Quelques notes biographiques sur Kevin Andrews (1924-1989), un philhellène passionné. Son livre le plus connu, « The Flight of Ikaros: a journey into Greece » (1959). Né en Chine, de père anglais et de mère américaine. Soldat dans l’armée américaine où il sert sur le front italien. En 1947, il reçoit un honours degree en Classics and American Literature at Harvard et la même année une bourse d’études de l’American School of Classical Studies at Athens (ASCSA) lui est attribuée, ce qui lui permet d’étudier les forteresses médiévales du Péloponnèse (la Morée), un champ d’études très peu exploré. Dans la Gennadius Library de l’ASCSA il découvre un ensemble de plans de fortifications établi au XVIIème siècle (le Grimani codex). Il passe les quatre années suivantes à étudier sur place les châteaux ainsi décrits. De ces voyages d’études il rapportera « Castles of the Morea » (1953) et le « The Flight of Ikaros: a journey into Greece ». Dans « Castles of the Morea » sont décrites les seize plus importantes forteresses médiévales de Morée, occupées par les Vénitiens entre 1685-1715. Il passera presque tout le reste de sa vie en Grèce, y compris dans la Grèce des colonels (1967-1974). Lorsque tombe ce régime, il abandonne sa nationalité américaine pour la nationalité grecque en 1975. Il a rendu compte de cette période dans « Greece in the dark: 1967-1974 ». Le 1er septembre 1989, alors qu’il est en vacances sur l’île de Cythère, il se noie en nageant vers un proche îlot.
Mani, la région la plus rude de Grèce, avec une population qui a fait battre en retraite tous les envahisseurs. A ce sujet, une histoire m’est restée ; l’ai-je lue dans « Mani » de Patrick Leigh Fermor ? Lorsque Otto 1er, roi imposé par l’étranger après l’indépendance du pays, décide de vouloir en finir avec le particularisme de cette région, notamment en arasant ses tours, les Maniotes se rebellent et en mai 1834 les deux compagnies bavaroises envoyées pour imposer la décision du roi tombent dans une embuscade. De nombreux soldats sont faits prisonniers, forçant ces unités à se retirer. La même année six mille soldats bavarois sont envoyés à Mani dans le but de soumettre la région ; mais à la vue d’une force maniote, pourtant très inférieure en nombre, ils préfèrent se replier. La régence bavaroise est ainsi amenée à négocier et à réfréner sa volonté centralisatrice. A Mani, on vit alors dans une vendetta permanente, ce dont rend compte Patrick Leigh Fermor et Kevin Andrews. L’étranger est toutefois hautement respecté et il s’agit de ne pas toucher à un seul de ses cheveux sous peine de voir son hôte tuer celui qui lui a manqué d’égards, initiant ainsi une vendetta entre deux familles qui s’entretueront jusqu’au dernier. L’arrivée de l’étranger peut cependant calmer des tensions entre deux familles « because he is the only one who can pass freely from one house to the other. »
Kevin Andrews est à Kalamata. A ce nom des souvenirs me reviennent dont une traversée de Kalamata quelques jours après le tremblement de terre du 13 septembre 1986 (6,2 sur l’échelle de Richter).
