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Une période de l’histoire grecque – 1/2

La période de l’histoire grecque que je vais brièvement présenter couvre les années 1923-1941, soit de l’expulsion massive des Grecs d’Asie mineure (suite à la guerre gréco-turque de 1919-1922) à l’arrivée des Allemands en Grèce en 1941.

 

Cette catastrophe pour les Grecs, soit l’expulsion massive des Grecs d’Asie mineure – cette Grande Catastrophe (Μικρασιατική Καταστροφή) – met fin à la Grande Idée (Μεγάλη Ιδέα), soit un sentiment national puis un nationalisme grec (XIXème et XXème siècles) désireux d’unir tous les Grecs dans un même État-nation avec Constantinople (ne jamais dire Istanbul) pour capitale.

L’armée grecque bat en retraite après avoir avancé loin à l’intérieur de l’Anatolie, en direction d’Ankara, une armée qui n’avait cessé de progresser de l’été 1919 à l’été 1921. Elle accompagne à présent des flots de réfugiés ; les Grecs quittent massivement l’Asie mineure après une présence de plus de trois mille ans. Ces réfugiés se déversent sur les îles de la mer Égée et la Grèce continentale. Dans ce chaos, un groupe d’officiers prend le pouvoir avec, à leur tête, le colonel Nikolaos Plastiras (Νικόλαος Πλαστήρας) qui marquera la vie politique de son pays jusque dans les années 1950. Le roi Constantin Ier abdique, lui succède son fils aîné Georges II, un souverain sans pouvoir, tout le pouvoir étant détenu par ce comité d’officiers. Cette prise du pouvoir par l’armée ouvre une période au cours de laquelle l’armée ne va pas hésiter à se poser en arbitre de la vie politique du pays, et jusqu’au régime des colonels (1967-1974).

Suite à la Grande Catastrophe, la Grèce cherche des coupables – des boucs émissaires. Huit politiciens et militaires (y compris le commandant en chef des troupes grecques en Asie mineure, le général Giorgios Hatzianestis – Γεώργιος Χατζηανέστης) passent devant une cour martiale et sont accusés de haute trahison, une accusation sans fondement. Six des accusés sont condamnés à mort et fusillés dont ce général et Dimitrios Gouranis (Δημήτριος Γούναρης), un ancien Premier ministre. Détail atroce, gravement atteint par le typhus Dimitrios Gourianis devra être soutenu pour être lié au poteau d’exécution. Ce procès va empoisonner la vie politique du pays au cours de l’entre-deux-guerres.

