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Une certaine image de Sefarad – 2/2

Deux ans plus tard, GéCé est de retour dans les Balkans où il réalise un court-métrage, « Judíos de patria española » (1932), un film muet, un précieux reportage sur les communautés séfarades des Balkans, reportage dans lequel il invite à se pencher sur les traces laissées par les Séfarades en Espagne mais aussi sur les petites communautés séfarades qui subsistent dans ce pays. En 1931, plus de cinquante articles relatifs aux Séfarades ont été publiés dans La Gaceta Literaria.

Par son avant-gardisme et son cosmopolitisme, La Gaceta Literaria se propose de repousser les clichés, loin du romantisme un peu vague d’Ángel Pulido Fernández, accusé d’être trop indulgent à l’égard des maux qui ont marqué les relations entre l’Espagne et les Séfarades. L’Espagne comme Israel Ibérico apparaît régulièrement et avec des nuances. Il s’agit d’une image puissante puisqu’elle célèbre des mythes ancestraux qui valorisent pareillement le particularisme espagnol et séfarade. Sefarad comme « Tierra de Promisíon » permet (par la fiction) de concilier et de promouvoir des signifiants hétérogènes voire opposés. Sefarad comme « Tierra de Promisíon » permet d’opposer à la répression et à l’expulsion des Juifs d’Espagne l’amour inconditionnel pour l’Espagne – l’Israel Ibérico –, d’activer un (supposé) désir de retour des Séfarades, un retour qui remédierait à l’isolement de l’Espagne. Avec Rodolfo Gil Benumeya, ces tensions sont palpables. Il reconnaît que l’Espagne est le seul pays où les Juifs se sont mélangés à la population indigène ; et il insiste : il n’y a que dans ce pays que les Juifs ont abandonné leur race, leur langue, leur religion ; ce faisant, il lie indéfectiblement les Juifs à la « historia nacional » ; mais il va un peu vite en besogne et oublie dans quelles circonstances ce mélange et cet abandon se sont faits. Cette idéalisation du vivre-ensemble (convivencia) a bien des défauts ; elle permet toutefois d’encourager l’intérêt pour la culture et l’histoire juives. Ainsi José María Millás exalte la figure de Maïmonide, avec cette capacité qu’a eu ce penseur à concilier et réconcilier science et croyance, une œuvre qui s’est élaborée dans l’Espagne médiévale ; et pour cet auteur, c’est dans l’Espagne médiévale qu’a eu lieu la résurrection du judaïsme.

Cette promotion de la convivencia a ses limites, ainsi que le souligne Medina Asare, Máximo José Khan de son vrai nom, un Juif allemand résidant en Espagne et auteur d’une série de longs articles réunis sous le titre « Sefarad Tierra de Promisión ». Dans le premier de ces articles, il déclare que les victimes sont coupables, coupables d’avoir quitté leurs terres pour l’Iberia, la nouvelle Terre Promise où les fils d’Israël se sont laissés séduire. Toujours selon cet auteur, l’expulsion n’est pas le fait de l’intolérance mais de la colère de Dieu. Un tel propos a probablement été favorablement reçu par les lecteurs espagnols car il disculpait leur pays. Mais l’auteur ne s’en tient pas à cette thèse. Dans les articles qui suivent, il s’en prend au fanatisme du clergé, à l’incapacité de la monarchie espagnole à tisser des relations fécondes entre l’islam et la chrétienté et, ainsi, d’aider à un meilleur développement scientifique, culturel et économique de la péninsule ibérique. Il condamne donc l’entreprise religieuse et politique de l’Église et de la Couronne tout en insistant sur l’impossibilité d’y effacer les traces d’une culture juive ancestrale. L’analogie Sefarad/Terre Promise véhicule d’une manière sous-jacente l’image du Séfarade comme instrument d’une renaissance nationale. Les Séfarades sont envisagés par le premier fascisme espagnol comme les vecteurs de l’expansion de la culture et de l’économie espagnoles ; et, à cet effet, il s’exprime dans La Gaceta Literaria. Une telle attitude le fait différer d’autres tendances politiques européennes, comme le nationalisme intégral français et le national-socialisme allemand. Ainsi, GéCé reconnaît à la culture juive des aspects franchement positifs liés à une fidélité à son ancienneté : le Séfarade est envisagé comme un aristocrate, héritier de valeurs ancestrales espagnoles mais aussi comme un vecteur de modernité doté d’un grand dynamisme et d’une adaptabilité qui pourraient être utiles au développement de l’Espagne. Force est de reconnaître que ce fascisme espagnol des débuts revendique un héritage particulier que les droites radicales d’Europe rejettent catégoriquement.

