Avant d’entreprendre cette modeste présentation, je conseille aux curieux la lecture d’une œuvre essentielle pour comprendre Thorstein Veblen, son contexte social et économique, « Thorstein Veblen and his America » (1934) de Joseph Dorfman qui a documenté l’influence de Thorstein Veblen, théoricien de la Leisure Class et de la conspicuous consumption.
Thorstein Veblen, un regard qui porte au-delà de la science économique officielle de son temps, une science à la fois apologiste et myope, une science qui détourne son regard des excès de la vie nord-américaine afin de proposer un tableau convenu, avec une palette assourdie. Ceux qui peignent ce tableau le font non par manque d’honneur, de courage ou de capacités intellectuelles, mais tout bonnement par manque de recul vis-à-vis de ces temps d’aventure si chargés en énergies. Un regard va cependant se poser sur ce monde, un regard qui bénéficie du nécessaire recul. Ce regard, Thorstein Veblen, un homme en retrait de la société. Le monde le dérange et il le repousse. Les convenances lui sont parfaitement indifférentes. Personnalité complexe et déconcertante, Thorstein Veblen écrit dans un anglais qui lui ressemble : complexe et chargé d’une terminologie scientifico-ésotérique, un style par ailleurs effilé comme un scalpel qui dissèque le monde sans le faire saigner tant il est manié avec dextérité. Thorstein Veblen écrit des textes sur la philanthropie, la religion, les Églises, mais rien sur l’économie. Pour lui, l’économie n’a aucun rapport avec les exposés qu’en font les économistes victoriens. Il veut aller au-delà et s’efforcer de comprendre pourquoi les choses sont ce qu’elles sont ; et c’est la raison pour laquelle il ne commence pas par envisager la question sous l’angle de l’économie mais sous celui de ses acteurs, non par le résultat en tant que tel mais par tout ce qui contribue à la formation de l’homme économique. Il aborde la question sous un angle anthropologique, pourrait-on dire. Ainsi multiple-t-il les questions, explore-t-il le labyrinthe des tromperies et des conventions, relève-t-il des indices en tout genre, comme la manière de s’habiller, de parler, les règles de courtoisie, etc. Il adopte en quelque sorte une démarche de psychanalyste, avec cette attention extrême aux moindres détails, à la recherche de ce qui est révélateur. C’est un examen implacable et qui n’épargne aucun recoin. Il opère avec froideur et détachement, sans jamais chercher à régler des comptes ou à humilier, et c’est ce qui le rend particulièrement intéressant. Rien ne lui est familier. Le monde qui l’entoure lui semble étrange. Il l’observe comme on observe d’étranges créatures derrière les vitres épaisses d’un vivarium. Thorstein Veblen observe donc avec une attention inhabituelle, il s’arrête sur des détails qui semblent insignifiants voire triviaux au plus grand nombre, alors que tout détail peut être révélateur et contenir un indice.
Ce fils de paysans norvégiens est envoyé au Carleton College Academy, près du village du Minnesota où la famille Veblen a une ferme, une famille qui espère faire de Thorstein Veblen un pasteur luthérien ; mais avec un tel caractère, c’est peine perdue. Il s’éprend d’Ellen Rolfe, fille du président de cet établissement. Ellen Rolfe est une brillante intellectuelle. Ils se marient en 1888. Ses études terminées, il décide de se lancer dans une carrière universitaire. Il trouve un poste dans la petite université de Monona, dans le Wisconsin ; mais cette université ferme ses portes sans tarder et il se retrouve sans emploi. Il sollicite alors une bourse afin d’étudier la philosophie à la Johns Hopkins University, mais en vain. Il se rend à Yale, en 1884, où il obtient un doctorat avec mention très bien. Il est de retour chez lui après avoir contracté