Beaufighter du 404e escadron de la R.C.A.F. et du 236e escadron de la R.A.F. repèrent les navires qu’on leur a signalés et les détruisent. Le bilan est très lourd pour les Allemands. On parle d’une cinquantaine de tués et de près de cent blessés, nombre d’entre eux très gravement brûlés. Au cours de l’été 2014, une exposition a été organisée à Fromentine, pour les soixante-dix ans de l’attaque du 8 août 1944.

Deux aviateurs de la Royal Canadian Air Force ont péri au cours de cette attaque : les lieutenants Ian C. Robbie, navigateur, et Robert S. Forestell, pilote. Ils reposent dans le cimetière de Barbâtre, une commune de Noirmoutier.

 

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Les lieux ont-ils une mémoire ? Je ne sais. Bien sûr, il y a le travail des historiens et de tous ceux qui se dédient au travail de mémoire à partir de l’immense continent des archives (un continent qui ne contient toutefois qu’une infime partie du passé) mais aussi en interrogeant les mémoires encore vivantes.

Les associations à la mémoire se multiplient, parmi lesquelles Relations Internationales Culture et Mémorial de Barbâtre (R.I.C.M.B.), association qui s’est notamment employé à rechercher les familles des deux pilotes canadiens morts le 8 août 1944. Les monuments se multiplient aussi, parmi lesquels celui d’Arnaud Kasper dédié aux victimes du Sequana, en particulier aux tirailleurs venus d’Afrique, mais aussi celui qui a été érigé début 2016 par l’association R.I.C.M.B., à la pointe de La Fosse (Noirmoutier), en souvenir du combat aéronaval du 8 août 1944. Bref, la mémoire c’est aussi un lieu : en ce lieu, il s’est passé quelque chose à tel moment…

Internet a immensément multiplié les pistes de recherches. Les réseaux sociaux, fort critiquables par ailleurs, participent à ces recherches. Les outils se sont multipliés et ne cessent d’augmenter – d’affiner – leur puissance.

Par ailleurs, il arrive que des traces subsistent ; mais elles sont si rares, si fragiles. Et si elles sont visibles, il faut être au moins un peu averti pour savoir les lire. Les plus grands champs de bataille ne retiennent presque rien, lorsqu’ils retiennent quelque chose. Ainsi, et pour rester dans l’aire géographique du présent article, deux des quatre épaves des dragueurs de mines détruits dans le goulet de Fromentine sont longtemps restées en place (et peut-être le sont-elles encore), visibles à marée basse. Je ne les ai jamais vues, ou peut-être les ai-je vues sans comprendre que ces îlots de ferraille étaient des restes de bateaux allemands détruits un jour d’été 1944 par des chasseurs-bombardiers de la R.C.A.F. et de la R.A.F. Parmi les traces de la mémoire dans ce secteur (des traces étudiées et mises en valeur par l’association R.I.C.M.B.), celles d’une base d’une unité de l’aéronavale américaine (Naval Air Station Fromentine) de la Première Guerre mondiale dotée d’hydravions de combat (Curtiss HS-1L) destinés à lutter contre les sous-marins allemands qui pullulaient le long du littoral français, au sauvetage maritime et la protection des convois américains à l’approche du port de Saint-Nazaire.

 

U.S. Naval Air Station, à Barbâtre, sur l’île de Noirmoutier.

 

« Les lieux ont-ils une mémoire ? » Je ne saurais y répondre mais simplement faire part d’un étonnement : comment est-il possible que dans des lieux où j’ai été si parfaitement heureux, il y ait eu tant de souffrance, souffrance des soldats africains noyés dans la cale du Sequana, souffrance des soldats allemands atrocement brûlés dans la baie de Bourgneuf ? C’est le rapport – ou plutôt l’absence de rapport – entre ces temps, le temps d’autres, de tant d’autres, et le mien – en l’occurrence mon temps de petit garçon en vacances estivales à l’île d’Yeu – qui m’inquiète, m’angoisse même. Bien sûr, je ne savais pas ; mais quelque chose en ces lieux aurait dû m’avertir, m’inquiéter, m’angoisser ; mais rien, rien, rien !

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « La Paix » d’Ernst Jünger – 2/2

 

Deuxième partie – Le fruit.

Chapitre I. Cette deuxième partie est introduite par une pensée de Walter Schubart extraite de « L’Europe et l’âme de l’Orient » : « Ce n’est pas dans l’équilibre du monde bourgeois, mais dans le tonnerre des apocalypses que renaissent les religions. »

La souffrance n’ayant épargné aucun peuple, les fruits de la paix doivent être pour tous. Il y aura des vainqueurs et des vaincus, et les armes doivent faire leur œuvre tant il est vrai que « plus la logique de la force se manifestera dans toute sa rigueur, plus elle fera impression sur ses adorateurs, et mieux la paix sera garantie ». Pas de compromis possible aussi longtemps que le but ne sera pas atteint, soit la défaite totale de l’un des camps. La paix issue de ce conflit radical et planétaire ne saurait être un compromis.

Chapitre II. La paix ne doit pas être une paix de violence. Aussi les traités doivent-ils être d’une extrême solidité, dictés par la raison et en aucun cas par la passion. Cette guerre a accentué le nivellement universel. La Grande Guerre a remplacé les monarchies par les démocraties ; cette guerre plus violente et plus vaste remplacera les États nationaux par des Empires, ce qui devrait asseoir une paix plus durable.

Chapitre III. Les vainqueurs ne doivent pas s’assurer de nouveaux espaces au détriment des vaincus. Autrement dit, les anciennes frontières doivent être effacées par consentement mutuel au profit d’empires afin de taire définitivement les querelles fratricides. La paix doit être assurée de manière inviolable.

Chapitre IV. Cette guerre a tellement mêlé les peuples qu’ils ne peuvent à présent qu’œuvrer à une union supérieure afin d’éviter des destructions toujours plus immenses. De la guerre mondiale à la paix mondiale, du feu vers la lumière. Temps particulièrement délicat : ce temps entre l’armistice et la conclusion de la paix ; car c’est dans cet intervalle que l’esprit de discorde tend à s’imposer. Il doit y avoir un vainqueur et un vaincu car telle est la condition du salut ; mais au vainqueur incombe une très lourde responsabilité : celle de gagner la paix en emportant l’adhésion de l’ennemi, du vaincu, pour l’Alliance.

Chapitre V. Cette guerre est la première guerre véritablement mondiale de l’histoire humaine, preuve que cette histoire tend vers un ordre planétaire. La technique (qui est connaissance et volonté devenues forme) exige de vastes espaces : elle repousse les frontières du passé. Porté par la technique, l’homme devient peu à peu le citoyen de nouveaux empires.

 

Ernst Jünger (à gauche) en compagnie de Carl Schmitt, à Rambouillet, en 1944.

 

Chapitre VI. Les moyens de communication activent une circulation toujours plus intense tandis que l’industrie ne cesse d’augmenter sa productivité, emploie toujours moins de personnes, et que le commerce croule sous les surplus. Le plein emploi pour les hommes et les outils n’est que là où sévit la destruction.

Les moyens techniques rendent le monde bien étroit et la libre circulation est entravée par les frontières et la diversité des formes de l’État et de l’économie. L’Europe doit devenir partenaire des empires qui se constituent sur la planète pour le bien de tous.

Chapitre VII. La Révolution de 1789 portait un message supranational, ce qui favorisa la marche de ses armées. Le culte de Napoléon célébré dans de nombreux pays répondait au vieux rêve d’une monarchie universelle. Mais de cet ébranlement naquirent des États, l’idée de l’Europe se rendormit et le Congrès de Vienne confirma les frontières. Le Traité de Versailles qui aurait pu instituer un nouvel ordre pour la paix universelle ne fit que multiplier les dissensions ; il désignait la Deuxième Guerre mondiale. L’idée de la SDN était louable mais elle manquait d’une idée directrice et se perdit dans mille détails, provoquant un désintérêt général, y compris chez les vainqueurs. Par ailleurs, elle ne traita pas les États sur un pied d’égalité, ce qui activa le ressentiment et l’esprit de vengeance ; le Traité de Versailles ne fit que confirmer les frontières ; la guerre à venir terrifiait et envoûtait ; aucune réforme ne pouvait suffire ; les partis se voyaient poussés à une explication radicale ; et l’instinct l’emporta sur la raison, comme toujours dans ce cas.

Chapitre VIII. Dès le début de la guerre, l’Allemagne s’adonna aux erreurs passées en menant non pas une guerre d’union (avec mêmes droits et devoirs pour tous) mais de conquête car, contrairement à la France, elle n’avait pas consommé la matière de l’État national ; c’est pourquoi elle était condamnée à perdre une guerre qui ne faisait qu’augmenter les résistances à mesure qu’elle déployait ses efforts. Dans cette guerre, et malgré les souffrances de l’Occupation, des liens d’estime et d’amitié se sont tissés, des liens volontiers plus solides que les traités entre États.

Chapitre IX. La paix ne doit pas être dictée par un désir de vengeance ; il ne fera qu’ajouter de nouvelles injustices aux anciennes. La raison et la connaissance de l’ensemble doivent guider les juges afin qu’ils distinguent pleinement le juste de l’injuste et n’activent pas le crime à leur tour. Il ne s’agit pas de venger mais de rétablir la notion de droit si malmenée dans de nombreux pays. Le droit doit finir par chasser les ténèbres et jusque dans leurs moindres recoins. Réactiver le droit, rétablir la justice mais sans que les partis ou les nations ne s’érigent en juges de leurs adversaires : on ne peut être juge et partie. Le châtiment du crime doit être assuré par des tribunaux dépourvus de haine, capables de distinguer entre le soldat et le bourreau, le combattant et l’assassin, loin de tout esprit partisan afin, tout d’abord, de ne pas faire des criminels des martyrs et des héros nationaux. La justice doit être effective, sans concession, mais sans jamais se laisser aller à l’esprit de vengeance. Moins les passions se refléteront dans la source du droit, plus le crime apparaîtra dans toute sa hideur.

Chapitre X. L’épuration doit précéder l’union. Mais la paix doit tendre intégralement vers la paix, vers des formes nouvelles et à l’échelle planétaire, une aspiration qui se lit dans cette guerre même. La paix doit régler la question de l’espace. Le partage de l’espace doit être revu afin de ne plus laisser prise aux puissances d’agression, ou totalitaires, dont l’existence même est le symptôme d’un mal venu de l’histoire. La question du droit est garante de la paix qui pour être durable ne peut être conclue qu’entre des peuples libres.

Il y a aussi la question des formes d’existence du Travailleur, ce héros du monde moderne, issu de la mobilisation totale qui aplanit la différence entre les peuples, question qui souligne ce fait incontournable : la guerre a transformé les peuples et les nations.

Le règlement du problème de l’espace (intimement lié à celui du droit) guérira le mal des peuples sans espace et donc parcourus de tensions dangereuses. Le Travailleur qui seul possède la vision et la hardiesse nécessaires à l’élaboration d’une paix mondiale se dressera de toute sa stature sur le socle des questions de l’espace et du droit équitablement résolues. Le Travailleur, soit l’ensemble des forces participant à la mobilisation totale et enfin libérées pour des fins créatrices. Une fois son temps révolu, le Travailleur se défera de son esprit titanesque et apparaîtra sous d’autres aspects qui découvriront son rapport à la tradition, la création, le bonheur, la religion.

Chapitre XI. La question de l’espace doit en priorité être résolue en Europe d’où sont parties les deux dernières guerres. Chaque peuple d’Europe doit apporter son espace en dot. Les membres épars de l’Europe doivent se réunir en un seul corps animé d’une respiration plus profonde et d’une circulation du sang plus ample, une tâche prométhéenne qui peut trouver appui sur de nombreux exemples dans l’histoire. Les nations nées des dynasties et des éclats de vieux royaumes sont en demeure de fonder l’Empire.  

 

Ernst Jünger, à Paris, pendant l’Occupation.

 

Chapitre XII. La pénurie d’espace sera résolue par l’union des peuples. La Constitution déterminera les formes de la vie en commun, une Constitution qui devra satisfaire deux principes fondamentaux : l’unité et la diversité. Cette géopolitique nouvelle pourra concilier deux tendances (opposées et complémentaires) où se sont engagées les démocraties modernes : l’État autoritaire et l’État libéral. Les formes de ce premier se conçoivent là où les hommes et les choses peuvent être organisés techniquement. Les formes de ce dernier procèdent des forces profondes de la création. D’une part, organisation uniforme afin de fluidifier le mouvement et les échanges ; d’autre part, la diversité doit régner là où les peuples diffèrent – et cette palette ne sera jamais trop riche. La Constitution (européenne) devra faire la part de la culture (l’intimité de l’homme) et de la civilisation (l’action de l’homme sur le monde). Unification spatiale de l’Europe et préservation de la diversité, de l’histoire de ce continent qui, ainsi, s’enrichira de valeurs nouvelles. Ce cadre aidera les peuples, grands et petits. Ainsi, les Alsaciens pourront-ils vivre comme des Allemands ou des Français, délivrés de la concurrence des États nationaux et, surtout, ils pourront vivre comme Alsaciens. Et ainsi des Bretons, des Crétois, des Siciliens et tant d’autres peuples.

