L’émergence de noyaux du Movimento das Forças Armadas (MFA) qui mettra fin au régime de l’Estado Novo et permettra une sortie politique des guerres coloniales portugaises (1961-1974) n’a guère fait l’objet d’étude, à l’exception d’un travail historiographique qui prend en compte la totalité des théâtres coloniaux (une étude de 1999-2000) ; il s’agit de l’étude de Pedro de Pezarat Correía, « O MFA nas Colónias. Do Congresso dos Combatentes ao 25 de Avril ». Contrairement à ce que laisse supposer ce titre, l’auteur fournit des données importantes pour la période qui suit le 25 avril 1974. Avant cette publication, quelques publications collectives proposaient d’intéressantes perspectives permettant de mieux appréhender cette période dans la mesure où elles contenaient des témoignages de militaires du MFA engagés aux colonies et occupant des postes en relation avec la nouvelle situation politique.
Dans les cinq territoires portugais d’Afrique (Mozambique, Angola, Guinée, Cap Vert, São Tomé e Príncipe), l’évolution de ce mouvement organisationnel passe par trois phases : 1. La conspiration (avant le 25 avril) se limite au théâtre des opérations, soit l’Angola, le Mozambique et la Guinée. A São Tomé e Príncipe et au Cap Vert, il n’y a pas de groupes de militaires mobilisés contre la guerre et/ou contre le régime ayant un lien organique avec le Movimento dos Capitães (MC), puis avec le Movimento dos Oficiais das Forças Armadas (MOFA) et enfin avec le Movimento das Forças Armadas (MFA). Ces groupes vont s’organiser après le 25 avril. 2. Une brève période de deux à trois semaines au cours de laquelle les groupes clandestins au sein de l’armée restent actifs et soucieux de mettre en œuvre les changements politiques prévus dans le programme du MFA, l’institutionnalisation avec la formation des Comissões Coordenadoras do Programa et l’intégration des membres des Forças Armadas Portuguesas (FAP) au MFA. 3. La restructuration fait suite à une circulaire du Chefe do Estado-Maior das Forças Armadas (CEMFA) du 24 mai 1974 (15 mai de la même année pour la Guinée) qui ordonne cette intégration tant en métropole que dans les colonies, une intégration qui devra être effective jusqu’à l’indépendance de ces pays.
Au sein des Forças Armadas Portuguesas et depuis le début des années 1970, un double questionnement grandit quant à la légitimité de ces guerres coloniales. Parmi ceux qui font leur service militaire (en particulier les oficiais milicianos, soit des appelés), ce questionnement est particulièrement marqué. Ainsi, une opposition pacifique et anticoloniale gagne en importance, une opposition par ailleurs bien présente dans les milieux universitaires et même pré-universitaires, opposition qui influence les soldats qui ont été en contact avec ces milieux, principalement les soldats appartenant aux unités engagées dans des opérations « de quadrícula », ou occupation du terrain, des soldats chez lesquels entrent d’autres éléments de politisation propres à la société dont ils sont originaires. Parmi les militaires de carrière, et à mesure que s’additionnent les années de service passées au combat, s’impose la nécessité de penser politiquement une guerre qui se prolonge et à laquelle le pouvoir ne propose aucune solution politique. Les militaires professionnels sont beaucoup moins conditionnés par la censure, d’autant plus qu’ils ont des contacts professionnels avec leurs homologues des démocraties occidentales, des contacts au cours desquels ils échangent leurs savoirs respectifs, notamment au sujet de la guérilla. Mais c’est surtout l’action sur le terrain (observation des pratiques de la guerre et du fonctionnement du système colonial) qui conduit nombre d’entre eux à s’efforcer de penser politiquement la guerre et à lui trouver une solution politique. Une telle attitude n’est pas d’emblée anticolonialiste. Les solutions anticoloniales ne se répandront qu’au moment de l’indépendance des pays concernés. La politique spinolienne en Guinée-Bissau (et ses prolongements entre avril et juillet 1974) illustre sinon l’unique du moins le plus consistant exemple d’une manière de penser opposée à l’indépendance des pays africains en question.
