La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 1/4

 

Cet article en quatre parties s’appuie sur les travaux d’un universitaire, ancien officier de l’armée portugaise, engagé dans divers secteurs en Guinée-Bissau et gravement blessé au combat, Fernando Policarpo, né en 1951.

Cette guerre est la moins connue des guerres coloniales menées par le Portugal, en Afrique, du temps de l’Estado Novo, une guerre qui s’est déroulée sur trois fronts : outre la Guinée-Bissau, l’Angola et le Mozambique. Je vais la présenter dans ses grandes lignes.

Je passe sur l’histoire de ce pays et de cette région d’Afrique. Je me contenterai de préciser que cette région a été explorée par Álvaro Fernandes en 1446 puis par Diogo Gomes en 1456. Toute la région au sud du cap Bojador sera appelée « Guinée », et sans véritable limite géographique.

Et j’en viens à la veille de ce conflit de onze années qui opposera le Portugal à ce petit morceau de son empire colonial.

La Conférence de Bandung va être d’une importance décisive, notamment pour les pays d’Afrique noire encore colonisés, en donnant une impulsion à la création des mouvements de libération. Cette conférence se tient le 18 avril 1955, en Indonésie. Elle propose de renforcer l’entente entre les nations d’Afrique et d’Asie, d’étudier les problèmes qui affectent les peuples d’Asie et portent atteinte à leur souveraineté nationale. Cette conférence qui invite à la paix et à la coopération internationale a pour principal objectif de proposer à l’Afrique les expériences de décolonisation menées en Asie et, ainsi, d’aider des pays d’Afrique encore colonisés à prendre en main leur destin. Dans le communiqué final, les pays signataires proclament que les peuples libres ont le devoir d’aider les peuples colonisés à conquérir leur souveraineté, pacifiquement ou par la violence. Cette conférence va avoir un impact véritablement considérable dans la communauté internationale en activant la prise de conscience des peuples encore colonisés. Au sujet de cette conférence, un volume a été publié dans la collection « Que sais-je ? » sous le titre « Bandung et le réveil des peuples coloniaux » ; il est signé Odette Guittar.

 

Ci-joint, une carte de la Guinée-Bissau qui rend compte de la densité et de la complexité du système fluvial, des côtes et de leurs multiples îles, autant de particularités qui rendirent si difficile le combat mené par les Portugais.

 

L’impact de cette conférence est instrumentalisé sans tarder par Moscou qui a en tête de lancer des offensives, diplomatiques ou non, dans le Sud-Est asiatique et en Afrique. Ainsi va-t-elle activer la pénétration russe sur ces deux continents, une pénétration espérée et préparée. L’influence soviétique sera notable, en 1957, à la Conférence du Caire.

Mais revenons-en à la Guinée-Bissau. Le P.A.I.G.C. (Partido Africano para a Independência da Guiné e Cabo Verde) est fondé à Bissau le 18 septembre 1956 par Amílcar Cabral, premier mouvement d’une suite d’autres mouvements luttant pour l’indépendance de la Província Portuguesa da Guiné. Certains de ces mouvements se formeront sous les auspices du Sénégal, d’autres de la Guinée-Conakry (dénomination non-officielle destinée à la différencier de la Guinée-Bissau et de la Guinée-Équatoriale, soit l’ex-Guinée espagnole). Je passe sur la liste des mouvements respectivement soutenus par ces deux pays voisins (le Sénégal et la Guinée-Conakry) car ils ont assez vite fini par se fondre dans deux mouvements. Ainsi, à partir de 1962, restent en lice le P.A.I.G.C. et le F.L.I.N.G. (Frente de Libertação para a Independência da Guiné). A l’heure de l’affrontement armé, le P.A.I.G.C. tiendra un rôle fondamental voire exclusif dans la conduite de la lutte pour l’indépendance.

La communauté internationale est donc favorable à l’indépendance des pays colonisés. Les mouvements indépendantistes, P.A.I.G.C. en tête, sont d’autant plus convaincus du bien-fondé de leurs revendications que le Sénégal et la Guinée-Conakry ont accédé il y a peu à l’indépendance : 2 octobre 1958 pour la Guinée-Conakry, 4 avril 1960 pour le Sénégal.

Avant même le début du conflit, le P.A.I.G.C. est solidement implanté dans le pays, avec son administration révolutionnaire, son service de propagande, son système de santé et d’éducation, de recrutement de volontaires prêts à prendre les armes si nécessaire ; bref, on se prépare non seulement à l’affrontement mais aussi à la prise du pouvoir après le départ des Portugais. Le leader du P.A.I.G.C., Amílcar Cabral.

Amílcar Cabral, un nom phare de la lutte anti-coloniale et de l’histoire du Portugal, le dernier pays encore à la tête d’un empire colonial. Amílcar Cabral, un grand monsieur, pas assez connu hors de son pays (et du Portugal). Il faut lire les pages que lui consacre l’intellectuel engagé dans la lutte anti-coloniale, Aquino de Bragança.

