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Les judeoconversos dans l’Espagne de la Renaissance

Connaître la minorité des judeoconversos dans l’Espagne d’alors exige la mise en rapport de disciplines très diverses. Et comment pénétrer pleinement dans l’univers mental de l’époque, en particulier celui des judeoconversos ? Ces Juives et ces Juifs restés en Espagne ne constituent pas un groupe homogène. Et, d’abord, leur attitude diffère d’une époque à une autre étant entendu que le milieu dans lequel ils évoluent diffère lui aussi d’une époque à une autre. Être descendant de conversos au XVIIIème siècle, soit le siècle des Lumières, au XVIIème ou au XVIème siècle n’a pas la même signification, à commencer par les intéressés. Arrêtons-nous sur le XVIème siècle. Suite au décret d’expulsion de 1492, deux types de conversos peuvent être distingués : les anciens (il y a eu de très nombreuses conversions diversement forcées avant 1492) et ceux qui refusèrent l’exil et durent donc se soumettre à la conversion. Contre ces premiers, l’Inquisition fut organisée en 1480, une machine considérable et redoutable destinée à séparer « le bon grain de l’ivraie », soit les authentiques conversos des judaïsants (judaizantes) qui avec la baisse d’autorité sous les derniers Trastamaras n’avaient pas pris la peine de cacher leurs origines et leurs sentiments. Parmi les quatorze à quinze mille victimes de l’Inquisition au cours de trois siècles, les deux-tiers remontent aux toutes premières années de l’existence de l’Inquisition, soit la fin du XVème siècle et le début du XVIème siècle. Parmi eux, des conversos de longue date et d’autres récemment baptisés. Dans un premier temps, et malgré la dureté de la répression, les conversos ne cachent pas leurs origines juives et les évoquent même à l’occasion avec fierté. C’est le cas de Fernando del Pulgar, Francisco López de Villalobos ou Juan de Lucena pour ne citer qu’eux. L’animosité envers les conversos est essentiellement d’origine populaire. Les classes supérieures les protègent et ainsi les maintiennent à leur service.

