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Voyage en Grèce avec Kevin Andrews – 3/3

Les Bataillons de Sécurité (Τάγματα Ασφαλείας) sont des unités militaires – on pourrait même dire paramilitaires – destinées à soutenir l’Occupant au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Ils collaborent à la répression, mais sans nécessairement partager l’idéologie nazie, loin s’en faut. L’affaire est plus complexe, comme je vais m’efforcer de le montrer. Et pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, je conseille l’étude de Dimitris Sarris, « Les “Bataillons de Sécurité” en Grèce – 1943-1944 ».

Les Bataillons de Sécurité sont mis sur pied et renforcés en 1943 par le gouvernement de Ioannis Rallis. Ce renforcement (adopté début avril 1943) est impulsé par le général Theodoros Pangalos, qui voit dans ces unités le meilleur moyen pour lui de faire son retour en politique. En effet, la plupart des officiers intégrés à ces unités sont des républicains diversement associés à ce général. Mais au cours des années 1940, pendant l’Occupation puis la guerre civile, les tensions restent fortes entre républicains et royalistes, tant dans les sphères politiques que dans le peuple. Ainsi Ioannis Rallis est royaliste, tandis que Theodoros Pangalos est républicain et qu’il ne supporte pas l’idée d’un retour du roi, qu’il envisage comme une inféodation de son pays aux Anglais. Mais si l’un et l’autre sont prêts à se sauter à la gorge, ils sont tous deux radicalement opposés à l’E.A.M., ce qui contribue en partie à atténuer les tensions entre eux.

Theodoros Pangalos et les officiers républicains engagés dans les Bataillons de Sécurité veulent lutter contre l’E.A.M., mais aussi contre le retour du roi Georges II, ce qui explique la réticence des officiers royalistes à intégrer ces unités. Par ailleurs, les occupants (tant Allemands qu’Italiens), qui ont pu mesurer le tempérament extraordinairement individualiste des Grecs, se méfient de ces unités auxquelles ils ne fournissent que des armes légères et en quantité limitée, dans la crainte qu’elles ne soient utilisées contre eux. Les occupants doivent également composer avec le caractère impulsif de Theodoros Pangalos (qui, sans être membre de ces unités, a su placer ses officiers à des postes clés), un caractère qui ne les rassure en rien. Ce militaire compétent s’est beaucoup mêlé de politique – on se souvient notamment du coup d’État de juin 1925.

Ceux qui soutiennent les Bataillons de Sécurité viennent d’horizons divers : on y trouve des sympathisants d’extrême droite mais aussi des centristes, tous inquiets de l’importance que prend l’E.L.A.S. (la branche militaire de l’E.A.M., dominée par les communistes). L’E.L.A.S./E.A.M. constitue, et de loin, l’organisation la plus importante de la résistance grecque. Les membres des Bataillons de Sécurité sont d’origines diverses et leurs motivations le sont tout autant. Et je pourrais à ce propos revenir à l’article que j’ai publié sur ce blog même, sous le titre : « La División Española de Voluntarios ou División Azul ».

Le noyau de ces unités est constitué d’evzones, d’où leur autre nom : Bataillons d’Evzones (Τάγματα Ευζώνων). C’est en septembre 1943, à la suite de l’armistice signé entre les Alliés et les Italiens (qui occupent alors une partie de la Grèce), que ces unités commencent à prendre une certaine importance. En effet, les Allemands doivent occuper les parties de la Grèce dont les Italiens viennent de se retirer. L’E.L.A.S. profite de la confusion causée par cet armistice pour s’emparer de l’essentiel de l’arsenal italien. Les Allemands ont besoin d’auxiliaires et décident de mieux doter en armement les Bataillons de Sécurité. L’E.L.A.S. inquiète toujours plus, et les officiers royalistes se montrent moins hésitants à rejoindre ces unités, même s’ils détestent les républicains et Theodoros Pangalos.

Le rôle des Bataillons de Sécurité est la lutte contre l’E.L.A.S., contre le communisme donc. Leurs effectifs maximaux sont de vingt-deux mille hommes. Leurs principales zones d’opérations sont la Grèce centrale orientale et le Péloponnèse, ce qui explique qu’il en soit souvent question dans le livre de Kevin Andrews, alors que l’E.L.A.S. contrôle un tiers de la Grèce continentale. Ces unités restent fidèles aux Allemands parce qu’elles redoutent leur départ, un départ qui signifierait pour elles une guerre sans pitié avec cette résistance grecque qu’elles ont combattue plus par haine du communisme que par sympathie pour l’occupant. À la ténacité de la résistance grecque (qui n’est pas que communiste) s’ajoute un relief complexe, montagneux sur la plus grande partie du territoire, autant de données qui conduisent l’occupant et ses supplétifs à une politique de terreur totale, avec représailles indiscriminées. Les membres des Bataillons de Sécurité savent que, s’ils tombent entre les mains des Andartes, ils seront systématiquement exécutés.

