Un article en pleine page dans la presse espagnole attire mon attention : « Por qué España es un país urbanísticamente feo ». Ce qui est placé en gros caractères sous ce titre est éloquent ; je le traduis : « Une longue histoire de dévastation du patrimoine, tant naturel, architectural que culturel, est parvenue à faire d’un pays comme l’Espagne, avec ses territoires si distincts, des espaces homogènes mais sans aucune beauté. » À lire : España fea, d’Andrés Rubio. Cette Espagne laide a ses débuts dans le franquisme. L’un de ses promoteurs, José Luis de Arrese, ministre du Logement (de la Vivienda), déclara un jour de mai 1959, alors que l’Espagne commençait à entrer timidement dans la société de consommation et à s’ouvrir au tourisme, que le régime ne voulait pas d’une Espagne de proletarios mais de propietarios.
L’article en vient à dénoncer la Constitution de 1978 qui a permis la création de dix-sept communautés autonomes, chacune avec sa législation particulière, ce qui a favorisé au fil des décennies la corruption et la dérégulation. Ce jugement n’est pas sans fondement et je dois en tenir compte, même si je suis a priori favorable à la décentralisation, au fédéralisme. Mais si ce jugement me semble (malheureusement) pertinent dans le cas espagnol, sa pertinence est plus généralement relative, car des régimes centralisés, voire très centralisés, ont permis une destruction des territoires au moins comparable avec ce qui s’est fait en Espagne.
Erik Harley évoque le « salchicherismo urbano » et le « salseo inmobiliario ». Il présente comme un mauvais exemple les ponts de Santiago Calatrava. De nombreuses administrations se sont entichées de cet architecte, au point que, dans les dernières années du XXᵉ siècle, il était présenté comme un messie. Erik Harley émet des jugements qui me semblent excessivement sévères sur l’esthétique des ponts de Santiago Calatrava, des ponts qu’il m’est arrivé de détailler et d’admirer. Mais il est vrai que ces ouvrages (payés à prix d’or par diverses institutions et avec de l’argent public) se sont souvent révélés de mauvaise qualité et nécessitent un entretien coûteux, très coûteux. Leur réalisation (et celle d’autres œuvres de cet architecte) a été par ailleurs extrêmement onéreuse.
Ajoutons-y la corruption, notamment par le biais des surfacturations qui permettent aux élus d’empocher de coquettes sommes, des conseillers municipaux aux ministres. Les dénonciations d’Erik Harley ne sont en rien démagogiques : elles ont de solides fondements, et je puis en témoigner. Cette manière de construire relève par ailleurs de la « desregulación memoricida » – les Espagnols ont un rapport particulier à la mémoire collective. Ces pleins pouvoirs accordés aux municipalités en matière d’architecture et d’urbanisme ont favorisé la corruption, la spéculation et l’enlaidissement de l’espace espagnol.
Ainsi, prise par la fièvre de l’immobilier – du ladrillo –, l’Espagne s’est couverte de chantiers inachevés, avec des mairies où les maires et les conseillers ne pensaient qu’à s’enrichir (par détournement de fonds publics) au cours de leur législature, au détriment de leurs administrés. À consulter : Boletín de la Asociación Española de Geografía, 2018, qui dénonce, à partir de nombreux exemples précis, l’état des lieux. Dans ce panorama tout à fait déprimant, des maires ont pourtant su s’élever contre ce qui n’était en rien une fatalité, et il semblerait que de plus en plus d’individus et d’associations s’élèvent contre les « construgobernantes », notamment sur la côte Atlantique espagnole.
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L’historien israélien Yuval Noah Harari publie Nexus, un panorama historique de l’information et de sa fonction dans l’organisation des sociétés, un livre qui s’intéresse à celle-ci avant même l’invention de l’écriture. Il y évoque principalement les réseaux sociaux, la désinformation et les dangers de l’intelligence artificielle pour la civilisation elle-même. Harari se montre sceptique dans ses analyses de la science et de la technologie. Il accorde bien plus d’importance à la mise en place de réseaux coopératifs par l’intermédiaire de fictions. Ainsi, il estime que la Bible a autrement plus de force que les œuvres d’Isaac Newton ou de Charles Darwin – où, une fois encore, je pense à Isaiah Berlin.
