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Voyage en Grèce avec Kevin Andrews – 1/3

Un voyage en Grèce, à la fin des années 1940, dans un pays encore pris par la guerre civile : « The Flight of Ikaros », sous-titré « Travels in Greece during a Civil War » de Kevin Andrews.

Kevin Andrews (1924-1989) a un peu plus de vingt ans. Il vient d’obtenir une bourse d’études pour un voyage. Il choisit la Grèce, personne ne désirant alors se rendre dans ce pays pauvre, ravagé par la Deuxième Guerre mondiale et aussitôt pris dans une guerre civile. En lisant ces pages, je me suis retrouvé sans tarder en Grèce, surtout avec certains passages comme le suivant : « This was the hour when all life withdrew into small corners, as if the slightest motion might affront the immense stillness of the sun at its height. »

Il est question de l’American School of Classical Studies at Athens, fondée en 1881. Bien des souvenirs me reviennent avec ces heures passées à détailler l’agora d’Athènes, la Classical Agora. Lorsque Kevin Andrews la visite, la Stoa d’Attale n’est pas ce qu’elle deviendra, une merveille de reconstitution réalisée par cette école de 1953 à 1956, avec le financement de John Rockefeller. Cet ensemble a été construit par Attale II Philadelphe, roi de Pergame, vers 150 av. J.-C., en remerciement de l’éducation qu’il avait reçue dans cette cité attique.

Kevin Andrews peint un tableau très vivant et riche en détails sur la vie d’étudiant dans cet établissement situé « high up under the pine-scented slopes of Lykabettos, where barely a car disturbed the quiet of the well-tended Kolonaki streets… ». Suit une description brève et précise de Corinthe et de l’Acrocorinthe. Des souvenirs me reviennent. Très peu d’eau courante dans le pays. Il y en a toutefois à l’American School of Classical Studies at Athens, « because it was on the same line with the Evangelismós Hospital next door ». L’électricité est elle aussi rare : « Electricity had reached Athens and a few provincial centres in the 1930s; in the villages between them the light of an old oil lamp or an improvised wick never showed between gaps in the shutters firmly bolted against night air and others perils. » La lumière est d’autant plus rare que la Grèce vit sous la loi martiale alors que l’État est quasi inexistant.

Entre la réponse spontanée du pays à l’Occupation à partir de septembre 1941 et mai 1946, lorsque commence vraiment la guerre civile, les comptes rendus relatifs à cette période sont essentiellement partiels, surtout de la part des étrangers diversement impliqués dans le cours des événements. Le mieux, pour espérer saisir quelque chose d’authentique de ces années, est de s’en remettre aux Grecs du peuple. Au chaos de l’Occupation succède celui d’une guerre civile qui s’inscrit dans le contexte global de la guerre froide. Et Kevin Andrews a des propos sans concession sur Winston Churchill qui, après avoir célébré la Résistance grecque, l’E.A.M. et l’E.L.A.S., les traite de « miserable Greek banditti ». Selon Kevin Andrews, l’Américain, la préoccupation de l’Angleterre au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale est la sauvegarde de l’Empire, avec ses chaînons indispensables à sa protection : le pétrole perse, le canal de Suez et la route vers l’Inde, les protectorats de Palestine, d’Égypte, du royaume hachémite et la péninsule Arabique. De ce point de vue, la restauration de la monarchie en Grèce est alors jugée indispensable. Dès 1943, la Résistance grecque se scinde et la guerre civile commence, d’abord sporadique, une guerre qui profite à l’occupant, d’autant plus que les Alliés se trouvent partagés quant à l’aide à apporter au pays, considérant l’extrême confusion qui y règne. Il n’était pourtant pas écrit que la Résistance grecque s’emparerait du pouvoir après le départ de l’occupant, comme dans d’autres pays d’Europe centrale, orientale et balkanique. La demande brutale imposée par la British Expeditionary Force, débarquée le 15 octobre 1944, alors que les Allemands battent en retraite, soit la dissolution de l’E.A.M., est comme un camouflet pour cette Résistance qui s’est si durement battue contre l’occupant et les collaborateurs grecs, une Résistance qui, par son action, a fixé un grand nombre d’unités allemandes comme le souhaitaient les Alliés. Cette Résistance ne comprend pas que, considérant le prix qu’elle a payé, on exige d’elle qu’elle s’efface devant un gouvernement arrivé du Caire dans les fourgons de l’armée britannique, alors que, par ailleurs, les collaborateurs et les Bataillons de sécurité armés par les Allemands sont gardés en réserve contre cette Résistance. Ainsi que le remarque très justement Kevin Andrews, en se battant contre l’occupant, les Grecs espéraient dans un même temps débarrasser leur pays de toute domination étrangère, une domination qui remontait à la naissance même de la Grèce moderne, libérée du joug ottoman, un pays placé sous la protection de membres de la Sainte-Alliance (Angleterre, France, Russie). Et, au sein de cette alliance, la Grèce deviendra une pomme de discorde. Kevin Andrews rapproche deux temps de l’histoire grecque séparés par plus d’un siècle, ce qui lui permet d’expliquer, au moins en partie, l’état de ce pays pris dans une guerre civile par l’occupation ottomane. Cette analyse, qui prend appui sur le temps long (et je reprends le concept élaboré par l’École des Annales), rejoint nombre de mes intuitions relatives à la Grèce.

