Dans leur immense majorité les réfugiés grecs restent partisans de Venizélos, y compris lorsqu’il ouvre le dialogue avec Atatürk, en 1930. Un rapprochement en partie rendu possible grâce à d’importantes concessions faites côté grec, notamment au sujet des compensations suite aux énormes spoliations subies par les réfugiés grecs d’Asie mineure. En 1924, ces réfugiés votent massivement contre la monarchie, avec 70% des voix en faveur de la République. En 1923, Georges II avait dû quitter le pays et son départ a provoqué ces élections suite à un coup d’État manqué contre les militaires au pouvoir. Élections de 1923, le Parlement est très largement dominé par les partisans de Venizélos, des partisans qui vont des conservateurs aux socialistes modérés. La monarchie est abolie en 1924 et l’amiral Pavlos Koudouriotis (Παύλος Κουντουριώτης), un héros de la guerre des Balkans, est élu chef de l’État. Ce n’est qu’en 1927 que sera adoptée une Constitution républicaine avec un parlement à deux chambres. Au cours de cette période le pays est dirigé par un dictateur va-t-en-guerre, le général Theodoros Pangalos (Θεόδωρος Πάγκαλος), qui veut attaquer les Turcs. Il envahit la Bulgarie, est condamné par les instances internationales ce qui oblige la Grèce à verser des indemnités. Ce général est destitué en 1926 par un coup d’État et des élections s’ensuivent, les premières avec un système de représentation proportionnelle. Dans ce nouveau Parlement, siègent cette fois des venizélistes mais aussi des anti-venizélistes. Lorsque Venizélos devient Premier ministre, en 1928, il convoque de nouvelles élections mais avec un système majoritaire, une pratique qui peut permettre à des gouvernements en difficulté d’instituer un système électoral à leur avantage. Ainsi, les 47% des voix qu’il recueille lui donnent 71% des sièges au Parlement. Mais cette manœuvre a ses inconvénients. Des venizélistes passent chez les anti-venizélistes, comme le général Georgios Kondylis (Γεώργιος Κονδύλης), ce qui aura de fâcheuses et durables conséquences pour les venizélistes. Au cours de ses deux mandats en tant que Premier ministre (1910-1915, 1917-1920), Venizélos avait beaucoup aidé à la modernisation politique et économique du pays. À présent, engoncé dans le conservatisme, il semble ne plus comprendre l’évolution de la société grecque. Par contre, il est toujours aussi habile en politique extérieure et il signe des traités d’amitié avec l’Italie et le nouvel État de Yougoslavie, l’Italie qui sait profiter des circonstances puisqu’elle gardera l’archipel du Dodécanèse jusqu’en 1947 et qu’elle occupa brièvement Corfou en 1923. Venizélos améliore également les relations de la Grèce avec l’Albanie et la Bulgarie. Il prépare le terrain pour le pacte balkanique (qui sera signé en 1934) afin de garantir mutuellement les frontières (Grèce, Yougoslavie, Roumanie et Turquie). Sa plus belle réussite au cours de ces années, la réconciliation avec la Turquie, au prix il est vrai d’importantes concessions de la part de la Grèce.
Le gouvernement Venizélos élu en 1928 accomplit son mandat jusqu’aux élections de 1932. Entretemps, la polarisation a gagné la vie politique grecque. Le parti de Venizélos (le Parti libéral grec, Κόμμα Φιλελευθέρων) perd de son élan et aux élections de 1933, avec le système majoritaire réactivé, le Parti du Peuple (Λαiκό Κόμμα) dirigé par Panayis Tsaldaris (Παναγής Τσαλδάρης) obtient une confortable majorité. C’est alors que le colonel Plastiras, un fidèle venizéliste et le principal organisateur du coup d’État de 1922 organise un autre coup d’État (5/6 mars 1933), un échec total qui le contraint à l’exil. Ce coup d’État manqué met fin à une période de relative stabilité initiée par la fin de la dictature du général Pangalos, en 1926. Les Grecs vont retomber dans leurs interminables zizanies politiques. Venizélos est suspecté d’avoir trempé dans ce coup d’État et en juin 1933 il est victime d’un attentat alors qu’il est en voiture. Suite à cet attentat, ce sont les venizélistes qui suspectent le nouveau gouvernement d’en être à l’origine. Une longue période de suspicion s’ouvre dans la vie politique du pays. Le Schisme national (Εθνικός Διχασμός) initié en 1916 se poursuit sous une autre forme.
