Pour les Athéniens, les Perses sont les ennemis par excellence, des ennemis mortels et héréditaires. Dans un discours destiné à une vaste audience, Isocrate (en 380 av. J.-C.) enjoint les Grecs à s’unir afin de combattre les Perses. Et il met l’accent sur la richesse et la faiblesse de l’Empire perse, cette richesse expliquant cette faiblesse, je vais y revenir.
Depuis les guerres médiques, Athènes présente les Perses comme des ennemis absolus, et ces guerres (avec les victoires grecques de Marathon, Salamine et Platée) sont célébrées à la gloire d’Athènes. Elles deviennent également le symbole de l’union des Grecs, selon les besoins du moment. Le Perse devient le Barbare, un terme dont je ne vais pas retracer l’évolution mais qui après les guerres médiques désigne explicitement les Perses avant de désigner tous les non-Grecs.
Face à la menace perse, un certain nombre de cités commencent à s’envisager comme appartenant à une même famille. Bien que beaucoup moins nombreux, les Grecs sont vainqueurs des Perses et ils en concluent que ces derniers sont qualitativement inférieurs. Les Perses (les Barbares) deviennent ainsi le négatif de l’idéal grec, un négatif utilisé comme repoussoir afin de mieux célébrer l’hellénisme. Les Perses sont présentés comme le contraire de la civilisation. Ils prennent le relais des monstres de la mythologie archaïque, ce que traduit explicitement l’art grec au Vème siècle av. J.-C. Le Barbare – le Perse – est présenté comme l’ennemi de la démocratie. Il a partie liée avec le régime tyrannique qu’avaient connu les cités grecques, en particulier Athènes – voir le tyran Hippias, chassé d’Athènes en 510 av. J.-C. et qui avait intrigué auprès des Perses dans l’espoir de revenir au pouvoir avec leur aide. La victoire de Marathon met fin à cette manœuvre mais, dès lors, à Athènes, les Perses seront définitivement associés à la tyrannie.
L’union des Grecs face au Perses n’est qu’une belle histoire car la rivalité entre cités est constante ; et si l’union se fait, c’est à reculons et elle est de courte durée. Ces rivalités antérieures aux grands affrontements avec les Perses déterminent pour une bonne part les positionnements lors des guerres médiques. Des cités se déclarent neutres, d’autres se rangent aux côtés des Perses. Les Grecs d’Asie sous domination perse fournissent des contingents au Grand Roi qui sait jouer des rivalités entre cités : à partir des années 410 av. J.-C., il soutient tantôt Sparte tantôt Athènes afin d’affaiblir la plus dangereuse.
L’opposition politique entre Grecs et Perses ne saurait effacer l’attrait culturel exercé par les Perses, et particulièrement sur Athènes. Le butin des guerres médiques avait révélé aux Grecs les fastes du monde perse – et n’oublions pas les échanges commerciaux soutenus entre la Grèce et les différentes parties de l’Empire achéménide. Loin de mépriser le luxe perse, la haute société athénienne en adopte certains aspects. Bref, les sentiments des Grecs envers les Perses sont complexes et contrastés.
Les récits dont dispose l’historien sur la cour des Grands Rois achéménides viennent presque uniquement de comptes-rendus et d’analyses d’historiens grecs fascinés par ce monde mais qui luttent contre cette fascination en développant un discours idéologique dépréciatif envers l’Empire achéménide auquel ils sont confrontés depuis la conquête de Sardes, en 546 av. J.-C., par Cyrus le Grand. Platon, Xénophon et bien d’autres considèrent Cyrus le Grand avec un certain respect. Pourquoi ? Parce que, disent-ils, il n’est pas fils de roi et a suivi « la rude éducation des pasteurs », qu’il a échappé à l’ambiance émolliente d’une cour au luxe inouï, parmi les femmes et les énuques. Platon déclare dans les « Lois » qu’après Darius Ier « il n’y eut plus chez les Perses aucun roi qui ait mérité, si ce n’est nominalement, d’être appelé Grand Roi. » Ce genre de polémique se répète alors en Grèce, et avec insistance. Il traduit à la fois une détestation de cet Orient. Les Grecs appliquent très volontiers aux Perses le qualificatif de tryphé (τρυφἠ), soit le « luxe ostentatoire ». Ils ne comprennent pas la fonction politique de ce luxe. Les Grecs voient décidément les choses autrement.
