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Pour donner une suite à la présentation du livre de Pierre Lurçat

Tout d’abord un entretien sur Mosaïque avec le Dr Michel Thieren : « 7 octobre : le témoignage poignant du représentant de l’OMS en Israël » :

https://www.youtube.com/watch?v=xeO8Fr6Vlpc&t=34s

Cette intervention de Michel Thieren contient de très nombreux éléments de réflexion. Je n’en retiendrai qu’un : les facilités qu’offre l’antisémitisme et la difficulté que l’on éprouve à se dresser contre lui. Je vais reprendre une image qui m’est chère. L’antisémitisme est confortable, on s’y installe et on s’y laisse glisser comme sur un matelas pneumatique, doucement, au fil de l’eau. Il ne faut pas nécessairement voir l’antisémite comme un nazi. Aujourd’hui l’antisémitisme se dit plus souvent à mi-voix, discrètement, comme en passant. L’antisémitisme tel que nous l’observons pour l’heure en Europe se garde généralement de vociférer. Il se dit plutôt sur un mode allusif. Il ne frappe pas à grands coups – pas encore –, il a quelque chose de presque caressant. Il ne cherche pas à vous réveiller pour vous faire marcher au pas de l’oie, il cherche plutôt à vous endormir, douillettement. Et les allusions antisionistes/antisémites pleuvent, non pas sur le mode de l’averse mais plutôt du crachin, une pluie fine, comme vaporisée, une pluie qui est cette brume, doucement et terriblement pénétrante. Aujourd’hui, en Europe, dans l’Europe post-Shoah, l’antisémitisme se dit doucereusement, par allusions. Il est d’autant plus pénétrant qu’il prend généralement prétexte d’Israël pour se dire l’air de rien. Cette critique d’Israël a pignon sur rue. Elle est une nouvelle Église, avec son clergé et ses fidèles, si nombreux. S’opposer à ses sermons doucereux et refuser le repos promis à ceux qui s’y soumettent, apaisés comme peuvent l’être des ouailles, revient à accepter une certaine solitude, à se priver de repos et d’un certain confort. Il ne s’agit pas de se plaindre mais d’assumer avec énergie un choix qui par ailleurs donne une grande force. Ceux qui aiment Israël et qui jugent que le peuple d’Israël et son histoire plusieurs fois millénaire sont non seulement un fait incontournable mais nécessaire, ceux-là doivent souvent se taire ou adopter un profil bas afin de ne pas s’épuiser en argumentations qui la plupart du temps ricochent sur ceux auxquels elles s’adressent. Il ne s’agit pas d’un manque de courage mais, parfois, de découragement et, plus encore, d’un souci de ne pas disperser ses forces pour mieux les positionner et les engager. Une page écrite dans le silence vaut souvent plus que mille paroles adressées ici et là dans l’espoir de convaincre. L’antisémitisme est une forme de paresse. Il témoigne d’un laisser-aller de la personnalité.

L’antisémitisme est un climat, il définit une ambiance. L’antisémitisme a par ailleurs beaucoup à voir avec le conformisme. Il a été un marqueur social : on était antisémite comme on s’adonnait à une activité propre à son milieu, un sport par exemple. On ne s’en cachait pas, on le portait comme on portait une décoration à la boutonnière. A présent l’antisémitisme s’est fait plus diffus, ses contours sont plus incertains, ce qui le rend probablement plus inquiétant. L’antisémite dort sur ses deux oreilles. Celui qui le dénonce a du mal à trouver le sommeil. Être l’ami d’Israël et du peuple juif vous place sans cesse sur le qui-vive et des phases de découragement s’en suivent, mais elles sont de courte durée car on retire des forces immenses du peuple juif et d’Israël. Et comme je me plais à le dire, je préfère avoir quelques amis que des potes, des hordes de potes – l’antisémite et l’antisioniste se font sans peine des potes, plein de potes.