Juste après le départ des Allemands, l’E.L.A.S. arrête des collaborateurs et en fusille des centaines, tandis que les Bataillons de sécurité armés par les Allemands contre-attaquent ou s’empressent de rejoindre une police réorganisée. Le 3 décembre 1944, à Athènes, la police fait feu sur la foule et tue vingt-huit personnes. Le jour suivant, la violence va crescendo dans les rues d’Athènes. L’E.A.M. proteste. Churchill donne carte blanche à la British Expeditionary Force pour un éventuel usage de la force dans la capitale grecque. Par ailleurs, Churchill remercie Staline de lui avoir cédé la Grèce et de ne pas avoir soutenu les communistes grecs, qui sont restés très calmes au cours de ces journées mouvementées. Churchill écrit que Staline « adhered strictly and faithfully to our agreement of October, and in all the long weeks of fighting the Communists in the streets of Athens not a word of reproach came from Pravda and Izvestia. »

Les Britanniques disposent de quarante mille hommes ; ils en perdent deux cent trente-sept dans les combats à Athènes. On ne connaît pas avec précision le nombre de tués côté grec (en comptant les Grecs contre les Grecs), probablement quelques milliers. L’esquisse que fait Kevin Andrews de cette période de l’histoire grecque rejoint ce que j’ai pu étudier par ailleurs à ce sujet. Je la juge fiable, ce qui ne signifie pas qu’elle soit exhaustive.

Toute cette histoire grecque est, au niveau politique, un indescriptible mélange de comique et de tragique. Il est vrai que ce mélange se remarque un peu partout et à toutes les époques, mais chez les Grecs (et il est question de la Grèce moderne) ce mélange est plus prononcé que partout ailleurs, aujourd’hui comme hier.

Kevin Andrews souligne, et à raison, les séquelles de la longue occupation ottomane, avec notamment la formation de cette classe intermédiaire de Grecs, des collaborateurs prêts à opprimer d’autres Grecs afin de se faire bien voir par les maîtres ottomans. Ces Grecs ont contribué, et grandement, à la longévité ottomane en Grèce.

Juillet 1948. Kevin Andrews reçoit un permis de circuler « valid for many journeys throughout Hellas ». En train dans le Péloponnèse. Puissance descriptive de l’anglais. Le plaisir qu’a l’auteur à rapporter des conversations qu’il insère dans le descriptif comme autant de pauses. Dans le chapitre 3, « Taygetos: the Shadow », une très profonde rêverie sur le temps et la mémoire inspirée du paysage qui l’entoure ; il est dans le Péloponnèse, entre Sparte et Mistra, dans les ruines de la dernière capitale de la Grèce byzantine. Considérant les multiples violences de l’histoire, il dit des survivants : « All they could do was adapt to the latest invasion, and wait for the next. » Une étourdissante promenade dans l’espace et le temps, avec une analyse géopolitique très pertinente car appuyée sur une capacité de synthèse soutenue. L’avance turque en Europe (les deux sièges de Vienne) expliquée par des chamailleries internes, mais, nous dit-il : « Few Europeans in the world of the Holy Roman Empire or out of it could see disunity as weakness – on the contrary, divinity was an advantage, a quicker way for smaller states to greater power on a closer horizon. »

C’est une magnifique suite de remarques faites non pas dans de savantes bibliothèques, mais au grand air, devant un vaste paysage marqué par les éléments et par l’histoire – la présence de ruines multiséculaires. Ces remarques sont d’autant plus porteuses de rêveries que Kevin Andrews a choisi de dormir dehors, contrairement à l’avis de Grecs qui redoutent des Andartes. Dans ces pages (j’entreprends la lecture du chapitre intitulé « A Season of Rains in Lakonia »), la menace semble pourtant lointaine et exagérée. L’étudiant qu’est alors Kevin Andrews n’a assisté à aucune violence.

Ses fines analyses psychologiques dans ses rapports avec la Grèce. Par exemple : « Alone in a foreign land one tends to see one’s surroundings in a direct and personal relation: granted, a limited view, but the raw exposure of a total solitude to absolute enveloping strangeness is a form of protection necessary, under the circumstances. »

Kevin Andrews repart pour le Péloponnèse ; nous sommes à l’automne 1948, la saison des pluies, ce qui le contraint à ne plus dormir à la belle étoile. Toujours attentif à l’état du ciel, il le décrit avec un œil de peintre. Et cette attention à l’espace qui l’entoure, à ce pays montagneux où la terre et la mer ne cessent de s’interpénétrer, est ponctuée de conversations. « Some days, I thought, all of Greece would be for me a map, not of places only but of human contacts, people known, experiences shared – a kingdom of my own. » Le voyage est bien cela : des espaces et des rencontres, des rencontres inscrites dans des espaces. Beaucoup de soldats et d’hommes armés, la peur des Andartes toujours, surtout lorsque la nuit approche. Il est question, dans une conversation, de Napoléon Zervas et de la destruction du Gorgopotamos Railway Bridge grâce à la coopération d’un commando britannique parachuté et de la Résistance grecque (E.D.E.S. commandée par Napoleon Zervas et E.L.A.S. commandée par Aris Velouchiotis), le 25 novembre 1942, Operation Harling, soit le projet de destruction de trois ponts essentiels, dont ce pont, le plus important de tous, car reliant Thessalonique à Athènes et permettant l’approvisionnement de l’Afrikakorps. Il s’agit d’un des plus importants actes de sabotage au cours de la Deuxième Guerre mondiale, un acte qui va booster la Résistance grecque. Mais surtout, il va avoir une portée symbolique considérable ; en effet, il s’agit probablement de la seule action menée conjointement par ces deux mouvements de la Résistance grecque, soit un mouvement de droite (E.D.E.S.) et un mouvement de gauche (E.L.A.S.).

21 avril 1949, Kevin Andrews quitte Athènes pour Mani, dans le Péloponnèse, Mani où un autre voyageur se rendra à la fin des années 1950, Patrick Leigh Fermor. Kevin Andrews : « One of these days, I’ll tell myself that my travels have represented the famished quest for a knowledge on human beings. » Il arrive à Mani par la mer.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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