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Une certaine image de Sefarad –1/2

Cet article s’inspire des recherches de Silvina Schammah Gesser de l’Université de Tel-Aviv, spécialiste de la culture et de l’histoire intellectuelle de l’Espagne au XXème siècle.

 

Années 1920-1930. Madrid. Sefarad et les Juifs espagnols occupent une place importante dans la culture fasciste espagnole des débuts, une place particulière élaborée par Ernesto Giménez Caballero, auteur d’une vision particulière de la question juive.

Dans les années 1920-1930, la revue La Gaceta Literaria est la plus importante revue d’avant-garde madrilène, revue à laquelle participe très activement Ernesto Giménez Caballero, son promoteur et directeur. Dans cette revue, il est souvent question du « legado judío » en Espagne et des Séfarades de la diaspora. La Gaceta Literaria (1927-1932) sensibilise les élites intellectuelles madrilènes au passé judéo-espagnol. Ernesto Giménez Caballero se présente comme l’héritier du Dr. Ángel Pulido Fernández. Il veut régénérer l’Espagne et, pour ce faire, il évoque – et invoque – l’héritage séfarade. Il milite pour une Espagne capable de retisser les liens entre l’Orient et l’Occident.

La Gaceta Literaria a une large diffusion ; elle ne se limite pas à une élite madrilène, elle est diffusée à l’international. Par ailleurs, elle promeut les langues de la péninsule ibérique : outre l’espagnol, le catalan, le galicien et le portugais. Cette revue qui milite en faveur d’une « nueva unión hispánia » présente le Juif comme le chaînon manquant dans le but de favoriser cette union. Ernesto Giménez Caballero s’efforce de concevoir les moyens d’activer une régénération nationale par le passé juif de l’Espagne. L’héritage juif de l’Espagne et la présence d’une importante communauté séfarade dont la langue maternelle est le judéo-espagnol sont envisagés comme des éléments centraux de cette régénération. L’entreprise culturelle conduite par Ernesto Giménez Caballero n’est pas propre à l’Espagne de l’entre-deux-guerres. Il s’agit d’un « modernismo reaccionario » qui définit un espace riche en contradictions : esthétique/ politique, rénovation culturelle/idéologie, avec une sensibilité particulière envers les discours radicaux, de gauche comme de droite, car il s’agit aussi pour ces bourgeois d’épater la bourgeoisie. Ces tendances radicales de gauche comme de droite en viennent même à fusionner. Dans cet espace, le Juif est envisagé comme un prétexte, une sorte de « carta comodín ».

De fait, le tableau idéologique que compose Ernesto Giménez Caballero intègre toutes les contradictions entre l’élan avant-gardiste et conservateur ou, disons, néo-traditionnaliste. Il s’autoproclame « prosista de ideas ». Il est l’un des membres les plus actifs de l’avant-garde madrilène avec Ramón Gómez de la Serna durant la fin de la dictature de Miguel Primo de Rivera et les débuts de la IIème République. Ernesto Giménez Caballero fait son entrée sur la scène littéraire avec « Notas marruecas de un soldado » (1923), un soldat-écrivain qui présente ce conflit comme le symbole de la décadence de son pays et appelle à sa renaissance. Ce livre est salué par les intellectuels de premier plan parmi lesquels Miguel de Unamuno, Eugenio D’Ors et Américo Castro. Ses contributions au journal El Sol, avec ses entrevues (« Visitas literarias »), lui ouvrent grand les portes du meilleur de la vie intellectuelle madrilène. Par ailleurs, son activité dans le domaine du ciné-club en fait un intermédiaire incontournable du monde de la culture.

Ernesto Giménez Caballero (qui s’est attribué le surnom de GéCé) lance La Gaceta Literaria, une audacieuse alternative à la prestigieuse Revista de Occidente. Il s’agit d’une revue novatrice qui sert de point de rencontre entre la génération de 1898, de 1914 et de 1927. Cette revue et reconnue tant au niveau national qu’international comme un espace essentiel où prendre le pouls de la vie intellectuelle et artistique de Madrid. Elle a entre autres mérites, tout au moins à ses débuts, d’être un microcosme de toutes les idéologies présentes en Espagne, avec des collaborateurs qui évolueront dans toutes les directions du spectre politique. Cette ouverture va se réduire à partir de 1929, avec les changements politiques : fin de la Dictadura Primorriverista, chute de la monarchie et avènement de la IIème République. GéCé (j’adopte son surnom pour faire plus court) est toujours plus séduit pas le fascisme. Il s’intéresse au Futurisme, en particulier à Filippo Tommaso Marinetti, mais aussi à Benito Mussolini. Dans « Conversación con una camisa negra » (entrevue avec Ramiro de Maeztu) et dans son manifeste, « En torno al casticismo de Italia: carta a un compañero de la joven España », il précise son orientation fasciste. Dans une série d’essais, « Hércules jugando a los dados », il célèbre la modernité et exprime son admiration pour le Futurisme et l’Italie. Culte du sport, de l’athlète, de la technique, GéCé est (implicitement) le promoteur du fascisme en Espagne.

