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Notes en marge – 1/3

Dans une entrevue, Jens Balzer, historien de la culture, fait référence à un livre de Nancy Fraser dans lequel sont décrits des néolibéralistes progressistes. Y sont présentés des individus culturellement progressistes, fiers d’avoir des amis d’autres races et qui ne voient pas d’inconvénient à avoir des enfants trans afin de se sentir plus libres… mais qui, par ailleurs, travaillent pour Google et Uber, pour toutes ces « économies de merde qui détruisent le monde ». L’actuel gouvernement (allemand) et Die Grünen se sont convertis en porte-paroles de cette élite. Alternative für Deutschland (AfD) a réussi d’une certaine manière à se présenter comme le parti de la liberté, à s’affranchir de codes de langage si présents à gauche, avec autosurveillance et surveillance mutuelle avec excommunication à l’appui. Jens Balzer nous annonce pourtant une bonne nouvelle : selon lui, le mouvement woke touche à sa fin et par sa propre faute. Il y a une immense lassitude du public à l’égard de ce mouvement qui s’emploie à vouloir être au centre de tout. Aux États-Unis, on peut constater que le wokisme a atteint son zénith et qu’il amorce son déclin après avoir perdu son pouvoir d’attraction dans les milieux intellectuels et culturels.

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Un livre culte (publié en 1982) vient d’être réédité (et traduit pour la première fois en espagnol), La Cataluña populista d’Enric Ucelay-Da Cal. Dans ce livre, l’auteur remet certaines prétentions catalanes à leur place. La Catalogne n’est plus ce qu’elle était et, depuis longtemps, elle n’est plus ce qu’elle était sous la IIᵉ République, soit le moteur industriel du pays. Et Barcelone n’est plus l’unique grande ville d’Espagne : elle est à présent dépassée par Madrid, tant économiquement que culturellement. La Catalogne de Jordi Pujol (et ce n’est pas un hasard si ce président de la Generalitat de Catalunya détestait ce livre) a profité de la singularité qu’avaient la Catalogne et Barcelone depuis 1870, alors qu’elles n’étaient plus ce qu’elles avaient été. La thèse centrale du présent livre développe une autre thèse de cet auteur exposée dans El fascio de las Ramblas. Dans La Cataluña populista, l’auteur étudie la manière dont a été aplanie la tension sociale dans l’autodénommée « fábrica de España » sous la IIᵉ République. Pour la IIᵉ République, le principal problème était la consolidation de la République par une solution apportée à la question agraire ; il en allait autrement en Catalogne, dont la préoccupation était d’organiser politiquement et socialement une société de type industriel. Enric Ucelay-Da Cal analyse la Catalogne d’un point de vue comparatiste, ce qui est a priori plutôt stimulant. La Catalogne des années 1930 est industrielle et bourgeoise, mais son industrie manque d’appui financier et étatique. Son industrie est par ailleurs d’une taille plutôt réduite et essentiellement tournée vers le textile. Cette industrie attire certes à Barcelone une main-d’œuvre venue des zones rurales de Catalogne et d’autres régions d’Espagne, principalement du Levant et d’Andalousie, mais cette main-d’œuvre n’a jamais atteint la masse critique à même de fonder une culture prolétarienne. Enric Ucelay-Da Cal fait en quelque sorte œuvre de démystification : il y avait en Catalogne plus d’ateliers que d’usines, plus d’ateneos que de casas del pueblo, ce qui donne corps à son hypothèse, à savoir que ce qui a vraiment opéré (sous la direction de l’Esquerra Republicana de Catalunya, l’E.R.C., de Francesc Macià, président de la Generalitat de Catalunya), c’est le populisme interclasse qui s’efforça d’imposer la petite bourgeoisie et les gauches, soit un populisme spécifique, catalan, supposé résoudre les tensions capital/travail dans une synthèse à caractère progressiste, soit une reformulation du noucentisme conservateur. Francesc Macià lança la formule « la casa y el huerto », une formule à succès que capitalisa l’E.R.C. tant à la ville qu’à la campagne. Le succès du catalanisme se confirma. Divers événements mettront toutefois en évidence les limites structurelles de ce projet conduit depuis la Generalitat de Catalunya. Premier de ces événements : le 6 octobre 1934 avec Lluís Companys, puis la guerre civile de 1936-39.