L’attitude prédominante chez les militaires mobilisés finira par être anticoloniale, avec reconnaissance des droits à l’auto-détermination et à l’indépendance des pays de l’Empire portugais. Pour ce faire, la seule solution qui s’impose est un coup d’État militaire, destiné à en finir avec l’Estado Novo, et la mise en œuvre d’un programme politique moins d’un mois après ce coup d’État.
Au sein de l’armée, le groupe à l’origine du 25 avril est le Movimento dos Capitães / Movimento das Forças Armadas, une désignation qui englobe deux phases de la conspiration, un cercle formé par des officiers du Quadro Permanente (QP), soit des militaires de carrière, avec une participation minoritaire d’officiers milicianos, soit des appelés, avec appuis ponctuels de sergents, soit de sous-officiers.
Dans les colonies comme au Portugal, le processus de mobilisation politique est initié par la publicité faite au sujet de la tenue du Congreso dos Combatentes, à Porto, début juin 1973, par lequel l’aile dure du régime prétend légitimer devant l’opinion de la métropole la poursuite de la guerre. A Bissau, des officiers se réunissent régulièrement pour discuter de la guerre et de la situation politique. C’est le premier groupe de discussion constitué de militaires bien décidés à remettre en question cette guerre. Quatre cents signatures sont réunies pour dénoncer ce Congreso dos Combatentes. Les signatures recueillies au Mozambique n’arriveront pas à temps et en Angola, faute de temps, seules quatre signatures sont recueillies. Les officiers de Guinée-Bissau avaient été avertis bien avant et avaient donc eu le temps de faire une abondante collecte de signatures. Cette initiative est l’événement déclencheur qui conduira au 25 avril 1974 et à la chute de l’Estado Novo. Elle commence par gagner les trois théâtres d’opérations, soit rappelons-le, l’Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau.
Le mécontentement que suscitent les deux décrets-lois 353/73 du 13 juillet et 409/73 du 20 août destinés à suppléer au manque d’officiers professionnels par l’accession accélérée au rang d’officier d’appelés ayant l’expérience de la guerre va favoriser ce mouvement de mécontentement au sein de l’armée, un mouvement qui ne cessera de gagner en force et conduira au 25 avril 1974.
Les contacts entre les officiers contestataires se multiplient tant en métropole que dans les trois pays africains, un mouvement qui non seulement cherche une solution politique à ces guerres mais, fait nouveau, se démarque progressivement du pouvoir politique, soit de l’Estado Novo, afin de préserver le prestige de l’institution militaire. Il s’agit avant tout de fortifier la base du mouvement politico-militaire plus que de protéger les militaires de carrière.
Ces décrets-lois activent la formation de multiples noyaux au sein de l’armée qui établissent entre eux des contacts réguliers et coordonnent leurs actions. Ce fait est fondamental pour comprendre le Movimento dos Capitães (qui dès la fin de l’année 1973 a établi de solides noyaux au sein de l’armée, en Guinée-Bissau, en Angola et au Mozambique), tant dans les colonies qu’en métropole, un mouvement qui donnera le MFA, la Revolução dos Cravos, la chute de l’Estado Novo et l’indépendance des États africains de l’Empire portugais.
