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Les sources talmudiques de la psychanalyse

Je ne suis ni psychanalyste ni talmudiste, néanmoins j’ai très tôt été intrigué par un possible rapport entre le Talmud et la psychanalyse. Je trouvais à la psychanalyse un je-ne-sais-quoi de (très) juif. Je lisais alors beaucoup Freud et ses disciples, ils étaient à la mode lorsque je préparais le baccalauréat. Je les lisais avidement et d’abord parce que j’étais séduit par leur beauté littéraire, par les promenades auxquelles ils m’invitaient. N’étant pas psychanalyste, j’insiste, je ne considérais que leur force de suggestion et la singularité des espaces désignés. Je les lisais avec la ferveur qui avait été mienne en compagnie de Jules Verne. Oui, je lisais les écrits psychanalytiques comme je lisais les grands romans d’aventure. Le livre de Freud qui m’a le plus marqué, et précisément pour ses qualités littéraires – je ne me permettrai pas de juger de ses qualités scientifiques, étant incompétent en la matière – est « Le rêve et son interprétation ». J’y reviens parfois dans l’espoir de revivre mes impressions d’adolescent, ce à quoi je parviens à l’occasion. Parmi les disciples de Freud, deux lectures me restent très précises, « Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle » de Sándor Ferenczi et « Le traumatisme de la naissance » d’Otto Rank, deux ouvrages publiés chez Payot, une maison d’édition que j’affectionnais.

Il y a peu, j’ai trouvé par hasard un livre que je viens de lire, un livre écrit par un psychiatre-psychanalyste, Gérard Hadad : « L’enfant illégitime », sous-titré « Sources talmudiques de la psychanalyse ». Et c’est le sous-titre qui m’a sauté à la vue. En exergue à son livre, l’auteur a placé trois citations ; l’une d’elles m’a particulièrement retenu ; il s’agit d’une remarque extraite d’une lettre de Karl Abraham adressée à Freud : « Le mode de pensée talmudique ne peut tout de même pas nous avoir subitement quittés ». Je ne vais pas entrer dans le dédale de ce livre (dédié à Jacques Lacan que je n’apprécie guère) et m’en tenir à quelques généralités.

Dans une lettre à Oskar Pfister, Freud s’interroge (et nous pourrions en revenir à la remarque de Karl Abraham) : « Pourquoi la psychanalyse n’a-t-elle pas été créée par l’un de tous ces hommes pieux, pourquoi a-t-on attendu que ce fût un Juif tout à fait athée ? » La question peut déranger. On préfère généralement enjamber les origines d’un penseur pour mieux considérer l’œuvre en soi ; c’est plus élégant, pense-t-on, moins prosaïque. Pourtant, et j’insiste, lorsque j’ai lu Freud et ses disciples, j’ai pensé comme malgré moi que leur origine avait peut-être à voir avec leur activité et que si j’en tenais mieux compte je comprendrais mieux cette dernière. Il est vrai que l’on a tôt fait de trouver qu’une pensée est juive parce qu’elle est formulée par un Juif. A ce propos, je me souviens d’une lecture faite à la National Library of Ireland, Dublin (j’en ai oublié le titre et l’auteur), dans laquelle il était suggéré que « A la recherche du temps perdu » avait une structure talmudique ; et l’auteur insistait sur l’origine juive de Marcel Proust, juif par sa mère née Weil. J’ai lu ce livre sans grande conviction et l’ai considéré comme une simple curiosité. Le livre que propose Gérard Haddad me semble quant à lui autrement plus convaincant.