Parmi les libéraux qui collaborent à La Gaceta Literaria, la volonté de réparer l’expulsion de 1492 (et ainsi de rendre leur pays plus présentable sur la scène européenne) active un philosémitisme exacerbé – voir à ce propos Américo Castro. Les Séfarades sont également idéalisés pour être placés au centre d’une renaissance nationale. Dans La Gaceta Literaria, il est souvent question d’une « aristocracia sefardi » et d’une supposée « fidelidad a España », des idéaux véhiculés tant par des non-Juifs que des Juifs. Cette idéalisation est exacerbée par l’opposition moro/judío. José María Millás est de ceux qui dressent un portrait peu flatteur du musulman (du moro) afin de mieux mettre en valeur le Juif. Le Séfarade est envisagé comme un « Otro complementario » et non comme un « Otro amenazador ». Dans « Visitas literarias », GéCé s’en prend à l’antisémitisme d’un écrivain majeur, Pío Baroja. Il juge que cet écrivain porte en lui des phobies populaires.

GéCé invite le lecteur à apprécier ce qu’a de « juif » (au sens intellectuel du mot, d’où les guillemets) la crème des intellectuels espagnols de son temps : José Ortega y Gasset, Eugenio D’Ors, Ramiro de Maeztu, Ramón del Valle Inclán, Ramón Gómez de la Serna, Luis Araquistáin et même Pío Baroja ; et, dans chacun de ces cas, il énumère ce qui lui semble être les qualités juives de ces intellectuels. Bref, GéCé s’adonne à des zigzags rhétoriques, à des confessions parodiques mais aussi à des critiques incisives. Il est tout de même implicitement pris par le tenace cliché du Juif nécessairement riche mais dans tous les cas capable de dynamiser un pays, l’Espagne. Il ne peut concevoir que la grande majorité des Séfarades est pauvre voire misérable.

Dans l’Espagne des années 1920-1930, il y a très peu de Juifs en Espagne. Hormis quelques riches familles installées à Madrid ou Barcelone, des « judíos de lujo » pour reprendre l’expression de Julio Caro Baroja, on ne trouve que de minuscules communautés désarticulées et qui vivent dans la précarité. Bref, l’écart entre la rhétorique et la réalité aura permis à nombre de collaborateurs de La Gaceta Literaria d’instrumentaliser le supposé attachement d’une aristocratie séfarade envers l’Espagne, sa langue, sa culture, soit une manière de chercher à établir une supériorité espagnole alors que le pays se trouve dans une situation plutôt déprimée, tant au niveau national qu’international. Depuis le milieu du XIXème siècle, l’Espagne est aux prises avec des impérialismes européens, notamment avec la France. D’où l’émergence de l’africanismo, à la fin du XIXème siècle, comme manifestation du regeneracionismo, et les prétentions espagnoles au Maroc.

L’établissement du Protectorat espagnol en 1912 et la réoccupation de Tétouan l’année suivante, dans un Maroc attaqué par les impérialismes européens, inclinent les autorités espagnoles à considérer les Juifs comme des « aliados naturales », d’où la campagne en faveur des Séfarades, surtout entre la fin de la Première Guerre mondiale et la guerre du Rif (1921-1926). En 1920 est fondée à Madrid La Casa Universal de los Sefardíes qui bénéficie de l’appui d’intellectuels et de responsables politiques, toutes tendances confondues. Ainsi que le souligne Gonzalo Álvarez Chillida, le filosefardismo d’alors s’intègre au Panhispanismo. La Gaceta Literaria est porteuse de cette vision qui suppose un mécanisme compensateur suite à la perte des derniers restes d’un gigantesque empire, en 1898. La concurrence française est bien organisée, notamment par le réseau des écoles de l’Alliance Israélite Universelle. La Gaceta Literaria est un important vecteur d’un projet pan-hispánico.

Avec l’arrivée de la IIème République (1931-1939), le filon séfarade est exploité par Ernesto Giménez Caballero pour attaquer la laïcité promue par la réforme de Manuel Azaña, laïcité à laquelle il oppose un catholicisme et un judaïsme rénovés. Lire « El Robinsón y la piedad. Judaísmo, catolicismo laicismo ». Fin 1931, GéCé devient seul responsable de la rédaction de cette revue et il précise son orientation fasciste, le fascisme qui cherche alors à se formuler en Espagne. Pour ce faire, GéCé se centre sur les rapports de classe. Il envisage le fascisme comme une protection de la bourgeoisie contre le communisme et, à cet effet, il célèbre l’État corporatiste. En 1932, GéCé publie « Genio de España », sa première tentative destinée à donner forme à une théorie générale du fascisme dans la péninsule ibérique. Cet écrit devient aussitôt un livre de référence pour la jeunesse militante de droite. L’histoire de l’Espagne est reconfigurée, avec exaltation des Rois Catholiques (voir le symbole du joug et des flèches), dépassement du catolicismo (l’immobilisme ecclésiastique) par la catolicidad (la romanité fasciste), des bases pour un Empire espagnol. Dans cette configuration, le Séfarade perd de son importance. « La Nueva Catolicidad » (1933) et « Arte y Estado » (1935) viennent compléter « Genio de España » et s’efforcent de préciser la forme générale d’une théorie du fascisme en Espagne. Lorsque la guerre civile éclate, en 1936, la pensée labyrinthique, versatile et pleine d’élans mégalomaniaques de GéCé est sans peine récupérée par la propagande franquiste ; et les références à Sefarad et aux Séfarades s’effacent.

Olivier Ypsilantis

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