A partir du moment où les mouvements de contestation contre les décrets-lois dans les trois colonies en question se centralisent à Lisbonne, l’orientation politique contre le régime de Salazar et contre la guerre de la part de leurs éléments les plus politisés devient sans ambiguïté. On en arrive au Movimento das Forças Armadas qui se caractérise par la conjugaison de trois éléments : 1. La formulation d’un programme politique qui au cours des mois de février, mars et avril 1974 donne lieu à plusieurs textes essentiellement élaborés en métropole. 2. Une centralisation de l’initiative politico-militaire acceptée par l’ensemble des militaires désireux d’un changement organisé en deux sous-groupes exécutifs : un politique et un militaire procédant de la Comissão Coordenadora. A ces deux organisations reviendra la responsabilité de définir de cadre stratégique, soit le coup d’État (approuvé au cours de longues réunions), le choix de la date et les moyens à engager en métropole et exclusivement en métropole. 3. L’auto-identification du groupe mobilisé en tant que représentant de l’armée dans son ensemble, les appellations « Capitães » et « Oficiais » étant fondues dans celle plus vaste et d’une plus grande charge symbolique de « Forças Armadas ». Une fois la direction clairement désignée, la coordination des activités de la contestation militaire dans les colonies consiste essentiellement à renforcer la cohésion et la mobilisation de ses membres.
Dans les colonies, suite au 25 avril, le MFA (et contrairement à ce qui se passe en métropole) n’assume pas immédiatement des responsabilités visibles au cours de cette courte période, la préoccupation principale des noyaux organisés, voire de militants isolés, comme au Cap-Vert, étant de répondre aux directives de la Junta de Salvação Nacional, soit en priorité la substitution des hauts responsables du gouvernement colonial, la surveillance des chefs militaires, l’implantation de la liberté d’expression, la libération des prisonniers politiques et la question de la PIDE/DGS. Ainsi, des groupes locaux du MFA se débrouillent comme ils le peuvent en s’efforçant de suivre les objectifs du programme. Leur action diffère d’une colonie à une autre considérant la situation spécifique de chacune d’entre elles.
Avec la circulaire du 24 mai 1974 s’ouvre la troisième étape dans l’organisation du MFA, soit son intégration suite à l’indépendance des colonies dans les Forças Armadas Portuguesas, une intégration qui met fin au pouvoir révolutionnaire du MFA qui se présente comme une alternative au président de la République. Une altération de l’équilibre politique au sein des Forças Armadas Portuguesas apparaît entre les partisans de deux tendances opposées à la question coloniale à une époque où la décolonisation est une question centrale de la politique nationale.
Cette restructuration avec la dissolution du MFA et son intégration dans les FAP va porter préjudice à la cohésion de ces dernières avec cette brusque irruption en leur sein d’une hiérarchie politico-militaire détentrice d’une légitimité à la fois révolutionnaire et représentative. Tout l’effort du MFA aux colonies, et dans les jours qui suivent le 25 avril, se centre sur deux objectifs : premièrement, empêcher l’effondrement des FAP et de leur chaîne de commandement ; deuxièmement, garantir une transition pacifique vers l’indépendance pour les cinq pays africains de l’Empire portugais (et ceci dans un contexte de fortes turbulences socio-politiques) ainsi qu’une plus grande liberté d’expression. Et sans oublier la défense des populations métropolitaines installées dans ces pays ainsi que des Africains qui se sont engagés aux côtés des Portugais au cours de ces guerres.
Les moyens mis en œuvre pour assurer la cohésion des FAP vont être multiples. Ils sont institutionnalisés par la circulaire du 24 avril 1974 du CEMFA. Parmi les plus importants de ces moyens, la création des bulletins du MFA et leur divulgation par l’appareil militaire dans les cinq territoires africains, l’organisation de cours par des membres du MFA et des appels au contingent faits par des membres du MFA, le contrôle des inscriptions aux postes à responsabilité tant militaires que politico-militaires afin de s’assurer qu’ils soient en accord avec le projet de décolonisation. Dans les colonies comme en métropole, une intense activité d’information favorise les échanges d’idées entre la métropole et les colonies. Le MFA s’efforce d’accompagner la décolonisation sans tergiverser, autrement dit de passer les commandes aux décolonisés tout en prenant garde de ne pas susciter chaos et violence.
Olivier Ypsilantis