(En lisant Kenneth Clark)
L’importance que Kenneth Clark accorde à la cathédrale de Chartres dans « Civilisation », un livre particulièrement inspiré qui mêle tous les arts de toute l’Europe sur environ un millénaire, un livre si personnel (il est d’ailleurs sous-titré « A personal view ») qu’il est difficile d’y faire référence dans des examens universitaires. Chartres, le lien entre le roman et le gothique, l’annonce de grandes choses pour les siècles à venir, d’exploits en architecture et en philosophie – qui est une architecture. Le XIIème siècle où les fondations et le vecteur de la civilisation européenne qui s’est structurée au cours des cent années qui séparent l’abbaye de Cluny de la cathédrale de Chartres.
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Intéressante remarque de Kenneth Clark. Les responsables de la Contre-Réforme décident de se saisir des doctrines rejetées par les Protestants et de s’en enorgueillir. Ainsi affirme-t-on haut et fort l’autorité papale en commençant par rappeler que saint Pierre a été le premier pape, désigné par le Fils de Dieu. On exalte les reliques en commençant par signaler que les quatre piliers de la basilique Saint-Pierre de Rome sont des reliquaires, la vénération des reliques étant liée au culte des saints, eux-mêmes réprouvés par les Protestants – on exalte donc les saints par des représentations artistiques. L’Église de la Contre-Réforme donne donc libre cours à l’imagination, une imagination invitée à l’exubérance, une exubérance d’autant plus libre que l’Église n’a pas rejeté l’héritage de la Renaissance, soit la glorification du corps humain. « L’Assomption de la Vierge » de Titien est un tableau qui anticipe d’un siècle le temps du Baroque. Dès le XVIème siècle, Titien (un artiste dont l’autorité est alors considérable) parvient à conjuguer le dogme et la sensualité et, une fois passée le puritanisme du concile de Trente, il peut inspirer Rubens et Le Bernin. Avec eux la chair et l’esprit ne sont plus opposés, antagonistes, ils s’unissent, s’enroulent l’un contre l’autre pour former des mouvements spiralés et ascensionnels.
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L’art baroque est trop souvent considéré comme un art de Cour, un art aristocratique, or, il s’agit avant tout d’un art populaire, d’un art destiné à subjuguer les imaginations des gens du peuple, très majoritairement illettrés et auxquels il faut s’adresser par l’image, peinture, sculpture, architecture, contrairement à l’art de la Renaissance, plus intellectuel avec ses disciplines telles que la géométrie, la perspective, l’étude de l’Antiquité. L’art de la Renaissance est un art élitiste. On peut affirmer sans caricaturer que la Renaissance s’adresse d’abord à la Raison et le Baroque à l’émotion. Avec le Baroque, il s’agit de séduire voire de subjuguer un public aussi large que possible afin qu’il ne se laisse pas séduire par la Réforme. Ses thèmes concoctés par des théologiens peuvent être abscons mais le langage qui les exprime est destiné à emporter l’adhésion par l’Émotion, ce qui signifie mettre en sommeil la fatigante Raison. Et Kenneth Clark compare l’art baroque au cinéma car l’un et l’autre jouent sur l’effet. Et il cite le Caravage, un peintre qui domine la peinture espagnole – on prend la mesure de son influence quand on visite le musée du Prado, à Madrid. Kenneth Clark note que Le Caravage a mis au point un éclairage qui sera prisé par les films d’art et d’essai des années 1920, et je pense à des films de Sergueï Eisenstein ou de Friedrich Wilhelm Murnau, mais il en a bien d’autres. Le Baroque aime la mise en scène, le Baroque est une mise en scène tant au niveau de l’ensemble (la scénographie) que du détail, avec gros plans sur les visages (voir les Vierges espagnoles ou les saints martyrs). Kenneth Clark insiste et à raison : ce mouvement permanent, cette mise en mouvement de tout (y compris de ce qui est à priori statique) par divers procédés sera redécouverte par le cinéma des siècles plus tard. Mais que d’efforts pour mettre en mouvement un bloc de marbre, tandis qu’avec le cinéma le mouvement est donné sans effort.