Cette théorie fort répandue selon laquelle l’information mène à la vérité puis à la connaissance et au pouvoir est pour Harari une manière ingénue d’appréhender l’information. Il s’élève contre les gourous de la technologie qui affirment que les réseaux sociaux aident à une meilleure compréhension entre les hommes, promeuvent un monde plus ouvert dans lequel circulerait un cercle vertueux brassant l’ensemble de la société (voir ce que dit à ce sujet Raymond C. Kurzweil). De fait, la cible que vise cet historien n’est pas les ingénieurs qui ont élaboré les algorithmes (ils ne pensent ni à bien ni à mal et ne font que leur travail), mais les algorithmes eux-mêmes, lesquels prennent le contrôle des sociétés humaines. Il juge cette prise de contrôle imminente.
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Le 17 décembre 2024 : trentième anniversaire de la mort de Karl Popper (1902-1994), l’homme qui nous répète qu’il n’existe pas de connaissance qui ne contienne une part d’incertitude. En politique, les théories doivent être soumises à l’analyse critique, à l’issue de laquelle nous nous corrigeons et nous améliorons, sans jamais pouvoir nous arrêter, étant entendu que nous ne pouvons en aucun cas estimer avoir atteint la perfection.
Par ailleurs, il ne s’agit pas de vouloir faire parfaitement bien, mais de faire le moins mal possible. Karl Popper nous avertit : nous ne devons pas, au nom de la tolérance, empêcher les intolérants de s’exprimer ; et, à ce propos, celui qui déclare être le représentant de la tolérance n’est-il pas sur la voie de l’intolérance ? N’est-il pas déjà intolérant ? J’ouvre ici une parenthèse : Pedro Sánchez (pour ne citer que lui), qui se présente comme le parangon de la tolérance et l’incarnation de la démocratie, n’est rien de ce qu’il prétend être, et déjà parce qu’il prétend l’être. Il n’est soucieux que de conserver le pouvoir, comme le feraient d’ailleurs ses ennemis politiques, avec peut-être moins d’audace.
Karl Popper dénonce la pensée utopique, ce que fait à sa manière Isaiah Berlin (j’y reviens) lorsqu’il critique les Lumières et leur face obscure. Les germes des totalitarismes du XXᵉ siècle que Karl Popper décelait chez Platon, Hegel et Marx, nourrissaient les promesses d’un monde meilleur – voire parfait –, une fin qui justifierait tous les moyens. Il faut avancer pas à pas (et non par sauts) et toujours avec la volonté d’apprendre de ses erreurs.
À partir des années 1960-1970, Karl Popper est très critiqué par les gauches, notamment pour l’importance qu’il accorde aux individus en tant que tels, sans nécessairement placer au premier plan le contexte économique et social dans lequel ils s’inscrivent. À partir des années 1960, et plus encore 1970, ses idées sont mieux accueillies par les libéraux conservateurs et par cette nouvelle droite conduite par Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Karl Popper se montre de plus en plus inquiet pour la liberté individuelle face aux pouvoirs étatiques et à leurs bureaucraties. Karl Popper est toujours plus actuel (comme Isaiah Berlin et quelques autres), ce qui est bien la marque des grands, des authentiques. J’invite ceux qui me lisent à le lire.
