Skip to content

L’Espagne et Israël

L’Espagne et Israël n’ont eu aucune relation diplomatique durant trente-huit ans. Ces relations ne seront établies qu’en 1986. Pourquoi ? L’histoire des relations diplomatiques entre ces deux pays est l’histoire d’une asymétrie dans une relation triangulaire : Espagne / Israël / monde arabe. Lorsque l’un des protagonistes veut amorcer une rencontre, l’autre la repousse. C’est l’histoire d’occasions perdues et de l’attente d’occasions qui tardent à venir… lorsqu’elles viennent.

Le tout jeune État d’Israël (né en 1948) n’éprouve aucune sympathie pour le régime de Franco (décédé en 1975), tant pour des raisons idéologiques que de politique intérieure. L’Espagne commence à sortir de son isolement international avec Dwight D. Eisenhower qui cherche à fortifier une alliance anti-communiste au cours de la Guerre Froide. Puis l’Espagne développe ses relations avec le monde arabe, ce qui revient à s’éloigner d’Israël.

José Antonio Lisbona insiste sur la préférence de Franco et son régime pour le monde arabe, peu avant la création de l’État d’Israël : par ses votes à l’O.N.U., par l’antisionisme du gouvernement, l’antijudaïsme clérical, l’identification des réfugiés juifs à des communistes, à des ferments de déstabilisation, le soutien de Phalangistes et de membres des services secrets au grand mufti de Jérusalem, à la vente d’armes aux pays arabes.

Le 16 mai 1949, alors qu’Israël a tout juste un an, le représentant israélien à l’Assemblée Générale de l’O.N.U. s’oppose à la levée du boycott diplomatique contre l’Espagne ; et ce représentant, Abba Eban, donne la principale raison de ce refus, soit les liens du régime franquiste avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Le ministre des Affaires étrangère d’Espagne, Fernando Morán, l’un des maîtres d’œuvre de la politique arabe de son pays, reconnaîtra dans son livre, « Una política exterior para España », que la décision israélienne était sans aucun doute justifiée. Mais Franco était bien plus obsédé par les francs-maçons que par les Juifs.

Dans le journal Arriba, Franco écrit un article intitulé « Alta Masonería », sous le pseudonyme de Jakin Boor, article dans lequel il laisse entendre que les Juifs ne sont qu’un avatar de la franc-maçonnerie et non l’inverse. A partir du début des années 1950, l’Espagne initie sa politique arabe, une orientation qui suppose une distanciation envers Israël. Le ministre des Affaires étrangères, Alberto Martín-Artajo, déclare que son pays s’abstiendra de toute relation avec Israël car il espère ainsi le placer à la tête d’un bloc musulman considérable. Quant au ministre Fernando María Castiella, il déclare que l’absence de relations diplomatiques entre Israël et son pays confère à ce dernier un immense prestige dans le monde arabe.

L’Espagne s’efforce donc de sortir de l’isolement international et pour ce faire elle cherche l’appui des pays arabes, un ensemble géographique et démographique considérable. La « tradicional amistad » n’est qu’un moyen d’éviter que les pays arabes ne portent préjudice aux intérêts nationaux. La « tradicional amistad » sera à l’occasion égratignée par la question du Sahara occidental et les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla. Le choc pétrolier de 1973 renforce cette « tradicional amistad » du fait que l’Espagne dépend alors pour l’essentiel du pétrole arabe… Cette politique est donc jugée comme favorable aux intérêts politiques de l’Espagne en Afrique du Nord et à ses intérêts économiques dans l’ensemble du monde arabe.

