Quelques dates importantes dans l’histoire du Proche-Orient avant l’arrivée des Romains. 330 av. J.-C., Alexandre le Grand devient l’héritier de l’Empire achéménide. Commence un processus d’hellénisation avec osmose d’éléments helléniques et orientaux tendant vers l’unité culturelle dans un espace compris entre la vallée de l’Indus et la mer Adriatique. Le désordre engendré en Méditerranée orientale par les héritiers successifs d’Alexandre le Grand favorise expansionnisme romain. Vers 62 av. J.-C., Pompée réorganise l’administration au Proche-Orient et occupe la Syrie et la Palestine qui deviennent une sorte de protectorat romain. L’hellénisme montre une remarquable capacité d’assimilation. Son aire de pénétration profonde sous les successeurs d’Alexandre le Grand se limite toutefois à l’Asie Mineure, la vallée de l’Oronte et la vallée du Nil. Parallèlement à cette hellénisation se produit un phénomène inverse, une certaine « orientalisation » du monde méditerranéen avec, entre autres caractéristiques, la sacralisation du pouvoir – le culte rendu à l’empereur. L’hellénisation de régions comme la Syrie a plus été l’œuvre de monarques séleucides que d’un processus migratoire organisé par les Grecs. L’élément grec installé en Syrie constitue la superstructure politique et militaire ainsi que la bourgeoise marchande. La population dans son ensemble est formée de groupes ethniques araméisants éloignés de la vie politique. Dans ce monde proche-oriental, les Grecs vont être le catalyseur de forces économiques latentes, avec la fondation de villes, en particulier Alexandrie qui sort l’Égypte de sa léthargie. Autre grande ville, Antioche. Vers elle confluent trois grands axes commerciaux d’Orient : la Voie Royale de Sardes à l’Égypte ; la route de l’Euphrate à Babylone et au golfe Persique ; la route des caravanes qui passe par Hiérapolis, Édesse, Nisibe et Ecbatane et se poursuit jusqu’à Bactres et la Haute-Asie. La fondation d’entités culturelles (bibliothèques, académies, etc.) et le progrès des sciences avancent parallèlement aux nouveaux courants philosophiques (stoïcisme, épicurisme, néoplatonisme, etc.) et à une tendance vers un vague syncrétisme religieux qui, dans une large mesure, prépare la diffusion du monothéisme dans le monde méditerranéen. Dans ce monde en pleine transformation, la prépondérance commerciale d’Athènes s’efface au profit de Rhodes, Délos, Alexandrie, Antioche et Séleucie en Orient ; Tarente, Carthage, Syracuse et (par la suite) Rome en Occident. Bien que d’origine gréco-orientale, l’hellénisme parachève l’unité économique du monde méditerranéen, une unité esquissée par les Phéniciens. Cette transformation économique conduit à de profondes transformations sociales, avec une minorité à même de profiter de cette situation et une masse toujours augmentée d’esclaves et de salariés.
Face à ces transformations qui opèrent à un rythme soutenu, les Juifs doivent réagir, ce qui advient lorsque Antiochos IV Épiphane décide d’helléniser par la force le monde juif, provoquant un soulèvement national mais aussi des hostilités de classes qui iront en s’affirmant. Ce monarque trouve un appui auprès de l’aristocratie sacerdotale sans parvenir se rallier le peuple, ce qui provoque le soulèvement des Maccabées en 167, avec Mattathias puis son fils Judas Maccabées. Cette révolte rend aux Juifs leur liberté durant quelques années. L’état de décomposition de la Syrie avant sa reprise en main par Rome explique en grande partie que cette révolte ait été possible.
Venons-en à Hérode. En dépit de la brutalité dont il fait preuve à plusieurs reprises, Hérode « le Grand » sait se montrer conciliant dans les limites de la situation. Par ailleurs, il lutte contre le banditisme, fonde des villes (dont Césarée), édifie de puissantes fortifications aux frontières, fait preuve de tolérance à l’égard de divers courants d’opinions, amplifie le Temple de Jérusalem, etc. Au cours de ces années, le judaïsme ne présente aucune cohésion sociale. La paix dans le royaume d’Hérode s’explique avant tout par l’autorité qu’y exerce le procureur romain.
