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Le médecin et botaniste Garcia de Orta

Garcia de Orta, un médecin pionnier dans la recherche en botanique, un Juif converti, un cristão-novo. Il décède en 1568. L’Inquisition s’installera à Goa en 1565. Sa famille sera persécutée sans tarder.

Francisco de Orta, neveu de Garcia de Orta, fils de son demi-frère, avoue le 12 septembre 1563, sous la torture, à Évora, ville du Portugal, dans l’Alentejo, que son oncle parti pour l’Inde (à Goa) judaïse en secret. A Goa, la sœur de Garcia de Orta, Catarina, est arrêtée par l’Inquisition le 28 octobre 1568. Elle avoue tout ce que l’on veut lui faire avouer, ce qui ne lui épargnera pas la mort sur le bûcher, au cours d’un auto-de-fé, en 1569. Son frère Garcia de Orta était décédé quelques mois auparavant et inhumé suivant le rituel chrétien dans la Capela de Santa Catarina, à Goa. Mais suite aux aveux de Catarina, ses ossements sont exhumés pour être publiquement brûlés sur un bûcher et ses cendres dispersées dans le fleuve Mandovi. Ses livres sont saisis et eux aussi brûlés. L’Inquisition à Goa ordonne que toutes les librairies soient passées au peigne fin et que tous les ouvrages figurant dans l’Index librorum prohibitorum soient jetés aux flammes. Parmi ces ouvrages, ceux de Garcia de Orta.

La vie des cristãos-novos est alors la plus dangereuse des vies ; elle ne cesse de longer un précipice d’où s’élèvent des flammes et dans lequel ils peuvent être précipités à tout moment. C’est pourquoi le père de Garcia de Orta, Fernando Isaac de Orta, un Espagnol originaire de Valencia de Alcántara, avait trouvé refuge au Portugal, suite au décret d’expulsion de 1492. Ce commerçant avait un fils d’un premier mariage avec une Espagnole, Jorge de Orta qui s’installe avec sa mère, Brites Nunes, à Elvas où vit alors une importante communauté juive. D’un second mariage avec Leonor Gomes, originaire de Badajoz (Alburquerque), Fernando Issac de Orta a quatre enfants dont l’aîné, Garcia de Orta, né dans le quartier juif de Castelo de Vide, au Portugal, dans l’Alentejo, à une date non précisée mais qui par déduction se placerait dans les premières années du XVIème siècle.

Garcia de Orta commence probablement à étudier dans sa ville natale ou à Vila Viçosa avant de partir en Espagne, à l’Université de Salamanca puis d’Álcala de Henares où vient de s’ouvrir la première chaire de botanique de la péninsule ibérique. Après avoir obtenu une licence en Arts, Philosophie et Médecine (probablement en 1523), il revient au Portugal où il obtient l’autorisation d’exercer la médecine. Il entre en relation avec l’intelligentsia du pays, notamment avec le mathématicien Pedro Nunes. En 1530, il enseigne la philosophie naturelle à l’Université de Coimbra puis la philosophie morale de 1531 à 1534. Il met l’accent sur la valeur de l’observation et de l’analyse. Il est honoré par l’université, ce qui lui importe peu. Il pressent que le monde des Anciens est limité et qu’il lui faut aller au-delà, notamment à partir des récits de voyageurs dont il prend note.

Mais une inquiétude le domine, et il n’est pas le seul. Suite aux conversions massives et forcées de décembre 1496, le roi Manuel I avait promis que durant cinquante ans les cristão-novo ne seraient pas inquiétés pour des questions religieuses. Fausse promesse. Dès 1506, les Juifs sont persécutés par le bas-clergé de Lisbonne et les pressions se multiplient pour que l’Inquisition s’installe au Portugal, ce qui adviendra en mai 1536, avec Évora comme son premier siège. Garcia de Orta exerce son métier dans une ambiance lourde, pré-inquisitoriale, une période au cours de laquelle les cristãos-novos vivent dans une inquiétude permanente.

