La Maison de Moissac – 1/3

Fargess nicht du bist a yid !

La Maison de Moissac (Tarn-et-Garonne), au n° 18 quai du Port

 

J’ai eu connaissance de l’histoire de la Maison de Moissac par une longue enquête à caractère familial qui m’a conduit à Marianne Cohn (1922-1944). Elle fut membre des E.I.F. et pensionnaire de la Maison de Moissac.

 

L’histoire de la Maison de Moissac est peut connue ; et le livre de Catherine Lewertowski, «Morts ou Juifs – La Maison de Moissac 1939-1945», constitue en quelque sorte une première. Il a été édité chez Flammarion, en 2003, et réédité chez le même éditeur dans la collection «Champs Histoire», en 2009. Le présent article ainsi que les deux qui lui feront suite prennent appui sur ce livre élaboré à partir des archives de la Maison de Moissac et d’entrevues avec d’anciens de la Maison, entrevues dont je ne rendrai pas compte ici.

 

Entre 1939 et 1944, environ cinq cents enfants de deux ans à dix-huit ans ont séjourné à la Maison de Moissac, quelques jours pour certains, plusieurs années pour d’autres. Tous ont échappé à la déportation, à l’exception d’un seul, repris par ses parents et déporté avec eux.

 

Évoquer la Maison de Moissac revient tout d’abord à évoquer Shatta Simon, née Sarolta Hirsch, en 1910, en Transylvanie. Shatta quitte la Roumanie pour la France en 1933 afin d’y étudier la médecine. A peine arrivée à Paris, elle se rend 28 avenue de Ségur, au siège des Éclaireurs israélites de France (E.I.F.), un mouvement fondé par Robert Gamzon. Elle y devient vite cheftaine et y rencontre son futur époux, Édouard Simon  (surnommé «Bouli»), un «israélite français», l’un des lieutenants de Robert Gamzon. Cooptée par son époux, Shatta intègre le Conseil directeur des Éclaireurs israélites de France. L’histoire de la Maison de Moissac est inséparable de celle des E.I.F.

 

Au cours de l’entre-deux-guerres, les Juifs de France vont se retrouver en minorité dans leur propre pays, avec l’arrivée des Juifs d’Europe centrale et orientale. Confrontés à cette situation, les Juifs de France se replient sur eux-mêmes. Les E.I.F. vont accueillir les immigrés et s’employer à cimenter les diverses sensibilités communautaires. Suite à un séjour chez les Éclaireurs unionistes (mouvement scout protestant), au cours de l’été 1919, Robert Gamzon (petit-fils du Grand-Rabbin de France, Alfred Lévy) décide d’organiser un mouvement scout juif sur le modèle des scouts catholiques et protestants. Le document fondateur des E.I.F. est daté du 31 janvier 1923. Le mouvement bénéficie du soutien du Grand-Rabbin Maurice Liber (1884-1956). Les cent cinquante éclaireurs qui forment la Société de la Troupe de David prennent le nom d’Éclaireurs israélites de France. En 1930, le nombre d’éclaireurs a quasiment décuplé. A la veille de la guerre, ils sont deux mille cinq cents. Il faut attendre 1938 et l’aide de Robert de Rothschild, ami du général Lafont, président des Scouts de France, pour que les E.I.F. soient acceptés par le Bureau inter-fédéral du scoutisme qui regroupe trois mouvements : les Scouts de France (catholiques), les Éclaireurs de France (laïques) et les Éclaireurs unionistes de France (protestants). C’est une étape importante : cette adhésion suppose la participation aux rencontres internationales scoutes et le versement de subventions publiques.

 

Dès leur origine, les E.I.F. s’inscrivent dans le scoutisme ainsi que l’a défini son fondateur, Robert Baden-Powell, en 1906. Le mouvement des E.I.F. se distingue très vite par ses méthodes pédagogiques d’avant-garde, à commencer par la responsabilisation des enfants et, dès 1929, la mixité et le pluralisme communautaire. Robert Gamzon, dont les liens avec le judaïsme sont plutôt lâches, définit ainsi le rôle des E.I.F. : il sera «le même au sein du judaïsme français que celui des autres mouvements confessionnels scouts dans leur propre milieu : grouper sans dogmatisme toutes les tendances positives du judaïsme contemporain, faire naître et fortifier chez les jeunes juifs la conscience de leur judaïsme (thèmes de jeux empruntés à la Bible, cercles d’études, célébration de fêtes et d’offices entre jeunes gens, etc.), montrer à tous l’intérêt et la beauté du judaïsme vrai», un extrait d’un rapport sur l’activité des E.I.F. depuis juin 1940. Dès 1933, Léo Cohn, un jeune réfugié juif allemand, apporte une aide décisive à Robert Gamzon : il va donner au mouvement une orientation hassidique, joyeuse, avec danses et chants traditionnels.