Chapitre XIII. Pour durer, la paix ne doit pas se fonder exclusivement sur la raison ; elle doit aussi représenter un pacte sacré. Il s’agit de s’opposer au retour du nihilisme, une tendance exposée au plus haut point en philosophie par Nietzsche, en littérature par Dostoïevski ; et ce n’est pas par hasard que le conflit entre le peuple allemand et le peuple russe aura été le plus radical, ces deux peuples se complètent par nature.

Les relations entre hommes ne peuvent se contenter de négociations raisonnables, de traités ; elles doivent envisager le rapport à Dieu. En Russie, le bouleversement technique et politique s’inscrira sur le plan métaphysique – les grands poètes de ce pays l’ont prophétisé –, il ira de la terreur à l’apaisement. Libérés des technocrates, l’Allemagne montrera le meilleur d’elle-même, avec ces Allemands qui surent résister aux puissances d’extermination. La France est la mieux préparée à cette unité supérieure – l’Europe –, ses ressources en formes correspondent à l’excédent de forces inorganisées en Allemagne. L’Angleterre occupera le meilleur rôle pour l’organisation pratique ; et elle adaptera sa politique traditionnelle non plus à l’équilibre des peuples mais des continents et des empires. L’Amérique possède à présent la tradition de la construction telle qu’elle nous est devenue nécessaire. Malgré l’immense influence de l’Amérique et de la Russie – des empires –, forte de ses propres fonds l’Europe tendra à se faire empire.

Chapitre XIV. Il faut lutter contre le nihilisme, tant au niveau individuel que collectif. Il faut circonscrire les puissances de la technique. L’intellect et ses forces titanesques doivent être séparés des forces humaines et divines. Le danger est imminent ; c’est pourquoi à défaut de foi nous devons témoigner de piété, refuser que les affaires publiques soient confiées aux nihilistes, aux purs techniciens, aux contempteurs de toute obligation morale. Celui qui ne jure que par l’homme et la sagesse humaine finit par sacrer roi le bourreau. Afin d’éloigner le nihilisme, l’État doit se référer à une raison supérieure à celle de l’homme ; il doit faire appel aux ressources de la foi pour dominer toutes les idoles de l’intellect.

Chapitre XV. L’État libéral n’est pas assez armé pour s’opposer aux nihilistes. On ne peut véritablement vaincre le nihilisme qu’avec l’aide de l’Église. Il faut miser sur la foi et non l’indifférence. Il faut que dans l’État nouveau l’homme soit ancré dans l’espace et dans le temps, dans l’infini et l’éternité. La totalité de l’homme doit dépasser la certitude que l’État enseigne dans son système éducatif. Pour ce faire, les Églises ont besoin de remonter aux sources. La théologie doit cesser d’être considérée comme une science subalterne. Elle doit initier au salut d’une manière rationnelle. Elle doit attirer les cœurs les plus généreux, les têtes les mieux faites et les esprits les plus fins, tous ceux qui ne se satisfont pas des disciplines spécialisées ni même de la philosophie. Il ne s’agit pas de jeter aux ordures les résultats acquis par les sciences particulières, mais de leur retirer leurs prétentions à la valeur absolue. Les progrès incessants de la technique laissent l’homme toujours plus démuni ; les études théologiques peuvent réparer les fêlures qui nous parcourent.

Chapitre XVI. Dans la guerre totale, la Bible (avec ses commandements, ses promesses et ses révélations) s’impose face aux basses lois du monde de la terreur. Elle nous livre le modèle et la mesure qui commandent à l’histoire et à la géographie humaines. Elle garantit les pactes et conduit à la paix par la nécessité morale qui seule peut fonder le véritable ordre humain.

Chapitre XVII. Le traité de paix à venir ne doit pas se présenter exclusivement comme un traité de droit public ou international. Il faut dans un même temps instituer un synode. Les Églises ont fait front commun contre le nihilisme. L’unité politique, favorisée par le déclin des nations, favorisera la confluence des Églises.

Chapitre XVIII. Il faut tendre non pas vers la paix à tout prix mais vers la juste paix, car la paix à tout prix contient des germes mortels capables d’engendrer une violence toujours augmentée. Il faut toujours plus prendre garde à ce que la technique ne dicte pas ses lois au nihilisme. A présent ses ambitions tendent vers la destruction totale, l’annihilation de toute vie. Il ne faut pas que la technique dicte ses lois à la basse raison car, ce faisant, elle transformerait la paix (apparente) en guerre civile, augmentant toujours plus l’aire de la terreur.

Chapitre XIX. Confronté à cette guerre planétaire, l’homme est tenté de succomber au découragement et à la peur qui paralyse. Les démons l’observent en coin, pleins d’une joie sauvage, en attendant qu’il renonce à sa responsabilité, qu’il renonce à distinguer le bien du mal. Or, chaque homme est responsable et immensément. Chaque homme, y compris le plus humble, est juge du juste et de l’injuste, et est convié à faire le bien dans ce monde de violence radicale. LA VRAIE FORCE EST CELLE QUI PROTÈGE.

La lassitude et la peur retardent la paix. Pour mériter la paix, il ne suffit pas de ne pas désirer la guerre. La véritable paix suppose un courage qui dépasse celui que suppose la guerre : elle est activité créatrice, énergie spirituelle. La paix se conquiert d’abord par un travail sur soi-même. Le combat contre lequel nous sommes engagés se joue entre les puissances de la vie et celles de la mort. Soyons ces preux qui se tiennent épaule contre épaule pour une paix durable.

 Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « La Paix » d’Ernst Jünger – 1/2

 

LA VRAIE FORCE EST CELLE QUI PROTÈGE

La Paix, Der Friede… J’ai lu et relu ce petit livre. Et je viens de le relire, stylographe en main, à l’heure où l’Europe est parcourue de tensions et en tous sens. « La Paix » est l’un des livres qui ont fasciné ma jeunesse, pour son contenu d’abord mais aussi pour les circonstances dans lesquelles il a été élaboré. Je viens de le relire stylographe en main ; et je le trouve toujours terriblement actuel et peut-être même plus actuel que lorsque je l’ai lu il y a une trentaine d’années.

« La Paix », un tout petit livre divisé en deux parties : Première partie : La semence (chap. I à VI) ; Deuxième partie : Le fruit (chap. I à XIX). Dans une lettre de janvier 1947 à Banine l’Azérie, son amie et traductrice (je vous conseille de lire ses écrits en rapport avec Ernst Jünger), Ernst Jünger lui signale que la cinquantaine de pages du manuscrit de « La Paix » lui a donné plus de mal que les milliers de pages qu’il a écrites sur la guerre. Et il lui confesse ce qui suit afin de l’aider à parer des critiques dictées autant par l’hostilité que par la méconnaissance. Le reproche le plus massif et le plus immédiat : passer trop vite sur la question des responsabilités. Rappelons que ce document a été rédigé au début de la Deuxième Guerre mondiale. Ernst Jünger écrit donc à Banine la Caucasienne : « Lorsque j’écrivais cet essai, je nourrissais encore l’espoir qu’il nous serait possible d’effacer par nos propres forces les taches sur notre honneur. Vous me connaissiez alors et vous savez, comme d’autres Français, à quel point je ressentais l’injustice, non seulement en tant qu’homme, mais en tant que soldat qui croyait encore à la chevalerie. Ajoutez que j’ai connu dans tous les camps trop de cœurs nobles pour me sentir capable d’un jugement en bloc. Enfin, j’aime ma patrie ». Et il termine sa lettre en espérant qu’en ces temps de discorde (nous sommes alors en pleine guerre froide) ceux qui n’apprécient pas l’intégralité de ce petit livre le considéreront au moins comme un témoignage de bonne volonté. Dans une lettre à Banine, en janvier 1947, il écrit : « Lorsqu’au cours de l’hiver 1941, à l’Hôtel Majestic, c’est-à-dire en somme dans le ventre du Léviathan, je traçai sur une feuille blanche ce mot : LA PAIX, j’eus le sentiment de m’engager dans une entreprise plus considérable que tous les faits de guerre auxquels j’avais participé jusqu’alors depuis 1914… J’éprouvais le besoin de mettre de l’ordre dans mes pensées, de chercher à démêler le juste de l’injuste. Le fruit de ce travail servit de méditation et de discussion à un tout petit groupe d’amis ». Parmi ces amis, des conspirateurs du 20 juillet 1944.

Ernst Jünger à Paris, pendant l’Occupation, à gauche de l’image.

 

Ce petit livre doit tout d’abord être envisagé comme une arme contre le nihilisme (dont le nazisme est l’un des avatars). Il faut avoir lu les « Journaux de guerre » d’Ernst Jünger pour prendre toute la mesure du mot NIHILISME sous sa plume, dans son esprit. Le manuscrit de « La Paix » resta d’abord caché dans un coffre-fort de l’Hôtel Majestic, à Paris, avec la complicité d’officiers antinazis issus de la Reichswehr. S’il avait été découvert et épluché par la Gestapo ou le S.D., on peut supposer que ce manuscrit aurait coûté la vie à son auteur.

Ernst Jünger est de ceux qui croient en la puissance effective du langage, y compris contre le nazisme, contre Kniébolo (voir « Sur les falaises de marbre »). Cet homme blessé quatorze fois au cours de la Grande Guerre, porteur de la plus haute décoration allemande, Pour le Mérite, frénétiquement nationaliste après l’armistice de 1918, ce penseur qui introduisit à la terreur totale dans l’entre-deux-guerres, cet homme qui n’avait connu, ne connaissait et ne connaîtra « de la passion que ses flammes, non le rayonnement noir de la haine et du ressentiment », ainsi que l’écrit l’un de ses traducteurs, Armand Petitjean, cet homme donc ne pouvait se tenir aux côtés des nazis. Il était devenu un Anarque et il le restera jusqu’à son dernier jour.

Contrairement à d’autres intellectuels allemands, il entre dans une résistance spirituelle, silencieuse, avec le langage pour arme, l’arme du style. De son bureau, à l’Hôtel Majestic, il s’efforce d’aider autant que possible ceux et celles qui le sollicitent. Il existe de très nombreux témoignages à ce sujet, des témoignages qui feront taire un certain sarcasme, assez répandu à son sujet dans la presse française. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, il reçoit la Croix de fer de 2ème classe pour avoir ramasser un officier blessé par un tir français. Sa devise aurait pu être : La vraie force est celle qui protège, pour reprendre ses propres mots.

Ernst Jünger, résistant à l’Hôtel Majestic, en uniforme d’officier de la Wehrmacht… J’ai trouvé d’assez nombreux articles dans la presse française qui, exclusivement guidés par des a priori, se laissent aller plus ou moins discrètement au sarcasme, un sarcasme qui est d’abord le fait d’un certain conformisme mais aussi de l’envie. Je n’insisterai pas. Simplement, il m’est arrivé d’éprouver de vraies colères en lisant ces articles ; à présent, ils me laissent indifférent ; et j’en viens parfois même à plaindre sincèrement leurs auteurs pour leur petitesse.

Ernst Jünger, officier de la Wehrmacht, protégé par un cercle d’officiers de la Wehrmacht, dont beaucoup seront exécutés ou se suicideront. Dans une lettre à Banine, il signale qu’à partir de 1942, les événements catastrophiques le mirent en contact avec des officiers décidés à en finir avec Hitler. C’est essentiellement sous leurs auspices qu’il décide de donner forme à sa méditation, ce qu’il fait entre juillet et octobre 1943, un appel à la jeunesse d’Europe (et du monde) : « La Paix », un écrit qui va servir de manifeste et de mot d’ordre aux conjurés du 20 juillet 1944. On sait que Rommel le lut avant de se décider à demander à Hitler la cessation des hostilités. Cette démarche n’aurait pas abouti, mais Rommel l’avait en tête juste avant d’être gravement blessé par un chasseur allié en Normandie, sur la route de Livarot, le 17 juillet 1944. On connaît la suite avec l’invitation au suicide qui lui est faite. Le comte Friedrich-Werner von der Schulenburg qui avait transmis l’écrit d’Ernst Jünger aux conjurés est pendu. Le général Hans Speidel, ami et protecteur d’Ernst Jünger (et dont la figure est très présente dans le journal tenu par ce dernier au cours de ses années parisiennes) est le seul membre du premier cercle des conspirateurs du 20 juillet 1944 à ne pas avoir été exécuté ou à ne pas s’être suicidé. Le général Carl-Heinrich von Stülpnagel (à ne pas confondre avec Otto von Stülpnagel) qui est au cœur de la conspiration, à Paris, manque son suicide, devient aveugle et finit par être pendu. Ernst Jünger ne doit probablement son salut qu’au chaos qui précéda l’évacuation des troupes allemandes de Paris.