Le premier ministre des Affaires étrangères de la démocratie, José María de Areilza, s’est demandé si de l’antisémitisme n’entrait pas dans cette politique pour en conclure que non. Mais la question reste ouverte. Notons qu’en Espagne, au cours de ces années, ont été publiées (entre autres pamphlets antisémites) douze éditions des « Protocoles des Sages de Sion ». Avec l’arrivée de la démocratie et le rétablissement de la monarchie en la personne de Juan Carlos I, l’Espagne normalise sans tarder ses relations diplomatiques avec le Mexique, l’Union soviétique mais pas avec Israël. Le problème pour l’Espagne est sa crainte des réactions arabes – et elle n’est pas la seule, loin s’en faut. Cette crainte va paralyser toute initiative diplomatique en direction d’Israël et durant une dizaine d’années. En 1983, José María de Areilza déclare dans la presse que le lobby des intérêts pétroliers au Proche-Orient est porté par une mystique arabiste, par l’inertie, la peur et les préjugés, ce qui décourage toute tentative de reconnaissance diplomatique d’Israël.

Le gouvernement Adolfo Suárez ne fait guère varier la politique espagnole vis-à-vis d’Israël. Pour ce Premier ministre, la priorité est donnée comme par le passé à la projection méditerranéenne de l’Espagne, ses liens avec le monde arabe et l’intégration européenne. Israël ne compte guère dans ce calcul, il pourrait même le déranger. Au congrès national de son parti, Unión del Centro Democrático (U.C.D.), en 1978, est pourtant signalée l’anomalie de l’absence de relation diplomatique entre l’Espagne et Israël ; et l’Espagne se montre chaleureuse envers l’O.L.P. et son chef Yasser Arafat.

Lorsque Leopoldo Calvo Sotelo est nommé Premier ministre, un changement se produit. Il décide en avril 1982 d’initier un processus destiné à établir des relations diplomatiques avec Israël. Mais cette même année, en septembre, survient le massacre de Sabra et Chatila qui donne une image encore plus négative d’Israël, image renforcée et véhiculée par les médias de masse. La crainte augmentée des réactions arabes mais aussi la dissolution anticipée des Cortes et la convocation d’élections législatives repoussent l’établissement de ces relations. Felipe González (secrétaire général du P.S.O.E.) est élu président du Gouvernement. L’absence de relations diplomatiques entre ces deux pays reste une préoccupation mais on n’en finit pas de tergiverser. Son ministre des Affaires étrangères, Fernando Morán, laisse entendre que si l’Espagne tend la main à Israël, cette politique aura un coût élevé, avec perte du capital diplomatique gagné auprès des Arabes. En contrepartie de l’établissement d’éventuelles relations diplomatiques avec Israël, l’Espagne cherche à adoucir une inévitable irritation arabe. A cet effet, Fernando Morán demande à Israël de faire un geste envers les Palestiniens. La question des relations Israël/Espagne reste bloquée.

La situation change avec le remplacement de Fernando Morán, début juillet 1985, par Francisco Fernández Ordóñez, un homme désireux de faire avancer la question. En août de la même année est initié le processus qui conduira à l’établissement de relations diplomatiques, le 17 janvier 1986.

C’est en décembre 1985 que Felipe González décide de donner l’impulsion pour en finir avec cette anomalie diplomatique. Le 23 décembre, il communique sa décision à deux de ses plus proches collaborateurs qu’il envoie en Israël, Julio Feo Zarandieta et Juan Antonio Yáñez-Bernuevo. Les négociations sont rapides et le 9 janvier 1986, au domicile de Julio Feo Zarandieta se réunissent les représentants espagnols et israéliens pour fixer dans le détail la cérémonie et rédiger le texte de la déclaration commune. Le 17 janvier 1986, à La Haye, alors capitale de la Communauté Économique Européenne (que l’Espagne venait d’intégrer le 1er janvier) est signée ladite déclaration. Deux jours plus tard se réunissent au même endroit Felipe González et Shimon Perez, alors Premier ministre d’Israël, afin de sceller cet événement dans l’histoire diplomatique des deux pays.

Dans ce long processus, n’oublions pas le geste symbolique du Premier ministre des Affaires étrangères de l’Espagne post-franquiste, José María de Areilza, désireux d’établir des relations diplomatiques avec Israël ; c’était en 1976. Le processus prendra une dizaine d’années comme nous l’avons dit. Shmuel Hadas sera le premier ambassadeur d’Israël en Espagne.

Olivier Ypsilantis

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*