Quelques considérations économiques, encore – 3/9

 

Je viens de lire un excellent article de Claude Sicard intitulé : « Plan de relance : la France trop faible pour s’en sortir ? » Je m’y attache car il confirme des impressions inquiètes que j’ai depuis des années et que j’éprouve à chaque fois que je reviens en France, soit un pays qui est devenu un « pays d’entrepôts », ainsi que je l’ai écrit, une désignation par laquelle je m’efforce de rendre sensible une part de mes inquiétudes.

Je prends toujours plus conscience du trop-d’État, du trop d’administration – ou bureaucratie – et, de ce fait, de l’encombrement des têtes qui épuise les énergies. L’impôt est devenu une obsession, le riche (mais où commence-t-il ?) est supposé, lorsqu’il n’est pas accusé, être à l’origine de tous les maux. Aucune réflexion sérieuse n’est menée par rapport à l’État, un État que je déclare être une force d’occupation qu’il faut chasser du pays, un État que les catégories sociales supérieures vitupèrent volontiers mais dans les bras duquel elles se jettent au moindre problème. Je le redis : la France est devenue otage de son État, un constat que j’ai fait il y a plus de vingt et sur lequel je ne suis jamais revenu ; il me semble de plus en plus pertinent. Mais comment réduire cet État ? Il a tellement métastasé… Oui, cet État est bien un cancer ; et de mon point de vue l’image n’est en rien forcée. On me traitera de tous les noms, en commençant par « libéral », une injure devenue aussi radicale que « fasciste ». Je m’en moque sachant que ceux qui en font usage ne connaissent ni le sens précis du mot fasciste et encore moins celui de libéral. Je reviendrai sur la signification du mot libéral dans un prochain article.

 

 

J’en reviens à l’article précis et factuel de Claude Sicard. Je le résume. Cette pandémie révèle la vulnérabilité de l’économie française. La France (mais aussi l’Espagne et pour d’autres raisons) va avoir de grandes difficultés à s’extraire de la situation économique dans laquelle elle se trouve. L’une des raisons, la principale raison, en est la désindustrialisation du pays, un phénomène dont on prend conscience aujourd’hui mais dont il aurait fallu s’inquiéter il y a quelques décennies.

Donc, Claude Sicard insiste sur la perte de richesse due à la désindustrialisation du pays. La crise a forcé l’État a une intervention particulièrement massive qui va augmenter sensiblement le cycle (infernal) dette/impôts.

Avant cette pandémie et le confinement consécutif, rappelons que le Produit intérieur brut (P.I.B.) par habitant (qui permet principalement d’appréhender le niveau d’activité économique d’un pays) situait la France en onzième position dans le ranking européen. Depuis des années, le taux de croissance du P.I.B. français est plutôt inférieur à celui des principales puissances européennes. L’État s’est installé dans le déficit alors que les prélèvements obligatoires sont beaucoup plus élevés que partout ailleurs, que la balance commerciale tend à s’installer dans le négatif et que le taux de chômage est curieusement élevé. Sur ce dernier point, en Europe, il n’y a guère que l’Espagne qui fasse « mieux » que nous. Pour faire face à ces questions, l’État a choisi l’endettement, tant et si bien que la dette extérieure du pays qui flirtait avec le P.I.B. est passée largement au-dessus avec la crise du Coronavirus, 115 % et peut-être bientôt plus. En Allemagne, le rapport dette/P.I.B. était d’environ 60 % ; suite à cette pandémie, il est passé pour 2020 à un peu plus de 75 %, ce qui reste supportable ; et tout indique que ce pays s’emploiera à le réduire pour ramener sans tarder sa dette autour des 60 % du P.I.B.

Cette pandémie aura révélé la gravité de l’étiolement du secteur secondaire (industriel), un étiolement qui s’est fait sur une bonne quarantaine d’années. Il ne s’agit donc pas d’accuser tel ou tel gouvernement, dit « de droite » ou dit « de gauche ». C’est un phénomène bien plus ample et bien plus profond. A la fin des Trente Glorieuses (une expression inspirée du livre de Jean Fourastié et qui couvre une période qui va des lendemains de la Seconde Guerre mondiale au choc pétrolier de 1973), nous rappelle Claude Sicard, le secteur industriel employait 6,5 millions de personnes et représentait 28 % du P.I.B. A présent, ce secteur emploie 2,7 millions de personnes et ne contribue qu’à 10 % du P.I.B. Considérant ces proportions, la France est devenue le plus désindustrialisé des pays européens, Grèce mise à part. Le secteur secondaire au Portugal représente plus de 24 % du P.I.B. – 20 % constitue une moyenne européenne en la matière.

La France aime les théories, elle s’en saoule. Les dirigeants (comme Emmanuel Macron) aiment s’entourer de spécialistes (le grand mot !), d’individus passés par les grandes écoles, de hauts fonctionnaires, et ils négligent trop souvent les entrepreneurs, le self made man, le secteur privé tout juste considéré comme un réservoir à impôts et taxes dont l’énumération suffit à donner le vertige.

Nos dirigeants et leurs conseillers se sont fondés sur la théorie dite des « trois secteurs de l’économie » qui voudrait qu’une économie moderne soit une société « post industrielle », c’est-à-dire sans industrie. Ainsi le déclin de notre industrie a-t-il été considéré comme le signe de la modernisation du pays. Et, de fait, j’ai grandi dans un pays où à l’école et dans la presse on laissait entendre que la France état un pays très avancé parce que le secteur industriel mais aussi primaire ne cessaient de baisser en pourcentage du P.I.B. au seul profit du secteur tertiaire, le secteur des services. Et je me suis laissé bercer jusqu’à la fin de mes années d’études avant d’être pris par de sérieux doutes sur ce qui était devenu une sorte de mantra décliné de mille manières mais qui toutes glorifiaient ce constat : la France est un pays moderne, très moderne : regardez les pourcentages secteur primaire / secteur secondaire / secteur tertiaire dans le P.I.B. Et le Français était rassuré. Le réveil est dur.

Claude Sicard : « Lorsqu’on établit une corrélation entre la production industrielle des pays (calculée par habitant) et les P.I.B. per capita de ces pays, on note un coefficient de corrélation étonnamment élevé, supérieur à 0,93. Cela signifie que la production industrielle des pays est bien la variable explicative de leur richesse ». De ce point de vue, le pays européen le mieux placé est la Suisse.

 

 

La liquidation progressive du secteur industriel français a des conséquences très lourdes sur l’emploi et le P.I.B. ; ce sont des millions d’emplois et des centaines de milliards d’euros de manque à gagner. Ces pertes en emplois et capitaux ont poussé presque mécaniquement l’État à intervenir pour soutenir le niveau de vie de la population – son pouvoir d’achat. Or, l’intervention de l’État ne signifie rien d’autre que de l’endettement et de la pression fiscale dans un mouvement qui rappelle celui de la « cage à écureuil ». Le Français tourne aujourd’hui dans une « cage à écureuil ». Il est vrai qu’ils sont de plus en plus nombreux à faire un bond hors de cette déprimante machine. Endettement, pression fiscale, dette extérieure, prélèvements obligatoires…

Claude Sicard : « Si notre industrie n’avait pas fondu comme elle l’a fait, le pays n’aurait pas eu à augmenter sa dette de quelque 80 à 100 milliards d’euros chaque année, et les prélèvements obligatoires se situeraient à la hauteur de ce qu’ils sont dans les autres pays européens. Les 350 milliards manquants ont été compensés par 100 milliards de dette de plus, ces dernières années, et 250 milliards de prélèvements obligatoires de trop. »

 Olivier Ypsilantis

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