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Promenade en art – 2/4

(L’art minoen)

Je viens d’évoquer une passion qui remonte à mon enfance, la peinture chinoise, en particulier ses paysages. J’en viens à une autre passion, plus tardive puisque j’ai découvert cet art au cours de mon premier voyage en Grèce, alors que j’étais adolescent. Il s’agit de l’art minoen ; je l’ai découvert au cours d’une visite au Musée national archéologique d’Athènes puis au Musée archéologique d’Héraklion. Au Musée national archéologique d’Athènes bien des émerveillements m’attendaient. Mais ce n’est pas sur la grande statuaire de l’époque classique ou archaïque que je me suis le plus attardé, ni même sur les vases corinthiens, connus pour leur perfection technique, mais sur les fouilles de Théra (île de Santorin) conduites par le Pr. Spyridon Marinatos (1901-1974), l’un des plus grands noms de l’archéologie grecque.

La civilisation minoenne n’a pas connu l’extension d’autres civilisations de l’Antiquité, elle n’en est pas moins l’une des plus brillantes par certaines de ses spécificités. C’est une civilisation que je me plais à qualifier de féminine, et je crois ne pas être le seul. Cette civilisation a pour centre la Crète et j’éprouve envers elle une tendresse que je n’éprouve pas pour d’autres périodes de l’histoire grecque que j’admire mais sans tendresse.

La civilisation minoenne a conçu d’immenses palais entre le deuxième millénaire av. J.-C. et 1 500 av. J.-C. Ce sont environ cinq siècles d’un Golden Age. Un nom se dégage de tous les autres, Knossos, le palais de Knossos. Il est même connu de ceux qui ne s’intéressent guère à cette civilisation, connu pour la légende du Minotaure. Knossos, un palais de plus de vingt mille mètres carrés sur au moins trois étages. Le palais de Phaistos est le plus connu après celui de Knossos, un palais qui avait au moins les mêmes dimensions. Puis viennent ceux de Malia et de Zakros.

La civilisation minoenne est alors unique en Europe, tant par le raffinement de son mode de vie à l’intérieur même de ces palais que par la qualité de son répertoire décoratif et la technique de leur aménagement. Knossos est alors la plus grande ville d’Europe. Redisons-le, la civilisation minoenne semble bien modeste en regard des empires continentaux du Moyen-Orient, elle n’en est pas moins remarquable. Sa force ne repose pas sur une puissante armée ou marine de guerre mais sur la beauté de son art, sa spiritualité et son commerce. Cette civilisation installe des comptoirs commerciaux non seulement en Grèce continentale mais aussi sur des îles, parmi lesquelles les îles Éoliennes (Lipari) à l’ouest et Milet à l’est. Entre ces deux points Ouest/Est, de nombreuses îles sont des comptoirs commerciaux minoens parmi lesquelles Rhodes, Égine, Cythère et Théra. La Méditerranée s’unifie sous l’impulsion de cette civilisation, une civilisation pacifique, redisons-le – les Crétois n’ont pas d’armée et de marine de guerre.

La soudaine disparition de cette civilisation est longtemps restée mystérieuse. Les spécialistes ont cru à l’arrivée de conquérants, les Achéens, les premiers Grecs. A une époque difficile à estimer avec précision (env. cinq millions d’années), une masse terrestre qui occupait ce qui est aujourd’hui la mer Égée fut submergée. Ne restèrent immergés que ses sommets les plus élevés qui constituent à présent de nombreuses îles. Vers 3 000 av. J.-C., les premiers habitant s’installèrent sur l’île de Théra, une île alors très fertile comme le deviennent les sols volcaniques. Théra développa une magnifique civilisation avec pour centre la Crète. Des fouilles conduites en Crète dans les années 1930 (et dont les résultats ont été formalisés en 1934 et publiés en 1939) en vinrent à la conclusion que cette civilisation n’avait pas été détruite par des envahisseurs mais par des éruptions volcaniques dont l’une lui donna le coup de grâce et qui reste la plus violente de l’histoire humaine. Les traces de cette éruption ont été détectées sur les côtes de Jaffa.