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Kenneth Clark répond à une question que se posent certains : pourquoi les Italiens de la Renaissance n’ont-ils pas davantage contribué à l’histoire de la pensée ? Parce qu’alors le meilleur de la pensée ne s’exprime pas par les mots mais par la création visuelle : architecture, sculpture, peinture, etc. Et ce qu’il dit de Léonard de Vinci est particulièrement intéressant (des réflexions qui en suivent d’autres sur Michel-Ange et Raphaël). Léonard de Vinci est pris par une passion qui domine et met en mouvement toutes les autres : la curiosité ; et il affirme que Léonard de Vinci est l’homme le plus curieux de la Renaissance. Tout ce qu’il voit le pousse à s’interroger sur le pourquoi et le comment. Et toutes ces questions sont suscitées par l’observation directe de tout ce qui l’entoure. Et je pourrais une fois encore en revenir à Georges Perec qui nous invite à interroger de la sorte. Parmi les mille et mille questions que (se) pose Léonard de Vinci : comment expliquer les fissures dans un mur ? Je me pose souvent cette question et d’abord parce que je n’aime vraiment pas les fissures sur un mur ! Autre question parmi tant d’autres : pourquoi trouve-t-on des coquillages dans les montagnes ? Cette question ouvre à une rêverie géologique, la plus profonde et sérieuse des rêveries car ouverte sur l’Univers. L’homme qui l’intéresse n’est pas l’homme statufié dans sa splendeur mais l’homme comme mécanisme, d’où le si grand nombre de ses questions. Comment marche-t-il, respire-t-il, digère-t-il… ? Chaque question conduit à une dissection et chaque dissection est dessinée avec une précision qui aujourd’hui encore émerveille. Cette curiosité est une énergie qui active d’autres énergies qui à leur tour…
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On se demande pourquoi les civilisations grecque puis romaine se sont effondrées. La vraie raison, rarement évoquée, est qu’elles étaient épuisées, comme s’épuiseront ceux qui avaient envahi l’Empire romain, ces envahisseurs que l’on qualifie de « Barbares », une dénomination franchement négative alors que les Barbares ont laissé nombre d’œuvres d’art de grande qualité. Et ils n’ont probablement pas été particulièrement destructeurs, pas plus que ceux que nous admirons volontiers et dont nous nous réclamons. Mais Kenneth Clark laisse entendre que ces envahisseurs facilitèrent le chaos, sans le vouloir, un chaos qui attira de vrais barbares, les Huns. Les Barbares ne se mirent pas à détruire les grands édifices dispersés dans l’Empire romain mais ils ne se soucièrent pas de les entretenir. Même si l’on se sédentarise, l’héritage nomade persiste durablement avant de s’effacer. Les Huns sont ceux qui ont abattu l’Empire romain d’Occident. Les Barbares s’étaient plutôt bien intégrés à cet empire et ils auront tendance à fuir sous la poussée des Huns. Avec les Huns, la vie se poursuivra avec une certaine normalité même si leur arrivée avait été plus violente que celle des Barbares, ces derniers étant entrés dans l’Empire romain très progressivement pour s’y intégrer et le défendre. Les choses auraient pu suivre leur cours, plus tranquille qu’on ne tend à le croire si au milieu du VIIème siècle une autre force n’était apparue, une force véritablement formidable car structurée par une idéologie rustique mais solide du fait de cette rusticité même. Sa force tenait donc à cette rusticité mais aussi aux complications théologiques qui affaiblissaient la chrétienté qui y tournoiera pendant trois siècles. La doctrine musulmane inculquée par son fondateur était d’une simplicité qui en garantissait la vitalité et l’expansion fulgurante, une doctrine immédiatement compréhensible par tous.
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Notre goût pour la symétrie en dépit de toutes nos bizarreries, un goût qui doit probablement et au moins en (grande) partie venir de notre morphologie : nous sommes plus ou moins symétriques, avec nos deux yeux, nos deux bras et nos deux jambes. Symétrie et cohérence, nous sommes également épris de cohérence et, une fois encore, en dépit de toutes nos bizarreries. Mais si la symétrie et la cohérence ont de grands mérites, on peut finir par s’y sentir à l’étroit et avoir une irrépressible envie de mouvement. Bref, on peut vouloir quitter le bel intérieur du classicisme du XVIIIème siècle pour enfin sentir la force des éléments, le vent et les embruns. C’est le romantisme, soit un désir fou de mouvement. Fuir la symétrie, fuir la raison.
Des forces étaient à l’œuvre dans les profondeurs. Jean-Jacques Rousseau faisait appel au cœur (l’émotion) plutôt qu’à la tête (la raison), l’émotion qui injectait de l’amour dans l’éducation et la politique. Vers la fin du XVIIIème siècle, la raison chancelle tandis que l’émotion et ses formules sont assenées à grands coups, à coups redoublés et avec toujours plus de force. C’est William Blake et « The Marriage of Heaven and Hell » écrit entre 1790 et 1793. Sous la voûte du classicisme, la lave du Romantisme fait toujours plus pression. Révolution française. Juin 1789, apogée de l’étape bourgeoise de cette révolution. Serment du Jeu de Paume, une scène peinte par David, une peinture inachevée. Par les gestes bien visibles dans l’étude préparatoire, on retrouve ceux du « Serment des Horaces » peint par le même. On jubile en assistant à la naissance d’un gouvernement constitutionnel ; c’est la phase constitutionnelle (presque américaine) de la Révolution française, une révolution jusqu’alors plutôt raisonnable. Mais trois ans plus tard, des citoyens se rendent à Paris, exaspérés par un « exécutif qui n’agit pas ». Parmi ceux qui célèbrent cette accélération de l’Histoire et qui célèbrent le mouvement – on ne cesse de revenir au mouvement –, William Wordsworth. L’enthousiasme pour un monde jugé meilleur, et surtout plus jeune, est tel que l’on modifie le calendrier : 1792 devient l’An I et tous les mois sont renommés, des mois qui expriment comme un désir de retour à la nature. Pris dans un formidable élan, on s’efforce de remplacer le christianisme par une religion de la Nature, une volonté qui provoque bien des destructions et des pillages, comme à l’abbaye de Cluny ou à la basilique cathédrale de Saint-Denis. Tout cet idéalisme va s’effondrer d’un coup. Septembre 1792, massacres – les Massacres de Septembre. En juillet de la même année, on proclame officiellement « la patrie en danger » puis on accuse le premier venu de trahison. On connaît les impitoyables exhortations de l’ami de Robespierre, Saint-Just. Le chaos appelle la violence On s’efforce de la contrôler mais elle ne fait qu’augmenter. L’élan romantique – cet optimisme – finit par vaciller et sombre dans le pessimisme.
Olivier Ypsilantis