 

Amílcar Cabral (1924-1973)

 

Quelques repères biographiques. Amílcar Cabral est né en 1924 en Guinée-Bissau. De par ses origines familiales, il tient autant à la Guinée-Bissau qu’aux îles du Cap-Vert. En 1932, il part avec sa famille sur ces îles. Alors qu’il n’a pas vingt ans, il rêve l’indépendance de ces deux pays (alors sous domination portugaise). De 1945 à 1952, il étudie à l’Instituto de Agronomia en Lisboa (dont il sort diplômé en 1950) et obtient son premier emploi à la Estação Agronómica de Santarém, au Portugal donc. Il a vingt-huit ans lorsqu’il revient à Bissau afin de poursuivre sa carrière aux Serviços Agrícolas e Florestais da Guiné. Ce retour au pays n’est pas vraiment une promotion ainsi qu’il le confie ; mais ce qui compte pour lui, c’est d’être sur place afin de poursuivre la lutte pour l’indépendance, une volonté qui ne l’a jamais quitté. Ainsi, celui qui est surnommé par ses compatriotes « o engenheiro » va-t-il œuvrer sans relâche depuis le Posto Agrícola de Pessudé qu’il dirige afin d’étendre son réseau de relations en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Il est conscient des difficultés qu’il devra affronter pour unir ces deux pays dans leur lutte pour l’indépendance. Son travail lui permet de voyager dans tout le pays et, ainsi, d’organiser la lutte pour l’indépendance.

En 1955, Amílcar Cabral part travailler pour l’Angola où il prend contact avec le M.P.L.A. (Movimento Popular de Libertação de Angola), ce qui l’aide à acquérir une meilleure connaissance des règles de l’organisation et de la lutte politique. En septembre 1956, il profite d’un séjour familial à Bissau pour mettre sur pied le P.A.I.G.C., un parti qui va agir dans la clandestinité, avec la volonté d’unir dans la lutte les peuples de Guinée-Bissau et du Cap-Vert, bien différenciés du fait des colonisateurs portugais, les Noirs et les métis de l’archipel du Cap-Vert étant plus scolarisés que les Guinéens. De ce fait, les Capverdiens ont des emplois plus qualifiés, notamment dans l’administration, et bénéficient d’un traitement préférentiel. Il n’est donc pas vraiment étonnant que presque tous les fondateurs du P.A.I.G.C. soient des Capverdiens. Et à l’heure de la lutte armée, la majorité des combattants et à tous les niveaux seront également des Capverdiens, au point que les Guinéens feront peu à peu sentir qu’ils préfèrent être colonisés par les Portugais que par les Capverdiens. Ceci explique en grande partie la scission politique et territoriale entre ces deux pays après le départ des Portugais.

Amílcar Cabral est d’origine capverdienne mais il est né en Guinée-Bissau, ce qui l’aide à asseoir son autorité pour unir (non sans difficulté) ces deux peuples contre les Portugais et à présenter le P.A.I.G.C. comme un Partido Bi-Nacional capable de promouvoir l’indépendance de deux territoires distincts sous une même bannière. Il multiplie les voyages pour des raisons professionnelles et scientifiques, en Afrique et en Europe, et prend des contacts susceptibles de l’aider dans son combat. En 1959, il finit par se fixer à Conakry où le P.A.I.G.C. reçoit l’appui inconditionnel de Sékou Touré.

 

L’Afrique coloniale portugaise

 

Il est aujourd’hui admis qu’Amílcar Cabral a planifié la grève des dockers de Bissau (en 1959) qui réclamaient une augmentation des salaires, une grève qui culmina le 3 août 1959 par la mort d’une cinquantaine de grévistes (voir le massacre de Pidjiguiti, le port de Bissau). Le P.A.I.G.C. qui jusqu’alors recrutait plutôt chez les salariés des villes donne la priorité aux paysans, soit l’essentiel de la population de Guinée-Bissau. Jusqu’en 1962, le P.A.I.G.C. agit à partir de la Guinée-Conakry et suivant trois préoccupations : former des cadres et des militants afin d’implanter le parti sur l’ensemble du territoire de Guinée-Bissau ; garantir l’appui actif ou, tout au moins, la neutralité des pays voisins, une affaire compliquée considérant l’opposition du Sénégal ; obtenir un appui international. Concernant ce dernier point, la Chine déclare sans tarder s’engager à aider à la formation de cadres du P.A.I.G.C. En 1960, Amílcar Cabral et de nombreux cadres du P.A.I.G.C. sont reçus officiellement en Chine où ils perfectionnent les techniques de la guérilla et leur formation idéologique. L’année suivante, le Maroc accorde au P.A.I.G.C. un appui substantiel et diversifié.

Le P.A.I.G.C. espère encore régler son différent avec le Portugal, tout en se préparant à la lutte armée. Pour l’heure, l’accent est mis sur la guerre psychologique. Amílcar Cabral juge qu’il est encore possible de régler la question coloniale par le dialogue, ce qui le pousse à envoyer au Gouvernement portugais, fin 1960, un mémorandum où il expose douze mesures susceptibles d’en finir pacifiquement avec la domination portugaise. Il restera sans réponse.

Le P.A.I.G.C. poursuit la formation de cadres, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, afin d’activer la prise de conscience de la population. Avec l’appui ouvert de Sékou Touré, le P.A.I.G.C. organise ses unités de combat à partir de bases cédées par la Guinée-Conakry. Divers pays lui font parvenir des armes et lui offrent un appui technique et logistique. Les autorités portugaises commencent à multiplier les actions préventives. En juin 1962, le Portugal subit un grave revers diplomatique : Amílcar Cabral est invité par l’O.N.U. en tant que représentant du P.A.I.G.C.

Le P.A.I.G.C. entre en guerre contre les forces armées portugaises le 23 janvier 1963, une guerre qui ne cessera que le 26 avril 1974, avec la Révolution des Œillets. Ce conflit d’un peu plus de dix ans peut être divisé en deux phases qui seront le sujet des deux articles suivants : 1963/1968 et 1968/1974.

Olivier Ypsilantis

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