J’ai relu il y a peu les conversations entre Rony Brauman et Alain Finkielkraut conduites par Élizabeth Lévy, des conversations rassemblées sous le titre « La discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France », des conversations qui se sont tenues entre juin 2004 et août 2006, il y a donc plus ou moins vingt ans.
Lorsque je dis que j’ai relu ce livre, il serait plus exact de dire que je l’ai ouvert au hasard, ici et là, pour en lire des passages. Le premier passage que j’en ai lu s’inscrit dans la Partie 5, et j’ai cru rêver en lisant Rony Brauman – que je n’ai jamais apprécié. Il m’a semblé qu’il faisait un usage éhonté de la mauvaise foi. Il est vrai que ce qu’il déclare remonte à août 2006 ; affirmerait-il aujourd’hui avec un même aplomb ce qu’il affirmait il y a presque vingt ans ? Rony Brauman estime (nous sommes en 2006, je le rappelle) que la question de Gaza pourrait être réglée ou tout au moins voir un début de règlement en exigeant du Hamas qu’il renonce à sa chartre. L’armée israélienne vient alors d’évacuer la bande de Gaza, un plan initié en 2005 par le Premier ministre Ariel Sharon.
Rony Brauman souffrait probablement d’hyperthermie, et il aurait fallu l’inviter à prendre une douche froide, très froide. Mais écoutez-le : « Cette charte est inacceptable et je conçois que tous les partenaires de cette négociation, dans un conflit qui a une dimension internationale, en exigent l’abrogation. Voilà un point de pression, tout à fait légitime pour l’Europe. » Et je passe sur la suite de ce propos. Rony Brauman est probablement aveuglé par ses présupposés idéologiques. Après avoir lu ce texte, je me suis dit que si Rony Brauman était né plus tôt, il se serait probablement rendu à Berlin, au début des années 1930, après avoir pris rendez-vous avec Hitler ou l’un de ses plus proches collaborateurs afin de leur suggérer, pour rendre le nazisme acceptable, d’en modifier voire d’en supprimer les points les plus controversés, à commencer par la théorie raciale, plus particulièrement l’antisémitisme.
Dans ces entretiens, il est question du Hamas et sa violence, une violence telle que l’Autorité palestinienne est présentée comme un partenaire recommandable. Aujourd’hui l’Autorité palestinienne ne représente presque plus rien, et il ne faudrait pas oublier son histoire même si elle semble presque sympathique par rapport aux atrocités perpétrées par le Hamas. Il ne faudrait pas oublier la filouterie de Yasser Arafat. Au début de la deuxième Intifada, Yasser Arafat avait en tête d’engager la région dans une situation à la yougoslave afin de pousser Ariel Sharon à se comporter comme Slobodan Milošević, un propos rapporté par Amos Oz à Alain Finkielkraut, Amoz Oz qui par ailleurs refusait de rencontrer Ariel Sharon car le jugeant trop brutal. Yasser Arafat espérait donc que les Israéliens se laisseraient aller à des massacres, à un nettoyage ethnique, ce qui obligerait la communauté internationale à intervenir, à réfréner les Israéliens et imposer une solution plus favorable aux Palestiniens, plus favorable que tout ce qui avait pu être obtenu par la négociation. Yasser Arafat est le maître d’œuvre de bien des coups tordus. Il est le principal responsable de la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui les relations entre Israéliens et Palestiniens. Une fois encore, les horreurs commises par le Hamas ne doivent pas nous faire oublier ses trop nombreuses manigances. C’est lui qui a sans cesse refusé tout accord sur le point d’aboutir car le vieux filou avait compris que le problème palestinien devait rester un problème, qu’il s’agissait d’une rente morale mais aussi d’une manne financière. Redisons-le, il est préférable d’être déclaré victime des Juifs que d’être victime des Turcs, des Arabes, des Chinois, d’une quelconque puissance occidentale et j’en passe. Le Palestinien est la Sainte Figure de l’Opprimé. Et, insistons, à la rente morale s’ajoute une rente financière venue de l’aide internationale.