la malaria à Baltimore. Vivre avec lui n’est pas facile, ainsi qu’en témoigneront des membres de sa famille et sa femme. Lecteur avide depuis l’enfance, il lit toujours plus et il lit de tout. Ce faisant, il s’éloigne toujours plus de la vie sociale. Il travaille occasionnellement, invente des choses qui ne servent à rien, commente des événements de l’année, herborise, discute avec son père, écrit quelques articles et cherche un emploi. Il n’en trouve pas. Lorsqu’il épouse Ellen (au désespoir de la famille de celle-ci), il espère obtenir un poste dans l’administration de la compagnie de chemin de fer dont un oncle de sa femme est président. Mais la compagnie fait faillite et elle est rachetée. Je passe sur ses autres recherches d’emplois, autant d’échecs. De fait, outre son caractère étrange, et peu aimable, le sort semble s’acharner sur lui. Qu’il soit agnostique ne l’aide guère dans un pays où l’empreinte religieuse est forte. Il reste sept années en retrait du monde. Il ne fait que lire. On finit par réunir un conseil de famille. Il a trente-quatre ans et n’a jamais occupé un poste respectable. Il décide de reprendre des études universitaires dans l’espoir d’intégrer le professorat. En 1891, il se présente à la Cornell University, dans le bureau de James Laurence Laughlin, un économiste réputé, proche de John Stuart Mill. Thorstein Veblen ne fait aucun effort pour séduire son interlocuteur et il se présente dans une tenue plutôt négligée. Mais James Laurence Laughlin est néanmoins impressionné par cet étrange personnage, et il lui obtient une bourse. L’année suivante, la University of Chicago ouvre ses portes et nomme James Laurence Laughlin chef du département d’Économie ; il emmène avec lui Thorstein Veblen. James Laurence Laughlin confessera peu avant sa mort que sa plus importante contribution à l’économie avait été de faire venir Thorstein Veblen à la University of Chicago. Thorstein Veblen trouve ainsi son premier emploi à trente-cinq ans, ainsi qu’un but auquel il va se fixer. La University of Chicago est d’un genre particulier. Fondée par John D. Rockefeller, elle est tournée vers le monde impérial des affaires à qui elle doit son existence. Son président, William Rainey Harper, n’a que trente-six ans ; il est présenté comme un capitaine d’industrie, et il n’hésite pas à attirer à lui les meilleurs éléments d’autres universités en leur promettant de meilleurs salaires. Sa puissante assise financière convertit cette université en une référence du capital intellectuel nord-américain, ce dont rendra compte Thorstein Veblen.
On commence parler de Thorstein Veblen, son immense culture, sa manière inhabituelle mais pertinente de questionner et de répondre. Sa personnalité reste toutefois impénétrable. Ses rapports sont généralement courtois mais toujours contrôlés. Il filtre ses émotions et empêche quiconque de franchir une certaine limite. Ce professeur ne cherche pas à éveiller l’intérêt de ses étudiants. Sa capacité à étudier et mémoriser est stupéfiante. Il dispense ses cours avec une voix d’outre-tombe, lente, posée. Il suit une composition ample et extraordinairement riche en détails.
Il écrit son premier livre à l’âge de quarante-deux ans, « The Theory of the Leisure Class », un livre qu’il doit reprendre plusieurs fois avant que les éditeurs ne l’acceptent. Il n’espère pas faire grande sensation ; mais contrairement à toute attente, il fait beaucoup parler de lui et devient une référence dans les milieux intellectuels. Il suffit d’ouvrir ce livre au hasard pour trouver des remarques pénétrantes qui provoquent volontiers le sourire, avec cette imbrication et cette juxtaposition de comique et de cruauté. C’est une lecture stimulante qui ouvre d’étranges perspectives prises dans un éclairage non moins étrange.
