En lisant Elie Benamozegh

Il y a peu, j’ai pris connaissance d’un livre qui m’a grandement troublé, “Morale juive et Morale chrétienne” d’Elie Benamozegh (1823-1900), car il traduit avec précision certaines de mes impressions et les ordonne.

Il y a tout d’abord cette supériorité que le christianisme s’attribue sur le judaïsme, le christianisme qui se présente comme immanent, ne procédant que de lui-même. Écarté le judaïsme ! 

La morale chrétienne représente bien une formidable avancée par rapport à la morale païenne. Elle dispose d’une puissante assise théologique qui s’oppose radicalement aux intrigues et aux luttes intestines qui agitent les panthéons païens et interfèrent dans la vie politique. Le christianisme a mis de l’ordre dans ce désordre, fort de son héritage venu du judaïsme. Il le fit parfois avec un excès de rigueur, mais force est de reconnaître que le christianisme a fait progresser la morale et l’humanité en reversant les autels sacrificiels, en proscrivant la prostitution sacrée, en suggérant une unité humaine, en redonnant espoir aux désespérés, en consolant les humiliés. Le judaïsme se reconnaît dans cette œuvre et se réjouit que le christianisme ait ainsi contribué à l’ère messianique. Trop souvent meurtrie par l’Église, la Synagogue n’en reconnaît pas moins cette grandeur ‒ à commencer par le plus prestigieux de ses enfants, Maïmonide. Mais ces incontestables mérites et ces prestiges ont fait peu à peu perdre la tête au christianisme qui déclara sa morale supérieure à celle du judaïsme. Spectacle pénible. Car si, aux dires des Chrétiens, l’excellence de la morale chrétienne en prouve l’origine divine, sa prétention nous entraîne vers des régions moins élevées.

Peut-il y avoir deux morales divines, l’une plus parfaite que l’autre, ainsi que le laisse entendre le christianisme, lorsqu’il ne le proclame pas ? Quand le christianisme prétend à la supériorité morale sur le judaïsme ne blasphème-t-il pas ? Et ne doit-on pas envisager la doctrine de Marcion, doctrine strictement manichéenne, comme une œuvre du Malin, comme est œuvre du Malin tout ce qui sépare ?

Dieu a parlé, Juifs et Chrétiens en témoignent. Il a légué aux hommes UNE morale (divine donc) et non deux morales, avec la chrétienne venant parfaire la juive. L’Église qui représente la Synagogue les yeux bandés, aveugle donc, ne fait que blasphémer. La Loi de Dieu est parfaite, elle ne peut donc être perfectible. L’homme est quant à lui perfectible, et il ne l’est qu’à la condition que la Loi de Dieu soit parfaite. Or, qu’a fait le christianisme ? Il a mis la perfectibilité en Dieu alors qu’il est Le Parfait. Il a laissé entendre que Sa Parole est susceptible d’être retouchée, qu’elle est contingente donc. Le christianisme a mis en Dieu les habiletés de Paul, Juif chez les Juifs, Gentils chez les Gentils. Alors, à quoi bon une Révélation ? Comment l’homme peut-il mettre en mouvement sa perfectibilité s’il n’a pas devant lui une Révélation à même de l’entraîner, s’il n’est pas confronté au Dernier Mot qui est aussi le Premier ? Si la Révélation est ainsi émiettée, elle n’a rien à dire aux hommes qu’ils ne soient capables de se dire à eux-mêmes.

Alors, le christianisme est-il papillon et le judaïsme chrysalide ? Le judaïsme, une chrysalide que le christianisme aurait déchirée pour étirer ses ailes et prendre son envol ? Mais alors, si le christianisme est plus parfait que le judaïsme, ce premier ne devrait-il pas s’envisager à son tour comme une simple chrysalide, comme une simple étape vers une religion plus parfaite encore ? La révélation chrétienne (Dieu fait homme) qui fait suite à la révélation juive (le Mont Sinaï) doit-elle être meilleure que cette dernière ? Souvenons-nous, Dieu a légué aux hommes UNE morale…

Le plus grand déchirement qu’ait connu l’Église a pour nom Protestantisme. A ce propos, l’Eglise n’a-t-elle pas introduit le protestantisme par son attitude envers le judaïsme ? Le christianisme ne peut prétendre être en possession d’une morale supérieure au judaïsme sans saper le socle sur lequel il se tient, sans faire sombrer l’embarcation qui le porte.  