Le Premier ministre Tsaldaris avait déclaré accepter la Constitution de la République, mais il doit à présent compter avec la pression royaliste. Inquiets de possibles purges dans l’armée ordonnées par la République, des officiers venizélistes, avec l’accord de Venizélos, organisent un coup d’État en mars 1935. C’est un échec. Et Venizélos rejoint Plastiras dans l’exil, en France. Deux des officiers engagés dans ce coup d’État sont exécutés et des centaines d’autres sont expulsés de l’armée dans des conditions humiliantes. Les anti-venizélistes dominent à présent l’espace politique et ils ne montrent guère plus de respect pour l’ordre constitutionnel que n’en avaient montré leurs opposants. Le Sénat qui est encore tenu par les venizélistes est autoritairement supprimé et des élections se tiennent en juin 1935, dans un pays toujours soumis à la loi martiale. L’abstention de venizélistes donne au Parti du Peuple 65% des voix et 96% des sièges au Parlement. En octobre 1935, un groupe d’officiers de haut rang exige du Premier ministre Tsaldaris qu’il œuvre à la restauration de la monarchie ou bien qu’il démissionne ; il choisit la démission et est remplacé par Kondylis qui déclare l’abolition de la République. Suit un plébiscite trafiqué – une farce – qui donne 1 491 992 voix en faveur du retour de la monarchie et 32 454 contre. Georges II est rappelé de son exil et remonte sur le trône. Il avait été roi de 1922 à 1924, il le sera de 1935 à 1947. Ce monarque plutôt conciliant convoque des élections avec système proportionnel. Les deux principaux adversaires politiques se retrouvent au Parlement, avec 143 sièges pour le Parti du Peuple et ses alliés royalistes et 141 sièges pour le Parti libéral grec et ses alliés. Considérant ces résultats, les communistes qui représentent une force négligeable dans l’éventail politique se retrouvent dans le rôle d’arbitres. Leur 6% leur donne 15 sièges. Les deux adversaires s’efforcent de sortir de l’impasse mais leur marge de manœuvre se trouve réduite par leurs irréductibles respectifs. Une entente s’avère difficile, le Parti libéral grec demandant avec insistance que les officiers venizélistes expulsés suite au coup d’État de mars 1935 soient réintégrés. Ces deux adversaires s’engagent à l’insu de l’autre dans des négociations secrètes afin de gagner le soutien des communistes. Mais elles sont vite connues et l’armée est à présent promptement purgée de ses éléments républicains. Le ministre de la Guerre, le général Alexandros Papagos (Αλέξανδρος Παπάγος) déclare son soutien à la cause monarchiste ; il est remplacé par le général Ioannis Metaxas (Ιωάννης Μεταξάς), leader d’un parti d’extrême-droite très minoritaire, le Freethinkers’s Party (Κόμμα των Ελευθεροφρόνων). Le Premier ministre décède et le roi nomme Metaxas à son poste.
A la crise politique s’ajoutent les conséquences de la crise mondiale, séquelles de 1929 qui se fait sentir en Grèce. Par exemple, le tabac (alors important dans l’économie du pays) souffre à l’exportation. Des ouvriers de cette industrie manifestent à Salonique et douze ouvriers sont tués par la police. Metaxas qui ne cache pas son peu de considération pour la classe politique demande au roi les pleins pouvoirs. Considérant le blocage de la vie politique au Parlement, le roi donne son accord et le 4 août 1936 des articles essentiels de la Constitution sont gommés sous le prétexte d’empêcher une grève générale de vingt-quatre heures organisée par le Parti communiste pour le jour suivant. Cette date est importante pour Metaxas au point qu’il prendra l’habitude de désigner son régime comme « le régime du 4 août 1936 », un régime qui s’inscrit dans une tendance générale dans les Balkans où s’imposent des dictatures royales vers la fin des années 1930. Traiter le régime de Metaxas de « fasciste » ne saurait rendre compte de sa spécificité. Il n’a pas le dynamisme du fascisme italien et encore moins du nazisme. Il s’agit plutôt d’un régime paternaliste, autoritaire et conservateur avec un vernis plus ou moins fasciste dans sa rhétorique et son style, plus proche du régime de l’Estado Novo de