Quelle utilité pouvait avoir ce petit livre après la mort de presque tous ceux qui formaient comme un cercle de disciples ? Ernst Jünger le dédia à son fils Ernstel. Il avait dix-sept ans et s’était montré imprudent en faisant de la propagande antinazie auprès de ses camarades. Son père avait difficilement obtenu sa libération. Envoyé au front à titre punitif, Ernstel tombera en Italie, dans les carrières de Carrare. Dans ce désastre où « La Paix » est emportée comme un fétu de paille dans un fleuve en crue, Ernst Jünger s’efforce d’atteindre ces îlots d’humanité qui subsistent jusque dans les plus grandes débâcles de l’histoire. « En février 1945, je fis parvenir une copie de « La Paix » au jeune commandant d’une section de chars qui avait cantonné chez moi, et avec qui j’avais passé la nuit à prendre la mesure des événements à venir. Il la fit polycopier et la distribua au hasard des rencontres de la retraite. Telle est la source des nombreuses versions et traductions qui, dans bien des cas gravement mutilées, ont circulé en Allemagne et à l’étranger. »

Mais que dit ce petit livre ? Je rappelle qu’il a été écrit durant la Deuxième Guerre mondiale et qu’il a commencé à être conçu à un moment où l’Allemagne triomphait sur tous les fronts. Ernst Jünger pense alors à la paix, et pas à une paix nazie, on s’en doute. Peut-être par ce petit livre a-t-il également voulu prévenir l’Europe d’une paix désastreuse, comme l’avait été celle du Traité de Versailles (28 juin 1919) qui en humiliant l’Allemagne portait en lui les pires catastrophes. Et dans ce cas, comment ne pas lui donner raison ?

 

L’une des premières éditions de « La Paix »

 

Première partie – La semence.

Chapitre I. Ernst Jünger juge que la Deuxième Guerre mondiale est la première œuvre commune de l’humanité ; de ce fait, la paix qui s’en suivra devra être la seconde œuvre commune de l’humanité. La radicalité et l’immensité de ce conflit impliquent que la paix devra reposer sur des bases extrêmement simples et universelles, sans aménagements particuliers. Parole de cette méditation sur la paix (universelle) issue de cette guerre (universelle) : « Les fruits de la guerre doivent être universels. »

Chapitre II. Je rappelle que cette première partie s’ouvre sur un extrait de l’« Éthique » de Spinoza : « La haine entièrement vaincue par l’amour se transforme en amour ; et cet amour est plus fort que si la haine ne l’avait pas précédé ». Ce chapitre II développe cette réflexion de Spinoza. Le vrai fruit ne peut naître que du bon grain, du bien commun de l’homme, de la capacité humaine à se sacrifier pour autrui. Les combattants de tous les pays allaient au feu, poussés par les erreurs et les fautes des vivants mais aussi des générations précédentes. Des soudures ardentes ceinturèrent pour la première fois le globe terrestre, alimentées par les ateliers obscurs des armées du travail. Cette énergie de tous devait au-delà de la mort et de la destruction prodiguées universellement conduire à un royaume meilleur et plus vaste pour la paix, en partie édifiée à partir de l’estime entre adversaires – entre vainqueurs et vaincus – qui se fortifie avec la paix et la conduit.

Chapitre III. Il y a les combattants, il y a les désarmés, les civils – femmes, enfants vieillards – tués de maintes façons. Les soldats eux-mêmes doivent supporter un poids particulier et inédit qu’explique ce fait : cette guerre est une guerre civile mondiale – une guerre idéologique, tant il est vrai que celui qui se bat pour une idéologie est autrement plus impitoyable que celui qui défend les frontières de sa patrie. Les plus lucides des combattants savent que l’enjeu de cette guerre dépasse, et de beaucoup, les frontières de la patrie ; ils savent que cette guerre est fratricide – une guerre civile. C’est pourquoi elle creuse un abîme tel dans les cœurs purs que pour nombre d’entre eux la mort au combat est non seulement la plus belle des morts mais la seule issue.

Chapitre IV. Ce chapitre nous indique que la Shoah filtre, qu’elle se chuchote de bouche à oreille. Il y a le monde des abattoirs, de la boucherie. Des races et des peuples sont jugés à l’aune de théories égalitaristes ou inégalitaires. L’incendie est activé par des bourrasques, tantôt la terreur blanche, tantôt la terreur rouge, avec victimes innombrables de leurs propres despotes ou d’une puissance étrangère. Nombreux sont les degrés de la souffrance avant qu’elle n’atteigne à son comble. Les prisons ne suffisent plus et des camps immenses sont aménagés où sont anéantis des millions d’êtres et avant même qu’ils ne meurent, parmi lesquels, nombreux, ceux dont le seul crime est d’exister. Ces camps où l’idéologie développe des techniques de mise à mort industrielle resteront les seuls véritables monuments de cette guerre. Et puis il y a les fosses innombrables où des êtres dépouillés de leurs vêtements remplissent les ravins, les carrières, les puits de mine et qui lorsqu’il y a trop-plein doivent creuser eux-mêmes leurs fosses. Et voici que des larves accusent d’autres larves, feignent l’indignation et accourent aux charniers pour mettre en scène des alignements de cadavres décomposés afin d’activer leur propagande et assassiner de plus belle. (Allusion à la découverte des fosses de Katyn).

Chapitre V. Au cours de ces années, les serviteurs de l’esprit craignaient plus pour le monde que pour eux-mêmes. Ils observaient les impulsions des masses, leur hystérie et leur puissance de mort qu’activait la guerre totale. Ils observaient l’inversion des valeurs qui toutes, y compris celles de la vie, se mettaient au service de la mort : les juges, les professeurs, les médecins, la technique dans son ensemble, avec destruction d’un patrimoine universel transmis de génération en génération. Au sommet de tant de souffrances, les mères dont les enfants périssaient par millions.

Chapitre VI. Le travail et ses techniques avaient peu à peu effacé les différences entre peuples. Les buts de la guerre entre nations avaient cédé place au but de la guerre en elle-même – on était passé à la guerre fratricide, ce que les cœurs purs comprenaient mieux que les autres.

Le Soldat Inconnu de la Première Guerre mondiale et sa flamme donnèrent un modèle de force unifiante et créatrice. Avec l’extension planétaire du conflit et la diversité des fronts, les acteurs et les victimes du conflit ne percevaient pas l’unité de la grande œuvre à laquelle ils travaillaient, « mais sa véritable nature se manifestera par sa conversion en sacrifice. Ils tombaient, et voici qu’ils devenaient le bon grain, promesse de fruits nombreux. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 7/7 (Gottfried Benn, encore)

 

Bref compte-rendu d’un entretien radiophonique avec Gottfried Benn (1925). L’expérience du poète n’est pas tournée vers l’efficacité. Les écrivains dont l’activité tend vers l’amélioration de la société, voire de la civilisation, appartiennent à l’armée de ceux qui éprouvent le monde d’une manière réaliste. Ils évoluent dans les trois dimensions, sûrs d’eux-mêmes, avec les techniciens et les guerriers. Ils se placent au niveau des variations superficielles. Le technicien et le guerrier procèdent comme le scientifique, avec une logique qui impose une vision de la vérité correspondant aux représentations populaires de vérification, d’application générale, d’utilisation. L’éthique ainsi propagée assure la primauté de la moyenne. Les œuvres d’art laissées par l’histoire, toutes époques et tous lieux confondus ne cherchent pas à agir en dehors d’elles-mêmes, elles sont muettes et absorbées en elles-mêmes. Le poète n’est en aucun cas préposé à l’édification morale des populations. Il n’est pas un agent de la morale sociale qui concerne plutôt le candidat à la recherche de voix ou le responsable politique qui signe des décrets entre deux réunions de campagne avec gueuletons à l’appui.

La société humaine est extrahumaine. Je (Gottfried Benn) ne suis pas tenu de participer à un processus dont je considère le décor idéologique comme opposé à la connaissance, un décor qui à bien y regarder n’a aucune pertinence, aucune influence sur cette force qui bien avant moi et bien après moi a trouvé et trouvera l’énergie capable de nourrir le mouvement de cette société et lui indiquer sa direction ; car cette force n’a que faire des mots d’ordre venus de telle ou telle coterie. Depuis l’aube des temps, l’histoire nous apprend par exemple que les pauvres veulent monter et que les riches ne veulent pas descendre, ce qui n’est ni bien ni mal mais tout simplement phénoménal – phénoménal au sens philosophique du mot, soit relatif aux phénomènes, tout simplement. L’ouvrier anglais (et José Ortega y Gasset ne dit pas autre chose dans « La rebelión de las masas », écrit à la fin des années 1920) vit mieux aujourd’hui que le seigneur des époques médiévales quant au logement, à l’alimentation et la santé ; et ce processus n’a rien à voir avec l’action de tel ou tel parti politique ou groupe d’influence et leurs promesses de bonheur. Le poète veut suivre ses voies et Gottfried Benn déclare à son interlocuteur : « J’exige simplement pour le poète la liberté de se retirer d’une société qui pour moitié est constituée de petits rentiers déshérités et de geignards qui veulent que ce qu’ils ont soit revalorisé, et pour l’autre de nageurs entre deux eaux. »

 

Gottfried Benn (1886-1956)

 

L’éthique comme régulatrice des rapports sociaux ? Non, en aucun cas ! Le fouillis des civilisations ne laisse rien entrevoir de tel. L’artiste n’a pas d’éthique, il est un forban et un esthète. Il agit à l’improviste. L’un d’eux a lutté pendant sept ans pour une page de prose ou un poème. Il faut lire cet essai de Heinrich Mann de 1895 : « Eine Freundschaft : Gustave Flaubert und George Sand ». Il faut étudier les admirations de Franz Kafka, notamment son admiration pour Gustave Flaubert qui nous ramène à ce que dit Gottfried Benn et nous aide à mieux comprendre cette intransigeance qui n’est qu’exigence, exigence envers soi-même – celui qui fait face à la feuille blanche. Pour Nietzsche, il n’y a aucune autre morale que la vérité de son style et de sa connaissance, « car toutes les catégories éthiques débouchent pour le poète dans la catégorie de l’accomplissement individuel. »

Le poète n’a pas pour mission de changer le monde, il ne s’éprouve pas comme chef d’un parti ou général d’une armée, il s’efforce d’arracher son individualité au réalisme brut de la nature, de l’élever par la pertinence du style, par un travail inlassable – forcené – sur le langage qu’il organise et clarifie. Ce faisant, le poète se met en croix, et personne ne l’y force, nous dit Gottfried Benn. Il organise et clarifie son individualité et la porte au-dessus – ou hors – de la convoitise de la causalité, du convenu des bas degrés de la connaissance, celle qui se déclare la connaissance et qui milite pour elle-même alors qu’elle n’est que comédie sociale, tentative pour ceux d’en haut de se maintenir à leur place ou de ceux d’en bas de prendre la place de ceux d’en haut…

Le poète crée des autonomies, nous rappelle Gottfried Benn ; car, enfin, si le poète doit changer le monde comme on l’y invite si volontiers, sur quel critère de goût doit-il le rendre plus beau ? Sur quel critère de morale doit-il le rendre meilleurs ? Sur quel critère de connaissance doit-il le rendre plus profond ? Et ainsi de suite. La force que le poète crée ne prétend pas agir sur le monde, elle cherche simplement à être. Plus que quiconque, il a conscience que l’humanité n’a jamais suivi des convictions mais des phénomènes, n’a jamais suivi des doctrines mais des images, une humanité « qui se métamorphose de trop loin pour que nos regards puissent la suivre ». Mais lisez Gottfried Benn !

Notes subsidiaires. Gottfried Benn et les nazis divorcent sans tarder. En juin 1933, il est exclu de l’Académie prussienne des Arts et son discours à la mémoire de Stefan Georg (décédé en 1933) est interdit, Stefan Georg que les nazis avaient sollicité avec insistance. Cette même année, ce dermatologue de grande réputation se voit interdire de délivrer certains certificats. Acculé, il se rengage en 1935, comme médecin-major, énonçant ce qui pourrait être la devise d’une noble famille : Die Armee ist die aristokratische Form der Emigration. Le 18 mars, ses œuvres sont mises à l’index. Il va vivre retiré, de 1936 à 1948, et opter pour une double vie (Doppelleben), opérant une véritable dichotomie avec cloisons étanches – probablement afin de rendre plus incertain le naufrage – pensée / actes, esprit / vie. Un silence d’une douzaine d’années va donc s’en suivre au cours desquelles il ne publiera que quelques poèmes, confidentiellement. Les écrits de ces années seront publiés en 1949 par Max Niedermayer, un succès.