La Palestine se voit soumise à l’impérialisme syro-hellénistique avant de passer sous l’autorité de Rome. Elle n’est qu’un petit élément d’une énorme construction qui englobe le monde méditerranéen et plus. A l’origine, Rome est une structure socio-économique qui s’appuie sur une classe de petits paysans ; ils seront les authentiques fondateurs de l’expansionnisme militaire du monde latin. Les conquêtes successives en font une puissance économique au sein de laquelle les différences sociales conduiront à une crise. La concentration des terres liée à la monoculture entraînera la ruine des petits paysans italiques et fera de l’esclavage le moteur de l’économie. Esclaves et citoyens romains tombés dans la précarité deviendront de potentiels éléments de déstabilisation de l’ordre établi. Des solutions sont proposées (je passe sur leur énumération), solutions qui tendent à reconstituer la classe des petits propriétaires, en redistribuant les terres que l’aristocratie s’était appropriées. Mais toutes ces tentatives seront autant d’échecs. La structure républicaine et aristocratique qui a contribué au caractère de Rome s’avère dépassée. Un nouveau modèle s’impose, celui du pouvoir personnel, par le monarque ou le prince. Ce modèle rend au monde romain la paix sociale mais au prix de l’acceptation d’inégalités sociales flagrantes. Les empereurs romains des Ier et IIème siècles de notre ère maintiendront la stabilité et le prestige de Rome grâce à une politique d’exploitation systématique des territoires incorporés. Le monde juif, et avant sa dispersion suite à la répression romaine, est déjà dispersé sur tout le bassin méditerranéen. Les chiffres sont peu précis, tant pour l’Empire (qui aurait compté au cours des premières années de l’ère chrétienne un peu plus de cinquante millions d’habitants) que pour la Palestine, mais on peut estimer que celle-ci compte environ un million d’habitants, essentiellement des petits agriculteurs. La population vit sobrement mais le pays bénéficie d’une auto-suffisance alimentaire. Les échanges commerciaux se font essentiellement avec les provinces voisines, Égypte et Syrie. Peu de produits de Palestine sont envoyés à Rome.
La population juive de la diaspora est plus nombreuse que celle de la Palestine. On a avancé le chiffre de six millions de Juifs, soit environ 10% de la population de l’Empire romain, une population juive répartie en plus ou moins deux cents communautés, dont les plus importantes : Alexandrie, Antioche et Rome. Redisons-le, l’émigration juive a commencé bien avant la destruction du Temple par Titus, en l’an 70 de notre ère. Cette émigration antérieure à la destruction du Temple se serait faite en plusieurs vagues : la première aurait suivi la colonisation phénicienne ; la seconde aurait été activée par la conquête de la Palestine par les Macédoniens (vers 320 av. J.-C., Ptolémée Ier Sôter attire des Juifs à Alexandrie tandis que d’autres s’installent en Cyrénaïque) ; la troisième se dirige vers la Mésopotamie, la Phrygie et la Lydie sous l’impulsion d’Antioche le Grand. Suite à la révolte des Maccabées, le départ des Juifs de Palestine s’accélère. De nombreux Juifs sont vendus comme esclaves en Asie Mineure, en Égypte et, par la suite, à Rome. Les guerres civiles et les règlements de comptes qui se succèdent sans interruption jusqu’au calme relatif qui fait suite à l’arrivée des Romains poussent nombre de Juifs à quitter le pays. Nombre de Juifs de la diaspora auraient par ailleurs été des convertis.
On a tendance à présenter les Juifs comme des commerçants, des banquiers et des prêteurs d’argent mais cette image doit être fortement relativisée. En Égypte, sous les Ptolémées, les activités commerciales sont monopole d’État ; et sous la domination romaine, ces activités sont aux mains de corporations de marchands romains. La recherche historique semble indiquer que les professions exercées par les Juifs en Égypte étaient liées à l’agriculture (ouvriers agricoles et métayers), à l’artisanat et à la collecte d’impôts. D’une manière générale, les Juifs de l’Empire romain font partie des laissés-pour-compte d’un développement économique qui ne favorise que des clans aristocratiques et une nouvelle bourgeoisie (l’ordre équestre). Par ailleurs, la recherche historique laisse supposer une augmentation des prix au cours du Ier siècle av. J.-C., en Palestine comme en Égypte, avec des déséquilibres régionaux entre la Judée et les provinces périphériques comme la Galilée récemment incorporée à l’aire du judaïsme. Des provinces s’estiment exploitées par la Judée ; et, dans ces provinces, l’absence d’une bourgeoisie historique se fait sentir alors qu’elle est bien présente dans les sociétés à forte tradition hellénique où elle sert, dans une certaine mesure, d’amortisseur social. L’essentiel de la classe moyenne de Palestine se concentre dans des villes hellénisées dotées d’une totale autonomie politique et sociale. Précisons que les conditions de vie des Juifs sont affectées par l’absence de droits civiques liés à leur particularisme.
Si ce qui est devenu la France et l’Espagne bénéficient de la romanisation, il n’en est pas de même en Méditerranée orientale où les traditions culturelles sont nombreuses et différenciées, et, pour certaines, supérieures sous bien des aspects à celles de Rome, à commencer par les traditions issues de la civilisation grecque et qui se maintiendront après la conquête romaine. La langue grecque restera une langue véhiculaire d’une bonne partie du monde méditerranéen, et les classes supérieures romaines finiront par être bilingues. Ces régions de Grèce et d’Asie Mineure se constitueront en une unité historique (l’Empire byzantin), héritière des traditions culturelles helléniques.
