La conquête d’Alexandre – 3/3

 

La frontière de l’Empire achéménide s’arrête aux monts Paraponisades et la vallée du Gange, séparée de celle de l’Indus par un vaste désert. Alexandre n’aurait peut-être pas tenté l’aventure s’il n’avait trouvé devant lui des États désunis et rivaux.

Alors qu’il est en Sogdiane, un rajah de la vallée septentrionale de l’Indus vient solliciter son aide, notamment contre Porus dont la principauté est séparée de la sienne par l’Hydaspe. Alexandre n’est pas ignorant de l’Inde, en partie parce que le prince indien Sisicottos, autrefois attaché à Bessos, suit à présent les Macédoniens.

Printemps 327, Alexandre quitte Bactres, repasse les monts Paraponisades et arrive à Nicæa (aujourd’hui Kaboul) à la tête de 120 000 hommes dont une moitié de combattants parmi lesquels seulement une moitié de Macédoniens et de Grecs. C’est par cette fusion au sein de son armée qu’Alexandre prépare la fusion des peuples au sein de son Empire. Les Asiatiques sont intégrés dans des unités organisées et armées à la macédonienne ; les officiers supérieurs sont essentiellement des Macédoniens. Depuis Issos et Arbèles, la structure tactique a évolué, notamment par le renforcement et la diversification des troupes légères, adaptées à la poursuite et aux raids. A Suse, Alexandre avait restructuré sa cavalerie lourde et son infanterie lourde afin de les rendre elles aussi plus mobiles et souples dans leur utilisation.

 

Bataille de l’Hydaspe

 

Alexandre doit d’abord soumettre les tribus de la vallée du Cophen. Il divise son armée en deux colonnes et prend le commandement de celle qui marchera sur la rive nord. Les généraux Héphestion et Perdicas chargés de marcher sur la rive sud devancent Alexandre (qui a dû combattre) aux rives de l’Indus sur lequel un pont est jeté.

Fin printemps 326 commence la guerre contre Porus ; ce sera la bataille de l’Hydaspe à laquelle j’ai consacré un article que je mets en lien, « Alexandre le Grand et la bataille de l’Hydaspe (Inde) » :

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L’armée de Porus est écrasée mais le souverain vaincu qui s’est courageusement battu recouvre son royaume des mains mêmes de son vainqueur (mai-juin 326), il le recouvre même agrandi car après avoir fondé deux villes, Nicæa (Mong) et Boucephala (Dshalalpour) et reçu la soumission d’Abisarès qui avait tenté de soutenir Porus, Alexandre réduit les peuplades montagnardes ennemies de Porus et les fait passer sous l’autorité de ce dernier. Puis Alexandre entreprend de parcourir le Pendjab. Il soumet des peuples et avance jusqu’à l’Hyphase (Bias) mais ne le franchit pas. On suppose qu’il aurait voulu entraîner son armée dans la vallée du Gange mais que ses troupes épuisées auraient refusé.

Les deux royaumes soumis de Taxile et de Porus vont constituer les marches orientales de son Empire. Alexandre fonde encore des villes grecques (dont une nouvelle Alexandrie sur l’Acésine) et se propose de descendre l’Indus.

Automne 326, une nombreuse flotte est constituée, manœuvrée par des équipages phéniciens, cypriotes, égyptiens et grecs sous le commandement de Néarque. Et l’armée reçoit des renforts. Alors qu’elle s’apprête au départ, Porus est proclamé roi des Indiens au cours d’une assemblée présidée par les chefs de l’armée d’Alexandre et des princes indigènes. Embarquent avec Alexandre, les archers, les Agrianes, les hypaspistes et les cavaliers de la garde. Le reste de l’armée suit les rives, le gros des troupes marchant à gauche avec deux cents éléphants de guerre. L’Hydaspe est descendu jusqu’au confluent de l’Acésine. Des tribus riveraines se soumettent sans opposer la moindre résistance tandis que d’autres doivent être réduites par la force, notamment dans la vallée de l’Hydraote. Alexandre qui traverse les déserts qui séparent ce fleuve de l’Acésine prend six villes aux Malles (Malavas) dont leur capitale. Y ayant pénétré presque seul, il est sérieusement blessé. Impressionnés par la défaite des Malles, les Oxydraques se soumettent. Alexandre reprend sa marche vers l’Indus (février 335) et fonde au confluent de l’Acésine et de l’Indus une énième Alexandrie. Alexandre passera dix mois à suivre le cours des fleuves indiens et à constituer sur leurs rives les marches orientales de son Empire, avec fondation de villes, établissement de forteresses, de chantiers de construction navale, de citernes pour les voyageurs dans les déserts, etc.).

