L’Europe joue depuis plusieurs décennies un rôle central dans l’exclusion d’Israël de la scène internationale, aussi bien au niveau des États que du Conseil de l’Europe. Ce rôle était tenu par l’Union soviétique (et ses alliés arabes) jusqu’à sa chute. Aujourd’hui Israël ne peut guère compter que sur les États-Unis, avec certes des hauts et des bas mais avec, quoi qu’il en soit, une fidélité jamais démentie.
Depuis quelque temps une nouvelle figure se structure en Europe, une figure mythique, l’Autre n’est plus le Juif, un Autre peu apprécié et suscitant généralement la méfiance ; à présent l’Autre est l’immigré, l’Arabo-musulman de préférence, figure idéale et idéalisée du colonisé, de l’outragé, du bafoué. Et le Palestinien représente la crème de la crème du colonisé, de l’outragé, du bafoué. Mais pourquoi ? Parce que ceux qui le tourmentent sont des Israéliens, des Juifs d’Israël. L’Europe peut à présent accuser les Juifs d’être des colonisateurs, l’Europe qui a renoncé à la politique de la canonnière mais qui cherche à s’imposer par la morale, comme la représentante suprême de la démocratie et ses valeurs. L’Europe est comme une institutrice et la monde est une salle de classe. L’institutrice a ses chouchous mais aussi son souffre-douleur qui a pour nom… Israël. L’Europe mise par ailleurs sur le nombre, ce qui n’a rien de surprenant à l’ère des masses. Par ailleurs, le courage n’est pas ce qui caractérise les fonctionnaires européens. Ils ne songent qu’à leurs petits avantages et à leur confort personnel. Que pèse un pays à peine plus peuplé que le Portugal face aux masses arabo-musulmanes par ailleurs toujours plus nombreuses sur le sol européen ? Et cette manœuvre permet à la technocratie européenne d’espérer gagner en poids face aux États-Unis. La Palestine, ce mot mythique, un totem autour duquel l’Europe tourne en compagnie des Arabo-musulmans. Peut-être les uns tournent-ils dans un sens et les autres dans l’autre sens ; mais tous tournent autour du même totem, le Palestinien.
Le changement d’attitude envers Israël fait suite à la guerre des Six Jours, comme si la victoire d’Israël était trop massive et qu’elle ne pouvait qu’irriter. On aime éventuellement le Juif souffrant, mourant, on aime moins le Juif en bonne santé et encore moins le Juif capable de rendre des coups. Suite à cette victoire, l’Union soviétique accentue la propagande anti-israélienne. Arrive le choc pétrolier de 1973, un choc organisé par la Ligue arabe suite à la guerre du Kippour remportée difficilement par Israël et au prix de lourdes pertes – rien à voir avec la guerre des Six Jours. Ce choc pétrolier est la prolongation de la guerre du Kippour par le monde arabe, guerre tournée non plus exclusivement contre Israël mais contre le monde occidental pour qu’il fasse pression sur Israël. Ainsi, dès novembre 1973, les pays de la Communauté européenne se réunissent à Bruxelles, se plient à la volonté arabe et décrètent un embargo total sur les armes en direction d’Israël. La référence à la Palestine devient centrale. Le chantage au pétrole pousse à Communauté européenne à se dégager d’Israël et à activer « la question palestinienne » au nom de valeurs supérieures, comme la paix et la justice. L’imbroglio euro-arabe se confirme et les Arabes réclament avec entêtement la reconnaissance par l’Europe de leur excellence voire de leur supériorité culturelle. Et le passé de l’Europe est discrètement réécrit afin de ménager l’islam, essentiellement arabe, afin de lui ménager une place d’honneur dans le discours de l’identité européenne.
La guerre d’Irak de 2003 dirigée par George W. Bush a activé le rapprochement entre l’Europe (France en tête) et le monde arabo-musulman. Les masses européennes ont rapproché George W. Bush et Ariel Sharon pour en faire des Satan, avec les néo-conservateurs présentés comme des va-t-en-guerre, à commencer par les Juifs de cette équipe. Par des voies plus ou moins détournées, George W. Bush a été présenté comme ayant été une marionnette entre les mains de ces Juifs. Les altermondialistes n’ont alors cessé de gagner en force et leur idéologie s’est imposée dans les élites politiques et culturelles européennes avec ce mantra selon lequel Israël menaçait la paix dans le monde ; autrement dit : si ce pays disparaissait tout le monde y gagnerait, y compris les Juifs qui verraient alors l’antisémitisme s’évaporer.