 

Le mouvement des E.I.F. doit beaucoup au soutien du Consistoire de Paris qui représente la communauté juive auprès des autorités françaises. Les E.I.F. sont d’abord représentés par les «israélites français», une dénomination qui distingue les Juifs de France des nouveaux immigrants d’Europe centrale et orientale. Les E.I.F. commencent par recruter dans la capitale, parmi les Juifs de la bourgeoisie. Ainsi que l’indique leur désignation, ils se veulent avant tout patriotes. Puis, des Juifs d’Alsace vont intégrer le mouvement. Ils sont plus fidèles aux traditions juives et plus conscients du danger que représente l’Allemagne d’Hitler. Enfin, avec les Juifs d’Allemagne et d’Europe centrale et orientale, les traditions juives vont s’affirmer ainsi que le sionisme envers lequel la majorité des «israélites français» est plutôt indifférente. Edmond Fleg, président d’honneur puis président du Comité central des E.I.F., va travailler au brassage de tous ces Juifs. En effet, ainsi que nous l’avons dit, les «israélites français» sont peu enclins à accueillir les Juifs étrangers. Robert Gamzon s’efforce quant à lui de rapprocher les E.I.F. des «Chomérim» (surnommés «Tchoum Tchoum»), membres de l’Hachomer Hatzaïr, une organisation de scoutisme juif sioniste et socialiste, fondée en 1912, en Galicie. Au début des années 1930, le mouvement des E.I.F. se cherche des règles communes qui puissent s’accorder au mieux avec les nombreuses sensibilités représentées en son sein. Le 30 octobre 1932, le Conseil national de Moosch (Haut-Rhin) parvient à définir un «minimum commun», notamment quelques règles : pas de manifestation scoute les jours de Shabbat ou de fête religieuse, respect des règles de base de la cacherout. Parmi les questions débattues, le sionisme qui, redisons-le, reste peu représenté chez les «israélites français». La montée de l’antisémitisme va tout naturellement renforcer cette tendance. Dès 1939, et durant toute la guerre, les E.I.F. s’engagent dans une politique rurale dont l’un des objectifs est de former des pionniers pour le Foyer national juif. A partir de 1934, avec la crise économique, le chômage et l’arrivée massive d’immigrants, le scoutisme juif se donne une mission d’orientation sociale et professionnelle, inhabituelle pour un mouvement scout. Face à cette situation d’urgence, Robert Gamzon prône le travail manuel et le retour à la terre, ce qui va dans le sens d’une de ses priorités : renverser la pyramide. Confrontés à un contexte politique de plus en plus inquiétant, les E.I.F. précisent leur doctrine. Conseillés par des scouts mieux au fait des persécutions antisémites, les E.I.F. s’organisent. Toujours sous l’impulsion de Robert Gamzon, ils confirment leur orientation sociale : avec la Cité de la rue Vital à Paris (en 1935), avec l’atelier de menuiserie au siège des E.I.F., avenue de Ségur à Paris (en 1938), avec la ferme-école, le «Clan de la vie nouvelle» près de Saumur (en 1939). Le mouvement des E.I.F. veut aussi redonner le goût des traditions et de la vie communautaire aux jeunes juifs. A la veille de la guerre, ce mouvement est le plus important des mouvements de jeunesse juifs de France. Il rassemble des individus de sensibilités très diverses et mieux préparés à la survie que d’autres. Début 1939, les E.I.F. et l’O.S.E. (Œuvre de secours aux enfants) se concertent afin d’organiser l’évacuation des jeunes juifs des villes susceptibles d’être bombardées. En effet, la Guerre Civile d’Espagne (juillet 1936 – avril 1939) et ses bombardements de terreur contre les populations civiles donnent une idée de ce que pourrait subir le reste de l’Europe. Robert Gamzon charge sa femme Denise ainsi que des responsables E.I.F. (parmi lesquels Shatta Simon) de trouver des refuges. En 1940, les E.I.F. ouvriront six maisons, en zone libre : à La Ruffie et Saint-Céré (Lot), à Villefranche-de-Rouergue et Saint-Affrique (Aveyron), à Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze) et à Moissac (Tarn-et-Garonne).

 

Un lien concernant l’O.S.E. :

http://www.ose-france.org/memoire/le-sauvetage-des-enfants-juifs-pendant-l’occupation/

 

A gauche, Edmond Fleg ; à droite, Robert Gamzon. 

 

En lien, un document audio intitulé «Pourquoi je suis juif» d’Edmond Fleg, lu par Francis Huster (durée 26 mn):

http://dsi.acip.free.fr/fleg/sorbone%20audio/6-francis_huster.MP3?mid=51

 

(à suivre)

 
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