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Oliveira Martins et la structure apocalyptique de l’histoire du Portugal

L’histoire du Portugal telle que l’envisage Oliveira Martins dans « História de Portugal », un classique de la littérature portugaise, élabore un discours narratif ; autrement dit, cet auteur retient un certain nombre d’événements et en exclut d’autres dans le but de construire une certaine histoire du Portugal qui obéit à ce que l’anglais décrirait comme un plot. Mais quelle est donc cette histoire du Portugal telle que la présente Oliveira Martins ?

« História de Portugal » de Oliveira Martins est construit suivant un modèle qui s’insère dans une tradition littéraire communément nommée apocalyptique – soit de révélation, un message transmis par une force située dans un au-delà, un message porteur d’une réalité transcendantale et destiné à pénétrer dans une réalité spatio-temporelle, un message porteur d’une vision de salvation aux dimensions eschatologiques. Cette ambiance narrative a ses origines dans un certain nombre de textes du judaïsme tardif et du christianisme primitif (soit une période plus ou moins comprise entre 200 av. J.-C. et 200 ap. J.-C.), des textes qui mettent en scène une symbologie complexe et une narration aux dimensions de l’Univers, avec transformation cosmique, Jugement Dernier, mort et résurrection, etc. Chez les chrétiens, l’écrit apocalyptique le plus célèbre est sans conteste « L’Apocalypse de saint Jean ». Ce texte met en scène des cataclysmes cosmiques, avec toute une symbologie spatiale, un texte puissamment pictural qui ne peut que séduire les artistes, peintres ou cinéastes pour ne citer qu’eux.

Dans le monde chrétien, le millénarisme (ou chiliasme) s’est manifesté de diverses manières, en l’an 1000 et, dans une bien moindre mesure (le monde s’étant fortement sécularisé), en l’an 2000. Il s’est manifesté d’une manière sous-jacente vers la fin du XIXe siècle, notamment au Portugal qui connaît alors une période de déclin politique et culturel qui favorise un certain pessimisme (voir le cas espagnol avec la Generación del 98) ; et nous pourrions à ce sujet citer le texte d’Antero de Quental : « Causas da Decadência dos Povos Peninsulares ». À un présent décadent est opposé un glorieux passé, et ce présent attend une régénérescence. Cette vision est présente dans « História da civilisação ibérica » et « História de Portugal » d’Oliveira Martins, une vision dualiste, apocalyptique, clairement perceptible au niveau de la structure narrative, des archétypes et des symboles.

Oliveira Martins structure l’histoire du Portugal en quatre parties : 1. Jusqu’à la bataille d’Aljubarrota. 2. La dynastie des Avis (ou Aviz) et les Découvertes (âs Descobertas). 3. L’expédition en Inde et jusqu’à la bataille d’Alcácer-Quibir (1578). 4. Les trois cents ans qui font suite à cette bataille. La seconde phase de l’histoire du Portugal commence après la bataille d’Aljubarrota. Le pays devient alors une nation indépendante et il atteint son apogée sous la dynastie des Avis. Avec les Découvertes commence le voyage terrestre mais aussi céleste, spirituel, avant sa destruction à Alcácer-Quibir, bataille au cours de laquelle est tué le monarque portugais Sebastião I (avant-dernier souverain de la dynastie des Avis), un événement qui marque l’irrémédiable affaiblissement du royaume, un royaume devenu souffrant et moribond. Le schéma naissance / apogée / déclin / mort est typique du modèle apocalyptique. La défaite d’Alcácer-Quibir s’inscrit bien dans un cycle apocalyptique et cette catastrophe est jugée inévitable car sans catastrophe il n’y a pas de renouveau, une catastrophe par ailleurs jugée prévisible car (et je paraphrase Oliveira Martins) annoncée par des symptômes morbides, avec diagnostic de la maladie, une catastrophe prévisible donc et, insistons, nécessaire. La défaite d’Alcácer-Quibir est perçue par Oliveira Martins comme une catastrophe d’ordre cosmique, destructrice d’une civilisation.

Influencé par la conférence d’Antero de Quental, Oliveira Martins juge que la conquête des mers et des océans est l’une des causes – et pas la moindre – de la décadence du Portugal. Ce ne sont toutefois pas les Découvertes en elles-mêmes qu’il dénonce, mais ce qu’il nomme « a infeliz empresa do império oriental ». Et, dans le sillage d’Antero de Quental, il pointe les conséquences morales et sociales des Découvertes. La conquête de l’Orient apporte le luxe et avec lui la corruption et la dégradation morale, ce qu’Alonso de Albuquerque appelait les « fumos » de l’Inde, soit les richesses de l’Inde qui montent à la tête et sont vite dépensées.

Oliveira Martins juge que l’aventure maritime portugaise (qui ouvre les routes maritimes du monde) rompt la Loi. En troquant la terre pour la mer, les Portugais ont été punis pour leur audace – Oliveira Martins le dit explicitement.