 

L’Empire d’Alexandre

 

Pour l’anecdote, c’est en descendant l’Indus vers l’océan Indien que les Grecs observent pour la première fois les mouvements des marées. Ils commencent par reculer, effrayés.

Et j’en viens au retour, une aventure non moins extraordinaire que ce qui a précédé. Alexandre choisit de ne pas s’éloigner des côtes de la mer Érythrée et du golfe Persique alors que cette route est la plus rude : elle traverse les déserts de Gédrosie. Il sait ce qui l’attend puisqu’il décide de s’y engager au cours de la période où les pluies sont moins rares (août 325). Mais pourquoi avoir choisi cette route et non celle qu’il a fait prendre à Cratère ? Tout laisse supposer qu’il voulait connaître toutes les frontières de son Empire, dont ces côtes face à l’océan Indien, une promesse d’autres découvertes, d’autres rencontres, d’autres routes. Il savait que ces eaux conduisaient au golfe Persique, et donc aux routes du Tigre et de l’Euphrate, et il pouvait soupçonner que par-delà la péninsule arabique elles conduisaient à la mer Rouge et aux côtes de l’Égypte. C’est pourquoi il fit suivre deux routes parallèles à son armée, l’une par la terre et l’autre par les eaux. A cet effet, il construisit une flotte de cent navires sous le commandement de Néarque avec 12 000 soldats et 2 000 marins afin de mieux explorer l’espace maritime. Lorsque la flotte relâchait, Alexandre se chargeait de sa protection et la ravitaillait dans un pays inconnu et désolé.

Août 325, Alexandre quitte Pattala, passe chez les Arabites qui s’enfuient à l’approche de son armée. On les fait revenir chez eux et ils se soumettent. Pendant ce temps, Alexandre soumet leurs voisins, les Orites. Orites et Arabites seront rattachés à la satrapie d’Arachosie et de Gédrosie. L’armée bat Orites et Gédrosiens au défilé qui sépare le territoire des deux peuples et s’engage dans le désert. On n’y trouve de l’eau potable qu’aux abords des montagnes, loin de la mer. Mais Alexandre doit longer le rivage pour préparer les escales de ses vaisseaux. L’armée progresse le plus souvent de nuit. Elle est accablée de fatigue, de soif et de faim ; et aucune végétation pour se protéger d’un soleil implacable. Un immense convoi suit l’armée, avec bagages, valets, femmes et enfants. Les bêtes de somme sont nombreuses à succomber et il faut abandonner leur chargement. On abandonne également les traînards dont beaucoup périssent. Les vents étésiens se lèvent et amènent l’eau des montagnes. Après soixante jours d’épreuves, l’armée atteint Poura, capitale de la province, et s’y repose. Au cours de cette étape du retour, ceux de la flotte ne souffrent pas moins que ceux qui marchent. Une fois encore, je passe sur les détails. Simplement, Néarque et la flotte ont pris un tel retard suite à des intempéries qu’Alexandre la croit perdue. Lorsque Néarque et son second, Archias de Pella, se présentent enfin à Alexandre, hirsutes et en haillons, pour lui annoncer que la flotte l’a enfin rejoint, celui-ci a du mal à les reconnaître.