Mais j’en reviens au Musée national archéologique d’Athènes. En 1971, une exposition qui devait être temporaire s’y tenait ; elle deviendra permanente. J’y ai notamment vu des fresques de Théra dont la fresque dite « du Printemps » ; je m’en inspirerai pour peindre une pièce de notre premier logement, dans un appartement du XVème arrondissement parisien, soit trois panneaux comme avec la fresque de Théra. Je m’inspirerai de tout son répertoire décoratif mais librement, en le réagençant. Je m’inspirerai également de sa palette mais en installant un fond ocre jaune travaillé à l’éponge. La technique employée : de l’acrylique sur du plâtre. Je me souviens d’avoir commencé sur cette même surface une fresque inspirée des dauphins de Théra, du palais de Knossos, des dauphins bleus. J’ai effacé au papier de verre celui que j’avais commencé à peindre car le bleu me sembla froid dans cet appartement où la lumière n’entrait pas directement. Je peignis donc une fresque fortement inspirée de cette fresque dite « du Printemps », avec ses hirondelles à tête rouge comme les lys, des lys plus ou moins ouverts, certains encore à l’état de bourgeons. Qui est l’auteur de cette fresque ? On ne le saura jamais, mais il ne peut s’agir que d’un grand artiste ; il suffit de contempler le graphisme des hirondelles pour s’en convaincre. Et la composition d’ensemble ravit par son équilibre, et le regard s’attarde sur chacun de ses éléments, le graphisme des hirondelles, bien sûr, mais aussi les lys diversement ouverts et les lignes des tiges et des feuilles qui jouent les unes avec les autres.

M’inspirer d’œuvres de l’Antiquité pour peindre des fresques ou composer des linogravures m’a toujours donné un immense plaisir. C’est comme reprendre un antique alphabet pour travailler à un nouveau lexique, à une nouvelle syntaxe. Ce plaisir est chargé d’émotion car, ce faisant, j’interroge – je fais revivre – quelqu’un qui a tracé des signes il y a des siècles voire des millénaires. Et puisqu’il est question de linogravure, je me souviens par exemple de m’être inspiré d’éléments d’une tapisserie copte pour servir de fond à un portrait, et de bouquetins de Suse peints sur vases pour les placer dans un nouvel espace.

A propos de la peinture grecque, l’essentiel qu’il nous en reste est peint sur vases, des vases en tout genre. Je suis généralement plus ému par les peintures à figures noires (les plus anciennes) que par les peintures à figures rouges car ces premières sont plus spontanées. Corinthe a été un centre incomparable de production de vases peints dont la qualité artistique et technique est indiscutable ; mais combien je préfère ces compositions exécutées en quelques gestes, des plantes ou des fleurs par exemple. Et je pense à ce merveilleux vase trouvé à Phaistos, couvert de touches lancéolées, comme autant de feuilles, des touches aussi maitrisées que celles des maîtres de la peinture chinoise appliqués à peindre des bouquets de bambou. La touche livrée à elle-même rend mieux compte d’une présence, la présence d’un disparu, disparu depuis des siècles voire des millénaires.

A ce propos, je vis en Espagne dans un lieu occupé depuis des millénaires. Lorsque je marche dans ces espaces autour de chez moi, je ramasse des fragments de céramique – ils affleurent un peu partout. Ils sont peu remarquables (pas de trace de peinture par exemple) mais très émouvants pour certains car ils gardent des traces de doigts, les doigts de ceux qui ont fabriqué ces céramiques. Ces traces sont bien visibles aux points d’ancrage des anses au corps de la poterie.

Et j’en reviens à l’art minoen. Avec cet art comme avec la peinture chinoise, je suis chez moi sans m’expliquer vraiment pourquoi ; et qu’importe ! Je compte dans ma généalogie des ancêtres crétois, mais est-ce suffisant pour expliquer cette sensation ? Non ! Et à ce que je sache je n’ai pas d’ancêtres chinois. La Crète ! Je le redis, je détaille avec un plaisir jamais démenti les lys rouges de la fresque « du Printemps », je suis du regard la courbe de chaque pétale, plus ou moins ouvert, plus ou moins courbe. Et je suis pareillement le mouvement de chaque tentacule des poulpes peints sur vases ; le poulpe, un thème central dans l’art minoen.

Théra ! Je me souviens que dans la chambre de la maison de retraite de ma grand-mère, de nombreux posters de la Grèce en décoraient les murs. Son regard s’attardait plus volontiers sur l’un d’eux, une vue panoramique de Théra (elle disait « Santorin », jamais « Théra »). Je regardais cette image avec elle pendant qu’elle m’évoquait des souvenirs grecs. Je regardais le bleu du ciel et le bleu de la mer et ne parvenais pas à comprendre qu’une éruption d’une telle violence ait pu avoir lieu précisément là, avec 40 à 60 km3 de magma rejetés sous la forme d’une nuée ardente.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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