La symbologie de l’eau associée au voyage tient une place importante dans « História do Portugal ». Le voyage sur les mers et les océans se fait voyage vers la mort – ce sont des eaux ténébreuses. Le voyage maritime selon Oliveira Martins ne conduit pas au Paradis, comme chez certains auteurs, mais à la corruption, à une descente aux Enfers. Bref, les navires se transforment en embarcations funéraires ou de fous, les Portugais étant dominés par une folie collective qui commence à se manifester dans l’entreprise qui les conduit vers l’Inde et qui culmine avec D. Sebastão I. Le voyage vers l’Inde est un voyage vers la mort. L’océan est le grand monstre qui avale tout, tel le Léviathan de la Bible. C’est la réalisation des prophéties du Velho do Restelo dont les paroles résonnent dans l’histoire telle que l’envisage Oliveira Martins. Le Velho do Restelo apparaît dans « Os Lusíadas » de Luís de Camões. Ce vieil homme se tient sur la falaise de Restelo alors que les navigateurs portugais s’apprêtent à larguer les amarres pour le premier voyage vers l’Inde. Il leur adresse un long discours dans lequel il dénonce leur ambition et leur désir de gloire ; et il les met en garde contre l’orgueil et la quête de richesse et de renommée. Mais à l’inverse de « Os Lusíadas » et du récit biblique, la découverte de nouvelles terres dans la narration élaborée par Oliveira Martins est de type catastrophiste. Les Découvertes conduisent à la ruine du pays, ruine économique et morale. Il ne célèbre pas Christophe Colomb, Pedro Álvares Cabral et Vasco de Gama. Selon lui, l’Inde fait de Lisbonne une Babylone, symbole de l’Enfer, Babylone à laquelle il oppose Jérusalem, symbole du Paradis. Dans « História de Portugal », Oliveira Martins multiplie les images négatives concernant la capitale du royaume de D. Manuel I où circule le luxe oriental, générateur de corruption sociale et morale. Et Lisbonne est punie, victime de la colère divine, détruite comme l’avait été Babylone. Lisbonne, la « cidade perdida de D. João V », est submergée par les eaux et dévorée par le feu ; l’eau et le feu, deux catastrophes typiques des mythes de Fin du Monde – voir la catastrophe de 1755. Et cette catastrophe n’annonce aucun monde nouveau.

La nouvelle ville du Marquês de Pombal est temporaire ; elle n’est la nouvelle Jérusalem qu’en apparence, c’est « a Jerusalém do utilitarismo burguês ». Le Portugal attend le Sauveur, une vision millénariste qui se cristallise dans la figure de D. Sebastão I puis, après le tremblement de terre de 1755, dans celle de D. Miguel I (l’absolutiste) et son frère D. Pedro I/IV (le libéral) engagés dans une guerre civile entre 1828 et 1834. Mais il s’agit d’espoirs fragiles et vite déçus.

Oliveira Martins dépeint donc un drame national et cosmique. Passent les acteurs de l’histoire du pays, et la plupart d’entre eux semblent malades ou fous, et associés comme dans l’Apocalypse aux forces du Mal. C’est le cas de la dynastie de Bragance, accusée de perdre le pays, à l’exception de Pedro V O Esperançoso (1837-1861) qui incarne à ses yeux un idéal de roi responsable, instruit, préoccupé par les questions sociales et la modernisation de son pays — une figure lumineuse dans un siècle que l’historien juge bien sombre. Dans « História de Portugal », Oliveira Martins attribue également les maux de son pays à l’alliance luso-britannique ; et il dénonce les traités passés au cours des siècles entre ces deux pays, ainsi que le rôle tenu par l’Angleterre après 1640, un rôle jugé maléfique et situé dans un monde inférieur. Rappelons que 1640 est l’année de la Restauration de l’indépendance du Portugal (dominé par l’Espagne depuis 1580), année qui marque l’accession au trône des Bragance. S’en suit une guerre entre l’Espagne et le Portugal, de 1640 à 1668, à l’issue de laquelle l’Espagne reconnaît l’indépendance du Portugal.

« História de Portugal » ne porte aucun espoir quant au salut du Portugal. Oliveira Martins se centre sur le retour mystique de Nuno Álvares Pereira (1360 ? – 1431) dans « A Vida de Nun’Álvares » publiée en 1893, soit quatorze ans après « História de Portugal ». Le Santo Condestável (Nuno Álvares Pereira) a eu un rôle central dans l’évènement de la dynastie des Avis que ne cesse de célébrer Oliveira Martins et qu’il présente comme un modèle pour les Portugais de la fin du XIXe siècle, soit ses contemporains, un homme qui de son épée saura séparer la Lumière des Ténèbres.

Dans la vision d’Oliveira Martins, Nuno Álvares Pereira est à l’origine du Cinquième empire de Daniel (Quinto Império de Daniel) qui correspond à la cinquième partie de l’histoire du Portugal. Le schéma apocalyptique se trouve ainsi complété. L’idée du Paradis perdu (le Portugal des Avis), la Chute provoquée par la faute rituelle (le voyage maritime vers l’Orient), la catastrophe (Alcácer-Quibir), les châtiments divins (dont le tremblement de terre de 1755) et la chronique de tous les maux exposés dans « Portugal contemporâneo », l’espérance messianique sans cesse réactivée par la Restauration (1640), le Marquês de Pombal, o vintismo (soit le mouvement politique libéral du début des années 1820), etc. Le sebastianismo est condamné et la figure de D. Sebastão I est remplacée par celle de Nuno Álvares Pereira, o Santo Condestável.

Oliveira Martins poursuit à sa manière la vision de « Os Lusiadas », la « Bíblia dos Portugueses », il marche sur les pas de Luís de Camões pour écrire sa saga de l’histoire du Portugal, une Apocalypse version portugaise.

Rappelons que le Cinquième empire dans le récit biblique du Livre de Daniel est une vision issue d’une célèbre prophétie qui évoque une succession de grands empires (les Babyloniens, les Mèdes et les Perses, les Grecs, les Romains) puis l’avènement du royaume de Dieu qui durera éternellement. Dans le récit biblique, Nabuchodonosor rêve d’une grande statue composée de plusieurs métaux. Le prophète Daniel explique que ces métaux symbolisent quatre empires mondiaux qui se succèdent. Une pierre détruit la statue qui se fait montagne ; elle symbolise le royaume de Dieu.

Olivier Ypsilantis

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