L’ONU aime les Palestiniens, elle les chouchoute, elle les dorlote et l’UNRWA les biberonne pendant que les dirigeants palestiniens amassent des fortunes considérables avec ce qu’ils prélèvent sur cette aide et qu’un appareil de fonctionnaires pléthorique s’engraisse sur ce que leur accordent les responsables de l’appareil politique et militaire qui font fructifier leurs capitaux au Qatar. Une bonne partie de cette aide est également détournée à des fins de guerre et d’agression, à commencer par le « métro de Gaza » qui à l’heure du tourisme universel sera un jour visité comme le sont les Củ Chi Tunnels autour de Saigon.
Le problème palestinien permet d’entretenir une purulence et de fédérer. On retrouve parmi les citoyens atteints de palestinisme des membres de toutes les classes sociales. Il y a bien un vaccin contre le paludisme mais pour l’heure il n’y en a pas contre le palestinisme.
L’antisionisme que nous subissons en Europe vient essentiellement d’Afrique et du monde arabo-musulman, certes, mais cet antisionisme rencontre (et a rencontré) un antisionisme de gauche, un antisionisme historique puisqu’il remonte au XIXème siècle, un antisionisme qui voit en l’immigré et de préférence musulman un substitut à la figure du prolétaire d’antan. Il y a par ailleurs à gauche des relents christiques, le Palestinien étant le symbole même de la figure souffrante, soit le Christ en croix. Et tout le monde connaît cette figure d’une certaine propagande, Jésus le Palestinien.
Les Juifs sont considérés comme des riches, des puissants, des dominateurs, surtout par la gauche d’aujourd’hui ; les vieilles croyances de la droite nationaliste sont passées vers la gauche altermondialiste. La merde circule dans tout un réseau d’égouts mentaux. Ainsi que le souligne Alain Finkielkraut, « l’esprit qui souffle sur notre pays n’est pas (…) l’esprit de Drumont, c’est l’esprit de Durban, ce n’est pas le nationalisme étriqué, c’est l’internationalisme dévoyé ». Les sionistes avaient espéré (entre autres espoirs) en s’installant sur un coin de cette terre en finir avec le préjugé du Juif cosmopolite, du Juif partout et nulle part, mais c’est en vain. D’autres préjugés non moins tenaces et non moins insidieux ont pris le relai : le sionisme est accusé (entre autres accusations) de tirer les ficelles du gouvernement mondial. Israël est devenu le Juif des nations.
Un phénomène toujours plus inquiétant. A une époque l’antisémitisme et l’antisionisme partageaient un espace commun, une intersection dans la théorie des ensembles, entre un ensemble A et un ensemble B, soit A ∩ B. Mais cette partie ne cesse de s’amplifier et d’attirer toujours plus en elle ces deux ensembles.
Lorsque Rony Brauman écrit « Antisémitisme : l’intolérable chantage. Israël-Palestine, une affaire française ? » (publié en 2003, il y a donc un peu plus de vingt ans), il veut dénoncer la confusion (délibérément entretenue selon lui) entre le combat contre la politique d’Israël et le combat contre les Juifs. Cette considération n’a probablement jamais eu une grande pertinence mais aujourd’hui elle n’en a plus aucune. Un peu partout les Juifs sont identifiés à des sionistes et tout symbole juif portés par eux dans l’espace public les met en danger. A tout moment, ils peuvent être insultés, frappés. Les choses ne sont plus nommées correctement et pour cette raison nous avons toutes les raisons d’être inquiets, et pas seulement pour les Juifs mais aussi et d’abord pour eux car lorsqu’une société est malade, ils sont les premiers à être désignés comme la cause principale voire exclusive de l’état des choses.
L’antisémitisme est activé par la passion de la ressemblance et il accuse le Juif d’être singulier, de cultiver la singularité, de vouloir marquer une distance, de refuser le vivre-ensemble, le frotti-frotta universel, les ébats dans le même jacuzzi. Nous sommes entrés dans l’antisémitisme démocratique, l’antisémitisme post-nazi. Mais prenons garde, l’antifascisme officiel doucereusement véhiculé par les médias de masse, l’antifascisme social-démocrate pourrait s’avérer non moins dangereux qu’un fascisme officiel, violent et tonitruant. La passion de la ressemblance et l’idéal démocratique reprochent aux Juifs « de profaner, à leur tour, la religion de l’humanité en élevant une cloison entre eux et les autres hommes. »
Olivier Ypsilantis