Les membres des Bataillons de Sécurité ont donc toutes les raisons de redouter le départ des Allemands. Ils vont pourtant s’en tirer sans peine. La guerre froide, qui se laisse pressentir au cours de la Deuxième Guerre mondiale, va leur permettre de tirer leur épingle du jeu. En effet, les Britanniques sont très vite inquiets de l’importance que prend l’E.L.A.S./E.A.M. au sein de la résistance grecque. Une influence soviétique en Grèce (en Méditerranée orientale) perturberait à coup sûr la cohésion de l’Empire britannique. C’est pourquoi les Britanniques poussent le gouvernement du Caire (soit le gouvernement grec en exil, dirigé par le roi Georges II) à s’allier à tout ce que la Grèce compte de forces anticommunistes, à commencer par les Bataillons de Sécurité. Peu à peu, ces derniers comprennent que l’inquiétude des Britanniques quant à l’influence communiste en Grèce pourrait leur être favorable. Les officiers royalistes, qui s’étaient tenus à l’écart, s’engagent à présent sans réticence dans les Bataillons de Sécurité ; ils surmontent leur antipathie pour les républicains, car ils estiment que par cet engagement ils servent avant tout le roi – et, de fait, les Britanniques.

Le SS Walter Blume (maître d’œuvre de la déportation des Juifs de Grèce) s’inquiète et favorise l’intégration d’officiers républicains au détriment des officiers royalistes, qu’il juge trop proches des Britanniques. Au sein des Bataillons de Sécurité se répand l’idée qu’après la guerre et le départ des Allemands, ils pourraient passer au service des Britanniques et des Américains – une idée qui se verra confirmée. L’ennemi commun reste les Andartes de l’E.L.A.S./E.A.M., soit les communistes. Le gouvernement grec en exil demande à ce que les émissions en grec de la BBC cessent de dénoncer les Bataillons de Sécurité comme des traîtres afin de ne pas décourager le recrutement et ainsi pouvoir compter sur une force substantielle après le départ des Allemands pour combattre l’E.L.A.S./E.A.M. Ce gouvernement formule d’autres demandes allant dans ce sens, demandes auxquelles le gouvernement britannique s’empresse d’accéder.

On connaît la suite. Lorsque le général Ronald Scobie, qui commande les forces britanniques, débarque en Grèce après le départ des Allemands, il déclare son hostilité à l’E.L.A.S./E.A.M. et se montre favorable aux Bataillons de Sécurité, comme Winston Churchill.

Et j’en reviens au livre de Kevin Andrews après cette succincte digression. Dans les livres d’histoire, on évoque volontiers les exactions commises par les Bataillons de Sécurité, et elles ont été nombreuses. On parle moins de celles commises par l’E.L.A.S./E.A.M., qui ont été elles aussi nombreuses. Il en est question dans ce livre, avec ces violences souvent liées à des vengeances, à des histoires de famille, au sein d’une même famille ou entre familles, comme si souvent dans les guerres civiles.

La force évocatrice de ces pages ! On a faim et soif avec l’auteur. On éprouve la fatigue de la marche, la chaleur et l’ombre bienfaitrice. On partage avec lui l’émotion d’une rencontre ou d’un paysage.

On est méfiant au cours de ces années (la guerre civile rôde dans ces montagnes du Péloponnèse), mais on est également accueillant – les Grecs sont traditionnellement accueillants, surtout avec les étrangers. Accueillir l’étranger aussi bien qu’on le peut, même lorsque l’on n’a rien, est un devoir sacré, et pour le Grec d’alors, s’y dérober est une honte parmi les plus profondes. Dans cette Grèce des années 1940, nombre de familles se trouvent décimées, et sur plusieurs générations.

Dormir dehors n’est alors pas sans danger, et on ne cesse de mettre Kevin Andrews en garde ; l’imagination des habitants du Péloponnèse serait-elle à vif ? Il est vrai que les bergers sont armés et qu’ils ont la gâchette facile. Ils ont vite fait de vous prendre pour un Andarte.