J’en reviens à la remarque de Karl Abraham à Freud, une remarque qui contient une double affirmation, à peine sous-entendue : il fallait que ce soit un Juif qui fonde la psychanalyse, mais un Juif qui n’adhère pas aux croyances du judaïsme. Concernant Freud, il ne me semble pas malvenu de se demander s’il n’y aurait pas un lien entre la psychanalyse et l’origine de son fondateur. Il ne s’agit en rien d’une question inconvenante – voire suspecte – surtout si elle est posée par quelqu’un qui n’éprouve pas la moindre hostilité envers les Juifs et la psychanalyse. Gérard Haddad écrit : « La volonté de masquer le rapport complexe qui lie Freud et son invention au judaïsme me paraît procéder, disons-le tout net, d’un véritable refoulement générateur de symptômes qui entravent le devenir de la psychanalyse ». Je ne suis pas habilité à juger de la pertinence de ce « véritable refoulement générateur de symptômes qui entravent le devenir de la psychanalyse » mais j’ai toujours pressenti qu’il y avait un rapport pertinent entre l’origine juive de Freud et son invention, la psychanalyse. Freud ne s’est apparemment guère soucié du rapport judaïsme/psychanalyse et d’abord parce qu’il évoluait dans un monde où l’antisémitisme était très présent, toujours plus présent. L’association psychanalyse et « science juive » était volontiers brandie par ses détracteurs qui cherchaient à enfermer la psychanalyse dans un ghetto où elle risquait de dépérir voire de mourir. Constatation « simple mais irréfutable » nous dit Gérard Haddad, « la psychanalyse est née du choc de deux faits, d’une part, la clinique neuro-psychiatrique du XIXème siècle et, d’autre part, un homme solitaire et d’une immense culture, Freud ». Préoccupations majeures de Freud, la sexualité mais aussi, et à égalité, la question religieuse (la Religion et la question du Père) qui est liée à cette première et de mille façons. L’œuvre de Freud ou les réélaborations qui se suivent autour de la question religieuse : Œdipe / Totem et Tabou / Moïse et le monothéisme.

La question religieuse se posait-elle à Freud seulement de l’extérieur, par son activité de psychanalyste ? On peut affirmer que non car la psychanalyse inclut le psychanalyste en personne, d’où la nécessité pour tout analyste de se soumettre à l’analyse. C’est un principe fondamental que nous devons à Freud qui s’est lui-même analysé. « Il ne pouvait donc avoir mis au premier plan la question religieuse, celle de l’Œdipe, sans l’avoir rencontrée dans ses propres préoccupations », écrit Gérard Haddad. Freud a maintenu tout au long de son existence la volonté d’être un Juif incroyant, pareillement attaché aux termes Juif et incroyant, à une époque et en un lieu où l’antisémitisme était particulièrement virulent. Freud l’incroyant considéra tout au long de sa vie qu’il était membre du peuple juif, sans la moindre ostentation mais sans la moindre honte, comme une donnée sur laquelle il n’avait pas à revenir. Alors ? Freud serait-il porteur de l’antique pensée juive, une pensée singulière et universelle (l’universel ne procède pas de lui-même mais d’une singularité), profondément universelle, désireuse d’atteindre chaque être sans jamais s’adonner au prosélytisme ? La pensée juive est de par sa nature même – sa structure même – réfractaire à tout dogme.

Quel est donc l’héritage juif dans la pensée de Freud, l’héritage structurel car il ne s’agit pas de soumettre des points particuliers du judaïsme à une réinterprétation freudienne, une méthode adoptée par plusieurs auteurs et qui relève trop souvent du pinaillage et finit par tourner sur elle-même ? Mais comment croiser l’œuvre monumentale de Freud et l’immensité de la littérature hébraïque ? La tâche s’avère trop vaste ; pourtant, nous dit Gérard Haddad, cette immensité a une porte d’accès unique : le Talmud et la littérature du Midrash. Le Talmud est la tente du peuple juif, il l’emporte avec lui. Et à l’intérieur de cette tente, on ne cesse de réélaborer les matériaux de la pensée juive. Une précision : le judaïsme ne voit pas deux courants s’opposer en lui, un rationalisme dérivé du Talmud et le mysticisme de la Kabbale, Halakha et Haggada sont deux pôles dialectiques internes du Talmud.