On peut se demander pourquoi Gottfried Benn n’a pas pris le chemin de l’exil. Essayons de nous replacer dans le contexte, au moins un peu, car il est véritablement impossible d’envisager la totalité d’une époque donnée, notre époque – notre point de vue – interférant invariablement entre elle et nous. Il s’en explique en commençant par déclarer qu’émigrer pour des raisons strictement politiques ou éthiques n’était pas un phénomène courant dans les années 1933-1934. Par ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler que Hitler n’est pas venu au pouvoir suite à un coup d’État mais le plus légalement du monde, et que les nazis avaient par ailleurs conclu des traités avec un certain nombre d’États. De plus, Gottfried Benn ne se trouvait dans aucune des trois principales catégories d’émigrés de ces années : il n’était pas juif ; il n’appartenait à aucun groupe politique (il était unpolitisch) ; il n’était pas séduit par la Innere Emigration – sans programme, sans organisation, sans leader, il n’avait aucune illusion à son égard. Ajoutons qu’il ne bénéficiait d’aucun soutien à l’étranger, personne pour l’accueillir, et qu’il aimait Berlin où il avait sa clientèle avec son cabinet sur la Belle-Alliance-Straẞe.

Je ne suis pas ici pour faire un procès d’intention, ce serait vain, ridicule et prétentieux. Je ne puis que redire combien j’admire la poésie de Gottfried Benn et combien j’ai été surpris – douloureusement surpris – en apprenant, bien des années après avoir commencé à le lire, qu’il était allé taper à la porte des nazis. Ma passion pour la complexité historique m’a incité à étudier le cas Gottfried Benn. J’ai été surpris que cet homme si lucide et nullement travaillé par l’antisémitisme ne se soit pas arrêté sur certaines précisions nazies, ainsi qu’il le dit ; car, enfin, s’il est une chose que l’on peut reconnaître aux nazis, et dès le début, c’est bien la précision : un programme arrêté, des ennemis clairement identifiés, avec le Juif en figure de proue. Dès 1920, dans le Programme en 25 points du Parti ouvrier allemand national-socialiste (Das 25-Punkte-Programm der Nationalsozialistischen Deutschen Arbeiterpartei), la distinction entre Allemands et Juifs est clairement annoncée dans les articles 4 à 8. Peut-être Gottfried Benn ne percevait-il pas le danger de l’antisémitisme, peut-être ne le concevait-il pas vraiment. Il avait pourtant grandi dans un milieu protestant, sous l’égide d’un père pasteur, Gustav Benn (décédé en 1939), lui-même fils de pasteur, et qui ne tolérait pas le moindre propos à caractère antisémite.

Roger Goffin propose une intéressante analyse quant à la compromission momentanée de Gottfried Benn avec les nazis. Je la rapporte ici, résumée. Roger Goffin écrit : « Son erreur, nous semble-t-il, consiste à avoir confondu les principes de la “révolution conservatrice” et ceux du national-socialisme » ; et il ajoute, très intéressant : « Cette confusion paraît d’autant plus fatale que les nazis allèrent surtout quérir chez “les Pères de la révolution conservatrice” les éléments philosophiques, historiques, voire biologiques pour bâtir leur propre façade idéologique ». On sait que Gottfried Benn avait été très tôt un défenseur de cette révolution opposée à la Révolution française dont les slogans lui semblaient vidés de substance (ce que j’ai également jugé très tôt). Gottfried Benn n’était pas un cas isolé : c’est en Allemagne que cette révolution conservatrice suscita le plus d’adhésions dans la jeunesse. Le malaise de la jeunesse (notamment décrit par Pierre Drieu la Rochelle dans ce qui est bien un chef-d’œuvre, son roman « Gilles » dont il commença la rédaction en 1937) fut en Allemagne plus profond et, surtout, plus massif qu’en France. Le mépris pour les années Gustav Stresemann était monumental, tant à droite qu’à gauche.

Gottfried Benn voit le nazisme comme la marque d’une mutation radicale, géologique voire anthropologique avec retour vers la tradition (c’est le sens qu’il donne au mot « Revolution », un sens qui n’est a priori pas plus critiquable qu’un autre), vers le mythe, vers le collectif. Voir son essai « Züchtung », soit « Culture » au sens de croissance, la plante que cultive le jardinier.

Dans les années 1933-1934, Gottfried Benn donne forme à ses inquiétudes en portant son attention sur l’homme allemand en lequel il place les espoirs les plus fous. Selon lui, le peuple allemand est habité par une énergie immense et indéterminée qui cherche à se façonner. Des années plus tard, en 1950, il reconnaîtra avoir éprouvé un vertige au cours de ces années 1933-1934, et je suppose qu’il n’était pas le seul. Mais son vertige lui était néanmoins personnel, très personnel ; c’est aussi pourquoi je l’interroge et m’intéresse tant à son erreur que je m’efforce de comprendre de l’intérieur, avec d’autant plus de conviction que sa poésie me fascine depuis l’adolescence.

Las d’une certaine apathie sociale, des mesures prophylactiques et des examens préventifs (rappelons qu’il écrivit des poèmes dadaïstes implacablement anti-bourgeois, comme il se doit), ce médecin voulait renouer avec le sens du grand et du tragique, avec Nietzsche et les Grecs anciens. Il jetait aux ordures toute une littérature socialisante, avec bonheur pour tous garanti. Le nazisme qui se disait antibolchévique commença par le séduire. Il ne vit pas – ou ne voulut pas voir – qu’il s’agissait pourtant des deux faces d’une même pièce. Il ne vit pas – ou ne voulut pas voir – que l’usage du paroxysme par les nazis n’avait rien, vraiment rien à voir avec les imprécations de Nietzsche, ce célébrant génial de la Grèce antique, et qu’il ne s’agissait que d’une représentation minable qui désignait déjà la fosse septique et la fosse commune. Sa défiance radicale envers les mesures d’assistance publique et la lutte des classes lui fait claquer la porte. Son attitude est d’autant plus remarquable que Gottfried Benn est aussi un médecin, et un grand médecin, un spécialiste reconnu dans toute l’Allemagne. Son discrédit du socialisme marxiste et autres vendeurs de bonheur à l’usage des masses se double d’un « discrédit du matérialisme scientifique et des données de l’expérience sensorielle qui caractérise notre siècle » ainsi que l’écrit Roger Goffin qui se réfère volontiers aux travaux du Suisse Armin Mohler (1920-2003), le principal théoricien de la Konservative Revolution, une dénomination élaborée par Hugo von Hofmannsthal à la fin des années 1920 et reprise par Armin Mohler à la fin des années 1940, dans sa thèse de doctorat intitulée « Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. »

Gottfried Benn et toute une génération cherchent à donner voix à l’instinctif et aux données spontanées de la conscience. Ils cherchent à percer la carapace dans laquelle la science a enfermé le monde afin d’en libérer la spontanéité, l’élan créateur. La correspondance de Gottfried Benn nous permet de suivre ses références ; ainsi y retrouve-t-on nombre d’initiateurs de la Konservative Revolution : Martin Heidegger, Ludwig Klages, Edgar Dacqué, Hans Driesch, Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche. Tous avaient spontanément attaqué et sous des angles divers l’hyper-intellectualisme de la pensée occidentale accusé d’atrophier et de mutiler l’homme. Dans un renversement radical, l’intellectualisme sera canonné au profit exclusif de l’irrationnel. On se souviendra à ce propos de la très lucide mise en garde d’Ernst Jünger qui s’exprimait en connaissance de cause et disait (je cite de mémoire) : le romantisme a quatre-vingt-dix-neuf portes qui conduisent au merveilleux mais la dernière conduit aux enfers. Et c’est précisément cette dernière porte que pousseront les nazis.

Irrationalisme de Gottfried Benn… Il nous faut préciser ce mot en regard de son œuvre. Cette inclinaison n’est en aucun cas le fait d’un caprice. Ainsi, dans son essai autobiographique de 1931, « Irrationalismus und moderne Medizin », il commente la guérison d’anthrax par la suggestion. Dès 1920, il se montre extraordinairement attentif, pour ne pas dire fasciné, par l’irrationnel et ses divers champs. Par ce vecteur, il interroge le non-moi afin d’avancer dans le fond archaïque de l’homme lisible dans l’inconscient collectif – où l’on retrouve la marque de Carl Gustav Jung. Dans un essai, « Der Aufbau der Persönlichkeit », il minore le rôle du cortex cérébral et exalte la vie neurovégétative dans l’élaboration de la personnalité. Tel sera son parti-pris jusqu’en 1928, date à laquelle son refus de l’intellect au seul profit de l’irrationnel lui laisse un goût amer, très amer : il traverse une crise de nihilisme qui l’empêche d’écrire. Ce radicalisme, allemand peut-être, va initier un mouvement de pendule et lancer le balancier dans l’autre sens. A ce sujet, Ernst Jünger évoque le Preussischer Anarquismus soit un mouvement dialectique qui va de la destruction radicale des valeurs à une recréation du monde de l’expression. Rien de tel en France, par exemple, où cette destruction reste limitée, raisonnable pourrait-on dire. Cette volonté de donner forme est à l’origine de trois essais rédigés peu avant 1933, année charnière pour son œuvre et pour l’Allemagne, soit « Rede auf Heinrich Mann » (1931), « Nach dem Nihilismus » (1932), « Akademie-Rede » (1932). Cette période nihiliste va le rapprocher (très) momentanément du nazisme auprès duquel il espère se refaire une santé, en quelque sorte, soit cautériser les plaies laissées par le nihilisme puis s’engager dans une discipline tournée vers la Forme tout en s’extirpant de sa solitude par l’adhésion à une communauté nationale.

Il croyait à un dialogue, à un point d’appui extérieur où se reposer. Fatigué de lui-même – et il n’était pas le seul ! –, il choisit de s’en remettre à une force qui l’ôtait à ses tergiversations. Un dialogue assuré ! Apollon faisant se taire Dionysos ! La Forme (sculptée dans le marbre) écrasant l’Informe ! Ouf ! Il reprit la dichotomie (complémentaire) élaborée par Nietzsche entre Apollon le Dorien et Dionysos, entre la Forme (l’Ordre) et l’Informe (le Désordre), et célébra les Doriens dans un essai de 1934, « Dorische Welt », avec une analyse des rapports entre art et autorité.

Roger Goffin nous signale, et ce point me semble très intéressant, que si Gottfried Benn a penché du côté des nazis, au tout début, c’est parce que ces derniers empruntaient à la Konservative Revolution son idéologie (une idéologie pour laquelle le poète éprouvait depuis toujours une profonde sympathie), ils l’empruntaient tout en la dévoyant et en l’utilisant à des fins prosaïques, une sorte d’écran derrière lequel se dissimuler afin de mieux s’imposer.

Olivier Ypsilantis

 

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 6/7 (Gottfried Benn, encore)

 

Pour faire suite à l’article précédemment publié et intitulé : « Notes diverses, oubliées et retrouvées – 5/10 (En lisant « Le nazisme et la culture » de Lionel Richard) ».

C’est le recueil de poèmes que j’ai le plus consulté, et je ne cesse d’y revenir, l’édition bilingue des poèmes de Gottfried Benn avec traduction de Pierre Garnier (Librairie « Les Lettres », Collection Parallèle, Paris, 1956).

Gottfried Benn est né en 1886, une année qui s’inscrit dans une période connue sous le nom de Gründerjahre (ou Gründerzeit), une période au cours de laquelle le capitalisme et tout ce qu’il suppose s’imposent en Allemagne. Gottfried Benn et la génération expressionniste grandissent dans cette ambiance et en prennent note. Les villes (parmi lesquelles Berlin) deviennent des mégapoles, l’industrie et ses techniques de production de masse dominent. Gottfried Benn écrit : « La Réalité, c’était une formule capitaliste. La Réalité, c’était des lotissements, des produits industriels, des enregistrements d’hypothèques, tout ce qui pouvait être marqué d’un prix ». Il grandit dans une Allemagne entre fonctionnaires et techniciens.

Face à ce matérialisme, à cette baisse spirituelle (dont Nietzsche avait trouvé la formule définitive), Gottfried Benn brandit le mythe de l’Expression, un mythe qui le conduira chez les nazis, momentanément – le nazisme, ce remède de malheur. Berthold Brecht choisit la révolte ouverte, militante, et la Révolution ; Gottfried Benn choisit une voie plus discrète, par tempérament, probablement, mais aussi par formation. Rappelons qu’il fut l’un des meilleurs étudiants de la Faculté de Médecine de Berlin et considéré tout au long de sa carrière comme l’un des meilleurs dermatologues d’Allemagne. Il déclara que sans cette formation médicale et biologique, son existence aurait été fort différente.

 

“Morgue und andere Gedichte” de Gottfried Benn. München, Verlag der Bücherwinkel, 1923. Dessin de couverture de Rolf von Hoerschelmann.