Des histoires grecques – des histoires de famille le plus souvent – se trouvent activées par des histoires internationales, planétaires pourrait-on dire : la guerre froide enfantée par la Deuxième Guerre mondiale. Lorsque j’étudie l’histoire de ce pays, les belles images des agences de voyage se déchirent. Je ne puis m’y reposer comme j’aimerais parfois le faire. L’histoire de ce pays n’est que combats, combats à l’arme blanche autant qu’à l’arme à feu, combats contre l’autre (le Turc, par exemple) mais aussi combats entre Grecs, et ce depuis des millénaires. Et suivez les frontières de ce pays au cours des siècles : elles n’ont cessé de bouger lorsque le pays n’a pas été tout bonnement effacé de la carte, intégré à l’Empire ottoman. Et cette diaspora planétaire…

Peu avant son départ de Grèce et son retour aux États-Unis, Kevin Andrews le pudique a cette remarque qui exprime tout son attachement pour ce pays :
« Everything we did next day was colored, tinged, thrown into relief by the imminence of departure, and the sense now of standing on the outermost boundary of a country that had become nearly my own. »

Dans ces pages revient le nom des « monts Gramos ». Quelques mots au sujet de ce nom si important – emblématique – dans l’histoire de la Grèce moderne. À la suite du partage institué à Yalta (février 1945), la résistance communiste en Grèce (le principal vecteur de la résistance grecque, aidée par les communistes d’autres pays) se voit abandonnée sur ordre de Staline. Isolée, cette résistance ne peut même plus compter sur la Yougoslavie, qui, après sa rupture avec l’Union soviétique, n’a pas les moyens de s’opposer à l’Occident. Fin août 1949, l’armée régulière grecque attaque les monts Gramos, à la frontière albanaise, dernier bastion de l’E.L.A.S./E.A.M. La guerre civile grecque, qui fait immédiatement suite à l’Occupation (de fait, elle a commencé sous l’Occupation), a causé la mort d’au moins cent vingt mille personnes et des centaines de milliers de blessés, de réfugiés, d’internés et d’exilés. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le pays avait eu entre trois cent mille et quatre cent mille morts pour une population d’à peine plus de sept millions d’habitants.

L’Opération Torche (Επιχείρηση Πυρσός), soit l’assaut final contre le réduit communiste établi sur les monts Gramos : cinq jours de combats au cours desquels s’affrontent environ sept mille Andartes et six divisions de l’armée régulière appuyées par l’artillerie et l’aviation. L’opération se termine le 30 août au matin. Les blessés sont évacués au-delà de la frontière albanaise, où les survivants se réfugient pour être désarmés. Ci-joint, une excellente étude à caractère synthétique sur la guerre civile grecque (où il est question des monts Gramos), un blog intitulé L’autre côté de la colline (Regards croisés sur l’histoire militaire) :

https://lautrecotedelacolline.blogspot.com/2016/03/la-guerre-civile-grecque-1944-1949.html

Un « détail » peu connu. Le napalm (une arme développée par les États-Unis au cours de la Deuxième Guerre mondiale) a été employé pour la première fois de manière systématique au cours de la guerre civile grecque, sur les monts Gramos et Vitsi. La Royal Hellenic Air Force (RHAF) largue des bombes au napalm fournies par les États-Unis (dans le cadre de l’American Mission to Aid Greece ou A.M.A.G.) contre les combattants de l’E.L.A.S./E.A.M. Le matériel est américain, mais les pilotes sont grecs, contrairement à ce qui s’est souvent dit.

Et j’en reviens au livre même. Sur plusieurs pages, Kevin Andrews décrit sa montée sur le mont Olympe, situé à la limite de la Thessalie et de la Macédoine, le plus haut mont de Grèce avec ses plus de deux mille neuf cents mètres, un mont au relief complexe où l’auteur se perd à plusieurs reprises. Il exerce son regard à la manière d’un objectif, avec des effets de zoom. Il fixe un détail avant de considérer l’immensité, et inversement. C’est une description extraordinairement dynamique (la langue anglaise est extraordinairement dynamique), avec mise en mouvement de tout par les jeux de la lumière : « …the immense and shadowy, undulating uplands of the Olympos range, swept into shape and moulded by fingers of sunlight. »

Retour à Athènes en train, un train rempli de voyageurs venus de Thrace et de Macédoine. Traversée de la plaine de Thessalie. Il rapporte la bonne humeur générale malgré tout et note, comme en passant : « It is easy to come close to people when there’s an end to a journey. » Une allusion aux réfugiés d’Asie Mineure, une terre peuplée de Grecs depuis la nuit des temps – since the beginning of time. Des histoires de dispersion, de mort, de misère, des veuves, des veufs. Une femme venue de la frontière slavo-macédonienne a emmené avec elle une jeune fille que sa famille ne peut élever ; elle espère qu’à Athènes, et avec son aide, elle parviendra à se débrouiller. On évoque l’Amérique et l’on pose la question : « Is there a place in the world where one can live like a human being? »

Olivier Ypsilantis

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