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Le judaïsme (et c’est l’une de ses plus puissantes particularités, un vecteur fécond et toujours actif), le judaïsme donc est une politique et une morale. Politique et morale tiennent l’une à l’autre par mille filaments. La politique interroge la morale qui œuvre à la formation des citoyens de la Jérusalem céleste mais aussi terrestre. Morale et politique se transmettent leurs énergies et dialoguent tout en maintenant une stricte indépendance l’une envers l’autre car la morale sait qu’elle n’a rien de commun avec la politique ; elle sait même que cette dernière est son adversaire le plus redoutable. Pour souligner cette indépendance, Elie Benamozegh propose de faire usage de deux noms : le Juif, membre de l’État gouverné par la hiérarchie judaïque ; et l’Hébreu, disciple de la foi d’Abraham.

C’est faute d’avoir compris cette vérité fondamentale que la morale des Chrétiens a pu être jugée supérieure à la morale des Juifs ou, plutôt, à leur politique. Or, la politique, aussi honnête puisse-t-elle apparaître, ne saurait rivaliser avec la morale. Si un individu peut répondre aux préceptes évangéliques de “L’Imitation de Jésus-Christ”, un État ‒ une nation ‒ ne le peut sous peine d’asservissement voire d’annihilation. C’est simple, une nation a moins de devoirs qu’un individu. La morale et ses règles peuvent être pleinement reçues par un individu ; dans la collectivité, elles s’estompent, se diluent. La morale que prônent les Évangiles ne peut être celle des Nations, et le christianisme l’a senti. Dans la morale qu’il prêche, il n’y a pas de place pour les patries et les nationalités. Aussi le christianisme propose-t-il aux Juifs sa nouvelle morale tout en leur désignant le Temple en flammes. Étrangers à la lutte menée par les Juifs contre les Romains, les Chrétiens se retirèrent. Et l’empire terrestre de cette Loi fut effacé.

Il ne s’agit pas de nier la grandeur du christianisme et les bienfaits que sa morale sût apporter aux malheureux mais d’étudier ses rapports avec le sentiment patriotique ‒ un sentiment juif. Le christianisme prêcha dès ses débuts la fraternité universelle, un principe tiré du judaïsme, une fraternité nullement tempérée par la fraternité nationale. Le christianisme proclame son universalité : tous sont frères, le Barbare, le Scythe, le Grec, le Juif, ainsi que le proclame Paul.

Dans un premier temps, le christianisme se montra plutôt indifférent envers les distinctions nationales. Devenu triomphant, avec la papauté, il voulut réaliser l’égalité et la fraternité universelles. Les diversités nationales devaient être fondues dans l’Empire universel. Mais pourquoi une telle volonté ? La réponse s’impose d’elle-même. Parce qu’il manquait au christianisme le vecteur social et politique, parce que sa morale sociale n’était pas étayée par une justice sociale, parce que l’autel niait le trône. La faiblesse de la morale chrétienne tient à l’absence de tout élément politique, absence qu’explique le grand principe dominateur de charité, principe qui s’annule en ne voulant pas faire sa part au principe de justice

Le “nouvel Israël” – c’est ainsi que se désigne le christianisme ‒ annonça l’avènement du Royaume de Dieu ; mais le monde terrestre continuait son petit bonhomme de chemin, et le christianisme fut contraint de considérer la vie ici-bas, la vie politique et sociale. Une fois maître de la société terrestre, il ne sût distinguer le trône de l’autel, le social et le politique de sa morale et de sa religion ‒ car le christianisme n’était qu’une religion. Maître du monde, il plaça l’autel sur le trône et, ainsi, mit-il la religion ‒ la morale ‒ au-dessus des pouvoirs publics ‒ la justice. Autrement dit, il mit la loi (l’État, la royauté) à la disposition de la religion pour en arriver à la structuration de la religion d’État. Et qu’est-ce que la religion d’État ? C’est la conscience traitée en citoyen, soit l’immixtion du public dans le privé. C’est l’esprit et la foi encasernés. C’est, disons-le, l’injustice et la violence mises au service d’une religion dont le socle est, rappelons-le, LA CHARITÉ… Faut-il que j’évoque l’Inquisition ?

(Elie Benamozegh n’inviterait-il pas tout simplement à la séparation des pouvoirs ‒ l’un des principes de la démocratie, avec autonomie du législatif et de l’exécutif ? Dans ce cas, la stricte séparation du politique et du religieux, avec même présence de l’un et de l’autre et dialogue constant, mais sans le moindre empiètement de l’un sur l’autre si je puis dire).

C’est parce que le christianisme n’enseignait que la charité, l’amour (sans prendre en compte l’idée de justice et en oubliant le respect), c’est parce qu’il avait la tête dans les sublimes nuées, oubliant ainsi les choses de ce monde, non moins saintes et si nécessaires, qu’il se retrouva pris dans des contradictions internes, contradictions qui le poussèrent à la violence.