 

Cette formation et cette expérience se notent, et d’une manière aiguë, dans son premier recueil de poèmes, paru à Berlin, en 1912, sous le titre « Morgue und andere Gedichte » (« Morgue et autres poèmes »). Avec ce recueil, le romantisme (au sens affadi du mot) est frappé de plein fouet. Sa formation et son expérience se font systèmes sanguin et nerveux de l’écriture. Le poète transmue en beauté la chair souffrante et même en décomposition, une considération qui semblera légère, convenue même, elle ne l’est pas dans ce cas. Et je pense d’un coup à ces nus sans complaisance et de ce fait splendides de Stanley Spencer, en particulier « Double Nude Portrait: the Artist and his Second Wife » (1937) avec cette cuisse de mouton placée devant le corps de Patricia Preece.

Ce monde de la chair qu’il observe en clinicien, ce monde célébré dans les premiers poèmes de ce recueil, parmi lesquels « Kreislauf » et « Shöne Jugend », ce monde donc va s’ouvrir à la célébration des corps, des corps bien vivants, avec des poèmes tels que « D-Zug » et « Englisches Café » (qui font suite à ces premiers), puis, enfin, à la célébration de l’Esprit – de l’Expression –, l’Esprit qui procède de la chair mais qui s’en distingue comme la chair vivante se distingue de la matière dont elle procède. Une commune origine donc, puis une croissance (une floraison) et, enfin, une tradition et une culture. Au-dessus des éléments palpables de la vie, il y a l’Esprit, l’Esprit qui est Expression, l’Expression qui donne au monde sa tonalité, sa clarté : il l’éclaire et, ainsi, le met en valeur, mais d’une manière parfaitement neutre, sans le chaud ou le froid.

La terre, le corps et l’Esprit s’accompagnent ; ils ont une origine commune ; ils se touchent mais ne s’unissent pas car il n’a pas d’existence commune entre la Nature – la terre –, ce train rapide Berlin-Trelleborg (voir « D-Zug ») ou cette Buick qui longue la rive de l’Øresund (voir « Einzelheiten ») ; il n’y a pas d’existence commune entre la nature, ce train, cette automobile et les vers écrits par le poète, Gottfried Benn en l’occurrence. Il y a une suite de ruptures – de floraisons. Pierre Garnier écrit dans sa présentation à ce recueil : « C’est cette façon de voir qui donne à la poésie de Gottfried Benn sa lumière froide de fêlure, sa cruauté aussi parfois (…) C’est à partir de cette constatation que s’explique toute la poésie de Gottfried Benn : puisqu’il y a pratiquement rupture, puisque l’Esprit a son propre domaine, il est normal qu’il se serve de ses mots dans la plus complète indépendance. »

Gottfried Benn reprend volontiers la formule mallarméenne : « La poésie se fait avec des mots ». Fort bien, sauf que le domaine du langage est aussi celui de la pensée ; de fait, il est ce qui est le plus directement, le plus intimement, en contact avec la pensée. La conscience grandit dans les mots ainsi qu’il le déclare, en ajoutant que la poésie est intraduisible – et elle l’est –, qu’elle est donc enracinée nationalement, contrairement à d’autres formes d’expression. Certes, mais alors, comment expliquer l’extraordinaire rayonnement qu’eurent certains poètes auprès de générations ne parlant pas leur langue ? Pensons par exemple à Maïakovski ou Lorca. Pour ma part, Gottfried Benn est probablement le poète auquel je reviens le plus souvent, aidé par des éditions bilingues, avec poèmes en regard, toujours.

Gottfried Benn (comme certains poètes de sa génération) juge qu’il n’y a rien en dehors de l’Expression, que la vie n’est rien sans une grande loi qui la domine. Cette recherche éperdue et radicale placée dans la lumière de Nietzsche va lui faire commettre en 1933 une erreur elle aussi radicale. Il écrit : « Il y a aujourd’hui en Europe deux lois qui se sont élevées contre la vie : la race et l’art ». Je m’empresse de préciser que Gottfried Benn n’a pas tapé à la porte des nazis par antisémitisme ou une haine particulière pour une race, un peuple. Il a tout simplement ignoré l’antisémitisme et le racisme des nazis qu’il devait considérer avec désintérêt, voire dédain, ce qui est bien sûr une grave erreur. Je sais qu’il est difficile d’écrire une telle chose, mais c’est ainsi. Son « racisme » des années 1930, des débuts de la prise du pouvoir par Hitler, s’appuie sur ce constat : « Une très curieuse constatation des botanistes éclaire notre situation d’une lumière toute nouvelle : les plantes cultivées, disent-ils, sont plus vivaces, plus rustiques, bref plus “habiles à succéder” que les plantes sauvages ; la culture, l’intrusion de la conscience, l’immixtion de l’esprit dans le processus de la nature fortifie donc l’hérédité, l’espèce. »

Gottfried Benn transporte l’Übermensch de Nietzsche chez les nazis où il n’a pourtant pas sa place. Il prend pour de l’or ce qui n’est que boue. Il fait des amabilités mais les nazis ne tardent pas à réveiller le rêveur et plutôt rudement, avec à l’occasion des bordées d’injures ; ainsi dans le numéro du 7 mai 1936 de l’organe de presse des SS, « Das Schwarze Korps », article aussitôt repris par le « Völkischer Beobachter ». Gottfried Benn reconnaît qu’il s’est trompé de porte et initie une longue période de silence au cours de laquelle il ne publiera que quelques poèmes, discrètement et jusqu’à la fin des années 1940, soit une douzaine d’années. En 1948, il répond à un éditeur qui le sollicite qu’il n’a guère le cœur à l’ouvrage après avoir été publiquement traité de porc par les nazis, de niais par les communistes, de prostitué spirituel par les démocrates, de renégat par ceux qui ont fui le nazisme, de nihiliste pathologique par les âmes pieuses…

Quelques années après la fin de la guerre, dans les dernières années de sa vie (il décédera en 1956), il va être tiré de sa retraite intérieure. Malgré son extrême discrétion prolongée, ils étaient nombreux à ne pas l’avoir oublié. Mais pourquoi ce brusque intérêt ? De nombreux intellectuels se reconnaissaient en lui et son parcours : ils ne s’étaient pas engagés dans la résistance active au nazisme, ils avaient fait le dos rond et n’avaient pas fui l’Allemagne nazie. Certes, Gottfried Benn s’était trompé en allant taper à la porte des nazis, mais il s’était vite repris et avait reconnu son erreur sans se perdre dans des faux-fuyants. Il est vrai que les nazis l’y avaient aidé. Il avait été séduit par un aspect (trompeur) du nazisme auquel je reviendrai. Ce n’est pas l’antisémitisme qui l’avait conduit chez eux, j’insiste, l’antisémitisme des nazis qu’il avait certes eu le tort de négliger – ou de mépriser – sans comprendre, ou sans vouloir comprendre, qu’il était au cœur de leur idéologie et qu’il l’activait frénétiquement.

Homme d’une stature exceptionnelle, grand scientifique et poète majeur, il ne pouvait qu’être placé, et comme malgré lui, en tête de file par l’élite d’une génération d’Allemands. Thomas Mann l’exilé avait déclaré que Gottfried Benn était le plus grand écrivain allemand vivant. Il faut lire ses poèmes – en édition bilingue pour ceux qui peinent en allemand, ce qui est mon cas. Leur puissance expressive et leur saveur transportent littéralement. Tout y est incisif, coupant comme dans les perspectives urbaines des peintres expressionnistes. Déflagrations rythmées dans un espace intense, saturé, mais avec des plages de repos où s’allonger et se reposer de la cadence. Je ne cesse de revenir à cette poésie et ne force en rien la note lorsque je dis que je suis accro. Si on me demandait de trouver un équivalent à la poésie de Gottfried Benn, je citerais probablement celle du Gallois Dylan M. Thomas, un rapprochement à développer.

« Au commencement, au milieu, à la fin est le Verbe » déclare Gottfried Benn. La Pensée – l’Expression – l’a fait trébucher du côté des nazis. Dans un premier temps, il juge que cette fréquentation lui permettra de respirer et de survivre dans le vide instauré par le matérialisme de la société bourgeoise. Le nazisme n’est pourtant que le degré le plus bas du matérialisme, bien qu’il s’efforce de ne pas apparaître comme tel en recouvrant sa repoussante nudité d’oripeaux qui veulent faire croire à l’Esprit, à l’Expression.

Parmi ceux qui ont le plus massivement et le plus finement éprouvés la nature du nazisme, Ernst Jünger, une lucidité qui s’impose plus particulièrement dans « Les falaises de marbre » (Auf die Marmorklippen), avec Kniebolo. Hitler et les nazis ne sont pas le Verbe, en aucun cas. Stefan Georg (1863-1933) qui avait été sollicité par eux l’avait d’emblée compris et s’était retranché dans un dédain aristocratique. Tout le séparait des nazis, malgré certaines apparences… Il fallait opposer au nazisme les armes (ô combien nécessaires dans un tel contexte), il fallait aussi lui opposer ce qui lui était le plus contraire : les valeurs aristocratiques. Ernst Jünger ne dit pas autre chose lorsqu’il est à Paris, officier des troupes d’occupation. Et je m’empresse d’ajouter que les valeurs authentiquement aristocratiques ne répondent à aucune idéologie, toute idéologie étant nécessairement hostile à ces valeurs qui ne peuvent tenir dans la sphère hurlante et verrouillée.

Gottfried Benn est un humaniste et un positiviste. Il croît en l’action bénéfique de l’homme sur la nature. Il se voit comme un jardinier, celui qui améliore à partir d’un savoir et d’une expérience toujours augmentés. Il croit en l’histoire, à l’accumulation des connaissances et à leur mise en œuvre. Le poète et le jardinier ont beaucoup à voir l’un avec l’autre – où le mot « culture » peut être compris dans sa double acception. Gottfried Benn espère être en même temps le représentant de la culture et de l’art. Ce grand médecin infiniment soucieux de l’homme, contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture superficielle ou biaisée, s’adresse intensément aux jeunes générations – il est quoi qu’il en dise pédagogue, comme l’avait été Rainer Maria Rilke ; souvenez-vous plus particulièrement de ses lettres à Franz Xaver Kappus (Briefe an einen jungen Dichter). Doit-on y voir une tendance germanique ? Peut-être. Le Bildungsroman du XVIIIe siècle a peut-être laissé une marque sur ces poètes allemands.

Gottfried Benn évoque l’héroïsme, la conscience et la probité comme étant les qualités du poète, de celui qui interroge le Style, autant de qualités qui ne préviennent pourtant pas de l’erreur, qui peuvent même y pousser. Gottfried Benn n’aurait-t-il pas été devant le nazisme comme une alouette devant le miroir aux alouettes ? Ce disant, je préfère cette erreur (qu’il reconnut sans tarder) à tant d’arrangements, de calculs, d’opportunismes, de désirs plus ou moins conscients de régler des comptes ou de masquer des frustrations. « Vous devez formuler vos pensées sans nul égard pour quoi que ce soit, scier sans cesse les branches sur lesquelles vous vous posez » écrit-il. Ce conseil radical a d’autant plus de valeur qu’il l’a suivi, qu’il s’est appliqué à lui-même cet absolu de la morale, loin de toutes les morales sociales, des morales convenues, reposantes et enfermées en elles-mêmes.

Cet absolu du Verbe – de l’Expression – l’amène à déclarer que les époques historiques sont déterminées par l’Art – le Style – et non l’inverse, qu’il n’est en rien l’expression de son époque mais le créateur de son époque. « Ce ne sont pas les guerriers qui créent l’histoire, c’est l’art. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 5/7 (En lisant « Le nazisme et la culture » de Lionel Richard)

 

Lionel Richard est également l’auteur de « Nazisme et littérature » publié en 1971 chez le même éditeur, François Maspero.

Les nazis n’ont publié aucun ouvrage fondamental d’esthétique ; aussi, pour cerner leur vison des catégories du Beau, faut-il aller picorer dans les discours et essais qui exposent leur vision générale du monde. L’esthétique (en tant qu’examen des formes) ne les intéresse pas. Robert Scholz précise en 1937 que l’esthétique est foi et tension vers un but déterminé et que les nazis tirent leurs certitudes de concepts et de normes extérieurs à l’esthétique. Toute contemplation de l’esprit par lui-même est donc exclue car considérée comme un passe-temps individualiste et bourgeois. La Beauté et ses critères ne peuvent se définir à partir de sensibilités individuelles mais à partir d’une sensibilité collective : l’« âme collective », la « tradition populaire ». Les nazis adaptent leur vision de l’esthétique à celle du peuple pris par la massification des arts du passé sous la forme de chromos, avec sujets convenus (paysages champêtres, scènes rurales, etc.). A ce qui relève bien d’une entreprise d’abrutissement s’ajoute l’action systématique d’Alfred Rosenberg qui avant même la prise du pouvoir par les nazis s’était employé à ridiculiser l’art moderne (voir à ce sujet les déboires d’Emil Nolde qui n’avait pourtant pas ménagé ses efforts auprès des nazis). Cette attaque massive et systématique des nazis contre l’art moderne va conduire le peuple vers le kitsch, des choses produites massivement et à bas coût : cartes postales, littérature d’almanach, etc. Bref, ces ersatz sont placés au pinacle car appréciés du peuple.