Il y a des mois qu’Alexandre explore les frontières de son Empire. Il lui faut à présent en regagner le centre afin de cimenter ce gigantesque ensemble qui manque de cohésion. Depuis le temps des guerres médiques la Grèce est restée aussi indocile et l’Asie n’est pas aussi docile qu’elle y paraît. L’esprit d’indépendance des satrapes entravait fréquemment l’autorité de l’Achéménide qui n’avait pas prise sur certaines tribus des déserts et des montagnes. Et les conquêtes d’Alexandre ont apporté d’autres complications : il s’agit de faire vivre côte-à-côte le monde grec et le monde asiatique en respectant leur héritage respectif.

 

 

Les premiers actes d’Alexandre en arrivant au cœur de l’Empire, à Pasargades, sont donc des actes de répression ; il s’agit de remettre de l’ordre dans l’Empire. Il lui faut punir ceux qui ont pillé le tombeau de Cyrus ainsi que Baryaxès qui s’est proclamé Grand Roi. A Persépolis, le satrape de Perse Orxinès est pendu car accusé d’exactions et de vols sacrilèges. De Persépolis, Alexandre se dirige vers Suse où, en passant le Pasitigre, il retrouve Néarque et sa flotte avant de faire sa fonction avec Héphastion. A Suse, en un acte solennel et symbolique, il révèle sa volonté de fondre en un peuple d’égaux Macédoniens, Hellènes et Perses, et il fait épouser à chacun de ses plus illustres compagnons une princesse perse ; et lui-même, déjà époux de Roxane, épouse l’aînée et la plus jeune des filles de Darius. Il dote richement les fiancées et fait de riches présents aux dix mille Macédoniens qui ce même jour épousent des Asiatiques. Deux cent mille talents servent à payer les dettes des soldats et des grands chefs reçoivent des couronnes d’or. Mais le mécontentement couve dans les troupes macédoniennes qui reprochent à Alexandre de faire la part trop belle aux Perses dans l’État et, surtout, dans l’armée. De plus, les soldats sont épuisés par ce roi qui les entraîne toujours plus loin.

Le jour même où Alexandre libère dix mille vétérans, la mutinerie éclate. On lui crie de donner congé à tous et de poursuivre seul avec son père Amon, un sarcasme qui lui rappelle la réprobation que ses prétentions divines suscitent chez les rhéteurs et les philosophes, un sarcasme auquel son orgueil est particulièrement sensible. Alexandre se précipite au milieu des mutins et désigne les treize meneurs qui sont exécutés. Puis dans un discours aussi habile que passionné, il rappelle aux Macédoniens ce que son père et lui-même ont fait pour eux, les Macédoniens, un pauvre peuple de montagnards sans prestige devenu le plus grand conquérant que l’histoire ait connu. Qu’ils retournent en Macédoine, leur dit-il, et aillent expliquer qu’ils ont abandonné leur roi à la garde des ennemis vaincus. Puis il s’enferme dans sa tente, sûr de l’impression que ses paroles ont produite. Il appelle les Perses autour de lui et leur attribue des postes à responsabilité dans l’armée et la garde. Les Macédoniens ne peuvent plus se contenir, ils s’empressent autour du roi, le supplient et lui assurent qu’ils le suivront où qu’il aille. Tous se mettent à pleurer, y compris Alexandre, et la réconciliation est scellée.

La mutinerie d’Opis est une histoire de famille, en quelque sorte, un passionnant sujet de réflexion comme nous en offrent la Bible et l’Iliade et l’Odyssée. Elle est tout d’abord la marque des tensions entre Alexandre et son armée. On prendra par ailleurs note de l’indignation (contrôlée et calculée) d’Alexandre qui lui permet de reprendre son ascendant sur l’armée pour l’accomplissement de ses desseins. Il pardonne à ses troupes et les Perses restent dans son armée. Il a donc gagné la partie.