Automne 1949, l’autorité centrale a fini par s’installer dans toute la Grèce. Des affiches proclament la victoire et non la paix. La guérilla devient résiduelle ; elle se maintient sur le mont Olympe et le long des frontières avec la Bulgarie et l’Albanie. Acculés, nombre de guérilleros franchissent la frontière pour quitter la Grèce. « Normality of a sort was restored, but civil wars don’t come to any easy end. » Kevin Andrew poursuit son travail, un travail qui exige des efforts physiques, les forteresses médiévales qu’il étudie sont situées sur des hauteurs d’accès souvent difficile. Dans ses marches d’études, il rencontre souvent de la suspicion (la guerre civile met les nerfs de tous à fleur de peau) qui laisse souvent place à l’hospitalité et aux confidences, des histoires généralement tristes (grim). Kevin Andrews s’efforce d’étudier les ruines qui entrent dans le cadre de son sujet mais il est souvent interrompu par des Grecs qui pour la plupart cherchent à savoir qui il est. Mais il parle peu de lui, juste ce qu’il faut, et il préfère écouter en se défendant de tout jugement, de tout mouvement d’humeur. Il écoute, attentif, poli, à la manière des voyageurs anglo-saxons. Ses longues marches dans les coins les plus perdus du Péloponnèse ne sont pas dénuées de danger. La suspicion est partout malgré l’hospitalité légendaire des Grecs. C’est que d’un certain point de vue la guerre civile meurtrit bien plus qu’une guerre entre deux pays.
La réserve de Kevin Andrews tient probablement à son tempérament d’anglo-saxon et à son éducation, anglaise et américaine, mais aussi à un contexte particulier, à une violence qui est dans l’air et qui peut s’emparer de chacun sous les prétextes les plus divers. Ce voyageur est un observateur, comme tout vrai voyageur, un regard de peintre mais aussi une attention à l’autre, à sa parole, avec ces conversations qui constituent plus ou moins la moitié de ce livre. Ses tableaux tiennent tantôt de l’aquarelle (ses descriptions des états du ciel) tantôt de la gravure en taille-douce, de l’eau-forte rehaussée au burin ; et ainsi met-il en œuvre la puissance descriptive de l’anglais.
Kevin Andrews ou l’histoire d’un Anglo-Américain tombé amoureux de la Grèce, au point qu’il y restera même sous la dictature des colonels (qu’il combattra) alors que sa femme avait décidé partir. Elle quittera le pays avec ses enfants peu après la prise du pouvoir par la junte car, selon le biographe de Kevin Andrews, Roger Jinkinson, « she did not want to live under the Junta nor have her children brought up in a police state. »
Il décrit d’autant mieux les états du ciel et de la nature qu’il dort le plus souvent dehors, dans son sac de couchage, « …and I lay back on the ground and received the imprint of stars on my eyes before I fell asleep. When I opened them again a sickle moon hung in the sapphire sky… » Il y a ce qu’il voit, il y a ce qu’il entend et écoute. Ce livre est plein de bruits et de sons, et la langue anglaise les rend superbement. Et toujours cette attention au relief et à ses côtes. Il faut le redire, la Grèce est un pays essentiellement montagneux et la découpe de ses côtes (je mets de côté les six mille à six mille cinq cents îles et îlots) est tout simplement ahurissante, avec cette interpénétration de la terre et de la mer qui fait que considérée d’en-haut on peut croire à des lacs et à perte de vue.
Ce livre est un vrai livre de voyageur, le livre d’un vrai voyageur. Je le dis et avec insistance car à l’heure des masses et les transports faciles on ne voyage plus guère ; on ne fait que se déplacer. Plus j’avance dans cette lecture plus je me dis qu’il rapporte la vraie vie, soit marcher, passer tout en saluant et en s’arrêtant à l’occasion le temps d’une conversation, d’un repas, avec le ciel au-dessus de soi, attentif toujours, avec ce regard à la fois panoramique et sensible aux détails. Le voyageur est l’attentif par excellence, l’attentif qui prend des notes à l’occasion, des notes reconsidérées au retour, chez soi, une manière de voyager et non des moindres. Et j’en viens à un autre grand voyageur, un vrai voyageur de la classe de Kevin Andrews ou de Patrick Leigh Fermor, Bruce Chatwin qui développe l’idée selon laquelle les maux de l’homme procèdent de la sédentarité. Dans « The Songlines » où il observe la culture des Aborigènes d’Australie il affirme que l’être humain est avant tout un nomade et qu’aujourd’hui nombre de nos maux (tant physiques que psychiques et spirituels) procèdent de notre sédentarité. Je partage cette idée en insistant sur la différence entre déplacement et voyage mais aussi sur le fait que la lecture comme l’écriture peuvent être un formidable voyage. Lorsque je relis mes notes prises en voyage dans des carnets, que je les reconsidère entre le clavier et l’écran (ce qui suppose ajouts et retraits et bien des corrections, autrement dit un travail de polissage), je voyage et non moins intensément tout en restant dans mon bureau entre piles et alignements de livres et de documents divers. Mais il est vrai que la tête a besoin des jambes, que les jambes aident la tête. Il ne s’agit bien sûr pas de courir sur un tapis roulant dans une salle de sport ou de tourner dans un stade mais de parcourir un paysage, naturel ou urbain, tout en observant. Que vaut la marche si les sens ne sont pas sollicités, si elle ne conduit pas vers une rencontre (qui peut se limiter à un simple salut ou échange de regards) ? Les voyageurs britanniques et plus généralement anglo-saxons ont cette capacité à observer, simplement observer en se gardant de tout jugement, le jugement étant probablement considéré en la circonstance comme un parasite ou comme faisant écran.