Et j’en viens à la préface de Jacques Dewitte, une très belle préface. Il y expose ce qu’est la conceptsia (qui pourrait se traduire, bien qu’imparfaitement, par wishful thinking), un néologisme élaboré au cours de la guerre du Kippour (1973), soit très exactement un demi-siècle avant le 7 octobre (2023), une guerre qui a pris Israël par surprise. La Agranat Commission of Inquiry ne s’est pas contentée d’étudier la surprise opérationnelle mais la « conceptual failure », la conceptsia, conceptzia en anglais. Les Israéliens ont été aveuglés par leur conceptsia au sujet du Hamas, une appréciation dont le noyau pourrait être défini de la manière suivante : la conceptsia israélienne jugeait que le Hamas évoluait dans le bon sens, même modestement, parallèlement à l’augmentation du niveau de vie dans la bande de Gaza ; cette conceptsia pensait que les avances économiques contribueraient à la paix sociale, que le Hamas était prêt à sacrifier une partie de son idéologie afin de s’inscrire dans cette réalité économique et l’accompagner. Cette conceptsia était partagée par la diplomatie américaine. On connaît la suite. Le Hamas a laissé entendre qu’il cherchait la stabilité dans la bande de Gaza. Il a également exprimé sa satisfaction au sujet des dix-sept à vingt mille Gazaouis travaillant en Israël où leurs salaires étaient dix fois plus élevés que dans la bande de Gaza. On sait à présent que ces travailleurs ont fourni – l’ont-ils fait sous la contrainte ou spontanément ? – un grand nombre d’informations au Hamas, avec mille détails qui ont été retrouvés dans des documents sur les corps des terroristes tués le 7 octobre. Le Hamas a multiplié les signaux a priori positifs (voir son attitude envers le Djihad Islamique) qui non seulement cadraient avec la conceptsia israélienne mais la renforçait, renforçait Israël dans un certain aveuglement qui, ainsi que le laissent entendre Jacques Dewitte et Pierre Lurçat, a permis le 7 octobre. C’est aussi et peut-être même d’abord la conceptsia qui a fait s’effondrer cette barrière dite « intelligente ». Il y a d’autres explications à cet échec (et nous pourrions en revenir à l’emprise du juridique sur l’ensemble des organes civils et militaires d’Israël) mais à la base il y a la conceptsia qui a brouillé les capacités d’analyse et de réaction d’Israël, pourtant parmi les plus élaborées au monde. Bref, l’analyse sur le terrain de Pierre Lurçat et celle, plus philosophique, de Jacques Dewitte s’épaulent magnifiquement.

Autre point auquel j’ai été particulièrement sensible (où mon analyse rejoint pleinement celle de Jacques Dewitte et celle de Pierre Lurçat), la nocivité de l’image lorsqu’elle s’impose et ne laisse de place qu’à elle-même, soit la nocivité de l’émotion – l’image provoque l’émotion, provoque de l’émotion et rien que de l’émotion. La culture juive nous met en garde contre l’image, le pouvoir de l’image, le trop de pouvoir de l’image. Il ne s’agit pas de se faire iconoclaste, de taillader les tableaux dans les musées et de renverser les statues dans les églises, mais de se garder de s’en remettre aux images et rien qu’aux images. L’image s’est convertie en idole, une idole qui ne cesse de multiplier ses pouvoirs, servie par des moyens techniques qui donnent le vertige. La Bible nous met en garde contre le pouvoir de l’image. On peut ne pas être croyant mais on doit s’interroger sur la pertinence de certaines mises en garde contenues dans ce livre. Lorsque j’observe le monde et son évolution, des passages de la Bible me reviennent. L’idole Image semble s’imposer dans toutes ses séductions, dans toute son horreur. Cette idole fait fi de la réflexion qu’elle méprise et couvre de boue pour mieux glorifier l’émotion qu’elle place sur un trône d’or. Le wokisme s’en trouve fort aise, le palestinisme aussi.

Et nous en venons à une fracture profonde, irréconciliable semble-t-il, entre Israël et le reste du monde, Israël qui invite à la réflexion plus qu’à l’émotion, Israël qui cache ses morts et ses larmes, par tradition et par tempérament, parce que l’émotion laissée à elle-même est dangereuse et qu’elle ne conduit qu’à elle-même dans un tournoiement véritablement infernal, tandis que les Palestiniens, ces Arabes, n’hésitent pas à se mettre en scène, et volontiers de manière macabre. Ils ont compris que par l’image ils s’attireront des sympathies de la manière la plus simple qui soit. L’image s’impose d’elle-même, elle écrase la réflexion sous l’émotion. Les Palestiniens l’ont compris. Les médias mondialisés s’emparent de leurs images car ils savent qu’elles feront le buzz et qu’il y a de gros bénéfices à retirer de l’affaire. C’est ainsi. Et c’est pourquoi les amis d’Israël se trouvent souvent seuls face à la marée toujours montante des adorateurs de l’Image, de l’Émotion, du Palestinien.

Je suis heureux d’avoir lu cette préface de Jacques Dewitte à ce livre de Pierre Lurçat. Je me sens un peu moins seul à présent, comme je me sens moins seul en lisant Pierre Lurçat ou en écoutant Michel Thieren. Nous ne sommes pas si seuls. Nous sommes simplement plus discrets car nous avons appris à nous méfier non pas des images mais de l’idolâtrie des images. Aucune image ne nous est parvenue des otages encagés et prostrés dans les tunnels du Hamas, des otages dont Hannah de Jérusalem décrit les conditions de détention dans l’article suivant, « Le peuple à la nuque raide », publié sur le blog Boker Tov Yerushalayim :

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2025/10/23/le-peuple-a-la-nuque-raide

Olivier Ypsilantis

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