Les médias de masse ne cessent de se perdre en accusations et en sous-entendus sur Israël. On profite des Juifs et d’Israël, de leur savoir-faire et de leurs compétences dans des domaines vitaux tout en faisant les yeux doux aux Arabo-musulmans auxquels nous laissons entendre que c’est avec eux que nous finirons par nous entendre… sur le dos des Juifs.
Et puis il y a ce qui suit. On a éventuellement un regard attristé lorsque passent des images de la Shoah et on soupire alors : « Ces pauvres Juifs… » C’est la minute d’émotion. Mais sitôt qu’un Juif n’apparaît plus en tenue de déporté (qu’une amie juive appelle « le pyjama », « On nous aime en pyjama » avait-elle l’habitude de dire), on prend ses distances, surtout si le Juif est en tenue de combat, en uniforme de Tsahal ; le ton peut alors changer et dramatiquement, et il n’est pas rare que l’on entende des propos dans le genre : « Les victimes sont devenues les bourreaux », une opération véritablement magique qui permet d’un coup (de baguette magique) de s’alléger de toute culpabilité, d’annuler la Shoah, de jouer (ainsi que je l’ai écrit dans un précédent article) avec les six segments de la Magen David et d’en faire des symboles nazis. Et on multiplie les slogans dans le genre : Nakba = Shoah, et on s’adonne à des inversions qui tendent à installer dans bien des têtes que les Palestiniens endurent ce que les Juifs ont enduré durant la Shoah. Le langage est peu à peu gagné par cette offensive idéologique qui de la sorte s’impose insidieusement, subliminalement, salement.
Le trafic sur le langage a été magnifiquement décrit par Armand Robin (auquel je ne cesse de revenir), dans un style qui pourrait être défini comme prose poétique, et par Victor Klemperer dans « Lingua Terti Imperii », un travail analytique qui évoque les recherches d’un savant dans un laboratoire. Armand Robin ou le vecteur synthétique ; Victor Klemperer ou le vecteur analytique. Nous vivons une période où le trafic sur le langage est au moins aussi ample et profond (mais autrement plus discret) dans nos social-démocraties qu’il l’a été dans ces deux systèmes totalitaires : le stalinisme et le nazisme. Le wokisme (ce totalitarisme) n’est que l’un des acteurs de ce trafic, le plus visible probablement.
Il y a peu, au cours d’un repas chez un ami, un invité portugais, architecte de profession. Il nous évoque son prochain voyage en Pologne, avec notamment une visite d’Auschwitz ; puis il a quelques remarques sur les inconcevables souffrances des Juifs et il se prend la tête à deux mains en se demandant comment des êtres humains ont pu faire subir de telles choses à d’autres êtres humains. Enfin, et je ne sais plus comment, on en vient à évoquer Gaza, un sujet que j’évite toujours soigneusement lorsque je suis invité car je ne veux pas transformer un espace a priori convivial en ring. Probablement pour se décharger d’un poids – la Shoah –, l’invité en vient à déclarer que ce que fait Israël à Gaza, soit organiser la famine (?!), est insupportable. Il lance qu’Israël a été donné aux Juifs par la communauté internationale pour les dédommager de la Shoah, un gracieux cadeau en quelque sorte. Je me dis que l’affaire est mal engagée et que l’invité manque de connaissances historiques, des connaissances qui peuvent combattre assez efficacement les préjugés. J’ai dans l’idée de lui exposer dans ses grandes lignes l’histoire du sionisme depuis le XIXème siècle, simplement, calmement, surtout calmement, très calmement, lui évoquer l’histoire du Foyer national juif dans ce qui est encore la Palestine, un proto-État pour reprendre la désignation de Georges Bensoussan, et faire sentir à cet invité qu’Israël n’est pas un cadeau offert à « ces pauvres Juifs » par la « généreuse » communauté internationale. Mais, fatigué, je le laisse poursuivre. Il est visiblement pris par l’émotion car ses mains et sa voix tremblent ; je l’écoute et je suis d’autant plus peiné que j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui sur divers sujets et que ses analyses étaient fines et pertinentes. Mais il est question d’Israël, c’est l’heure de la récré, on se défoule… Bref, considérant ce que les Israéliens font aux Palestiniens, il faudrait retirer Israël aux Juifs et le rendre aux Palestiniens. Découragé, je prétexte le besoin de prendre l’air et vais contempler les lumières de Lisbonne sur la terrasse de notre hôte. Le lendemain, il m’appelle pour me dire qu’il est désolé, qu’il sait combien la défense d’Israël nous importe, que c’est la première fois que cet invité, un ami d’enfance, se laisse aller à de tels propos. Bref, il nous présente ses excuses. Je le rassure aussitôt en lui disant qu’il n’a pas à se sentir responsable mais que j’apprécie sa délicatesse. Je lui signale simplement que son ami s’est laissé emporter par l’émotion et qu’il n’est pas le seul, les médias de masse s’employant sans trêve à pousser tout le monde dans une même direction. J’ajoute enfin que son ami n’est probablement pas antisémite mais qu’il manque de connaissances historiques sur cette question, ce qui n’aide pas son jugement.