Salazar. Cet ultra-conservateur fait par ailleurs, et paradoxalement pourrait-on dire, la promotion du grec démotique (δημοτική) et non de la katharévousa (καθαρεύουσα), allant jusqu’à soutenir la première vraie grammaire en grec démotique car il est convaincu que des règles grammaticales bien établies aideront à contenir l’individualisme forcené des Grecs. Comme d’autres dictateurs grecs, il espère donc parvenir à discipliner un peuple extraordinairement indiscipliné, constamment pris dans des chamailleries et des polémiques. Emporté par son élan, il fait la promotion d’une « Troisième civilisation hellénique » ; il s’agit pour l’idéologie brouillonne promue par Metaxas de concilier les antiques valeurs de Sparte et les valeurs chrétiennes de l’Empire byzantin, tout un programme ! Ses propos emphatiques et néanmoins sincères, avec rhétorique populiste et anti-ploutocratique passent difficilement dans la pratique. Bien que manquant de légitimité et de base populaire il fait preuve d’une extraordinaire capacité dans le maintien de l’ordre public avec son ministre Konstantinos Maniadakis (Κωνσταντίνος Μανιαδάκης) qui infiltre et parvient à neutraliser les communistes. Ce régime autoritaire n’élimine pas physiquement ses ennemis, il les neutralise en instaurant un climat de peur grâce à tout un maillage policier. Toute opposition active est réduite au silence. Par ailleurs, le roi reste fermement anglophile et la pénétration politique nazie qui touche des pays des Balkans ne touche pas la Grèce. Metaxas lui-même est un ferme partisan de la traditionnelle alliance avec l’Angleterre et il refuse toute compromission avec l’Axe.
Alors que commence la Deuxième Guerre mondiale, Metaxas espère pouvoir maintenir son pays hors du conflit. Mais Mussolini qui veut prouver à Hitler qu’il peut lui aussi vaincre un pays et vite choisit de s’attaquer à la Grèce qu’il considère comme une proie facile. Le 28 octobre 1940, l’Italie adresse un ultimatum à Metaxas qui le rejette sans la moindre hésitation. Quelques heures plus tard, les forces italiennes franchissent la frontière albanaise et pénètrent en Grèce. Les Grecs généralement indisciplinés et pris dans d’interminables disputes sont par ailleurs d’excellents soldats, et en quelques jours les Italiens sont repoussés en-deçà de la frontière gréco-albanaise. Pour les Grecs il s’agit de défendre leur patrie mais aussi de « libérer » les nombreuses populations grecques du Sud de l’Albanie qui pour les Grecs est désigné sous le nom d’Épire du Nord. Durant cette brève occupation grecque cette région est administrée par la Grèce.
L’Angleterre est alors isolée et elle offre à la Grèce un soutien aérien limité. Metaxas a refusé l’aide de Churchill qui propose l’envoi de troupes au sol car il craint de provoquer Hitler et Metaxas espère une médiation du Führer entre l’Italie et la Grèce. Metaxas décède en janvier 1941. Son successeur, Alexandros Koryzis (Αλέξανδρος Κορυζής) n’a pas cette crainte et un corps expéditionnaire britannique (essentiellement composé d’Australiens et de Néo-Zélandais) est envoyé en Grèce. Les troupes allemandes avancent avec une rapidité dévastatrice à travers la Yougoslavie et la Bulgarie. Hitler veut sécuriser au plus vite le flanc des Balkans en prévision de l’attaque contre l’Union soviétique. Grecs et Britanniques sont vite submergés par la poussée allemande. Le Premier ministre grec se suicide, lui succède Emmanouil Tsouderos (Εμμανουήλ Τσουδερός). Trois jours avant la chute d’Athènes, le général Giorgos Tsolakoglou (Γεώργιος Τσολάκοκλου) négocie l’armistice à l’insu du gouvernement. Le gros du corps expéditionnaire britannique parvient à être évacué. Le roi Georges II, son gouvernement et des forces grecques s’enfuient vers la Crète où ils rejoignent des forces britanniques préposées à la défense de l’île, une île qui tombe en mai 1941. Le roi et son gouvernement s’enfuient alors vers le Moyen-Orient, avec des unités grecques et britanniques. Début juin 1941, toute la Grèce est occupée et divisée en trois zones d’occupation, une allemande, une italienne et une bulgare.
Olivier Ypsilantis