Au premier abord, ce livre semble être une satire des manières de l’aristocratie, des folies et des faiblesses des riches. Thorstein Veblen y élabore une thèse selon laquelle la classe des oisifs impose sa supériorité par des signes ostentatoires. Ainsi cette classe jouit-elle plus encore de son oisiveté. Et il donne mille exemples destinés à montrer que selon cette classe, le plus cher est nécessairement le meilleur. L’essentiel de ce livre est dédié à l’étude de la psychopathologie économique au quotidien. Il s’agit d’une étude théorique de la classe oisive ; mais derrière cette étude se cache une interrogation plus vaste et plus profonde. Parmi les questions qu’il pose : Quelle est la nature de l’homme économique ? Comment cet homme construit sa communauté de manière à ce que se constitue en elle une classe oisive ? Quelle est la signification économique de l’oisiveté ? Par tout un questionnement, il se porte au-delà du sens commun, des explications simples et, disons, raisonnables. Ses très nombreuses lectures, notamment anthropologiques, lui font connaître les coutumes de peuples alors peu connus, des peuples au système économique autarcique et simple, un système sans classe oisive. Il note par ailleurs que dans ces économies de survivance par le travail (Indiens d’Amérique, Aïnous du Japon, Todas des Monts Nilgiri et Aborigènes d’Australie), tous travaillent sans jamais se sentir rabaissés par le travail effectué. L’économie n’est pas guidée par des mobiles tels que perte et profit mais par une fierté naturelle du travail bien fait et d’un sentiment protecteur envers les jeunes générations. Un souci du travail bien fait avec compétition pour le travail le mieux fait. Si l’oisiveté est à l’occasion tolérée, elle n’est en rien respectée. Il étudie d’autres communautés (Polynésiens, anciens Islandais, shoguns du Japon féodal) qui constituent d’autres types de sociétés préindustrielles ayant des classes oisives déterminées, des oisifs actifs à leur manière puisqu’ils saisissent le produit du travail des autres par la force ou par l’astuce, et sans jamais rien produire. Cette classe de pillards qui ne donne à la société rien en contrepartie est toutefois pleinement acceptée. Il s’agit de sociétés suffisamment riches pour supporter une classe non productive et de classes suffisamment agressives pour s’imposer. Les membres de ces classes parviennent même à jouir de respect et de considération pour leur force et/ou leur habileté. Ils finissent par devenir une référence et le travail en vient à être déconsidéré car réservé aux couches inférieures de la société.
Thorstein Veblen désigne un lien entre l’homme de son époque, Nord-Américain ou Européen, et les Barbares ; autrement dit, l’homme moderne reste essentiellement un Barbare et il le restera. La classe des oisifs a affiné ses méthodes mais son but reste le même, soit protéger son oisiveté par le vol. Cette classe finit par être montrée en exemple pour les classes inférieures, d’où leur volonté d’y accéder, d’où l’attitude ostentatoire des membres de la classe des oisifs. On s’impose par l’argent – la dépense – comme on s’impose par la force physique. Cette analyse peut sembler outrée, mais, à bien y penser, ne contiendrait-elle pas un filon de vérité ? Notons que dans nos sociétés modernes, le col blanc est considéré comme supérieur au col bleu, l’employé de bureau supérieur à l’ouvrier d’usine. L’analyse que fait Thorstein Veblen des sociétés primitives a été corrigée par les recherches anthropologiques ; néanmoins, sa principale découverte reste pertinente, à savoir que les mobiles économiques peuvent être interprétés comme des manifestations d’irrationalisme enfouies. Thorstein Veblen nous entraîne hors de l’explication rationnelle et du sens commun afin de nous désigner des irrationnalités psychologiques et anthropologiques. Nous le savons, personne (ou presque) n’est exempt du virus de l’émulation de sa propre mise en scène. L’étude du comportement des Barbares nous aide à mieux comprendre la vie de nos sociétés, et même à mieux nous comprendre. Thorstein Veblen nous propose également une explication sur la nature de la cohésion sociale dans les sociétés où les intérêts de classes divergent terriblement. Il répond à une question que Karl Marx a laissée en suspens : si le prolétariat et le capitalisme sont irréconciliables, pourquoi la révolution n’éclate-t-elle pas partout où ils s’affrontent ? Thorstein Veblen répond que c’est parce que les classes inférieures sont liées à la classe supérieure par des liens aussi impalpables que solides. Ces classes ne cherchent pas à en finir avec cette classe, mais à se hisser jusqu’à elle, à ramper vers elle. Dans cette théorie de la classe des oisifs se cache une théorie de la stabilité sociale. Les théories de Thorstein Veblen déconcertent ; certains voient son auteur comme un satiriste, tandis que d’autres le portent aux nues – ce dont il n’a que faire. On se demande s’il est socialiste, si on doit le prendre au sérieux, etc.
