Cet article s’inspire d’un article publié dans la revue K., les Juifs, l’Europe, le XXIème siècle, un article signé Jeffrey Herf et intitulé « De l’historien au polémiste : la “course vers l’abîme” d’Omer Bartov ».
J’ai lu avec intérêt des écrits d’Omer Bartov relatifs à la Deuxième Guerre mondiale. Son point de vue m’a semblé original avec cette mise en regard de l’idéologie nazie, des structures de l’armée et des actions individuelles. Et à ce propos, je me permets de mettre en lien l’article en trois parties que j’ai écrit suite à ma lecture de « Hitler’s Army: Soldiers, Nazis, and War in the Third Reich » :
https://zakhor-online.com/en-lisant-hitlers-army-domer-bartov-1-3/
https://zakhor-online.com/en-lisant-hitlers-army-par-omer-bartov-2-3/
https://zakhor-online.com/en-lisant-hitlers-army-domer-bartov-3-3/
J’ignorais alors tout des jugements qu’Omer Bartov portait sur Israël et j’ai été désagréablement surpris lorsque j’en ai eu connaissance et que je me suis mis à étudier cette autre facette du personnage.
Quelques semaines après le 7-octobre, Omer Bartov avertit qu’Israël est sur le point de commettre un génocide à Gaza. Au cours des mois suivants, et par divers canaux, il se démène pour proclamer qu’Israël commet bien, ainsi qu’il l’avait annoncé, un génocide à Gaza. Ses travaux sur la Deuxième Guerre mondiale relèvent d’un travail d’historien rigoureux, appuyé sur une solide documentation ; rien de tel avec ses essais sur Israël qui relèvent d’écrits propagandistes. La rigueur de l’historien s’efface au profit du polémiste, ce qui ne l’empêche pas de se présenter comme une autorité concernant la politique israélienne, et plus particulièrement sur la guerre menée à Gaza. Il semblerait qu’il ait profité de la reconnaissance acquise par ses travaux sur la Deuxième Guerre mondiale, des travaux d’une grande rigueur, redisons-le, pour asseoir sa crédibilité sur ses prises de position concernant la politique israélienne et notamment la guerre menée par Tsahal à Gaza. Cette attitude n’est pas propre à Omer Bartov et elle se généralise avec la puissance toujours augmentée des mass media – tout est bon pour faire parler de soi, pour faire le buzz. Donc, en tant qu’historien reconnu de la Shoah, ce monsieur estime avoir une compréhension supérieure d’événements contemporains.
Dernière publication d’Omer Bartov, « Israel: What Went Wrong » (titre traduit en français par un titre encore plus racoleur : « Israël. Une course vers l’abîme »). L’accusation de génocide qu’il lance, une accusation grave entre toutes, flotte en elle-même. Pas de documentation, pas de références et d’appareil critique (avec notamment des notes en bas de page), Omer Bartov assène ses conclusions et on est tenu de les accepter car ce monsieur (suivant une tendance de plus en plus à la mode) estime qu’il est moralement irréprochable et que remettre en question ses dires revient à tomber dans le déni et/ou à faire preuve d’abaissement moral.
Argument central de l’ouvrage : immédiatement après l’attaque du Hamas le 7 octobre (sur laquelle il passe très vite), « Israël a exprimé une volonté de détruire le peuple palestinien, totalement ou en partie, et s’est engagé dans cette voie, ce qui correspond aux critères définis par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. » Et pour étayer sa thèse, Omer Bartov invoque les déclarations de responsables israéliens qui vont dans son sens, mais sans jamais citer la moindre déclaration officielle du Benyamin Netanyahu ou d’un porte-parole de son gouvernement qui puisse confirmer une quelconque volonté génocidaire. Le but d’Israël et l’unique but d’Israël est de détruire le Hamas.
Omer Bartov séduit des intellectuels, israéliens ou non, en affirmant qu’Israël instrumentalise la mémoire de la Shoah, ce qui lui permettrait de mener à Gaza une opération implacable – génocidaire – afin de ne pas permettre un nouvel Auschwitz, une nouvelle Shoah, le Hamas étant décrit dans les médias israéliens comme une organisation de type nazi. Omer Bartov élude le caractère génocidaire du 7-octobre, il n’évoque pas la Charte du Hamas et les déclarations de ce mouvement, les collusions entre l’islamisme et le nazisme, hier et aujourd’hui.
Omer Bartov a étudié de très près (et à partir d’une abondante documentation de première main) les méthodes de l’armée allemande sur le front Est, notamment les actions des Einsatzgruppen, mais il refuse d’établir un lien entre l’idéologie du Hamas et celle des nazis. Omer Bartov ne reconnaît aucun lien entre les massacres de masse à caractère idéologique de l’Allemagne nazie et l’attaque du Hamas. Il refuse par ailleurs d’admettre que le Hamas représente une menace existentielle pour l’État d’Israël qui en le combattant ne fait que lutter pour sa propre survie. Et cette instrumentalisation de la Shoah ne daterait pas du 7-octobre mais de la fondation de l’État d’Israël. Bref, selon cet historien, la Shoah sert de paravent à un État illégitime, un État qui s’est édifié sur l’injustice, sur l’expulsion de 750 000 Palestiniens et le refus de les laisser revenir, et cette expulsion ayant été commise par des Juifs tout juste déplacés d’Europe, ces deux événements – la Shoah et la Nakba – sont inextricablement liés.