Augusto Silva Carvalho a enquêté sur la vie de Garcia de Orta, ce dont il a rendu compte dans une monographie : « Garcia de Orta: comemoração do quarto centenário da sua partida a ĺndia en 12 de Março de 1534 » (publiée en 1934) dans Revista da Universidade de Coimbra. Il a pu établir que Garcia de Orta était d’origine espagnole, que sa famille était juive et qu’elle avait dû fuir l’Espagne pour le Portugal en 1492, suite au décret d’expulsion qui provoquera un vaste mouvement de Juifs de l’Espagne vers le Portugal. Ce chercheur s’est également penché sur les comptes-rendus des procès de l’Inquisition à Goa, des documents transférés à Lisbonne. Ainsi a-t-il pu étudier le compte-rendu du procès de Catarina, la sœur de Garcia de Orta, ce qui lui permettra de comprendre la raison du départ définitif de ce dernier pour Goa où il vivra de 1534 à sa mort en 1568, soit fuir l’Inquisition.

Garcia de Orta redoute d’autant plus l’Inquisition que lui et sa famille poursuivent secrètement la pratique du judaïsme alors qu’ils sont officiellement convertis au judaïsme, une pratique qui mène généralement au bûcher. Ce départ pour Goa est également motivé par une immense curiosité. Par ailleurs, il a pour ami d’enfance, un chrétien de la haute société avec lequel il a grandi à Vila Viçosa, Martim Afonso de Sousa. Cet ami est de retour au Portugal après avoir séjourné au Brésil où il a été donatário de la Capitania de São Vicente et où il a introduit la culture de la canne à sucre. Cet ami est nommé capitaine en chef (capitão-mor) de l’océan Indien. Garcia de Orta embarque à bord de l’un des navires de l’armada que commande Martim Afonso de Sousa. Ils arrivent à Goa en septembre 1534. Très peu de temps après son arrivée, Garcia de Orta commence à visiter l’Inde. Je passe sur ses voyages qui pour la plupart correspondent aux expéditions conduites par son ami, des voyages au cours desquels il observe et prend note de mille choses : plantes, maladies, remèdes, races humaines, coutumes, langues, une curiosité encyclopédique. En 1538, Martim Afonso de Sousa est de retour au Portugal, mais son ami ne l’accompagne pas. L’Inquisition commence à y sévir depuis le 23 mai 1536, sous l’impulsion du grand inquisiteur (inquisidor-mor) Diogo da Silva qui, à partir du 5 octobre de la même année, va initier une bien sinistre période de l’histoire du Portugal. En 1542, Martim Afonso de Sousa est de retour en Inde en tant que gouverneur des Indes portugaises. Il s’empresse de nommer Garcia de Orta médecin en chef (físico-mor). En 1541 ou 1542, Garcia de Orta épouse sa cousine, Brianda Solis d’une famille fortunée d’origine espagnole et portugaise et cristã-nova. Le couple aura deux filles. Garcia de Orta restera donc trente-quatre ans en Inde où il ne sera pas directement incommodé par l’Inquisition et où il exercera sa profession de médecin, ce qui lui permettra de rencontrer toutes sortes de personnes. Il pratique assidument la religion catholique afin de ne pas éveiller de suspicion. Il se rend dans les prisons et les hôpitaux, se lie d’amitié avec le roi d’un État indien allié des Portugais, Buhran Nizam Shah, un musulman d’une grande tolérance en contact avec des hommes de lettres et de sciences de toutes races et religions, ce qui permet à Garcia de Orta de rencontrer des médecins arabes et indiens et, ainsi, d’amplifier ses connaissances. Il se fait envoyer les plus récentes publications relatives à la médecine et l’histoire naturelle. Il ne cesse d’observer et se rend dans les pharmacies pour voir comment on y élabore les produits et comme ils sont employés. Il sème afin d’observer la croissance des semences. Il commercialise des épices. Il apprend la terminologie locale relative aux maladies et aux remèdes. Il compare avec ce qu’il connaît et s’efforce d’établir des rapports. Sa curiosité ne lui laisse aucun répit et il ne cesse remettre en question ce qu’il a appris.