L’hébraïsme eût quant à lui, et dès le début, une politique. Il prit à cœur les affaires de ce monde. Et c’est son intérêt pour “le bas monde” qui lui confère une grande homogénéité. Cet intérêt ne l’empêcha pas de tracer dès le début une ligne de séparation marquée et sans reprise entre le religieux et le politique, la foi et la justice. Le code de la Loi de Moïse (surtout politique) et le code de la tradition (surtout religieux) procèdent d’un même élan. Ils se complètent et se respectent.

Un dernier mot. Dans sa présentation à “Morale juive et Morale chrétienne” l’auteur nous avertit : il ne s’en remettra pas à la Bible que vénèrent Juifs et Chrétiens, mais à la tradition rabbinique (véhiculée par les Pharisiens) afin de la confronter à la morale des Évangiles. Il est important, très important que le Chrétien se penche sur ce judaïsme de la tradition, sur ce judaïsme tel que les siècles l’ont fait. L’originalité de ce livre tient en partie à ce choix opéré par Elie Benamozegh qui invite fraternellement le Chrétien à considérer avec plus d’attention le Pharisien, si décrié par les Évangiles. 

Mais je vous invite à lire ce livre qui ouvre de puissants axes de réflexion : “Morale juive et Morale chrétienne”. Plusieurs éditions sont disponibles en français dont une préfacée par Shmuel Trigano, aux Éditions In Press, collection “Lettres promises”, dirigée par Shmuel Trigano. Une adaptation de Georges Hansel est disponible en ligne, en PDF :

http://chevouel.ifrance.com/Files/moral.pdf

 Un lien enfin vers AKADEM (le campus numérique juif) et une conférence : “Mystique et Cabale. Le cas Elie Benamozegh” impartie par Alessandro Guetta, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), au Centre communautaire de Paris, en janvier 2010 :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/limoud/9/2/module_7647.php

        

P.S. Ci-dessus, deux sculptures (début XIIIème siècle) du portail sud de la cathédrale de Strasbourg avec, d’un côté, l’Église triomphante, de l’autre, la Synagogue vaincue. On notera ces Tables de la Loi que la Synagogue est prête à laisser tomber, car dépassées comme tout l’“Ancien” Testament… L’Église triomphante ou le “nouvel Israël”…

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One Response to En lisant Elie Benamozegh

  1. Fiodor says:

    Un siècle et demi nous sépare du livre de Benamozegh.
    Son contexte historique explique sans doute, au moins partiellement, les réflexions qu’il formule au sujet du christianisme, et il serait évidemment injuste de lui en faire le reproche. D’autant moins, si l’on considère le passif accumulé par l’Eglise au cours de son histoire dans le domaine de l’antijudaïsme… A cet égard, on ne peut que donner raison à l’auteur lorsqu’il écrit : « Les Pharisiens ont été si fort en butte aux dérisions, aux sarcasmes de l’Eglise, elle a paru si peu craindre leur rivalité, qu’on ne refusera pas, nous l’espérons, à ces mêmes Pharisiens de venir déposer au tribunal du dix-neuvième siècle les pièces de leur procès, les titres de leur séculaire condamnation » (fin du chapitre 1er).

    C’est vrai que Benamozegh est impressionnant d’érudition. Mais s’il connaît à fond les textes fondateurs du christianisme (outre, bien entendu, ceux du judaïsme), la lecture qu’il en fait me semble souvent manquer de pertinence, du moins à la lumière de l’exégèse et de l’herméneutique actuelles. En fait le livre m’apparaît davantage comme une œuvre polémique et apologétique que comme une analyse « impartiale » du christianisme vs le judaïsme.

    Aussi, pour intéressant qu’il soit, comme témoignage de l’histoire de la pensée, et donc méritant à coup sûr d’être lu, je ne suis pas convaincu qu’il s’agisse du meilleur ouvrage à proposer à la lecture des chrétiens.
    C’est un peu, me semble-t-il, comme si l’on conseillait aujourd’hui à des Juifs de lire Le salut par les Juifs de Léon Bloy, pour avoir une vision plus juste du judaïsme. Certes, Bloy (qui écrit pour réagir à La France juive, l’ignoble pamphlet antisémite de Drumont), n’a rien d’un antisémite (pas plus que Benamozegh n’est antichrétien) et, sous les excès habituels de son style d’imprécateur (que j’apprécie beaucoup), il défend l’élection d’Israël et sa mission éternelle. En témoigne, par exemple, cette phrase fameuse : « L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau ». Mais il ne peut, pour autant se défaire totalement des clichés qui, à l’époque (1892), encombrent la plupart des esprits et qui, s’ils n’ont pas de connotation antisémite sous la plume de Bloy, ont souvent ce caractère chez des auteurs moins éclairés.
    Pour ma part, s’agissant de mieux prendre conscience des points de convergence et de divergence entre le judaïsme et le christianisme, je conseillerais plutôt à des chrétiens de lire L’étoile de la rédemption de Rosenzweig, Jésus et Israël de Jules Isaac, ou encore Un rabbin parle avec Jésus, de Jacob Neussner.