Un historien grec, Ctésias, qui vécut une vingtaine d’années en Perse, sous Artaxerxés II, en tant que médecin du Grand Roi et de ses proches, présente cette cour comme le lieu des ambitions, des complots, des assassinats et exécutions (particulièrement atroces), de la délation, des intrigues, etc. Dans ce tableau, les femmes tiennent un rôle des plus néfastes. Ainsi, pour de nombreux auteurs du IVème siècle av. J.-C., la « féminisation » de la cour et la tryphé sont les causes premières et le symptôme irrécusable d’une décadence jugée inexorable. Cette image s’est perpétuée durant plus de deux millénaires ; on en trouve des traces précises jusqu’au XIXème siècle, avec Arthur de Gobineau et Henry Rawlinson.
A la mort de Philippe II, la Macédoine est la principale puissance de l’espace balkanique suite à la victoire de Chéronée et à l’institution de la Ligue de Corinthe au sein de laquelle toutes les cités grecques (sauf Sparte) sont regroupées dans le but de venger la destruction par Xerxès (en 480 av. J.-C.) de l’Acropole d’Athènes. Alexandre, son fils, accède au pouvoir à peu près en même temps que Darius III. Les victoires d’Alexandre ont été expliquées par la déliquescence de l’Empire achéménide ; or, les historiens ont gravement sous-estimé les capacités de résistance militaire et politique que le Macédonien a dû affronter. Quand Alexandre passe en Asie, les Achéménides règnent depuis deux siècles. Cette continuité dynastique laisse supposer un ensemble uni et stable ; aussi faut-il envisager avec beaucoup de réserve ce que disent les historiens grecs qui laissent entendre que Darius III n’aurait pas été un souverain légitime. Il s’agit d’une propagande venue de l’entourage d’Alexandre. L’aristocratie perses et les satrapes sont loyaux et il n’y a pas effondrement lorsqu’il prend pied en Asie. Un pacte dynastique unit le Grand Roi à son aristocratie, d’où la force de l’institution. On a affirmé que la domination achéménide était insupportable aux populations de l’empire, mais l’archéologie montre au contraire une période soutenue de la production et des échanges. Nous avons trop longtemps été soumis à la propagande d’Alexandre, désireux de se présenter en libérateur accueilli à bras ouverts.
L’entrée triomphale d’Alexandre dans Babylone a été préparée par toute une négociation ; il ne faut en aucun cas conclure que les Babyloniens étaient heureux de se débarrasser du joug achéménide et qu’ils accueillaient le Macédonien en libérateur. Les succès d’Alexandre tiennent aussi et peut-être même d’abord à son intelligence politique. Il poursuit la politique des Grands Rois qui lors de leurs conquêtes n’avaient pas chamboulé l’organisation sociale des provinces conquises. Il ne s’agit pas de brosser un tableau idyllique de la condition des peuples dans l’Empire achéménide ; il y a eu des révoltes, notamment en Égypte ; mais si cet empire a eu une telle longévité, c’est aussi parce que les élites locales trouvaient des avantages à leur situation.
Les succès d’Alexandre s’expliquent par une supériorité militaire, tant tactique que stratégique. Partout les armées du Grand Roi ont été battues, et notamment à Gaugamèles, bataille majeure de l’Antiquité. Cette victoire d’Alexandre est d’autant plus magistrale que c’est Darius III qui a choisi et fait aménager ce champ de bataille. Mais cette supériorité militaire ne peut suffire à expliquer les immenses conquêtes du Macédonien. A mesure qu’il s’enfonce en Asie, les élites locales traitent avec lui afin de conserver leur rang. Et lorsqu’il prend pied en Asie, il a depuis longtemps en tête un projet politique bien défini. Il étudie depuis des années cet Empire achéménide qu’il va conquérir aussi de l’intérieur, par l’intelligence politique – et pas seulement militaire (tactique et stratégique).