Au cours de cette évolution se confirme son attirance pour le monde judéo-espagnol, une attirance qui le place à mi-chemin entre les philosémites libéraux et les philosémites conservateurs. La Gaceta Literaria est achetée par la Compañía Ibero-Americana de Publicaciones (C.I.A.P.), une compagnie fondée à partir d’une initiative conjointe du banquier et philanthrope Ignacio Bauer y Landauer, représentant de la maison Rothschild en Espagne, et de l’écrivain Manuel Ortaga, connaisseur du monde séfarade.

En 1924, le gouvernement de Miguel Primo de Rivera publie un Real Decreto par lequel il concède la nationalité espagnole aux Séfarades. Ce faisant, il s’inspire du système des capitulations ottoman qui a disparu avec la fin de l’Empire ottoman, en 1923. Le but de ce décret : renforcer l’influence espagnole dans les communautés séfarades ayant conservé un lien avec l’Espagne. Les historiens qui se sont penchés sur ce décret et les circulaires relatives à cette question s’accordent sur l’ambiguïté de cette tentative venue d’un dictateur puis assumée par la IIème République, soit éviter la venue massive de Juifs dans la péninsule ibérique tout en magnifiant à l’international la volonté protectrice de l’Espagne envers les Séfarades. Une fois encore, il s’agit pour l’Espagne de retrouver une présence sur la scène internationale (présence culturelle, commerciale et géopolitique) mais aussi d’estomper voire effacer l’image particulièrement négative d’un pays présenté comme le symbole de l’intolérance. Ce choix politique signifie que l’Espagne peut s’ériger comme porte-parole et protectrice des Séfarades mais sans avoir à ouvrir ses portes aux descendants de ceux qu’elle a expulsés.

Des diplomates actifs sous Miguel Primo de Rivera et qui occuperont un poste important sous le franquisme proposent des palliatifs destinés à remédier au peu de consistance de la politique étrangère espagnole, suite au Real Decreto de 1924. Parmi ces diplomates, José María Doussinague qui planifie le « Sefarditismo económico ». Dans un rapport rédigé en 1930, il affirme que les Séfarades constituent un important axe de pénétration dans les Balkans qui ne doit pas être négligé. Il espère que cette question relèvera du Ministerio de Economia Nacional. Dans ce rapport, il brosse un portrait élogieux des Séfarades qu’il juge supérieurs à tous les autres Juifs par leur dignité et leur sentiment de l’honneur. Recyclant un autre stéréotype, il affirme que les Juifs tiennent économiquement les Balkans et qu’ils disposent des capitaux les plus importants de toute l’Europe orientale. Une fois encore, les Séfarades sont envisagés comme un moyen pour l’Espagne de regagner une influence perdue. Pour leur part, les diplomates José Antonio Sangróniz et Agustín de Foxá envisagent d’élaborer un programme intégral et sur le long terme destiné à vivifier la culture séfarade de la diaspora. Ce dernier insiste sur le fait que ce projet doit être compatible avec le sionisme (car contrariant les intérêts de la France) et la montée des nationalismes dans les Balkans.

Ces projets s’en tiennent à des cercles restreints et ne sont guère suivis d’effets sur le terrain, d’autant plus que l’Europe traverse une période agitée avec la fin de la dictature, la chute de la monarchie et l’avènement de la république. Notons que le travail de GéCé au sujet de la question séfarade a un impact médiatique plus important que tous les plans élaborés par ces diplomates.

L’intérêt de GéCé pour le judéo-espagnol et les Séfarades remonte à son séjour comme soldat en Afrique du Nord au début des années 1920. Il recueille des poèmes épiques oraux d’origine espagnole et les fait parvenir à Ramón Menéndez Pidal et Américo Castro. A la demande de Ramón Menéndez Pidal, il est envoyé dans les Balkans afin d’y étudier la question séfarade et les possibilités d’un rapprochement avec l’Espagne. Son rapport servira aux gouvernements de la IIème République afin d’établir « una política de contactos » avec les Séfarades et La Gaceta Literaria lui permettra de dépasser les cercles des politiques et des diplomates.

Olivier Ypsilantis

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