Et si l’on tolère l’existence d’Israël – montrons-nous bon prince – ce ne peut être qu’au prix de « la solution du problème palestinien » et la fin de « la colonisation dans les territoires (occupés) », autant de questions supposées activer l’islamisme et l’islamisation. Aujourd’hui, nous en sommes au palestinisme, un néologisme qui désigne une nouvelle religion avec ses saints et ses martyrs. Le drapeau palestinien devient toujours plus en Europe et dans le monde arabo-musulman le signe de ralliement des damnés de la terre.
Cette guerre d’Irak a marqué un point de basculement (il y en avait eu d’autres et il y en aura d’autres) en Europe, tant chez les responsables politiques que dans l’opinion publique. Les Juifs européens ont alors senti que quelque chose rôdait autour d’eux. Prise dans un malaise général (politique, économique, social, culturel, etc.), l’Europe cherche volontiers la cause de son malaise du côté d’Israël – avant c’était le Juif. Cette attitude est activée par des pouvoirs toujours plus emberlificotés dans les capitaux arabes (pensons aux capitaux qataris), les pétrodollars a-t-on l’habitude de dire, mais aussi par la présence toujours plus marquée d’une immigration arabo-musulmane. Les autorités politiques européennes (et je pourrais à ce sujet évoquer le cas espagnol que je connais bien) ont décidé d’évider l’Europe de ses spécificités et de sa civilisation au nom de l’Autre mais sans jamais exiger que l’Autre nous reconnaisse pour ce que nous sommes, c’est-à-dire un Autre – des autres.
Et Israël est condamné car accusé d’aller à contre-courant, d’être porteur d’une singularité et de défendre ses frontières, des frontières sans cesse menacées, sans cesse remises en question, tandis que nous sommes invités à oublier notre singularité, à mépriser les frontières et notre héritage ; notre héritage soit la richesse qui nous permet une relation d’échange avec l’autre, avec les autres, avec un a minuscule – car nous n’avons rien à faire de l’Autre, avec un A majuscule, cette abstraction.
Il est instructif de suivre la dégradation de la perception du Juif qu’ont les dirigeants et les populations de divers pays d’Europe, une dégradation qui s’observe clairement et qui s’accélère depuis les années George W. Bush (et Ariel Sharon) et qui s’est considérablement accélérée depuis le 7 octobre. L’Europe se veut morale et il est vrai qu’ayant été l’aire de la Shoah elle s’efforce d’apparaître comme telle mais exclusivement suivant ses propres règles qui consistent à charger Israël de tous les maux ou presque et à estomper voire gommer les multiples meurtres commis par l’Autorité palestinienne puis par le Hamas, charger Israël de tous les maux ou presque afin d’estomper voire gommer la Shoah, la Shoah que les Juifs sont assez volontiers accusés d’instrumentaliser afin de cacher leurs manigances et pousser leurs pions sur l’échiquier mondial. Et dans cette dénonciation entêtée d’Israël, l’Europe a réussi un formidable renversement : faire des victimes des bourreaux et ainsi prendre la pose sur le piédestal de la Vertu.
Hitler a joué avec l’humiliation qu’a supposé le traité de Versailles et il y aurait beaucoup à dire à ce sujet et sans donner nécessairement tort à l’Allemagne. Mais ce qui n’est pas admissible c’est toute cette histoire de coup de poignard dans le dos, un poignard que la caricature montre tenu par un Juif. Le mythe du « complot juif » a conduit à l’avilissement du Juif, à l’édiction des lois raciales de Nuremberg puis à la Shoah. Et que se passe-t-il à présent ? Les Arabes sont présentés comme des humiliés (par les Juifs, par Israël), une histoire qui trouve chez nous bien des oreilles attentives. Le terrorisme arabo-islamique est ainsi diversement justifié et ils sont plus d’un à faire sa promotion. Shmuel Trigano pose des questions que je me pose volontiers et depuis longtemps, des questions-réponses : « Quelle humiliation pour les Palestiniens et les États arabes ? Celle d’avoir échoué dans leur projet de détruire Israël ? Quelle humiliation pour le monde islamique ? D’avoir vu les Juifs sortir de leur condition de dhimmi ? L’humiliation subie par la volonté de puissance est-elle digne de respect ? L’humiliation du monde arabe, c’est qu’Israël ait pu résister à sa volonté de l’annihiler. »
Olivier Ypsilantis