 

Entartete Kunst, une affiche de 1938.

 

Les nazis ne se préoccupent en rien de l’art pour l’art. Ils se saisissent de ce à quoi les masses sont sensibles pour mieux les manipuler et les faire marcher au pas cadencé dans la direction qu’ils indiquent. Ainsi trafiquent-ils les classiques parmi lesquels Schiller, Büchner ou Hölderlin pour en faire des précurseurs du nazisme (?!). Toute une littérature socialiste est adaptée afin de séduire la classe ouvrière. Les marches de la Hitlerjugend (HJ) et de la Sturmabteilung (SA) recyclent des mélodies de chants ouvriers et révolutionnaires dont les paroles ont été préalablement modifiées. Ceci pour la forme ; mais qu’en est-il des valeurs ?

Les théoriciens nazis, à commencer par leur figure de proue, Alfred Rosenberg, ne tergiversent pas : ces valeurs sont biologiques. Le Sang et le Sol, Blut und Bloden (BluBo), socle et clé de voûte de la communauté allemande. Le Sang, soit la Race ; le Sol, soit l’attachement à la terre des ancêtres et à leurs croyances. D’où cette référence constante à l’art grec. Pour Hitler, la Grèce est porteuse de la civilisation occidentale, avec suprématie de la race blanche sur les Barbares. Certes, les nazis n’ont pas tort de considérer que l’art grec sous toutes ses formes (du théâtre à la statuaire), d’Eschyle et Sophocle à Praxitèle et Phidias, est l’expression de tout y peuple – et ils ne sont heureusement pas les seuls à le penser. Tous ceux qui ont un peu étudié la civilisation grecque le savent. Les plus hautes productions de la Grèce s’adressaient à tout le peuple et pas seulement à un cénacle. Mais là où les nazis délirent et défigurent atrocement le message grec, c’est lorsqu’ils font procéder toutes ces données culturelles de données biologiques. Et voir la femme telle que la présente la culture grecque en simple mère – en génitrice –, c’est opérer de sérieuses coupes dans la vision qu’en a cette culture et son immense fonds mythologique dans lequel se régale la psychanalyse, et à juste raison. Et rares sont les cultures qui ont aussi finement suggéré, et de diverses manières, la part de féminin dans le masculin, la part de masculin dans le féminin.

Avec les nazis, la culture se trouve donc salopée par des considérations d’ordre biologique, par ailleurs d’une valeur scientifique nulle et tout juste dignes du plus misérable des charlatans. Bref, l’art doit célébrer la santé et apporter la santé, ce qui suppose que les agents de désagrégation soient neutralisés, à commencer par les « Juifs » et les « Nègres ».

L’artiste tel que l’envisagent les nazis ne doit pas exprimer une individualité mais s’ériger en porte-parole de la communauté d’âme et de sang d’une nation. C’est la communion de l’artiste avec le peuple qui donne de l’élan à ce premier ; et plus cette communion est profonde, plus l’élan est puissant. L’artiste a donc un rôle primordial dans le phalanstère nazi ; et il sert d’autant mieux la communauté nationale qu’il se purifie de son individualité – de son individualisme. Il est le serviteur par excellence de l’État, en tant que citoyen mais aussi en tant que créateur. La liberté en art, rappelle Goebbels, consiste en la soumission à l’État, émanation de la communauté nationale. Le nazisme est un système, un système qui dans les hautes sphères du régime a fort bien fonctionné et jusqu’à la fin malgré quelques dissensions somme toute superficielles.

Le cas Gottfried Benn (1886-1956), un écrivain qui se tient résolument à l’écart de la vie politique et sociale, un esthète exclusivement occupé par l’écriture, contrairement à nombre d’Expressionnistes (une désignation un peu vague, j’en conviens), l’Expressionnisme où confluent deux courants : l’un venu de Nietzsche, de loin le plus important (lutte contre les philistins), l’autre venu de Marx (lutte sociale). Dans ces deux cas, la bourgeoisie est dénoncée mais sous des angles différents.

Gottfried Benn, une conscience suraiguë et paroxysmique de la désagrégation de l’Allemagne impériale, une conscience qu’activent sa profession de médecin et sa participation à la Grande Guerre. La présence du morbide est marquée dans les littératures germaniques (pour ne citer qu’elles) depuis la fin du XIXe siècle, une tendance qui se poursuit et s’amplifie au début du siècle suivant : mais chez Gottfried Benn (et d’autres), il est particulièrement malaisé de démêler ce qui d’une part relève de la complaisance esthétique et d’autre part de la protestation sociale. L’ambiguïté est profonde, très profonde. Sous la République de Weimar, Gottfried Benn descend à deux reprises dans l’arène politique et sociale (voir détails), mais il n’en revendique pas moins l’Art pour l’art et s’oppose par exemple à la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) et ses compromis sociaux.

Cette attitude ferme et radicale va favoriser son engagement dans les années 1930, années au cours desquelles il désigne le matérialisme comme responsable du désarroi de son pays. Dans un essai intitulé « Après le nihilisme » (Nach dem Nihilismus) et publié en 1932, il appelle à la formation d’une communauté nationale capable de se régénérer par la mise en pratique d’une métaphysique de la Forme (Gestalt). On pourrait voir là une réminiscence du platonisme, comme chez Ernst Jünger et autres écrivains allemands. Gottfried Benn, cet esthète qui se veut esthète absolu, va donc glisser d’un plan à un autre, doucement, insensiblement, passer de l’esthétique au politique pour se retrouver plus ou moins en compagnie de théoriciens nazis, à commencer par Goebbels selon lequel l’authentique homme d’État est un artiste qui façonne l’ensemble de la société comme le sculpteur façonne le marbre…  C’est ainsi que Hitler s’envisageait, comme un artiste, un architecte, l’architecture étant jugée (et à raison) comme l’art total par excellence, celui qui appelle tous les autres arts à lui. Hitler se voyait en artiste dans ses discours, dans ses parades, dans le Berlin du futur, devant Welthauptstadt Germania, cette immense maquette qu’il étudiait en compagnie de son ami Albert Speer.

En 1933, Gottfried Benn soutient la politique des nazis. Il faut étudier son discours radiophonique dans lequel il dénonce les intellectuels qui se sont opposés à la naissance de l’État nouveau (nazi), à la révolution nationale, alors qu’ils avaient salué toute poussée révolutionnaire venue du marxisme. Pris dans on élan, il célèbre la grandiose perte du moi dans la totalité (l’État, la race, l’immanent, etc.), le collectif mystique (le nazisme) qu’il oppose au collectif économique (le marxisme), le collectif mystique étant logé, toujours selon lui, au plus profond de l’anthropologie, dans la loi biologique de l’histoire et dans l’émergence d’un type nouveau. Bref, le matérialisme est désigné comme responsable du mal-être de l’Allemagne, matérialisme bourgeois mais aussi marxiste – volet d’un diptyque dont l’autre volet est le capitalisme. Gottfried Benn envisage alors le nazisme comme une échappée permettant l’accès à l’irrationnel, l’irrationnel étant désigné comme la part la plus authentique et vitale de la nature humaine.

Le 3 mai 1933, Klaus Mann (fils de Thomas Mann et neveu de Heinrich Mann) lui écrit de la Côte d’Azur pour lui demander des éclaircissements sur son engagement. Plutôt que de lui répondre personnellement, Gottfried Benn lui répond sous la forme d’une lettre ouverte qui est lue sur les ondes puis publiée dans la presse et reprise dans « L’État nouveau et les intellectuels ». Il dénonce l’attitude opportuniste de Klaus Mann et insiste sur la grandeur de certaines périodes de l’histoire, des périodes qui n’ont été grandioses que par l’irrationnel, la force qui meut toute création ; et il oppose la dialectique triturée sur les rivages latins aux événements d’Allemagne qui présagent un nouveau type biologique.

Lorsque les nazis commencent à asséner la notion d’Art dégénéré (Entartete Kunst), Gottfried Benn est ébranlé mais il s’efforce de corriger ce qu’il estime être une erreur des débuts. Ainsi, en novembre 1933 prend-il la défense des Expressionnistes mais il les présente comme idéologiquement récupérables par le nazisme. Il espère que l’Expressionnisme sera accepté dans l’Allemagne nazie comme le Futurisme l’a été dans l’Italie fasciste. Mais après l’élimination d’Ernst Röhm, Gottfried Benn comprend que la réalité ne cadre plus avec ses espoirs. Sa disgrâce s’amorce, elle sera rapide ; en 1938, il est exclu de la Chambre de littérature et il lui est interdit de publier. On peut suivre les étapes de sa disgrâce dans sa correspondance d’alors.

A noter que la rupture entre Gottfried Benn et les nazis est essentiellement le fait de ces derniers, tandis que l’écrivain multiplie à leur égard les gestes de bonne volonté. L’itinéraire de Gottfried Benn n’est en rien représentatif des Expressionnistes, il rejoint celui des intellectuels qui se laissèrent abuser par l’esthétisme.

En 1935, dans son dernier texte publié sous le IIIe Reich, il déclare partager l’opinion de Julius Evola selon lequel l’homme n’est qu’esprit irréductible, mesure de toutes choses. Suite à sa déconvenue avec les nazis, il retourne dans sa tour d’ivoire où il restera jusqu’à sa mort, opposant deux principes (qu’il espérait faire fusionner avec le nazisme) : l’esprit et l’action. Dans sa tour d’ivoire, il observe l’esprit tourner douloureusement sur lui-même tout en s’efforçant de donner forme au chaos du monde. Redisons-le, son attirance pour le nazisme fut essentiellement dictée par sa croyance exclusive en l’Expression – la Forme.

Après la guerre, Gottfried Benn revient sur son passé dans son autobiographie, « Double vie » (Doppelleben). Il reconnaît que Klaus Mann a été plus clairvoyant que lui ; mais est-il vraiment honnête lorsqu’il écrit que son apolitisme ne l’a pas incité à refuser Hitler et à émigrer, Hitler qui par ailleurs était arrivé légalement au pouvoir ? Et doit-on le croire lorsqu’il dit s’être jamais penché sur le programme des nazis ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 4/7 (Notes sur l’art)

 

Lorsque le monde s’encombre et me fatigue, je ferme les yeux et laisse venir à moi des compositions de Tal-Coat ou de Jean Degottex, de Geneviève Asse ou de Mark Rothko, de Barnett Newman ou de Julius Bissier.

Je me souviens d’avoir provoqué la colère de mon premier professeur à l’E.N.S.B.A. lorsque je lui fis part de mon enthousiasme pour Caspar David Friedrich et Dante Gabriel Rossetti. « A la poubelle les Nazaréens et les Préraphaélites ! » me lança-t-il. Je me jurai de ne plus aborder le sujet avec lui et de garder pour moi ces coupables penchants.

David Cox (1783-1859) est malheureusement bien moins connu que John Constable. Ses out-of-doors studies, son freely handled style contraste avec le fini – le léché – alors exigé par les collectionneurs. Cet aquarelliste fut élève de William James Müller, de l’école de Bristol. Son enseignement combiné à la liberté de touche de son élève donnera des paysages uniques dans l’art anglais. Pensons à « Rhyl Sands » (peint vers 1854), une peinture à l’huile d’une série à partir d’aquarelles réalisées on the spot et qui anticipe Eugène Boudin et les Impressionnistes. Les fréquents séjours de David Cox en North Wales, à Betws-y-Coed.

La liberté de la touche de nombre de peintres écossais, peintres de la mer et des côtes. Le plus original d’entre eux, William McTaggart (1835-1910), un élève de Robert Scott Lauder à la Trustees’ Academy d’Edinburgh. Mon émerveillement devant la liberté de la touche de « The Wave » (1881) et « The Storm » (1890).

 

William McTaggart, « The Wave »

 

L’influence de Jules Bastien-Lepage (1848-1884) sur les peintres britanniques, un artiste qui commença à se faire un nom au Salon de 1878, à Paris, avec « Les Foins ». Ses gris lumineux, sa touche large et carrée, très particulière et qu’explique l’usage de… brosses larges et carrées. « Pauvre Fauvette » (1881), l’une des peintures qui influença le plus sûrement les peintres britanniques.