Thorstein Veblen travaille à un autre livre, « The Theory of Business Enterprise » qui sort des presses en 1904, et ce livre heurte plus encore le sens commun. Depuis Adam Smith, le capitalisme est considéré comme le moteur de l’économie. Thorstein Veblen s’oppose à cette vision. L’homme d’affaires reste une figure centrale ; toutefois, il ne le considère plus comme la force motrice du système mais comme son destructeur. Il ne part pas du heurt entre des intérêts, il part de la technologie, de la machine, donnant ainsi au processus économique un caractère fondamentalement mécanique. Économie, soit production, la machine sociale (la machine à produire) qui nécessite des techniciens et des ingénieurs. Il considère la société dans son ensemble comme une horlogerie. Mais si la société fonctionne correctement, avec ses machines, ses techniciens et ses ingénieurs, quelle place peut y avoir l’homme d’affaires dont le seul but est de faire des bénéfices ? Le technicien et l’ingénieur ne font que produire, tandis que l’homme d’affaires ne produit rien et ne veut en aucun cas se faire ingénieur, soit passer de la classe supérieure des oisifs à une classe inférieure, celle des producteurs. L’homme d’affaires n’est pas intégré au circuit de la production, il le perturbe afin d’espérer tirer profit de la confusion. L’homme d’affaires échafaude une superstructure financière (avec notamment le crédit et les capitalisations fictives) placée au-dessus de l’appareil de production. Sur le plan inférieur, la société produit au rythme des machines. Sur le plan supérieur, la superstructure ne cesse d’onduler, avec ses hauts et ses bas ; et ainsi vont et viennent sans cesse les opportunités dont peut se saisir l’homme d’affaires.
Thorstein Veblen observe son temps et, de fait, l’Âge d’Or de la finance nord-américaine ne se préoccupe guère des réalités qui se tiennent sous la superstructure des action, obligations et crédits. Avec Henry Ford s’ouvre l’ère des capitaines d’industrie, essentiellement préoccupés par la production, tandis que d’autres, dont J. P. Morgan, se préoccupent essentiellement de l’émotion que suscite la manipulation de quantités énormes et intangibles de richesses. On pourrait à ce sujet multiplier les exemples comme celui de la United States Steel Corporation, avec cet écart du simple au double entre l’actif réel, tangible (usines, lignes ferroviaires, mines), et la masse d’actions et d’obligations émises. La création de ces valeurs intangibles rapportera à J. P. Morgan and Co. et aux souscripteurs d’actions des dizaines de millions de dollars, une somme qui ne sera pas réinjectée dans le but de faire prospérer plus encore cet énorme ensemble à produire de l’acier ; elle ne servira qu’à maintenir une structure financière, soit du fictif. Cette théorie de Thorstein Veblen peut sembler tirée par les cheveux, elle est néanmoins le produit d’une observation soutenue. Les acrobaties financières – et supercheries – perturbent la bonne marche de l’industrie plutôt que de la soutenir.
« The Theory of Business Enterprise » ne rencontre pas le succès de son premier livre, « The Theory of the Leisure Class ». « The Theory of Business Enterprise » est plus qu’une étude incisive sur le système des affaires ; ce livre propose une théorie sur le changement social. Thorstein Veblen considère en effet que les jours des hommes d’affaires sont comptés et qu’ils vont être écrasés par un formidable adversaire ; non pas le prolétariat mais la machine, la machine engendrant des manières anthropomorphes de penser ; autrement dit, une manière de penser rationnelle, ancrée dans la réalité, qui tôt ou tard entrera en conflit avec les fantaisies du « droit naturel » et les spécificités de la classe des oisifs. Dans le monde de Thorstein Veblen, la société ne se divise pas en pauvres et riches mais en hommes techniques et hommes d’affaires. Il exposera plus en détail ce point de vue dans des livres, à commencer par « The Engineers and the Price System » et « Absentee Ownership and Business Enterprise ». Selon Thorstein Veblen, la révolution sera conduite par un corps d’ingénieurs qui mettra de l’ordre dans le chaos afin d’arracher la société aux griffes des affairistes, des oisifs et des improductifs. Mais face à cette attaque, le monde des affaires se mettra sur la défensive et se fera ouvertement violent. L’homme d’affaires se fera seigneur féodal.