Fernando el Católico est entouré d’une camarilla de conversos parmi lesquels Luis de Santángel, Miguel Pérez de Almazán et Juan Lope de Conchillos y Quintana. L’application des status de limpieza de sangre se limite alors à des secteurs restreints et à des situations très précises. Par exemple, la découverte au sein de la Orden de San Jerónimo de religieux judaïsants. Mais on n’exige aucune preuve de limpieza de sangre dans aucun organisme public ou privé, ou presque, ni dans les ordres militaires, ni même dans l’appareil inquisitorial. Entre plus ou moins 1525 et 1550, soit la période qui marque le passage entre la première et la deuxième génération de nuevos conversos, un changement profond se produit, accompagné de paradoxe. La violence inquisitoriale décroît si vite que le Tribunal de l’Inquisition au lieu de verser de l’argent venu des confiscations à la Couronne doit lui demander de l’aide. Dans ce contexte, les status de limpieza de sangre tendent à se multiplier et les conversos commencent à se dissimuler. Le sentiment anti-judaïque (antihebraico) se généralise alors que le judaïsme en tant que tel a été gommé du pays. La question commence à glisser plus ou moins confusément du plan religieux au plan racial, comme le suggère cette terrible expression : limpieza de sangre. La question n’est plus de savoir si le converso est un « bon chrétien » mais si ses ancêtres étaient des cristianos viejos, d’où l’empressement à changer de nom, ce qui à l’époque était chose aisée. Signalons que parmi les figures majeures de la chrétienté espagnole figurent de nombreux descendants de conversos, parmi lesquels, Juan de Ávila, Santa Teresa de Ávila, Juan Luis Vives, fray Luis de León, Francisco de Vitoria. Ce changement affecte les hautes sphères du pouvoir. Fernando V connaît bien les conversos et il a confiance en eux. Lui succède Carlos V qui ne les connaît pas directement et ne prend contact avec la question des conversos (et des moriscos) qu’au cours de son séjour à Granada. L’empereur impose une trêve de quarante ans au cours de laquelle il exige qu’on les laisse en paix. Carlos I reste indécis mais finit par durcir le ton suite aux troubles politico-religieux en Allemagne, ce qui expliquerait sa décision d’expulser le puissant financier et commerçant Rodrigo de Dueñas Hormaza du Consejo de Hacienda. Fernando V se montre favorable aux conversos. Felipe II quant à lui se montre hostile et dès le début de son règne. Sous son règne, aucune loi générale n’est élaborée contre les conversos, les statuts ne sont que des réglementations partielles. Toutefois, dans la pratique, avoir des ancêtres juifs ne facilite pas l’ascension sociale ou l’exercice de certaines professions. Signalons toutefois qu’on ne peut légalement exiger des preuves de limpieza de sangre pour la nomination d’évêque sous peine de provoquer un heurt entre la Couronne et Rome pour qui cette affaire de limpieza de sangre est une inadmissible extravagance. Il n’empêche que, discrètement, la Cámera de Castilla, constituée par Felipe II, ne cesse d’enquêter sur l’origine des candidats à la haute hiérarchie ecclésiastique. Sous le règne de cet empereur se maintient une politique de surveillance des conversos et de ceux qui épousent des femmes qui ont des ascendances juives. L’obsession de limpieza de sangre est très présente dans les colegiales mayores. La pénétration des conversos opère dans les sphères les plus modestes du pouvoir, non pas de l’État mais dans celles plus modestes mais néanmoins très importantes des municipalités (car proche du terrain), une pénétration commencée au bas Moyen Âge et qui se poursuit au XVIème siècle, la Couronne s’étant mise à vendre les charges municipales. Soucieuses de protéger leurs intérêts, les oligarchies urbaines s’efforcent d’enrayer cette tendance en s’adressant directement au roi, mais la Couronne a besoin d’argent… Des historiens ont noté que cette obsession de limpieza de sangre a entraîné un processus social particulier, à savoir la substitution partielle de la hidalgia (nobleza de sangre) par la limpieza de sangre. La limpieza de sangre est considérée par des historiens comme un antihidalgismo. D’autres historiens critiquent ce point de vue et notent simplement que la limpieza de sangre a été plus simplement une barrière supplémentaire pour accéder à la noblesse.

Au XVIème et au XVIIème siècle, les statuts de limpieza de sangre ont sérieusement perturbé nombre de familles de la noblesse. La vague contre les conversos née dans les couches populaires atteint les couches les plus élevées de la société espagnole qui sont prises par une très profonde inquiétude. Des familles de la haute société se démènent pour faire établir leur limpieza de sangre, et si nécessaire à l’aide de discrets arrangements et de pots-de-vin (sobornos). Cette inquiétude n’atteint pas les paysans ou les artisans – protégés par leurs guildes qui excluent diverses catégories dont les cristianos nuevos.

Les auteurs des Lumières (XVIIIème siècle) et les Libéraux (XIXème siècle) mettent en avant les conséquences négatives de l’expulsion des Juifs mais aussi des musulmans. A l’inverse, l’école traditionnelle minimise cet impact. Ces deux points de vue doivent probablement être modérés. L’expulsion de 1492 n’a pas ruiné l’Espagne mais lui a fait perdre de la vitalité. Contrairement à une légende qui perdure, les Juifs n’étaient pas spécialement riches. La minorité qui s’était enrichie par l’administration des biens de la Couronne et de l’aristocratie et par l’usure n’était en rien représentative de l’ensemble du monde juif espagnol. Les Juifs étaient présents dans la classe moyenne (boutiquiers et professions libérales, dont les médecins, une profession essentiellement exercée par des Juifs). Mais la plupart des Juifs d’Espagne étaient des petits boutiquiers et des artisans qui gagnaient durement leur vie.