D’Opis par la vallée du Zagros, Alexandre et son armée se dirigent vers Ecbatane puis, après avoir festoyé, Alexandre s’en va soumettre les Cosséens du Luristan qui comme les Ouxiens montagnards n’ont jamais obéi à l’Achéménide. Printemps 323, Alexandre et son armée s’en retournent à Babylone. Chemin faisant, Alexandre reçoit les ambassades des Grecs ainsi que les envoyés des peuples occidentaux limitrophes de son Empire. Des projets grandioses l’occupent. Le voyage de Néarque a montré combien les communications maritimes avec les provinces orientales sont plus aisées que la traversée du désert. Aussi ordonne-t-il l’exploration des espaces marins. Il avait envoyé Héraclite dans la Caspienne afin de vérifier si cette mer pouvait communiquer avec le Pont-Euxin. Il ordonne trois expéditions successives afin de reconnaître les côtes de l’Arabie. L’une de ces expéditions conduira peut-être jusqu’au golfe de Suez.

 

Tétradrachme avec représentation d’Alexandre le Grand

 

Ainsi s’achève l’exploration de cette voie royale qui par l’Océan, les bouches de l’Indus et la mer Rouge borde le rivage méridional de l’Asie et qui, soit par les pistes du désert arabique et la vallée du Nil, soit par le canal de Nekao peut aboutir à Alexandrie. Et ainsi la mer Égée fait-elle sa jonction avec la mer des Indes.

Quels furent les derniers projets d’Alexandre ? Certains pensent qu’il cherchait à assurer la durée et la prospérité de son Empire par la maîtrise des espaces maritimes qui le bordaient et que les conquêtes qu’il projetait (parmi lesquelles celle de Carthage) avaient pour but de compléter ce vaste ensemble qui aurait absorbé le commerce mondial. Mais peut-on s’arrêter à cette hypothèse ?

Alexandre était un réaliste et l’historien peut multiplier les exemples à ce sujet. Alexandre n’a jamais perdu le sens des réalités ; mais cet homme de raison et cet homme raisonnable était aussi un homme animé par des mythes. Il prétendait descendre d’Héraclès et de Zeus Amon. Sa conquête de l’Asie ne tendait-elle pas vers la conquête du monde ? Des sources lui prêtent l’intention de chercher par l’Océan, au sud de la Libye, une voie par laquelle aborder la conquête de l’Occident. Sont-elles fiables ? Dans tous les cas, elles ne méconnaissent pas l’esprit de ce conquérant.

Alexandre visite Babylone et parcourt les canaux de l’Euphrate afin de faire faire des travaux dans le Pallacopa, sorte de bassin pour régulariser le cours du fleuve. Puis il revient à Babylone où il concentre ses troupes légères pour une prochaine expédition. Mais il va mourir.

Plutarque et Arrien rapportent, d’après Éphémérides royales, le détail des dernières journées d’Alexandre. Ces deux extraits s’accordent sur le fond même si le style en diffère. La mort va emporter Alexandre sournoisement, alors qu’il est en pleine vie et au sommet de sa gloire, elle va l’emporter en quelques jours, dans une forte fièvre. Il meurt le soir du 13 juin 323.

Durant quinze années de batailles et d’explorations conquérantes, rien n’a fait échouer l’entreprise. Les rhéteurs philosophes attribuaient ce succès à la Fortune ; le pédantisme des sophistes n’y voyait qu’une heureuse folie : mais d’autres, plus sagaces, percevaient l’action d’un esprit lucide maître de ses actes. Et, de fait, peu d’œuvres portent à ce point la marque d’un génie personnel. Il suffit de suivre pas à pas la conquête d’Alexandre pour y voir se dessiner un plan logique. Certes, ce plan n’est pas arrêté dans tous ses détails : les circonstances dirigent souvent l’action ; mais Alexandre n’obéit aux événements que pour en faire servir les effets à l’exécution d’une pensée créatrice. Il se laisse parfois emporter par son orgueil, un orgueil aux ardeurs mystiques, mais il ne manque jamais d’en tirer profit pour servir ses desseins – voir sa visite à Amon. Il ne sombre à aucun moment dans la folie des grandeurs et sait régler ses marches et ses batailles avec le souci constant de définir les frontières et d’organiser l’Empire qu’il veut fonder.

Ci-joint, l’une des meilleures vidéos à caractère didactique mise en ligne (en anglais) :

https://www.youtube.com/watch?v=K7lb6KWBanI

Olivier Ypsilantis

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