A Goa cohabitent un grand nombre de langues, de religions et de cultures. L’activité commerciale liée aux épices fait vivre un grand nombre de personnes. Mais quelque chose intéresse Garcia de Orta plus que tout, plus que la pratique de la médecine : l’étude des plantes médicinales et des plantes comestibles, les sécrétions végétales, animales et minérales, autant de sujets ignorés des Européens. Sa rencontre avec l’Inde réoriente ses intérêts culturels et scientifiques. Il constate que les savants arabes ont une grande connaissance de la culture grecque mais qu’ils ont aussi une connaissance des plantes médicinales que n’avaient pas les Grecs.

Ses fréquents déplacements sur de vastes territoires, ses contacts avec des individus de toute condition et, surtout, son ouverture d’esprit, un esprit toujours en mouvement, activé par la curiosité, font de Garcia de Orta le dépositaire de vastes connaissances. Sa culture est à la fois empirique et soucieuse de formuler des concepts, concepts eux-mêmes ouverts, prêts non seulement à s’amplifier mais aussi à se modifier. Son œuvre représente ce que la Renaissance a produit de mieux dans l’étude des plantes médicinales. Son plus important écrit, « Colóquios dos Simples e Drogas e Cousas Medicinais da ĺndia, e assi dalgu(m)as frutas achadas nella, onde se tratan algu(m)as cousas tocantes amediçina prática, e otras cousas boas pera saber », a une grande valeur non seulement scientifique mais aussi littéraire. Il met la science en mouvement (et non comme elle est alors trop souvent présentée, soit dans un cadre bien déterminé et fixe) ainsi que l’expression littéraire qui s’interroge sur elle-même. Sa manière de procéder n’est pas synthétique (ce qui suppose une certaine fixité), elle est perpétuel mouvement, ce mouvement que suppose une curiosité sans cesse à l’œuvre.

Sa grande culture classique ne l’empêche pas de donner la priorité à sa propre existence. Il observe et prend note, et repousse avec intransigeance les histoires et les légendes. Le livre en question se structure suivant cinquante-huit entretiens (colóquios), tous élaborés suivant un même schéma. Tout d’abord, l’auteur identifie le nom des plantes qu’il donne en portugais, en grec, latin, sanscrit, arabe et dans divers dialectes locaux. Puis il précise leur provenance géographique (les pays où elles poussent naturellement et ceux où elles sont cultivées, puis leur distribution commerciale). Ensuite il décrit chaque plante dans chacune de ses parties. Enfin, il traite de leurs effets thérapeutiques et de la manière de les administrer. Les points de vue sont présentés sous la forme de colóquios dans lesquels les idées sont exposées par un certain Ruano, l’alter ego de Garcia de Orta, des idées organisées à partir de l’observation de la nature et désireuses par leur concision d’aider au bien-être de l’humanité. Cet ouvrage connaît un grand succès aux XVIème et XVIIème siècles ; sa valeur est aussitôt reconnue et il aura une grande influence sur l’étude des sciences naturelles.

En 1548 est concédé à Garcia de Orta pour qu’il y réside l’une des sept îles sur lesquelles s’étendra la ville de Bombay. Il y fait construire une demeure entourée d’un vaste jardin, un jardin botanique, ce qui constitue une première. Cette même année, et à sa demande, débarquent à Goa, le 5 septembre, sa mère, ses neveux, ses beaux-frères avec ses deux sœurs, Catarina et Isabel qui avaient été emprisonnées et sur dénonciation par l’Inquisition le mois de mars précédent. A Goa, la famille se sent plus protégée car l’Inquisition n’y est pas encore officiellement installée ; mais des signes laissent présager qu’elle ne tardera pas à l’être. Toujours en 1548, Garcia de Orta participe à la première autopsie faite à Goa, autopsie qui permet en Europe de décrire le choléra asiatique à partir d’une victime du choléra. Garcia de Orta, un pionnier de la botanique, de la pharmacologie et de la médecine tropicale.

Olivier Ypsilantis

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