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Michael Oakeshott (1901-1990) juge que la politique est une donnée incontournable de la vie humaine mais qu’il y a plus important. Il refuse par ailleurs tout engagement et repousse les avances de Margaret Thatcher. Son intérêt va aux individus contre la grégarité et les mouvements de masse. Un penseur libéral, dira-t-on. Les individus se construisent à partir de pratiques (d’un héritage et de traditions) et non à partir de grandes idées, de généralités – où je pourrais en revenir à Isaiah Berlin ainsi qu’à Edmund Burke. Pour Michael Oakeshott, la réalité et notre confrontation avec elle ne peuvent être séparées l’une de l’autre, comme les empiristes, par exemple, séparent la sensation de son objet, ce qui ne signifie pas pour autant que notre subjectivité englobe ou même crée toute la réalité. Sa philosophie est une forme d’objective idealism qui s’oppose au matérialisme mais aussi au subjective idealism – selon lequel la notion de réalité est exclusivement subjective. Sa critique du rationalisme porte sur le fait que les pratiques humaines ne peuvent être analysées, portées et organisées selon des schémas rationnels. Ainsi, du point de vue du rationalisme, la politique consiste à élaborer des institutions suivant des principes abstraits sans jamais tenir compte du contexte culturel et de ses traditions. Dans son premier ouvrage d’importance, Experience and Its Modes (1933), Michael Oakeshott distingue trois manières principales de comprendre le monde dans lequel nous nous trouvons : l’approche pratique, l’approche scientifique et l’approche historique ; et il explore plus en profondeur les dimensions de cette dernière. Rationalism in Politics (1962), probablement son écrit le plus connu, dénonce cette tendance à placer la théorie au-dessus de la pratique, une tendance que je juge particulièrement marquée en France. Ses magnifiques pages sur Thomas Hobbes, avec notamment son introduction à Leviathan.

Oakeshott s’inscrit dans une tradition britannique qui tient d’une attitude et non d’une idéologie, une attitude empreinte de scepticisme, méfiante envers les projets totalisants et cette idée selon laquelle la vie consiste à régler un problème puis un autre, une conception née dans l’Europe du XVIIIᵉ siècle selon laquelle la connaissance est technique et dirige la politique et bien d’autres aspects de la vie sociale. Michael Oakeshott pourrait décidément être envisagé comme un frère spirituel d’Isaiah Berlin mais aussi de Montaigne. Il juge, et à raison, que l’œuvre maîtresse de Miguel de Cervantes est une anticipation et une critique du rationalisme. Il estime que chacun de nous porte en lui, et toujours plus, Don Quijote et Sancho Panza. Parmi ses auteurs préférés : Thomas Hobbes et David Hume ; et parmi les questions auxquelles sa pensée reste attachée, la valeur de la conversation et l’importance de préserver ce qui ne tend pas nécessairement vers un objectif. La « civil association », un type d’organisation qui établit un consensus sur les normes à partager mais en aucun cas sur les buts à atteindre, contrairement à d’autres associations qui subordonnent les moyens aux fins.

Oakeshott’s philosophy was marked by a profound skepticism towards rationalism and a deep appreciation for the role of tradition in society. He contended that the complexity of the world exceeds the capacity of human reason to fully comprehend, advocating for a societal structure that respects these cognitive limits. His critique of rationalism is most notably articulated in Rationalism in Politics (1962), where he describes politics as a complex and unpredictable realm. Oakeshott’s pragmatic approach led him to view conservatism not as an ideology with a fixed set of doctrines but as a disposition that favors the known and tried over the new and speculative, and the concrete over the abstract.

Oakeshott focused on the nature of knowledge and the significance of experience in human affairs. He distinguished between historical and scientific modes of experience, emphasizing the subjective nature of human understanding. Oakeshott’s anti-rationalist position was a rebuttal to the Enlightenment’s emphasis on reason, instead championing the value of traditional knowledge that evolves from collective historical experience and established practices.

Oakeshott critiqued the rationalist model of enterprise association, which seeks to achieve abstract goals such as equality and freedom, proposing instead the model of civil association. He argued that states should be organized not around lofty, often unachievable ideals, but rather around the rule of law, which safeguards individual freedom and allows citizens to pursue their own objectives. This model underscores the importance of individual experience and judgment, eschewing universal moral principles or natural rights in favor of a societal order maintained through legality and civil interaction.