Depuis le 7 octobre, les surprises dans ce genre se sont multipliées. Il y a comme un changement d’ambiance, une lourdeur orageuse dans l’air. L’autre jour encore, un philosophe non dénué d’esprit critique, Frédéric Schiffter, une personne qui prend résolument ses distances envers le tintamarre médiatique, s’est mis à publier sur son blog des déclarations d’amour à Rima Hassan et à souligner la pertinence des déclarations de Francesca Albanese. Comment expliquer un tel phénomène ? J’avance deux explications, il y en a probablement bien d’autres ; mais ces deux explications s’imposent à moi sitôt que je me mets en tête d’analyser ce phénomène. Première explication. La guerre conduite par Israël dans la bande de Gaza dure et personne n’en voit la fin. A mesure qu’elle dure, cette guerre réactive tout un héritage que l’on croyait à la poubelle ou dans une oubliette. Il n’en est rien ; l’antijudaïsme, l’antisémitisme et l’antisionisme, avec chacun leurs nuances, se livrent à des danses qui se terminent volontiers dans des transes et une copulation générale. L’autre explication (elle tient à cette première). On ne cesse d’activer l’émotion, et surtout par l’image – même si l’écrit participe aussi à ce phénomène. L’image, c’est l’immédiateté ; elle se colle à vous avant même que vous ayez esquissé le moindre geste ; l’écrit demande plus d’effort, il ne joue pas aussi résolument avec l’immédiateté – il faut prendre le temps de lire. L’image règne, toujours plus puissante, et avec elle l’émotion et rien que l’émotion. Depuis quelques semaines, une propagande particulièrement efficace est activée, avec des images d’enfants décharnés, des images qui s’emploient à nous faire accroire qu’Israël organise la famine dans la bande de Gaza. On ne cherche pas à comprendre l’extraordinaire complexité de cette guerre conduite par Tsahal dans une asymétrie toujours plus prononcée, d’autant plus que cette armée cherche à épargner les civils autant que possible ; et que l’on ne me dise pas que je suis victime de la propagande sioniste ; personne ne peut imaginer ce que serait une réaction vraiment disproportionnée de Tsahal. La guerre serait terminée et les morts dans la bande de Gaza se compteraient par centaines de milliers. Cette retenue de Tsahal s’explique aussi (mais pas seulement) par les otages israéliens encore détenus.
Les images d’enfants décharnés se multiplient. Elles sont particulièrement efficaces à en croire le basculement dans le camp anti-israélien de masses jusqu’alors peu concernées ou indécises. Personne ne remet en doute leur authenticité, presque personne. Ces images d’enfants supposément victimes d’un plan élaboré par Israël réveillent de vieilles histoires, des histoires concoctées dans l’Occident médiéval, dans l’Occident chrétien, avec ces Juifs accusés de s’en prendre aux enfants chrétiens pour accomplir un sinistre rituel. De vieilles histoires sont recyclées, des histoires à caractère religieux, et c’est pourquoi elles ont une telle prégnance. Des trucages sont célébrés et tenus pour vrais, ce qui permet d’un coup de passer la Shoah par-dessus bord après l’avoir ligotée et lestée de blocs de ciment.
Israël est un formidable exutoire comme l’ont été (et le restent pour certains) les Juifs. Les pires accusations et les pires mensonges sont acceptés au sujet d’Israël car la plupart des têtes sont préparées à les recevoir. Israël explique les malheurs des peuples et les malheurs du monde, comme le Juif les a expliqués (et les explique encore pour certains).
Il s’agit d’activer l’émotion et rien que l’émotion, exit la raison, la réflexion et l’étude. Il ne faut plus s’embarrasser. Vive l’image puisqu’elle passe directement dans le sang ! Et ainsi va le monde, porté par des techniques de propagande toujours plus perfectionnées mais pas vraiment nouvelles. Et si vous ne voulez pas être dérangé, si vous refusez d’entrer dans un débat qui vous dépasse ou qui simplement vous fatigue, si vous voulez par ailleurs passer pour une personne respectable, laissez entendre par exemple que vous êtes pour la Solution à deux États. Ne chercher pas à comprendre, soyez pour, c’est fashionable, c’est trendy, c’est cool. On vous laissera tranquille et vous pourrez retourner à votre tranquillité, à votre sieste. Et ayez quelques propos dénonciateurs sur les « colons juifs » en Cisjordanie ; ne dites en aucun cas « Judée-Samarie », vous pourriez devenir hautement suspect. Bref, respectez les mots d’ordre, faites usage d’un lexique précis et vous serez admis parmi les Respectables. Laissez-vous emporter par le doux courant après avoir tout de même pris soin de bien gonfler votre matelas pneumatique.
Olivier Ypsilantis