Parmi les architectes qui ont ma préférence, Andrea Palladio. Il a été présenté comme « précepteur » de l’Architecture en tant que théoricien mais aussi praticien, par l’enseignement de ses écrits, par les exemples de ses relevés et ses propres édifices. Pour la théorie, il s’en tint aux enseignements de Vitruve mais sans jamais le copier servilement. I quattro libri dell’architettura di Andrea Palladio, ses quatre livres d’architecture : le premier contient les cinq règles et des conseils à ceux qui veulent s’occuper d’art architectural ; le deuxième traite des habitations particulières et en donne des détails ; le troisième traite des rues, ponts, places, basiliques et portiques ; le quatrième décrit des temples anciens de Rome et autres villes d’Italie ou hors d’Italie. Ce livre envisage tous les genres de constructions privées ; et d’après certains documents on peut supposer qu’Andrea Palladio avait l’intention d’écrire d’autres chapitres sur les théâtres, les arcs, les thermes, les aqueducs, ainsi que des règles à suivre pour la fortification des villes et des ports. Les très nombreuses éditions de ce livre (voir détails) dont celle de 1715, éditée à Londres (en anglais, français et italien) avec des remarques et des éclaircissements d’Inigo Jones. A noter que par ailleurs Andrea Palladio a su étudier les monuments antiques à une époque où ce qu’il en restait permettait de s’en faire une idée plus complète que de nos jours.

Les différents types d’opus (un terme venu de Vitruve pour désigner les appareils dans lesquels les murs romains sont construits) et le plaisir que j’ai à les mémoriser – souvenirs de mon enfance où j’apprenais par cœur des noms d’animaux préhistoriques, de roches et de minéraux, d’algues. Opus quadratum, opus caementicium, opus spicatum, etc.

Ne jamais oublier que si l’Inde s’intéresse à son passé, c’est d’abord grâce aux Anglais qui ont très tôt organisé scientifiquement l’étude des antiquités de l’Empire des Indes. Souvenons-nous par exemple que le général de l’armée des Indes, Sir Alexander Cunningham (1814-1893), éditait en 1877 le premier volume du « Corpus Inscriptionum Indicarum » consacré aux inscriptions de l’empereur Açoka. Étudier la très vaste activité de Sir Alexander Cunningham archéologue.

Mon admiration pour le graphisme des tissus coptes, des motifs que j’insère volontiers dans des gravures sur bois (ou linogravures) à partir des dessins que j’ai pu faire au Louvres ou à partir du recueil « Coptic Textile Designs » de M. E. Gerspach (chez Dover Publications, Inc. New York, 1975) et ses nombreux relevés en noir et blanc de pièces d’ornements d’habits de clercs et de laïcs, pour la plupart trouvées dans des sépultures, en 1884, par Gaston Maspero.

Lorsque je considère nombre de gravures sur bois de Félix Vallotton, je constate que le dessin n’en est pas toujours excellent, qu’il est même franchement mou par endroits et que ce qui est généralement le plus pertinent est la composition, soit la répartition des masses blanches et des masses noires, pertinence et audace, comme dans « L’émotion » ou « Le violon », des compositions à caractère intimiste. Félix Vallotton excelle dans la suggestion du mouvement. L’une de ses plus belles gravures sur bois, pour ne pas dire la plus belle : « La Manifestation » (1893), avec ce mouvement d’une multitude considérée en plongée et qui court vers le coin supérieur droit de la composition, qui s’y agglutine, laissant la partie inférieure vide, blanche. Cette composition me conduit vers une autre composition non pas noire sur fond blanc mais blanche sur fond noir : « Les cygnes » (1892), soit cinq cygnes sur l’eau d’un étang, l’une des plus belles gravures sur bois de l’artiste suisse. Le mouvement blanc des cygnes tend à s’agglutiner comme tend à s’agglutiner le mouvement noir de la foule dans de pertinentes dynamiques.

Lu le délicieux petit livre de Henri Focillon, « Raphaël », le peintre du bonheur ainsi qu’il l’écrit. Raphaël, l’homme de l’Italie avant Michel-Ange, de l’Italie avant les maniéristes et l’éclectisme. Cette Italie qui lui fit suite n’était pas médiocre mais elle vivait en plein cabotinage du sublime, enfantait des colosses faibles et pathétiques et exténuait la forme à force de la tourmenter – je reprends les expressions de l’auteur.

Je n’ai pas compris Raphaël lorsque je me suis penché sur ses œuvres pour la première fois, dans cette chambre qui avait été celle de ma mère, la chambre de son enfance et de sa jeunesse. Je préférais déjà Michel-Ange et ses effets. Je comprends mieux Raphaël aujourd’hui, avec ces souvenirs qui me viennent tandis que j’écris ces lignes. Il me semble qu’alors je ne méritais pas Raphaël – alors que ma mère le méritait, qu’elle l’avait d’emblée mérité, comme elle avait d’emblée mérité le silence de Fra Angelico.

Pourquoi ai-je été plus sensible aux perspectives entrecroisées d’Uccello, à ses bizarreries spatiales probablement à la recherche du point de vue unique, à ses espaces comme rabattus et tout en bifurcations plutôt qu’à l’innocence de Raphaël ? Pourquoi ai-je été plus sensible au bruit de Michel-Ange plutôt qu’au silence de Raphaël ? Pourquoi ai-je préféré la théâtralité du chiaroscuro au ciel simple de Giotto, à sa lumière égale ? Ma mère a d’emblée mérité Raphaël, je ne l’ai mérité qu’après bien des efforts.

Deux vidéos trouvées aujourd’hui, au hasard d’une promenade Internet, ont provoqué une ruée de souvenirs, plus particulièrement le souvenir d’une visite à Saint-Guénolé alors que je venais de la mer, que je fis une promenade avec lui, Jean Bazaine, dans cette immense baie d’Audierne, et qu’il me fit visiter son atelier avec vue sur l’océan, un atelier où il préparait une exposition d’aquarelles chez Villand & Galanis (127 boulevard Haussmann, Paris, VIIIe). Ces deux vidéos ont fait remonter en moi une mer ou, plutôt, un océan de souvenir, avec cette voix et ses intonations, ces gestes, ces expressions. Il me faudrait écrire un livre de souvenirs sur Jean Bazaine, figure majeure de la Nouvelle École de Paris que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma jeunesse et qui m’encouragea. Le premier film ci-joint a été conçu à l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée le Musée des Beaux-Arts de Quimper, au cours de l’été 1982 :

https://www.youtube.com/watch?v=wZyg1U4gB_A

La vidéo suivante fait en quelque sorte suite à cette première vidéo : Jean Bazaine dans la pièce principale de sa maison de Saint-Guénolé s’entretient avec son ami Michel Pfulg, en 1990. Je me revois, jeune homme, devant cette cheminée (rien n’y brûlait, nous étions en été) discuter avec lui de peinture, de formes et de couleurs, alors que je m’apprêtais à rembarquer sur un voilier :

https://www.youtube.com/watch?v=2zxg4vmgW_o

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 3/7 (Le négationniste Paul Rassinier)

 

Dans son Introduction (datée du 1er septembre 1960) à « Ulysse trahi par les siens » (complément au « Mensonge d’Ulysse »), Paul Rassinier déclare d’un air entendu (ce monsieur ne peut se départir de son air entendu) que sous couvert de discréditer le nazisme, les plumitifs (c’est le terme dont il fait usage) – comprenez : ceux qui ne vont pas dans mon sens – se proposaient tout simplement « de creuser un insondable fossé entre la France et l’Allemagne en discréditant à jamais le peuple allemand ». Il fallait compromettre l’avenir de l’Europe en tant qu’entité politique et économique afin de faire le jeu du communisme. Au fil des ans (je rappelle que cette Introduction date de 1960), l’idée de l’Europe s’imposa néanmoins toujours plus, entraînant jusqu’aux plus rétifs, ce qui inquiétait les États-Unis (qui ne l’accepteraient qu’à la condition d’y garder leur mainmise) et, plus encore, l’U.R.S.S. La seule chance d’en empêcher la formation était d’en isoler l’Allemagne. De quelle manière ? En creusant le fossé entre la France et l’Allemagne et, notamment, en plaçant au pinacle « des arguments puisés dans la littérature concentrationnaire ». 1960, année de l’arrestation d’Adolf Eichmann, année de la rédaction de ce livre, une arrestation qui permit d’offrir du nouveau « tous les jours au petit-déjeuner du matin, six millions (…) de Juifs exterminés dans les chambres à gaz ». Bref, le monde entier en fut agacé, se mit à douter, « à tort ou à raison » (Paul Rassinier, en bon négationniste, laisse entendre qu’il sait prendre à l’occasion une certaine distance envers son sujet alors qu’il y étouffe littéralement), aussi bien quant au nombre qu’au moyen. Et ce n’est pas fini, Paul Rassinier ajoute que le monde n’appréciait guère (une fois encore « à tort ou à raison ») qu’un problème pour lui « exclusivement européen, se transformât ainsi en problème à peu près exclusivement israélien. ». La mauvaise foi est l’une des caractéristiques du négationniste ; il s’en enivre. La mauvaise foi est au négationniste ce que la bouteille de pinard est à l’alcoolo.

 

 

La logique dévoyée de Paul Rassinier est celle des adorateurs de la Théorie du Complot – ou Conspirationnisme ou Complotisme. Wikipédia que j’évite généralement de citer propose une intéressante définition de cette théorie : « La démarche de la théorie du complot cherche à adosser à des faits avérés un responsable selon une logique souvent uni-causale de narration. Elle se différencie en cela de la démarche historique qui induit une multi-causalité ». J’ajoute que cette logique est caractéristique d’une grande paresse intellectuelle : l’uni-causalité est si reposante… Plus généralement, le mécanisme mental de l’Adepte de la Théorie du Complot est rudimentaire ; il surfe sur un a priori qui pourrait se résumer ainsi : si ça l’arrange, c’est qu’il est à l’origine de ce qui l’arrange…  .

Et dans son irrésistible lancée, Paul Rassinier passe au chapitre I : «  “Le Commandant d’Auschwitz parle…”, Rudolf Hoess », fort de son présupposé avec les Communistes dans le rôle des Comploteurs, des Conspirateurs. Lorsque l’existence des camps nazis fut révélée au monde, on remarqua que ceux qui criaient le plus fort étaient les Communistes (?!). Pourquoi ? L’adepte de ladite théorie, soit Monsieur-j’ai-réponse-à-tout : il s’agissait de faire diversion et de détourner l’attention du monde du système concentrationnaire soviétique (je n’entrerai pas dans la polémique) et de faire d’une pierre deux coups : avec le slogan « N’oubliez jamais cela », « maintenir les puissances occidentales en état de division et, plus particulièrement, empêcher tout rapprochement entre la France et l’Allemagne, piliers de l’union occidentale ». Et, toujours selon Paul Rassinier, leur thèse sur les camps de concentration ne les a pas peu aidés ; et ainsi de suite dans une petite suite qui procède du présupposé initial qui chemin faisant se nourrit de détails scrupuleusement choisis afin de ne pas porter préjudice à la « splendeur » du présupposé, cette Idole devant laquelle l’auteur se prosterne et nous invite à nous prosterner, à taire tout esprit critique, l’Idole étant elle-même douée d’esprit critique… C’est une fois encore la logique uni-causale de narration.

Au chapitre I de son livre et afin d’illustrer l’escroquerie dont nous serions victimes, il cite deux ouvrages : « S.S. Obersturmführer Dr Mengele » du Dr Miklós Nyiszli et « Der Kommandant von Auschwitz spricht », une confession rédigée par Rudolf Hoess alors détenu. Je passe sur les détails. Paul Rassinier affirme qu’en confrontant ces deux livres, il prend note des contradictions et se gausse de la validité de sa thèse soutenue dans « Le mensonge d’Ulysse », à savoir que les Juifs ne peuvent avoir été exterminés dans les chambres à gaz. Il faut dire que ce vieux rusé de Paul Rassinier choisit dans l’immense production écrite relative aux camps nazis ce qui l’arrange et, en particulier, ce qui recèle une contradiction, comme si la mémoire était fiable à cent pour cent, comme si tout témoignage (y compris celui qui ne cherche pas à tromper) était irréfutable et jusqu’au moindre de ses détails. Le cas du Dr Miklós Nyiszli est trop particulier, trop dramatiquement particulier, pour servir de point d’appui sérieux. Paul Rassinier fait mine de l’ignorer et déclare : « L’histoire étant un peu mon métier, je pouvais être assez familier avec le document historique pour en accepter ou en refuser l’authenticité à simple lecture ». Le bonhomme ne manque pas de culot ; il est habité par un présupposé qu’il s’emploie à étayer fanatiquement en se donnant des airs d’historien alors qu’il en est le contraire : soit un propagandiste. Il ne retient que les documents qui vont dans son sens, des documents authentiques à l’occasion, comme ce témoignage du Dr Miklós Nyiszli, qui a bien été écrit par un déporté juif à Auschwitz, mais qui est trop particulier (il faut étudier la vie de cet homme) pour prétendre servir de point d’appui exclusif à un historien digne de ce nom.