En lisant ces pages des souvenirs affluent, des voyages en train en Europe centrale, orientale et balkanique, en Inde, des voyages en autocars au Chili, en Iran, au Laos, au Vietnam. Tant de lieux traversés à des époques précises ; je reprends place et observe les espaces qui défilent par les fenêtres tandis qu’un carnet à couverture rigide est posé sur mes jambes et recueille des notations qui tressautent volontiers, pas toujours faciles à relire et qui témoignent de l’état d’une route ou d’une ligne de chemin de fer. Ces heures dans le voyage sont parmi les plus heureuses de ma vie. N’être qu’un passager, toujours, un passager attentif, un passager qui prend des notes et jusqu’à l’orée du sommeil. Souvenir chilien : une route sans la moindre montée ou descente et rectiligne à perte de vue. Souvenir indien : une route tortueuse à souhait, avec des vertiges qu’accentuent des effondrements. Tant de souvenirs me reviennent à la lecture de ces pages de Kevin Andrews, des souvenirs grecs. La Grèce, ce pays qui rôde en moi, avec ces ancêtres réels ou supposés, mythiques pourraient-on dire. C’est toute une saga entre l’Empire byzantin et la Crète, entre la Crète et l’île de Céphalonie, sans oublier ces ancêtres d’Asie mineure et ces cousins de la Volga. Et tant de capitaines au long cours.
Kevin Andrews est de retour à Mistra après deux ans d’absence, avec son rucksack préparé pour l’été. Partout des veuves et des orphelins, mais aussi des parents dont les enfants ont été tués. Des histoires de politique mais aussi et surtout des histoires de famille avec toutes les configurations possibles. Et à en croire ce qui est rapporté par certains, les massacres entre Grecs semblent avoir fait plus de victimes que les massacres perpétrés par l’Occupant. La guerre civile grecque nidifie dans la Deuxième Guerre mondiale et la période de l’Occupation. La Résistance grecque a donné beaucoup de fil à retordre aux Occupants qui ont réagi avec une brutalité comparable à celle qui était la leur sur le front Est. Cette Résistance aurait pu leur causer plus de problèmes si elle avait été unifiée. L’Occupant s’employa sans difficulté à amplifier les antagonismes au sein de la Résistance grecque, notamment par le biais des Bataillons de Sécurité. Dans la troisième et dernière partie de cet article, je commencerai par présenter brièvement l’histoire de ces Bataillons de Sécurité dont il est souvent question dans ce livre de Kevin Andrews. Je le fais aussi pour souligner l’imbroglio grec et cette capacité qu’a ce peuple à s’engager dans des chamailleries à n’en plus finir. Le mot « chamaillerie » est en la circonstance employé sur le mode de l’euphémisme car il s’agit alors, dans ces années 1940, de chamailleries meurtrières, de chamailleries sanglantes.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis