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Notes en marges – 3/3

En écoutant Richard Sennett, qui présente Donald Trump et Boris Johnson comme des maîtres de l’interprétation – du théâtre politique. Donald Trump comme un grand performer. La force de Vladimir Poutine, quant à elle, procèderait de l’échec du néo-libéralisme ; son autoritarisme ne correspondrait pas à sa théâtralité.

Afin d’atténuer les effets de cette théâtralité, Richard Sennett appelle à reconsidérer l’expérience de la vie publique, soit à multiplier le contact direct avec des individus fort différents de nous. Autrement dit, il nous invite à cultiver un aspect social de la performance. Certes, une telle invitation, si elle est suivie, ne mettra pas fin à l’irrationalité du monde politique, mais permettra au moins de porter un regard plus lucide sur les autres. L’essentiel du travail du performer (de celui qui est monté sur les planches du théâtre politique) consiste à amoindrir, voire à éliminer, ceux qui ne pensent pas comme lui, soit à occulter la réalité et à ramener le vaste monde à lui-même, le performer. Le palliatif à ce problème est plus sociologique qu’idéologique. Le performer peut donner (au moins ponctuellement) l’impression qu’il règle un problème par un schéma qui évoque celui du bouc émissaire. Ce faisant, il peut provoquer chez certains un sentiment de libération et d’allègement, mais il est bien illusoire.

Les économies libérales ont tendance à atomiser toujours plus les individus, et donc à les rendre toujours plus faibles. La gauche elle-même est soumise à cette tendance lorsqu’elle met (toujours plus) l’accent sur les identités sexuelles, ethniques, etc. On en arrive à ce qu’Erving Goffman désigne comme « la présentation de soi ». On met l’accent sur son identité et, ce faisant, on porte atteinte à sa relation avec l’autre.

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Pour Markus Gabriel, nous vivons dans une nouvelle post-modernité dans la mesure où le monde digital a transformé l’espace public, un espace où il est de plus en plus difficile de distinguer entre réalité et fiction. Avec Internet, réalité et fiction constituent un hybride, ce que vient confirmer l’intelligence artificielle. Le sentiment devient plus important que la vérité. Et Markus Gabriel pointe un doigt accusateur en direction du duo Donald Trump / Elon Musk et de Vladimir Poutine ; mais il devrait aller au bout de son raisonnement et pointer pareillement du doigt bien des représentants de la social-démocratie, comme Emmanuel Macron ou Pedro Sánchez. Et contrairement à ce qu’il affirme, Vladimir Poutine est cohérent, très cohérent. On peut le dénoncer, mais il est bien plus cohérent que la plupart des dirigeants des États de l’Union européenne. Je ne comprends pas que Markus Gabriel s’entête à le nier. Qu’il dénonce les visées de Vladimir Poutine est une chose, mais qu’il refuse de reconnaître sa cohérence (voire ses raisons) en est une autre.

Son analyse de l’IA me semble plus pertinente – tout au moins rejoint-elle celle que je fais dans mon coin, dans mon recoin. Pour le reste, je le trouve plein d’a priori et de postures idéologiques ; et il tient un langage politique aussi mou que celui de Pedro Sánchez.

Concernant l’IA (soit un outil de résolution de problèmes précis), il l’oppose à l’inter-ligence, soit la capacité à lire entre les lignes, à éprouver pleinement un poème ou une œuvre d’art, c’est-à-dire à activer une autre dimension de l’intelligence. Avec l’IA, nous retombons dans l’analphabétisme, nous nous emprisonnons dans des stéréotypes intelligents pour trouver des solutions faciles. L’IA ne possède pas l’inter-ligence nécessaire pour affronter les problèmes historiques, politiques, moraux ou éthiques. Voir ce que dit à ce propos Daniel Kahneman.

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Célébration du cinquantième anniversaire de la mort de Franco. On reparle du livre le plus vendu au cours de la Transition, Y al tercer año resucitó (1978), une « novela de historia-ficción » pour reprendre les mots de son auteur, Fernando Vizcaíno Casas (1926-2003), un livre qui s’est vendu, au cours de cette période, à environ quatre millions d’exemplaires. Le livre a été porté à l’écran en 1980 par Rafael Gil, et ce film a été le plus vu de l’année en Espagne. Le succès de ce livre a une explication sociologique. En 1975, à la mort de Franco, de vastes secteurs de la population espagnole se sont accommodés du régime ou éprouvent à son égard une sympathie plus ou moins marquée, ce qui est le cas de Fernando Vizcaíno Casas. À la mort du Caudillo, nombreux sont ceux qui se mettent à s’interroger et ont en quelque sorte besoin d’une catharsis. Afin d’y aider (et selon José Antonio Ríos Carratalá, professeur de littérature espagnole à l’université d’Alicante), Fernando Vizcaíno Casas a laissé de côté les aspects les moins présentables du franquisme au cours de sa longue histoire (1939-1975), soit le franquisme particulièrement répressif de la fin des années 1940 et du début des années 1950. Son livre se concentre donc sur le tardofranquismo, soit les années 1960, au cours desquelles l’Espagne connaît un développement économique certain avec un relatif assouplissement du régime, ce qui parvient à faire plus ou moins oublier la dureté des années 1940-50.

Entre 1975 et 1982, le franquismo sociológico est inquiet, inquiet que la jeune démocratie ne se mette à questionner le passé franquiste et à tracasser ceux qui avaient été ses sympathisants plus ou moins avoués. Fernando Vizcaíno Casas entreprend donc de dédramatiser le régime en mettant en scène des personnages plus ou moins caricaturaux qui, tout en heurtant les sentiments du franquismo sociológico, le soulagent en dépeignant un régime plutôt comique, pas vraiment brutal et sans jamais questionner ses appuis dans la société espagnole ni les raisons de ces appuis. Pour le franquismo sociológico (constitué de millions d’Espagnols), inquiet quant à son avenir et cherchant à se rassurer et à être rassuré, ce livre se présente comme un exutoire à son inquiétude. C’est pourquoi, une fois cette inquiétude calmée, ce livre va très vite tomber dans l’oubli. L’auteur de Y al tercer año resucitó fut très surpris par le succès de son livre, dont les nombreuses éditions furent aussitôt épuisées. La presse internationale rendra largement compte de ce phénomène éditorial en lui consacrant de nombreux articles (voir Le Figaro, The New York Times, The Guardian, The Economist, etc.). Et Fernando Vizcaíno Casas sera reçu en privé par les plus hautes autorités politiques de son pays, à commencer par Adolfo Suárez, chef du gouvernement, et Juan Carlos Iᵉʳ, chef de l’État.

Olivier Ypsilantis

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