Paul Rassinier ne retient donc que ce qui va dans le sens d’une thèse préétablie, à l’inverse de l’historien qui avance à tâtons et qui rassemble autant de documents que possible afin d’approcher une vérité contradictoire, fragile, susceptible d’être sans cesse modifiée. La manière de procéder de Paul Rassinier ne manque pas d’efficacité auprès de gens peu préparés et qui ne flairent pas la manœuvre, aussi simple qu’efficace, qui se masque derrière des références, des documents choisis, bref derrière une apparence scientifique. Ils sont nombreux à s’arrêter au sérieux apparent, au sérieux de façade et qui cache une désolation totale. Il est vrai que ces gens-là ne cherchent qu’à confirmer ce en quoi ils croient déjà… Ils étaient acquis aux thèses négationnistes avant même d’en avoir connaissance…

Il m’est arrivé de penser : Si Paul Rassinier et autres négationnistes pouvaient avoir raison ! Pourquoi ? Parce que ce je découvrais était tellement massif, tellement inimaginable, qu’il arrivait que je me dise, fugitivement et comme honteusement : Et si cela n’avait jamais été ou, tout au moins, n’avait pas été dans de telles proportions. J’ai eu ce désir de soulagement – car il s’agit bien de cela – en lisant deux petits livres, deux témoignages écrits par des rescapés du tout dernier cercle de l’Enfer : « Sonderkommando – Dans l’enfer des chambres à gaz » de Shlomo Venezia (Auschwitz-Birkenau) et « Je suis le dernier Juif » de Chil Rajchman (Treblinka). Être soulagé, se dire que les choses n’ont peut-être pas été aussi terribles… Et pourtant. En exergue au livre de Shlomo Venezia, on peut lire : « L’entière vérité est bien plus tragique et épouvantable », une note de Zalmen Lewental retrouvée sur un bout de papier rédigé en yiddish, en octobre 1962, dans la cour du Crématoire.

Donc, Paul Rassinier et plus généralement les négationnistes (qui se présentent volontiers comme révisionnistes, histoire de paraître plus présentables) soignent la façade, histoire de séduire le passant, d’attirer le chaland – et ils en séduisent et en attirent plus d’un –, mais derrière elle, on ne trouvera qu’un terrain vague qui sert de décharge sauvage.

Concernant l’étude comparée des deux livres ci-dessus mentionnés, Paul Rassinier ratiocine et se perd dans des calculs morbides sur le nombre des gazés et des incinérés avec un sérieux d’expert-comptable destiné à en imposer. Regardez comme ce monsieur est sérieux, ce n’est pas un quelconque antisémitisme qui le conduit mais le désir de connaître la vérité et dans tous ses détails… Le problème est que dans cette masse de détails contradictoires, Paul Rassinier choisit les détails qui l’arrangent, qui vont dans le sens de la ligne qu’il s’est préalablement fixée. Il est vrai que l’état des recherches à la fin des années 1950 et au début des années 1960 était bien moins avancé qu’aujourd’hui, que des aberrations pouvaient apparaître ici et là – et elles plaçaient des points d’interrogation. Paul Rassinier est mort en 1967. Mais d’autres négationnistes comme Robert Faurisson (mort très récemment, en 2018), malgré l’immensité des documents et des recherches, s’en sont tenus aux mêmes a priori que leur maître Paul Rassinier, tous encagés dans une même routine mentale. Mais pourquoi s’étonner ? Robert Faurisson portait en lui le négationnisme (pour des raisons complexes qui ont probablement à voir avec « la psychologie des profondeurs »). Lui aussi s’est contenté d’analyser une documentation en y retenant ce qui ne contrariait pas ou confirmait sa vision préétablie. La technique du copier-coller est la technique préférée des falsificateurs, des menteurs, parmi lesquels les négationnistes. Elle est d’un emploi simple et n’a rien perdu de son efficacité ; alors, pourquoi s’en priver ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 2/7 (« Apologie pour l’histoire » de Marc Bloch)

 

En relisant « Apologie pour l’histoire » de Marc Bloch, chez Librairie Armand Colin, Paris, 1974, un ouvrage posthume qui a été précédemment publié sous la direction de Lucien Febvre, par les soins de l’Association Marc Bloch, dans les Cahiers des Annales. Préface de Georges Duby.

Marc Bloch : « Le passé est, par définition, un donné que rien ne modifiera plus. Mais la connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se transforme et se perfectionne ». La recherche historique a fait d’immenses progrès et en peu de temps ; tout cela autorise les plus vastes espoirs, mais non des espoirs illimités. Le sentiment de progression véritablement indéfini (que peut donner une science comme la chimie) est refusé à cette discipline qu’est l’histoire, à l’historien : « C’est que les explorateurs du passé ne sont pas des hommes tout à fait libres. Le passé est leur tyran. Il leur interdit de bien connaître de lui qu’il ne leur ait lui-même livré, sciemment ou non. »

Comment pénétrer aussi bien chez nous la mentalité des hommes du XIe siècle que celle des hommes du XVIIIe siècle ? Entre les confessions de Rousseau et la correspondance de Voltaire, l’historien ou le lecteur attentif peut percevoir l’homme du XVIIIe siècle avec une certaine précision ; tandis que pour les hommes du XIe siècle, nous « n’avons sur quelques-uns d’entre eux que de mauvaises biographies en style convenu. » La mentalité de l’individu du XIe siècle nous demeure et nous demeurera probablement à jamais fort succincte. C’est ainsi, nous dit Marc Bloch, il faut être capable de dire « Je ne sais pas » et même « Je ne peux pas savoir » après avoir, précisons-le tout de même, énergiquement et désespérément cherché. « Il y a des moments où le plus impétueux devoir du savant est, ayant tout tenté, de se résigner à l’ignorance et de l’avouer honnêtement. »

 

Marc Bloch (1886-1944)

 

A méditer : « D’innombrables municipes romains se sont transformés en banales petites villes italiennes, où l’archéologue retrouva péniblement quelques vestiges de l’Antiquité ; seule l’éruption du Vésuve a préservé Pompéi ». Mais Marc Bloch rectifie aussitôt en précisant que les grands désastres n’ont pas nécessairement servi l’Histoire : « Sous nos yeux, les deux guerres mondiales ont rayé d’un sol chargé de gloire, monuments et dépôts d’archives » ; et il évoque Ypres. Il poursuit et nous entraîne dans une fascinante rêverie : « Cependant à son tour, la paisible continuité d’une vie sociale sans poussées de fièvre se montre beaucoup moins favorable qu’on le croit parfois à la transmission du souvenir. Ce sont les révolutions qui forcent les portes des armoires de fer et contraignent les ministres à la fuite, avant qu’ils n’aient trouvé le temps de brûler leurs notes secrètes. Dans les anciennes archives judiciaires, les fonds de faillites nous livrent aujourd’hui les papiers d’entreprises qui, s’il leur avait été donné de mener jusqu’au bout une existence fructueuse et honorée, n’eussent pas manqué de vouer finalement au pilon le contenu de leurs cartonniers ». Et ainsi de suite.

Marc Bloch invite les sociétés à « organiser rationnellement, avec leur mémoire, leur connaissance d’elles-mêmes », en s’attaquant méthodiquement aux deux principaux responsables de l’oubli et de l’ignorance : 1. La négligence qui égare les documents. 2. Ce qui les cache ou les détruit. « Notre civilisation aura accompli un immense progrès le jour où la dissimulation érigée en méthode d’action et presqu’en bourgeoise vertu cèdera la place au goût du renseignement : c’est-à-dire nécessairement des échanges de renseignements. »

Marc Bloch nous invite à ne pas postuler catégoriquement entre les sciences de la nature et une science de l’homme : « Dans la vue que j’ai de ma fenêtre, chaque savant prend son bien, sans trop s’occuper de l’ensemble. Le physicien explique le bleu du ciel ; le chimiste, l’eau du ruisseau ; le botaniste, l’herbe. Le soin de recomposer le paysage tel qu’il m’apparaît et m’émeut ils le laissent à l’art, si le peintre ou le poète veulent bien s’en charger. C’est que le paysage, comme unité, existe seulement dans ma conscience. Or, le propre de la méthode scientifique, comme ces formes du savoir la pratiquent et, par leur succès, la justifient, est d’abandonner délibérément le contemplateur, pour ne plus vouloir connaître que les objets contemplés. Les liens que notre esprit tisse entre les choses leur paraissent arbitraires ; elles les brisent, de parti pris, pour rétablir une diversité à leur gré plus authentique. »

Les difficultés que doit affronter l’histoire sont particulières, « car pour matière, elle a précisément, en dernier ressort, des consciences humaines. Les rapports qui se nouent à travers celles-ci, les contaminations, voire les confusions dont elles sont le terrain constituent, à ses yeux, la réalité même. »

L’historien n’est pas un futile antiquaire aussi longtemps qu’il garde les yeux ouverts sur le monde où il vit, sur le présent dans lequel il s’inscrit. L’historien du temps passé est aussi, et comme malgré lui, un historien de son temps ; par la tonalité de ses écrits, il témoigne de son temps, implicitement, discrètement et durablement. J’observe nécessairement d’un point donné, ma vie s’inscrit dans l’espace et plus encore dans le temps, c’est ainsi, irrémédiablement. Je peux limiter ma subjectivité par une « observation volontaire et contrôlée », mille fois préférable à toute « imprégnation instinctive », il n’empêche que je pense et formule ma pensée à partir d’un point donné.

Les trois rencontres fondamentales pour Marc Bloch : 1. La linguistique (avec orientation vers le comparatisme). 2. La science historique allemande avec l’érudition comme le meilleur des outils, aussi longtemps qu’elle ne tourne pas à vide. Marc Bloch avait compris que le vrai travail de l’historien se situait au-delà du traitement des sources, une « attitude heureuse qui le fit plus tard, avec tant d’aisance, se fier aux recherches d’autrui », ainsi que l’écrit Georges Duby dans sa préface à l’édition que j’ai entre les mains, soit la 7e édition. 3. Une rencontre majeure avec la sociologie d’Émile Durkheim et la géographie de Paul Vital de la Blache.

Tout ce qu’il y aurait à dire sur l’amitié si féconde entre Lucien Febvre et Marc Bloch, deux styles. Lucien Febvre : « La souveraine largesse du geste, le verbe paysan, robuste, cette générosité convaincante, la sûreté de la touche » nous dit Georges Duby. Marc Bloch : « Un tempérament qui répugnait à l’éclat direct de l’expression, réservé, précieux dans ses écrits achevés et dont le meilleur est à rechercher dans les notes nerveuses pour les Cahiers des Annales, plutôt que dans les livres et articles généralement trop guindés » nous dit encore Georges Duby.

Une remarque de Marc Bloch faite dans les années 1940 et qui se vérifie toujours plus : « Les révolutions successives des techniques ont démesurément élargi l’intervalle psychologique entre les générations ». Et pensons en particulier à l’apparition d’Internet et de la téléphonie mobile. Marc Bloch met cependant en garde : la génération d’après ne doit pas en conclure qu’elle a cessé d’être déterminée par les générations qui l’ont précédée. L’auto-intelligibilité s’appuie sur d’étranges postulats. Premier postulat : les conditions humaines ont subi sur une ou deux générations un changement total. Les révolutions menées dans le laboratoire ou l’usine auraient eu raison de toutes les conduites traditionnelles. « C’est oublier la force d’inertie propre à tant de créations sociales » nous dit Marc Bloch qui ajoute : « L’homme passe son temps à monter des mécanismes dont il demeure ensuite le prisonnier plus ou moins volontaire ». Et il y a plus : pour les enfants, les échanges entre générations ne se font pas que par l’intermédiaire des parents. Il y a aussi l’écrit, vecteur de pensée entre générations parfois très éloignées dans le temps et qui œuvre à la continuité d’une civilisation. Écrits de Luther, Calvin ou Loyola, pour ne citer qu’eux, autant de personnalités à la pensée particulièrement influente et que l’historien devra s’efforcer de replacer dans leur temps afin de les comprendre et de les faire comprendre. « Osera-t-on pourtant dire qu’à la juste compréhension du monde actuel l’intelligence de la Réforme protestante ou de la Réforme catholique, éloignées de nous par un espace plusieurs fois centenaire, n’importe pas davantage que celle de beaucoup d’autres mouvements d’idée ou de sensibilité, plus proches, assurément, dans le temps, mais plus éphémères ? » L’évolution humaine ne consiste pas en une suite de saccades aussi brèves que profondes et sans rapport les unes avec les autres. « L’observation prouve, au contraire, que, dans cet immense continu, les grands ébranlements sont parfaitement capables de se propager des molécules les plus lointaines jusqu’aux plus proches. »

Ce postulat (qui est celui de Marc Bloch) selon lequel « il existe dans l’humaine nature et dans les sociétés humaines un fonds permanent ». Ainsi, peut-on comprendre l’homme si on se contente d’étudier ses réactions devant des circonstances particulières à un moment donné ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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