Oakeshott’s conservative philosophy also informed his views on education and the rule of law, as evidenced in his works The Voice of Liberal Learning (1989) and On Human Conduct (1975). He regarded education as a vehicle for cultural continuity, introducing new generations to the collective wisdom and practices of their society. This intergenerational conversation was a key aspect of the conservative commitment to preserving established traditions. In On Human Conduct, Oakeshott explored the foundations of the rule of law, advocating for a societal framework that prioritizes individual autonomy and civil order over the collective pursuit of abstract objectives.

The intellectual contributions of Michael Oakeshott to conservative philosophy and political theory have had a lasting impact. His critiques of liberalism, socialism, and other ideological systems are still relevant and studied for their depth and insight. Oakeshott’s death on December 19, 1990, did not diminish the significance of his work, which continues to influence political thought. His emphasis on the primacy of tradition, his critique of rationalism, and his concept of civil association remain foundational to contemporary conservative philosophy.

Ci-joint un lien publié par la Stanford Encyclopedia of Philosophy :
https://plato.stanford.edu/entries/oakeshott/

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Suite à un héritage, la bibliothèque de José María García Escudero (1916-2002), Director general de Cinematografía y Teatro (1951-52 / 1962-67), a été répertoriée. José María García Escudero a été choisi par le régime franquiste afin de dynamiser une industrie cinématographique encore titubante en Espagne. Le but assigné par le régime : faire émerger un cinéma capable de se mesurer avec les productions européennes tout en étant étroitement contrôlé. En 1962 (année où l’Espagne tente, mais sans succès, d’intégrer la C.E.E.), Manuel Fraga est désigné pour mener à bien ce projet. Les années 1960 sont celles des débuts du Nuevo Cine Español, avec entre autres Luis García Berlanga, Antonio Bardem et Carlos Saura. Voir les déboires du film Surcos (1951) de José Antonio Nieves Conde, un film proche par son style du néoréalisme italien, un film que soutient ouvertement et dès le début José María García Escudero – ce qu’il rapporte dans son autobiographie Mis siete vidas –, un film qui sera néanmoins implacablement censuré par le régime franquiste.

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Un extraordinaire travail ethnographique réalisé par Eugenio Monesma (né en 1952), caméra au poing. Cet homme a parcouru l’Espagne durant des décennies afin de rendre compte de ses traditions, fêtes populaires, gastronomie et professions oubliées. Ce sont aujourd’hui trois mille trois cents documentaires consultables sur son canal YouTube, une série qui connaît un grand succès avec plus de deux millions d’abonnés, parmi lesquels beaucoup de jeunes. Eugenio Monesma a commencé à filmer en Super-8 au début des années 1980. Fort de son succès sur YouTube et encouragé par son fils, il vient de publier cent de ses reportages dans un livre qui a pour titre : 100 oficios para el recuerdo. Un viaje por la España rural en busca de los labores del pasado.

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Les chercheurs ont enfin libre accès aux câbles diplomatiques envoyés par l’ambassadeur des États-Unis en Espagne de 1975 à 1980, Wells Stabler. En cette période de guerre froide, les changements politiques, notamment en Europe du Sud (Portugal, Espagne, Italie, Grèce), sont suivis de près, l’Espagne avec cet ambassadeur qui côtoie tout le monde politique du pays. Les informations qu’il recueille sont transmises à Henry Kissinger. Lire l’étude de Jorge Urdánoz Ganuza, professeur de philosophie du droit, La Transición según los espías. Dans ce livre, l’auteur avance une thèse peu courante, à savoir que le choix du système électoral proportionnel (et non majoritaire) n’a pas été le produit d’un consensus et d’un pacte avec l’opposition démocratique, mais d’une tactique politique conjoncturelle : éviter l’arrivée de Manuel Fraga au pouvoir. Autre épisode auquel fait référence Jorge Urdánoz Ganuza, et en détail, la légalisation du Partido Comunista de España (P.C.E.), qui s’écarte du narratif émotionnel et mythifié de l’attentat d’Atocha, suivi des funérailles des avocats assassinés, et de la rencontre Santiago Carrillo / Adolfo Suárez. D’après les câbles de Wells Stabler, la crise économique aurait incité les responsables politiques à faire entrer le P.C.E. et son syndicat Confederación Sindical de Comisiones Obreras (CC.OO.) dans le système ; et dans la foulée, il aurait été décidé d’injecter de l’argent dans l’Unión General de Trabajadores (U.G.T., le syndicat du P.S.O.E.) afin de contrebalancer l’influence de la CC.OO.

Olivier Ypsilantis

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