La structure économique de la minorité des conversos ne diffère pas de celle des Juifs. La maigreur des sommes récoltées par la Couronne montre que les grandes fortunes sont rares chez les uns comme chez les autres. Il n’en va pas de même au Portugal où les crypto-juifs maîtrisent presque tout le flux monétaire issu du commerce intérieur et extérieur du pays, d’où les réticences de la Couronne et de l’Inquisition a les expulser. En 1580, lorsque le Portugal est annexé par l’Espagne, les souverains espagnols se montrent compréhensifs envers les crypto-juifs portugais. La puissance portugaise déclinant et celle de l’Espagne ne cessant de monter, les crypto-juifs portugais obtiennent la permission de s’installer en Espagne sous Felipe III et sous Felipe IV, lorsque le Conde Duque de Olivares invite les meilleurs hombres de negocios portugais afin de faire contrepoids aux Génois. Ainsi, nombre de familles portugaises d’origine juive (dont beaucoup d’origine espagnole) émigrent vers l’Espagne, d’où certaines repartiront vers d’autres horizons.

Le rôle économique des conversos est concentré dans un petit nombre de villes ainsi que dans certaines zones rurales – voir en particulier les villages d’Estremadura, avec artisans, petits commerçants et usuriers, les prêts avec intérêts étant interdits par l’Église. Les conversos ne sont présents que dans quelques villes, mais des villes clé comme Burgos où la majorité des commerçants est d’origine juive (converso), avec pour noyau de l’activité commerciale l’exportation de la laine vers le nord de l’Europe. Burgos connaît son apogée entre la fin du XVème siècle et la première moitié du XVIème siècle ; puis la ville décline suite à l’interruption du trafic maritime lié aux guerres. De quatorze mille à quinze mille habitants, la population de la ville tombe à moins de cinq mille. Les descendants de ces commerçants finiront par se fondre dans le monde chrétien ; nombre d’entre eux intégreront les ordres militaires, l’Église et quelques-uns l’administration à Madrid ou Sevilla.

A Toledo, les conversos dominent le commerce. Leur activité est plus variée que celle des conversos de Burgos. L’industrie de la soie y occupe une place très importante, avec exportation jusqu’en Afrique du Nord. Parmi ces commerçants, le grand-père de Santa Teresa de Jesús, Juan Sánchez de Toledo. Un grand nombre de noms prestigieux de l’histoire de l’Espagne ont une origine parmi les conversos de Toledo. Rien de tel à Burgos, à l’exception d’un nom de première importance, Fray Francesco de Vitoria. Mais la réussite commerciale des conversos de Toledo sera bien plus modeste que celle des conversos de Burgos. La population de Toledo passera de soixante mille habitants vers 1570 à vingt mille au XVIIème siècle, avec disparition quasi-totale de l’industrie de la soie.

Troisième ville avec forte présence de conversos, Sevilla. Sa judería avait été l’une des plus dynamiques d’Espagne mais l’Inquisition l’avait terriblement affaiblie. Elle avait toutefois su se maintenir dans les hautes sphères du pouvoir municipal et du commerce avec les Indes. Des noms importants de l’histoire de l’Espagne sont issus de conversos de Sevilla.

Il y aurait de copieux articles à écrire sur la religiosité des conversos. Elle a notamment eu un rôle décisif dans les mouvements spirituels de la Renaissance et la Réforme catholique (ou Contre-Réforme), la recherche d’une authenticité religieuse, notamment avec l’érasmisme. Le rôle des conversos dans l’Espagne de la Renaissance est considérable, sans rapport avec leur nombre. On peut affirmer schématiquement que 20% à 25% de la production littéraire et scientifique au cours de cette période est le fait de conversos, un phénomène qu’explique le caractère bourgeois et citadin de cette minorité, sans oublier un haut niveau d’éducation. La minorité morisca, plus ou moins égale en nombre ne donnera rien de ce point de vue, les moriscos (l’équivalent musulman des conversos, soit des crypto-musulmans) étant des paysans peu éduqués.

Olivier Ypsilantis

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