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Los Tercios de España

Il s’agit d’une infanterie légendaire, d’une infanterie d’élite. Elle a dominé tous les champs de bataille, de 1534 à la fin du XVIIème siècle. Les Tercios ont été les grandes unités d’infanterie des Reyes Católicos, le noyau dur des armées internationales des Habsbourg, de l’Imperio Español.

Carlos V (Carlos I en tant que roi d’Espagne) hérite du titre de « Rey Católico » concédé par le pape Alexandre VI, un titre concédé à Fernando et Isabel, ses grands-parents. Carlos V n’est pas vraiment espagnol ; c’est un européen, contrairement à son fils Felipe II et ses successeurs qui s’éprouveront comme espagnols.

Au cours des époques médiévales, l’Espagne est occupée à reconquérir le pays sur les musulmans ; c’est la Reconquista, et elle engage toute la société, le roi, l’aristocratie, les ordres militaires, les milices d’origine populaire (soit des petites armées municipales). Au cours de cette période, Carlos V ordonne de regrouper en trois tiers l’infanterie espagnole stationnée en Italie depuis le Gran Capitán voire les Almogavres, ces mercenaires au service de la Couronne d’Aragon : soit un tiers pour le duché de Milan, un tiers pour le royaume de Naples, un tiers pour le royaume de Sicile. Carlos V établit trois commandements et trois juridictions militaires qui correspondent aux trois États les plus importants que possède l’Espagne en Italie.

Le Tercio de Nápoles regroupe l’infanterie la plus anciennement établie en Italie, d’où son nom de « Tercio Viejo de Nápoles ». Par ordre d’ancienneté viennent le Tercio de Sicilia, le Tercio de Cerdeña et le Tercio de Lombardía (ou de Milán) A ces quatre Tercios s’en ajoutent d’autres selon les nécessités, notamment pour le combat naval contre les Turcs dont le plus connu est le Tercio de la Liga avec ses nombreux soldats embarqués sur des galères patrouillant le long des côtes d’Italie. Ce Tercio est le principal composant de l’infanterie de marine.

Le Tercio a été créé suite à l’occupation du Milanais et à la nécessité de défendre le Sud de l’Italie contre les Turcs. Les compagnies stationnées dans la région seront appelées « Tercio de Nápoles y Sicilia ». Peu après, le royaume de Sicile aura son Tercio. Les Tercios d’origine (Milan, Naples et Sicile) seront appelés « Tercios Viejos » ; les autres n’auront pas un caractère permanent, comme le Tercio de Málaga. Les trois premiers Tercios, les « Tercios Viejos » recevront avec le temps et la création d’autres Tercios le nom de « Grandes Tercios Viejos ».

La terrible efficacité de l’infanterie des Tercios vient en grande partie de la combinaison de ses armes blanches (épées et piques) et de ses armes à feu (arquebuses et mousquets), une combinaison qui leur permet de s’adapter à des situations très diverses. L’arme par excellence du Tercio est la pique. Les piquiers se regroupent en formations serrées que flanquent des arquebusiers. La technique des piquiers est héritée du modèle suisse, lui-même hérité du modèle macédonien. Mais la principale supériorité du Tercio sur le modèle suisse tient à sa capacité à se fragmenter pour augmenter sa mobilité, et jusqu’au combat individuel dans lequel les Espagnols excellent. Cette souplesse d’utilisation est héritière des légions romaines mais aussi de la Reconquista et de la Guerra de Granada, un héritage perfectionné par Gonzalo Fernández de Córdoba, surnommé le Gran Capitán. Supériorité tactique mais aussi stratégique : les Tercios déployés en Italie peuvent être envoyés aussi bien vers le nord que vers le centre de l’Europe, vers la Méditerranée ou vers l’Afrique du Nord. Lorsque les Tercios quittent leur lieu de garnison, de nouvelles recrues peuvent les y remplacer.

Au cours du XVIème siècle, avec le développement des armes à feu, la proportion des piquiers diminue pour céder la place aux arquebusiers et mousquetaires. Les Tercios sont l’aboutissement d’une évolution commencée à la fin du XVème siècle. On passe alors des contingents médiévaux hétérogènes et non permanents (ils sont dissouts lorsque la guerre se termine) à une structure militaire homogène et permanente, capable d’intervenir partout et à tout moment.

La structure des premiers Tercios est simple. Un maestre de campo commande sa compagnie et celles d’autres capitaines, soit un total de trois mille hommes. Le Tercio peut avoir alors douze compagnies de deux cent cinquante hommes ou dix compagnies de trois cents hommes. Il s’agit d’un nombre rarement atteint, les compagnies ayant du mal à combler leurs pertes. Au fil du temps, ce nombre ne cessera de diminuer et leur organisation ne cessera d’être modulée sans que leur structure fondamentale ne soit modifiée. Les témoignages signalent qu’à partir de 1635 le recrutement devient difficile lorsque commence la guerre contre la France, une guerre de vingt-quatre ans. On a calculé qu’au cours de cette guerre (1635-1659) que conclura la paix des Pyrénées, l’Espagne a perdu au combat 288 000 hommes (tués, blessés, prisonniers), sans compter les très nombreux blessés (dont des amputés). Et l’Espagne d’alors souffre d’un grave problème démographique avec notamment une forte émigration outre-Atlantique.