    Mais j’en reviens à Benamozegh. L’erreur fondamentale qui, selon moi, fausse toute la perspective de l’ouvrage consiste à affirmer – ce sont les premières lignes du livre – que la morale constitue l’élément déterminant « qui a contribué au triomphe du christianisme ».
    Ce qui a assuré son expansion universelle, et qui constitue, aujourd’hui encore, son centre, c’est l’affirmation de la messianité de Jésus et de sa mort-résurrection. C’est sur ce point, et pas sur la morale, que se situe la rupture entre le christianisme et le judaïsme ; le point sur lequel les uns et les autres, animés des meilleures intentions fraternelles et de tout le respect possible, ne peuvent que constater leur divergence. Pour faire simple, pour les chrétiens, le Messie est venu ; pour les Juifs, il se fait attendre. Edmond Fleg nous rappelle d’ailleurs que si les Juifs attendent toujours le Messie, les chrétiens sont aussi dans l’attente de la Parousie, retour définitif du Christ. Et il voit, dans cette attente commune, un lien invisible entre Juifs et chrétiens.

    Pour autant, il est vrai qu’un certain christianisme, en particulier au 19e siècle, est souvent tombé dans un moralisme qu’il est parfois difficile, aujourd’hui encore, d’extirper des consciences chrétiennes. Cela explique en partie sans doute pourquoi, dans son essai, Benamozegh s’est situé sur le terrain de la morale. Globalement, il me semble que si pas mal de critiques qu’il formule à l’égard du christianisme et des chrétiens sont fondées dans les faits qu’il observe à son époque, il a souvent tort de considérer ces faits comme découlant des principes et de la doctrine – notamment scripturaires – qui fondent le christianisme.

    Sans vouloir trop allonger cette petite réflexion, je voudrais évoquer quelques sujets sur lesquels, à mon avis, Benamozegh peut être contredit.

    1. Prétention injustifiée de supériorité (de la morale chrétienne) sur le judaïsme
    Je ne discute pas le fait que de nombreux chrétiens, dans l’histoire, ont défendu l’idée de cette supériorité. Je contredis l’interprétation que Benamozegh donne aux paroles de Jésus, notamment dans le Sermon sur la montagne (Mt 5, 20-48), avec les fameux : « Vous avez entendu qu’il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… » ou encore : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux ». Il faut d’abord tenir compte de l’accent polémique lié au contexte de rédaction des évangiles. Ensuite, il est clair qu’il ne s’agit pas, pour Jésus, de remplacer les préceptes enseignés par la tradition, mais de montrer – en les poussant à la limite – quelle en est l’incroyable exigence. Et lorsqu’il s’en prend aux Pharisiens (courant dont il est lui-même très proche), c’est à ceux qui « disent mais ne font pas ». D’évidence, Jésus se situe dans la ligne des Prophètes d’Israël et, s’il est parfois véhément dans ses paroles, Amos, Osée, Jérémie, et d’autres, lui ont bien ouvert la voie.

    2. Abolition de la Loi
    Benamozegh s’appuie, à ce sujet, sur les enseignements de Jésus lui-même, ainsi que ceux de Paul. Sauf erreur de ma part, il évite soigneusement d’évoquer un passage extrêmement important de l’évangile : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un yod, pas un trait sur le yod, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux » (Mt 5, 17-19). On ne saurait pourtant être plus clair. Le marcionisme trouvait là, par avance, sa condamnation.
    Quant à Paul, il réfléchit au rôle de la Loi dans la perspective de la rédemption advenue en Christ. Il le fait au fil de raisonnements des plus complexes (cela reste un « pont aux ânes » pour les étudiants d’aujourd’hui) ou il se montre brillant dialecticien et rabbi expérimenté. Et sa conclusion est que « La Loi, elle, est donc sainte, et saint le précepte, et juste et bon » (Rm 7, 12). Benamozegh voit dans la doctrine de la « justification par la foi », la preuve de ce que la Loi n’a plus de valeur pour Paul. Mais en fait, ce que Paul rejette, c’est la « justice qui vient de la loi », autrement dit une sorte de « bonne conscience » qui résulterait de l’application rigoureuse des préceptes. Pour lui, même si pareille rigueur dans l’application des préceptes – en particulier au plan moral (voir les nombreuses parénèses de ses lettres) – est souhaitable, ce n’est pas elle qui rend juste, mais la foi dans le Rédempteur, qui accompagne cette observance.