Les officiers au pouvoir ont dans l’idée d’ouvrir un front contre les Turcs en Thrace où l’armée grecque dispose de troupes fraîches et en nombre. Mais il apparaît sans tarder que la seule voie envisageable soit celle de la diplomatie, d’autant plus que les Turcs conduits par Mustafa Kemal Atatürk considèrent que cette guerre contre la présence grecque en Asie mineure est leur guerre d’indépendance, une guerre que les Grecs eux-mêmes avaient menée contre les Turcs pour leur indépendance. Conférence de paix à Lausanne en 1923. Eleftherios Venizelos (Ελευθέριος Κυριάκου Βενιζέλος) agit avec une grande finesse, comme à son habitude, mais il ne peut empêcher que les gains territoriaux garantis par le traité de Sèvres de 1920 ne soient balayés. Dans ce traité de Lausanne, un échange de populations est prévu, une proposition pas vraiment nouvelle dans l’histoire des relations gréco-turques. Il est décidé que cet échange se fera sur la base de la religion, ce qui va avoir des conséquences particulières puisque nombre de chrétiens orthodoxes d’Asie mineure parlent le turc et que nombre de musulmans de Grèce parlent le grec, en particulier en Crète. Quelques Grecs n’entrent pas dans cet échange, soit des Grecs de Constantinople (Istanbul) et des îles d’Imbros et Ténédos, à l’entrée des Dardanelles, ainsi que l’Ecumenical Patriarchate, centre historique et spirituel de l’Église orthodoxe grecque et de la communauté des orthodoxes à l’étranger. Par ailleurs, les musulmans de Thrace (essentiellement turcs) peuvent rester dans la partie grecque de cette région. Cet échange va déraciner un très grand nombre de personnes qui vont devoir vivre dans des conditions très difficiles ; mais avec du recul on peut considérer qu’il a été la moins mauvaise des solutions considérant le cycle infernal des atrocités et des vengeances entre Grecs et Turcs. Un million cent mille Grecs quittent donc l’Asie mineure pour la Grèce insulaire et continentale. Trois cents quatre-vingt mille musulmans partent pour la Turquie. À ces réfugiés grecs s’ajoutent cent mille réfugiés qui fuient la Bulgarie et le chaos consécutif à la Révolution bolchevique. Parmi ces réfugiés, une proportion très élevée de veuves et d’orphelins. De très nombreux réfugiés arrivent donc en Grèce sans parler le grec, et lorsqu’ils le parlent il s’agit soit d’un dialecte à peine intelligible pour les Grecs de Grèce (comme le grec pontique), soit la katharevousa (καθαρεύουσα), une langue apprise à l’école, pure mais anémiée et qui dans la vie quotidienne a quelque chose de suranné et d’artificiel. Les relations entre ces nouveaux venus et les Grecs « de souche » (pour reprendre une expression très employée) ne sont pas faciles et la moquerie est courante. L’intégration de ces réfugiés se fera lentement et sur plusieurs décennies. Cette difficulté d’intégration s’explique en partie par le nombre de ces réfugiés, soit un million deux cent mille pour une population de cinq millions cinq cent mille. L’installation d’un si grand nombre de réfugiés est soutenue par la Refugee Settlement Commission qui lève des fonds sur le marché international. De vastes propriétés (dont certaines appartiennent à l’Église) sont divisées. Toutefois, cette brusque et énorme arrivée est difficilement absorbée par un marché du travail plutôt réduit. Un grand nombre de ces réfugiés s’entassent dans les banlieues des grandes villes, soit essentiellement Athènes et Salonique. Des immigrants arrivent toutefois avec des capitaux et un esprit d’entreprise qui dynamisent l’économie.

Il est intéressant de noter que les régions de Grèce qui reçoivent le plus grand nombre de réfugiés sont les provinces donnant sur la façade orientale du pays, celles qui regardent l’Anatolie et principalement celles du Nord, Macédoine et Thrace où les Grecs se retrouvent largement majoritaires. Suite à ces échanges de populations, la Grèce devient l’un des pays les plus ethniquement homogènes des Balkans, et presque toutes les populations grecques du Proche-Orient se retrouvent à l’intérieur des frontières de la Grèce. Les seules communautés grecques de quelque importance vivant hors du pays se trouvent en Turquie et en Albanie, soit environ cent mille personnes. Ajoutons les Grecs des îles du Dodécanèse (qui ne reviendront à la Grèce qu’en 1947 pour constituer la Grèce telle que nous la connaissons aujourd’hui), soit environ cent dix mille personnes. Et Chypre enfin où 80% de ses trois cent dix mille habitants sont Grecs. Ces réfugiés vont donner le ton à la vie politique du pays dans l’entre-deux-guerres. Parmi les plus démunis, certains se tournent vers le Parti communiste grec, le KKE fondé en 1918. L’influence de ce parti va cependant être limité par la question de la Macédoine. Et j’ouvre une parenthèse à ce sujet.

Dans les années 1920, le Komintern (ou Internationale communiste ou Troisième Internationale) défend le principe de l’autodétermination des peuples. En 1924, le Komintern impose au KKE d’accepter et soutenir les revendications pour une Macédoine et Thrace indépendantes en vue d’une fédération balkanique, une ligne particulièrement impopulaire en Grèce qui sort des deux guerres balkaniques (1912-1913) et de la Grande Catastrophe, soit la phase finale de la deuxième guerre gréco-turque (1922). Soutenir la sécession d’une partie de la Grèce, un pays qui peine à se constituer, ne peut alors que détourner du KKE nombre de sympathisants et adhérents. À l’intérieur du KKE des cadres s’opposent à cette ligne mais la discipline imposée par le Komintern prévaut. Au milieu des années 1930, ce dernier assouplit sa ligne sur cette question (avec la montée en puissance des régimes anticommunistes), ce qui permet au KKE de sortir partiellement de son isolement politique. Néanmoins, le KKE traînera avec lui et durablement une réputation de parti antinational.

Olivier Ypsilantis

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