Point central. Les Tercios ont dominé les champs de bataille durant près de cent cinquante ans par la qualité de leur armement, par leur tactique et leur stratégie mais aussi – et surtout – par les qualités morales de ses soldats, avec un compromis personnel passé avec le souverain qui les paye. Ces soldats ne sont pas tenus de prêter explicitement serment au souverain, leur serment est implicite et tout candidat peut le refuser avant de s’engager.

Cette volonté de permanence des Tercios (chose alors exceptionnelle dans les armées d’Europe d’alors) contribue à leur efficacité ; les vétérans peuvent ainsi transmettre leur expérience aux nouvelles recrues, même s’ils changent de compagnie voire de Tercio. Les soldats des Tercios sont des professionnels payés par leur souverain mais ils diffèrent des mercenaires au sens courant du mot. Leur fidélité au souverain est absolue (je vais y venir), rien à voir avec les Suisses ou les lansquenets dont la fidélité est aléatoire. Dans les pires mutineries des Tercios, notamment dans les Flandres, les soldats n’ont jamais remis en question leur fidélité envers le souverain comme symbole incarné du concept politico-religieux qu’ils se sont engagés à défendre. Pas question donc de déposer les armes ou de passer à l’ennemi.

L’origine des soldats des Tercios est des plus diverses. On trouve des fils aînés de Grands d’Espagne et des journaliers. Il s’agit d’une authentique école du mérite, une méritocratie. Dans ses rangs aussi des cadets de nobles maisons, des hidalgos (très nombreux dans l’Espagne d’alors), des paysans, des misérables, des voleurs et des criminels. Un quart des membres des Tercios sont nobles ou bacheliers, une proportion alors exceptionnellement élevée dans ce genre d’organisation. Des écrivains majeurs ont servi dans les Tercios, parmi lesquels Miguel de Cervantes, Félix Lope de Vega Carpio, Pedro Calderón de la Barca, Alonso de Ercilla y Zúñiga et Hugo de Moncada. Contrairement à la noblesse européenne, la noblesse espagnole ne dédaigne pas de servir son roi en tant que fantassin et non en tant que cavalier. A ce propos, l’Espagnol a toujours été habité par un profond sentiment démocratique, un rapport d’homme à homme, très spontané, une particularité dont on peut encore prendre note dans la vie quotidienne espagnole.

A leurs débuts, les mouvements stratégiques des Tercios (dans les Flandres, en Afrique du Nord, en Europe centrale et dans les Balkans) ne sont pas des mouvements offensifs mais préventifs. Un fait peu connu et à l’occasion occulté à dessein : l’intervention espagnole dans les Flandres a été essentiellement motivée pour mettre fin aux tueries et à la furie iconoclaste des calvinistes. Le ciment de cette monarchie plurielle est en partie constitué pas les Tercios, les Tercios dont la force repose en partie sur la loyauté au souverain et à la foi catholique. Ajoutons à cette spécificité morale, l’honneur ; c’est un sentiment alors très marqué, un sentiment qui détermine la conduite à un point que l’on n’imagine pas. El honor y la honra, main dans la main. El honor, soit la haute estime que l’on se porte et qui exige un comportement en rapport avec cette estime. La honra, soit la bonne réputation, le regard des autres – de la société – sur soi-même. El honor s’avère plus exigeant car il reste actif même lorsque l’intéressé se trouve seul avec lui-même, sans regard pour l’observer et le juger. Ces sentiments sont certes critiquables dans la mesure où ils peuvent conduire à de graves distorsions capables de susciter des comportements condamnables, mais c’est ainsi : el honor y la honra sont des sentiments centraux au XVIème et au XVIIème siècle, ce que notre siècle ne peut concevoir.

Les Espagnols des Tercios savent qu’ils sont les meilleurs soldats, aussi acceptent-ils d’être engagés dans des opérations que les autres refuseraient. Ces Espagnols – et nous insistons sur ce point – ne s’envisagent pas comme des mercenaires car outre la solde que leur verse la Couronne, ils recherchent la victoire, la gloire et une réputation. Rien ne leur semble impossible. Hernán Cortés est encore en vie lorsque sont fondés les Tercios, Hernán Cortés qui avec trois cents hommes a fait tomber un empire et a fondé une nouvelle et immense nation.