    3. Abolition de certaines mitzvot
    Prenant acte du fait que le Décalogue demeure intact dans l’enseignement chrétien, Benamozegh critique cependant, avec beaucoup de sévérité, le fait qu’un « tri » aurait été fait, en christianisme, entre « la législation et le culte, le dogme et les rites », etc. Il vise, bien évidemment, la décision prise par le « premier concile de Jérusalem » (Ac 15, 5-29) au cours duquel les apôtres dispensent les païens venus à la foi chrétienne d’un certain nombre de prescriptions, en particulier la circoncision.
    Ici encore, tout change selon que l’on reconnaît, ou non, que les temps messianiques sont advenus en Jésus Christ. Finalement, alors que le christianisme insiste sur le « déjà là », le judaïsme redit le « pas encore ». On comprend aujourd’hui, bien mieux qu’on ne le faisait au 19e siècle, que ce rappel est salutaire. C’est tellement vrai que, dans la théologie catholique actuelle, il n’est plus guère contesté que le judaïsme, avec toutes ses pratiques, mitzvot comprises, demeure une voie salvifique pour les Juifs. (cf. le cardinal Kasper, le 21 novembre 2001, à Jérusalem : « Nous sommes à présent conscients de l’alliance non révoquée de Dieu avec son peuple et de la signification salvifique permanente et actuelle de la religion juive pour ses fidèles… Le judaïsme, qui est la réponse croyante du peuple juif à l’alliance irrévocable de Dieu, est salvifique pour eux parce que Dieu est fidèle à ses promesses » . Cité par V. M. Fernandez dans La complémentarité irréductible. L’herméneutique biblique après la Shoah, Nouvelle revue théologique n°128, 2006, p. 568).
    Il est d’ailleurs intéressant de noter que, chez la plupart des « Juifs messianiques » (réalité, il est vrai, très diverse) la foi en Jésus Messie n’entraîne nullement l’abandon de la pratique des mitzvot.

    4. Insistance excessive sur l’amour, au détriment de la justice
    Ici encore, le malentendu vient, selon moi, du déplacement qu’opère le christianisme, non pas en négligeant la justice, mais en insistant sur le fait qu’en Dieu seulement, elle est pleinement établie. Pour Paul, pas plus que selon l’enseignement de Jésus, l’homme n’est en mesure d’« accomplir parfaitement toute justice ». Même si le Nouveau Testament ne manque pas de textes insistant sur l’impératif de la justice, il met, de fait, davantage l’accent sur la miséricorde de Dieu.
    L’épisode bien connu de la femme adultère, dans l’évangile de Jean (8, 1-11), illustre bien la manière dont Jésus se situe à cet égard. Ceux qui amènent à Jésus la femme prise en flagrant délit d’adultère rappellent la peine prévue par la loi: « Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu? » Jésus ne quitte pas le terrain de la justice, sur lequel ils se sont situés, en leur conseillant par exemple de pardonner. Mais il les renvoie à leurs propres déficiences: « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre ». Une fois les accusateurs partis, Jésus, sans davantage quitter le terrain de la justice, dit à la femme: « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pêche plus ».

    En conclusion, car il faut bien s’arrêter, je crois beaucoup au dialogue entre Juifs et chrétiens. Même si tout n’est pas parfait et si bien du chemin reste à faire de part et d’autre, il me semble que nous n’en sommes plus, aujourd’hui à pointer ce que nous percevons comme des erreurs ou des déficiences chez « ceux d’en face ». La si néfaste « théologie de la substitution », qui a sévi pendant des siècles, n’a plus aujourd’hui de partisans que dans quelques cercles intégristes. Et, tout récemment encore, le pape a rappelé la fausseté de l’accusation de déicide, formulée elle aussi pendant si longtemps à l’encontre des Juifs. Sans bien sûr omettre de dénoncer et de combattre ceux qui suscitent la haine ou le mépris, il s’agit désormais d’envisager le judaïsme et le christianisme non dans leur opposition, mais, comme le faisait Martin Buber, en se situant « à ce point, à ce lieu, où il n’est plus possible de les penser indépendamment l’un de l’autre » (B. Dupuy, « Le Christianisme dans l’oeuvre de Martin Buber », in Quarante ans (n. 6), p. 348)

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