Alexandre met donc très vite en œuvre sa politique d’alliance avec les pouvoirs locaux. Après la victoire au Granique, il arrive devant la forteresse de Sardes (capitale de la satrapie de Lydie) jugée imprenable. Son commandant est perse ; il se rend à Alexandre sans combattre, avec le cérémonial que l’on retrouvera à Babylone. En échange, ce Perse reçoit la garantie de conserver son rang et, quelques années plus tard, il sera nommé satrape d’Arménie. Partout dans l’Empire achéménide, et même après la prise de Babylone, Alexandre conserve la structure du pouvoir des Achéménides. Mais s’il parvient à se concilier sans peine les pouvoirs périphériques, la Perse reste le haut-lieu du pouvoir, avec Pasargades où se trouve le tombeau de Cyrus le Grand, Persépolis et Nasqsh-i Rustam où sont inhumés les quatre premiers souverains, leurs successeurs ayant été inhumés à Persépolis. Et c’est ce que nous devons envisager : Alexandre détruit Persépolis car il n’a pas réussi à s’attirer vraiment les Perses, soit le cœur de l’empire, ce qui le préoccupe d’autant plus que Darius III est toujours vivant et qu’il tente de lever une nouvelle armée issue du plateau iranien et d’Asie centrale, ce que Alexandre veut empêcher à tout prix. Darius III est assassiné par Bessos, satrape de Bactriane, en 330 av. J.-C., ce qui d’une certaine manière arrange Alexandre qui peut ainsi se présenter comme le successeur de Darius III et celui qui le vengera, ce qu’il fera. Alexandre poursuit sa conquête et ses thuriféraires le présenteront comme le vengeur – le successeur – de Darius III.
Il n’existe aucun document concernant Darius III et aucune construction ne peut lui être attribuée. On ne peut que décoder les auteurs gréco-romains fascinés par Alexandre. Par ailleurs, les traditions persanes et arabo-persanes ne sont guère élogieuses envers ce Grand Roi.
Et que dire de l’« orientalisation » d’Alexandre qui lui a été reprochée par ses hommes ? A-t-il adopté les usages de la cour achéménide et les attributs idéologiques du Grand Roi exclusivement par choix politique ? Dans l’esprit d’Alexandre, la Macédoine ne pouvait être le centre de ce nouvel empire, et c’est probablement la raison la plus profonde du mécontentement de son armée, en particulier des éléments macédoniens. A son retour d’Inde, Alexandre multiplie les gestes à l’égard de l’aristocratie perse car il sait que le centre du pouvoir n’est plus à Palla où les postes du pouvoir sont occupés par des Gréco-Macédoniens ; il le sait au moins depuis la prise de Babylone.
A son retour d’Inde, Alexandre remonte la côte perse du golfe Persique. Il veut conquérir l’autre rive, la côte arabe et, à cet effet, il ordonne la construction d’une flotte dans les ports phéniciens et son transfert par l’Euphrate jusqu’à Babylone. Il lève une nouvelle armée, envoie des bateaux pour inventorier les îles, les côtes, les points d’eau, les ressources des territoires à conquérir. Ainsi les Grecs explorent l’île de Bahreïn. Alexandre veut faire de cette côte « une nouvelle Phénicie », un lieu de commerce entre l’Inde et la Babylonie. Alors que l’expédition vers les côtes d’Arabie est sur le point de commencer, Alexandre est pris de fièvre (probablement la malaria) et décède en juin 323 av. J.-C., à l’âge de trente-trois ans. Après sa mort son empire ne va cesser de se morceler. D’un point de vue géopolitique, on peut affirmer qu’Alexandre a bien été le dernier des Achéménides.
Olivier Ypsilantis