Il y a eu des mutineries dans les Tercios, des mutineries qui s’expliquent par le non-respect d’une partie du contrat par la Couronne, avec retard dans le paiement de la solde. Ainsi, lorsque les combattants des Tercios de la forteresse d’Anvers se mutinent, la Couronne leur doit cent six mensualités ! Il ne s’agit pas de mauvaise volonté, la Couronne se trouve simplement à cours de ressources suite à des attaques anglaises ou hollandaises contre des vaisseaux espagnols transportant de l’or ou de l’argent à travers l’Atlantique. La France de son côté se sert plus discrètement, en autorisant la contrebande entre l’Espagne et les Flandres moyennant un droit de passage : sur cent cinquante mille escudos, le roi de France en prélève cinquante mille. Précisons que les mutineries des Tercios se font avec discipline. Les officiers commencent par en être exclus afin qu’ils n’aient pas à choisir entre la loyauté envers leur souverain et la loyauté envers leurs hommes. Puis les mutins élisent l’un des leurs qui est assisté par un conseil lui aussi élu ; et ils doivent faire régner la plus stricte discipline. Ces grandes mutineries ont facilité la victoire des ennemis de l’Espagne.

L’infanterie des Tercios se protège des charges de l’ennemi à l’aide de longues piques comme l’avait fait l’infanterie suisse à Marignan. Aux armes blanches, les Tercios ajoutent les armes à feu, l’arquebuse et, plus efficace, le mousquet. Le mousquet est plus lourd et porte bien plus loin, environ quatre cents mètres au lieu de quinze mètres pour l’arquebuse, avec un projectile de dix-sept à vingt-deux millimètres. Il pèse tant que le mousquetaire doit s’alléger de ce qui le protège, le morion par exemple qu’il remplace par un chapeau à larges bords.

Le Gran Capitán et ses successeurs organisent les Tercios et s’efforcent de les rendre aussi efficaces que possible tant dans la défensive que l’offensive en faisant usage de la combinaison armes blanches / armes à feu. Le combat s’engage avec une décharge de mousquets lorsque l’ennemi se trouve à un peu plus de cent mètres, suivie d’une décharge d’arquebuses lorsque l’ennemi se trouve plus prêt. Et les piques s’abattent de manière à former une haie de pointes. Enfin, le piquier peut lâcher son arme et s’emparer de son épée et de sa dague pour le combat au corps-à-corps.

La formation des Tercios s’inspire de la formation de la Phalange macédonienne et de la Légion romaine, soit une technique permettant de rendre compatible la capacité défense/attaque, de les combiner de manière à donner à ces formations un maximum d’efficacité. Les Tercios se forment en carré mais peuvent adopter d’autres formes suivant les circonstances. Les piquiers équipés d’une cuirasse sont placés au premier rang tandis que les arquebusiers et les mousquetaires évoluent librement sur les côtés. Les piquiers sans cuirasse sont placés derrière, prêts à combler les vides du premier rang. Les Tercios sont très redoutables face la cavalerie et l’infanterie, très vulnérables face à l’artillerie, encore peu présente et peu efficace sur les champs de bataille. Si nécessaire, la masse des Tercios est augmentée et peut passer à plusieurs milliers d’hommes, une masse équilibrée et flexible au sein de laquelle sont exploitées les meilleures qualités de chaque nation : les Espagnols à l’avant-garde, les Wallons porteurs d’arquebuses et de mousquets et, à l’intérieur des cadres, les Allemands, connus pour leur fermeté dans l’adversité. L’ennemi se place plus ou moins de la même manière, avec plus ou moins le même nombre de soldats. Le combat s’ouvre sur une décharge d’armes à feu. Puis la cavalerie ennemie attaque et s’approche autant qu’elle le peut de la pointe des piques afin de décharger ses pistolets et trouver un espace où se glisser dans l’espoir d’atteindre les arrières de l’ennemi et ainsi le prendre à revers. Les formations se rapprochent, décharges d’armes à feu, choc frontal jusqu’à ce que l’une des formations cède et favorise une attaque sur ses flancs voire ses arrières. L’habileté du commandement consiste à désorganiser la formation ennemie afin de créer une débandade et la poursuivre. Les pertes au cours du combat ne sont généralement guère élevées ; elles deviennent très lourdes lorsque l’un camp est mis en déroute ; il est alors poursuivi et l’affaire tourne généralement au massacre.

L’histoire des Tercios est un très vaste sujet d’étude que je n’ai fait qu’effleurer. Il me faudrait évoquer les Tercios embarqués (infanterie de marine), la bataille de Pavie (une grande défaire française), la prise de Tunis et de La Goulette, la bataille de Saint-Quentin, Lépante et bien d’autres victoires des Tercios, des mutineries, des sièges (dont celui d’Anvers), le duc d’Alba, Don Luis de Requesens, Don Juan de Austria, les Tercios Nuevos, Fernando Álvarez de Toledo, Miguel de  Cervantes Saavedra et tant d’autres noms célèbres, mais aussi la vie du soldat, le recrutement, la discipline, bref, un épais volume ne suffirait pas à rendre compte de l’histoire de cette formation qui se confond durant environ cent cinquante ans avec l’histoire d’un pays qui est la grande puissance mondiale. J’espère par cette esquisse avoir donné au lecteur l’envie d’étudier l’histoire des Tercios et de ses hommes.

Olivier Ypsilantis

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