Omer Bartov réécrit l’histoire en suivant sa ligne idéologique, soit ses idées préconçues. Exit les historiens israéliens spécialistes de la guerre d’indépendance (1948-49), exit Benny Morris, Ephraïm Karsh et autres. Le tout jeune État d’Israël n’a fait que réagir à une agression déclenchée par les dirigeants palestiniens et amplifiée par l’intervention d’une coalition arabe. Les Juifs d’Israël avaient accepté le plan de partage de l’ONU de 1947, aussitôt refusé par les Arabes. Attaqués, les Juifs se sont défendus et ont repoussé les Arabes, amplifiant ainsi leur territoire. Doit-on les en blâmer ? L’objectif du mouvement sioniste n’a jamais été d’expulser définitivement 750 000 Palestiniens, et que la guerre ait déplacé des centaines de milliers d’entre eux n’a rien d’exceptionnel : la guerre a provoqué et provoque des déplacements sur tous les points du globe.
Pour Omer Bartov Nakba = Shoah. On se pince, on croit rêver, d’autant plus que ce monsieur est un historien rigoureux de la Shoah et en particulier des Einsatzgruppen. Pour lui, les Arabes étaient de gentils garçons par ailleurs inoffensifs, et l’assassinat de six millions de Juifs est comparable à la défaite arabe de 1948-49 qui n’a fait que quelques milliers de morts côté arabe – des tués au combat et non des assassinés dans des chambres à gaz ou des fusillés dans des fosses –, sachant par ailleurs que cette guerre a été déclenchée par les dirigeants arabes.
Mais le délire d’Omer Bartov ne s’arrête pas à cette équivalence. Il juge que la mémoire de la Shoah a fait perdre tout sens moral à nombre d’Israéliens par l’autovictimisation qui conduit à une volonté effrénée de pouvoir, soutenue par la conviction de sa propre vertu. Bref, sous prétexte de Shoah, les Israéliens passent par-dessus bord les questions éthiques et les scrupules moraux. Donc, selon Omer Bartov, la Shoah est instrumentalisée, ce qui explique pour l’essentiel l’immoralité israélienne.
Lorsqu’il est question d’Israël, l’historien rigoureux offre le spectacle d’un débraillé qui monte en chaire pour anathématiser. Par exemple, il impute toutes les menaces et les violences que subit Israël aux injustices commises par ce pays. Israël se vautre dans le souvenir de la Shoah et tout ce qui lui arrive (y compris les pires violences) est de sa faute. Israël n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même. Point final. Les Juifs instrumentaliseraient la Shoah pour se livrer aux pires violences, aux pires injustices. J’ai rarement lu des propos aussi odieux sous la plume d’un Juif.
Que s’est-il passé dans cette tête ? Pourquoi Omer Bartov s’abstient-il de mentionner toutes les violences subies par les Juifs depuis la création de l’État d’Israël ? Il n’en a pas été toujours ainsi. Il avait pointé (dans The New Republic, en 2004) les accents nazis contenus dans la Charte du Hamas et il avait compris que les dirigeants du Hamas pensaient ce qu’ils disaient quant à leur volonté d’éradiquer Israël. Puis il en est venu à évoquer « un silence persistant sur les crimes commis par Israël », silence préjudiciable à la mémoire de la Shoah, et à laisser entendre que la mémoire de la Shoah, mémoire exclusivement juive, donc fermée sur elle-même, jalouse d’elle-même, obsédée par elle-même, est coupée du reste du monde, des autres souffrances, des autres « Shoah ». Je me permets de préciser qu’il y a bien une spécificité de la Shoah, ne lui en déplaise, ce qui ne revient en aucun cas à nier ou minimiser d’autres souffrances, d’autres entreprises d’extermination. Nombre de Juifs sont les premiers à dénoncer les injustices et les violences qui touchent les uns et les autres, et pas seulement les Juifs, loin s’en faut. Je reprends volontiers ces exemples, un détail dira-t-on, mais je m’attache aux détails car aucun détail n’est du détail. La Revue d’Histoire de la Shoah qui fut un temps dirigée par Georges Bensoussan a publié deux numéros spéciaux sur le génocide des Arméniens : le n° 177-178, « Ailleurs, hier, autrement : connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens », et le n° 202, « Se souvenir des Arméniens, 1915-2015. Centenaire d’un génocide ». Cette revue a par ailleurs publié d’autres numéros spéciaux sur des génocides : le n° 190, « Rwanda, quinze ans après : Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi » ; le n° 189, « Violences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah » (ce numéro traite des massacres coloniaux, notamment le génocide des Herero et des Namas) ; le n° 181, « Génocides. Lieux (et non-lieux) de mémoire » (une étude comparative qui englobe le génocide des Arméniens, des Tutsi et des Cambodgiens) ; le n° 217, « Persécutions des Roms et Sinti et violences génocidaires en Europe de l’Ouest, 1939-1946 »
(à suivre)
Olivier Ypsilantis