Freud ne connaissait probablement pas le Talmud, comme la très grande majorité des Juifs, partout et à toutes les époques. Le caractère hermétique du Talmud ne l’a pas empêché « de constituer l’espace psychique des Juifs (…) Chacun est lié au livre par mille canaux dont il ne soupçonne l’existence que s’il devient lui-même talmudiste ». Et Gérard Haddad en vient à sa propre expérience, celle d’un Juif élevé dans la tradition sans jamais avoir ouvert un traité talmudique. Pourtant, un jour, il s’y plongea et il eut l’impression par moments « de brefs moments privilégiés – d’avoir lu ces pages dans une vie antérieure ». Et remarque judicieuse de Gérard Haddad : « Un sujet dépendant d’une culture donnée n’a pas à en connaître explicitement la structure pour en subir les effets », une remarque applicable à toutes les cultures (la culture envisagée comme l’espace qui sépare l’homme de l’état de nature) ; un Indien Bororo n’a pas besoin d’avoir lu Claude Lévi-Strauss pour s’orienter dans sa société.

Suite à cette rencontre tardive et faite un peu par hasard avec le Talmud au cours de son analyse, Gérard Haddad espère que ce monument juif sera reconnu par les Juifs et les non-Juifs comme un monument universel et qu’il sortira des rayonnages poussiéreux des remises où il est trop souvent laissé. Certes, il y a encore de magnifiques connaisseurs de ce monument mais il faudrait qu’il soit plus visité par des esprits curieux. Certains développements de la mathématique, de la physique, de la linguistique et de la psychanalyse pourraient aider à une nouvelle approche. Freud avait une bonne connaissance de la Bible dans laquelle il circulait avec aisance, à la recherche de références, citant à bon escient des passages parfois très peu connus. Sa position envers le monde juif n’a jamais vacillé (contrairement à celle de son compatriote Gustav Mahler), toute sa vie le prouve. Et question de Gérard Haddad : « Cet homme si entier, si vrai, si fidèle, pouvait-il avoir vécu sans un dialogue, secret pour l’essentiel, conflictuel certainement, avec la culture de ses pères ? » Et cet auteur nous propose un voyage au pays du Talmud et du Midrash.

La découverte du Talmud et du Midrash a été un fait majeur pour le psychiatre et le psychanalyste Gérard Haddad qui évoque « une retrouvaille inattendue ». Il écrit dans sa conclusion : « Ces ouvrages, par un curieux retour du mouvement de la pensée, nous redeviennent aujourd’hui lisibles hors de considérations religieuses ; leur lecture en est même facilitée. On y découvre la jeunesse d’une pensée, aux potentialités contradictoires, et qui, par des chemins obscurs, a profondément influencé à son insu la culture d’Occident. » Gérard Haddad juge que cette retrouvaille est « sans hésitation possible » le fait du discours psychanalytique, ce que j’ai très tôt pensé mais sur un mode intuitif car n’ayant aucune compétence particulière quant au Talmud et à la psychanalyse. Je l’ai pensé en lisant Freud et certains de ses disciples. Et je me demande si dès ses débuts le Talmud ne s’est pas aussi élaboré hors de considérations strictement religieuses, avec une plongée dans l’inconscient (au sens freudien), un espace pressenti par les architectes du Talmud. Gérard Haddad souligne la similitude des interrogations (même si les réponses à ces interrogations divergent) entre les textes de Freud et ceux du Talmud, le Talmud que Freud n’a probablement jamais ouvert. En lisant ce livre de Gérard Haddad, mon impression première n’a cessé de se renforcer. Le Talmud et les écrits de Freud se ressemblent par la forme, avec leurs longues digressions et leurs foisonnements. Par ailleurs, tous pourraient s’amplifier indéfiniment, non comme une droite filant vers l’horizon mais comme un mouvement vrillé autour d’un vide dont on ne perçoit pas le fond.

Olivier Ypsilantis

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