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Herculanum, cité détruite par le Vésuve le 24 octobre 79 apr. J.-C. Un jour de 1750, une riche villa est découverte fortuitement. On y trouve un très grand nombre de rouleaux de papyrus (d’où le nom qui sera donné à cette villa) carbonisés. Les moins abîmés sont déroulés grâce à l’entêtement d’un religieux du XVIIIᵉ siècle, suivant un ingénieux procédé (voir détails). Il s’agit de textes philosophiques rédigés en grec. La plupart de ces rouleaux ne purent être touchés car ils menaçaient de tomber en poussière au moindre contact. Il pourrait s’agir d’une bibliothèque essentiellement philosophique, notamment d’écrits épicuriens.
Parmi les recherches qui peuvent aider à lire ces rouleaux, celles de W. Brent Seales, de la University of Kentucky :
As a result of his innovations, including the invention of “virtual unwrapping”, Dr. Seales has become renowned by collectors and curators across the globe, earning a reputation as “the guy who can read the unreadable”. In 2015, Seales and his research team used virtual unwrapping to reveal, for the first time ever, a complete text from a manuscript so damaged it would never be opened and read via traditional means. The text was identified as the oldest known Hebrew copy of the book of Leviticus (other than the Dead Sea Scrolls), carbon dated to the third century C.E.
Ci-joint un lien sur un projet extraordinaire : The Vesuvius Challenge. Resurrect an ancient library from the ashes of a volcano. Win prizes. Make history. The Vesuvius Challenge est une compétition mêlant apprentissage automatique, vision par ordinateur et géométrie, qui vise à lire les rouleaux d’Herculanum.
Précisons que chaque rouleau trouvé a une longueur moyenne de quinze mètres (sur dix à vingt centimètres de large), des rouleaux carbonisés qu’il s’agit de dérouler virtuellement.
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Quatre chercheurs espagnols en sciences politiques ont étudié durant plus de dix ans les raisons qui pourraient expliquer la violence particulière contre le clergé espagnol au cours de la guerre civile de 1936-1939 dans la zone contrôlée par les Républicains. Voir « Capacidad de movilización y violencia contra los líderes locales : violencia anticlerical durante la guerra civil española ». Leur point de départ : les recherches menées par Antonio Montero et Ángel David Martín, qui évaluent à plus de six mille les assassinats de religieux au cours de cette guerre civile, 90 % d’entre eux ayant été commis en 1936.
Ces quatre chercheurs ont mené une enquête comparative dans plus de quatre mille municipalités. Ils ont constaté que ces assassinats ont été plus nombreux dans les municipalités où l’Église avait une plus grande capacité à mobiliser des forces contre la gauche, notamment les propriétaires terriens. Selon les résultats de cette longue enquête menée sur le terrain, cette violence anticléricale n’aurait pas relevé de la haine (el odio) mais plutôt d’un calcul quant aux rapports de force ; elle aurait eu un « carácter estratégico ».
Toujours selon ces chercheurs, le nombre de religieux assassinés a été à peine supérieur dans les municipalités où le Frente Popular a remporté le plus de votes. Quant aux municipalités avec présence de milices de l’U.G.T. et de la C.N.T. et celles où elles étaient absentes, les pourcentages d’assassinats ont été respectivement de 38 % et de 24 %. Une fois encore, le niveau de violence contre le clergé s’expliquerait par une plus forte présence de propriétaires terriens, des catholiques étroitement liés à l’Église. Autrement dit, il ne s’agissait pas de laisser libre cours à une haine anticléricale, mais de neutraliser un potentiel danger pour la République.
Cette explication vaut ce qu’elle vaut, mais elle mérite d’être retenue, considérant la méthodologie suivie par ces chercheurs et le temps consacré à cette enquête. La violence antireligieuse a fait 70 % de ses victimes entre juillet et septembre 1936. Les femmes, qui constituaient environ 60 % des membres de l’Église d’Espagne, représentent 5 % du total de ses victimes. Bref, ces recherches proposent une explication politique qui relègue la haine au second plan, une explication souvent avancée par certains milieux. Une fois encore, l’explication avancée par ces chercheurs est à prendre en considération ; il me semble toutefois qu’elle n’explique pas tout.
Olivier Ypsilantis