En 1921, Thorstein Veblen publie « The Technicians and Revolution ». Son animosité n’est en rien personnelle, née de l’envie ou de la rancune ; elle est suscitée par un détachement teinté d’ironie. Il juge que tout est transitoire et que les apparences se dissiperont comme un banc de brume. En 1896, il doit quitter Chicago et son université. Il est respecté pour ses écrits et son enseignement mais ses frasques risquent de porter préjudice à la respectabilité de l’établissement. Aussi cherche-t-il un autre emploi et il finit par être accepté à Stanford. En 1911, sa femme demande le divorce, une femme patiente mais lasse d’être sans cesse trompée. Par ailleurs, il refuse depuis toujours d’avoir un enfant car il s’estime parfaitement inapte à la paternité. Cette même année, il quitte Stanford pour l’Université du Missouri. Il écrit beaucoup et s’en prend à la vie universitaire américaine dans « The Higher Learning In America: A Memorandum On the Conduct of Universities By Business Men ». Alors que la guerre menace en Europe, il publie « Imperial Germany ». Le gouvernement américain pense l’utiliser à des fins de propagande, mais le livre est écarté car on découvre qu’il contient nombre de remarques peu aimables sur les États-Unis et l’Angleterre. La guerre éclate, et cet homme qui n’a cessé de dénoncer le patriotisme comme l’un des symptômes de la culture barbare se met au service de son pays. Washington qui ne veut pas de complications se contente de lui trouver un emploi subalterne dans une administration. Il y rédige des rapports qui sont aussitôt classés. En 1918, il se rend à New York et travaille pour la revue The Dial. Il publie « An Inquiry into the Nature of Peace and the Terms of its Perpetuation », livre dans lequel il déclare tout de go que l’Europe est confrontée au choix suivant : soit la perpétuation du vieil ordre générateur de conflits, soit le renoncement aux systèmes des affaires. La vente de la revue The Dial ne cesse de baisser. Il donne des conférences à la The New School for Social Research, mais après avoir fait salle pleine, l’audience se réduit à une poignée d’individus. La vie de Thorstein Veblen offre un curieux mélange de succès et d’échecs qu’explique pour l’essentiel son caractère singulier.
Thorstein Veblen est de retour en Californie, dans une cabane où il bricole son mobilier, où il ne se soucie pas de l’herbe qui pousse et des rongeurs qui prolifèrent. En 1914, il se remarie : mais sa femme ne tarde pas à être internée. Ses amis sont loin, son œuvre est tombée dans un relatif oubli, tant chez les économistes que chez les ingénieurs. À soixante-dix ans, il arrête définitivement d’écrire. Il décède en 1929, quelques mois avant le krach. Dans son testament, il demande à être incinéré de la manière la plus simple qui soit, sans cérémonie, et que ses cendres soient dispersées dans la mer ou dans un fleuve qui les emportent vers la mer. Il demande également à ce que rien ne vienne rappeler son passage sur terre, ni plaque, ni monument, ni notice nécrologique, ni biographie, rien.
Thorstein Veblen n’a pas pleinement envisagé la capacité d’adaptation du capitalisme. On peut faire la même remarque au sujet de Karl Marx. Sa passion pour la machine est paradoxale. Certes, la machine nous oblige à penser froidement, sans lyrisme. Un corps d’ingénieurs peut aider la société à fonctionner plus efficacement, mais probablement pas à la rendre plus heureuse ; et nous pourrions à ce sujet évoquer « Modern Times » de Charlie Chaplin.
Thorstein Veblen a néanmoins attiré l’attention sur le changement radical activé par la science et la technologie au XXème siècle. Il a reconnu dans l’avènement de la machine le fait primordial de la vie économique de son époque ; et pour cette seule raison, nous dit Robert L. Heilbroner, il mérite d’être placé au premier rang des philosophes de l’économie. Mais il y a plus. Thorstein Veblen a observé le monde avec un regard décalé, éloigné du sens commun, et son regard s’est attardé sur la question économique. Il a bousculé le monde des économistes classiques, il a également bousculé bien des préjugés, bien des jugements surannés et incomplets. Il a poussé de côté des « lois économiques » pétries d’hypocrisie et considérées comme rationnelles et intangibles. Il a observé l’économie avec un regard de psychologue et d’anthropologue, sans prétendre pour autant être l’un ou l’autre. Thorstein Veblen invite les économistes de son temps à abandonner les préjugés hérités d’autres époques et à se demander pourquoi l’homme de leur temps se comporte comme il se comporte. Thorstein Veblen reste un phénomène. On ne peut qu’espérer d’autres Thorstein Veblen, soit des observateurs capables d’arracher la couverture des habitudes qui recouvre tout et qu’ainsi ils nous proposent un monde qui nous interroge et que nous interrogeons.
Olivier Ypsilantis