Le monde juif a été soumis à bien des conquérants et il s’enrichira de sa difficile condition sans jamais plier. Rome (comme tous les autres conquérants) ne parviendra pas à effacer la spécificité juive.
Flavius Josèphe évoque trois « philosophies » au sein du monde juif : les Sadducéens, les Pharisiens, les Esséniens. Je vais m’arrêter sur les Esséniens, l’un des quatre principaux groupes du judaïsme, avec les Pharisiens, les Sadducéens et les Zélotes. Mais, auparavant, un mot au sujet des Pharisiens, très présents dans les Évangiles, des souffre-douleurs des chrétiens si je puis dire. Ils ne le méritent pourtant pas. Les Pharisiens font contrepoids aux Sadducéens, une véritable caste, conservatrice et attachée à une interprétation littérale de la Loi. Par ailleurs la présence romaine garantit l’ordre social, ce qui n’est pas pour déplaire à cette caste. Les Pharisiens constituent un groupe plus nombreux et moins homogène.
Pourquoi les Pharisiens sont-ils les Juifs les plus vilipendés dans les Évangiles ? La réponse est simple. Suite à la catastrophe de 70, les Pharisiens deviennent le principal réceptacle du judaïsme et se trouvent en concurrence avec le christianisme naissant, alors un groupe juif parmi d’autres. Les Pharisiens ont dynamisé le judaïsme, ils l’ont extrait de l’état d’engourdissement dans lequel les Sadducéens le maintenaient. Les Sadducéens sont liés au Temple, les Pharisiens à la Synagogue, la Synagogue qui devient le point de contact entre les lettrés et le peuple. Des préceptes pharisiens (voir Hillel) se retrouvent sous une forme à peine modifiée dans les Évangiles. Porteurs du judaïsme et héritiers des Pharisiens, les rabbins promeuvent l’étude plus que la prière (qu’ils ne négligent pas pour autant, loin s’en faut). Ils sont les représentants du judaïsme talmudique.
Et j’en viens aux Esséniens. On les considère volontiers comme le lien entre le judaïsme et le christianisme. C’est de loin le groupe le plus complexe, celui dont l’influence sur d’autres mouvements religieux constitue un inépuisable sujet d’étude qui vire parfois au sensationnalisme. La découverte par des Bédouins, en 1947, de ce qui sera connu sous l’appellation de « manuscrits de la mer Morte » permettra d’amplifier considérablement la connaissance que nous en avions. La complexité de ce mouvement laisse supposer la complexité de ses origines, parmi lesquelles : le pythagorisme d’Alexandrie et le parsisme (une marque laissée par la présence perse en Palestine). On peut également y voir un produit autochtone, comme un pharisianisme extrême. L’Essénisme est considéré par certains historiens comme un courant exclusivement autochtone qui a capté de manière spontanée dans d’autres sociétés ce qui lui convenait. On évoque une tendance au syncrétisme.
L’hypothèse d’une filiation entre les Esséniens et le christianisme est forte. La figure de Jean-Baptiste se tient au centre de cette possible filiation, filiation qui est remise en question par certains qui veulent défendre à tout prix l’originalité de l’enseignement de Jésus et ne pas le présenter comme une simple excroissance du mouvement essénien. D’autres perçoivent Jésus comme un héritier des Pharisiens, tendance Hillel, ou des Nazaréens. Il ne s’agit pas d’entrer dans la polémique ; simplement, les contacts entre Jean-Baptiste et les Esséniens ne font pas de doute. Quant à Jésus, que dire ? Sa posture diffère de celle des Esséniens, coupés de tout contact avec le Temple, alors le principal centre social de la vie religieuse, tandis que Jésus maintient un contact – même s’il est conflictuel. Les Esséniens vivent entre eux, tandis que Jésus est en contact permanent avec les gens. Par ailleurs, l’espérance messianique des Esséniens, comme celle d’amples secteurs du monde palestinien, diffère de celle de Jésus : il ne s’agit plus d’un Messie guerrier mais d’un Messie souffrant qui engage à remettre l’épée au fourreau. On pourrait amplifier le questionnement – les hypothèses. Des chercheurs ont questionné le philo-essénisme des Apôtres qu’ils considèrent comme étant plutôt liés aux Zélotes. Voir ce que dit à ce propos J. R. Geiselmann. Une étude de S. G. F. Brandon, « Jesus and the Zealots », avance divers arguments qui suggèrent une filiation entre Judas Iscariote et les Zélotes à partir du mot « sica » (probablement une déformation de « isca »), soit « poignard », l’arme favorite des Sicaires. Claude Tresmontant suggère que Simon Ban Jona (Pierre) pourrait être un indice : Ban Jona, Birjomin, nom que donnaient les Romains à ceux qui les attaquaient. Les relations entre Pharisiens et Esséniens ont été étudiées par le biais des rapports entre les Pharisiens « progressistes » (voir Hillel) et l’Essénien Menahem, à cheval entre ces deux groupes. Hillel, une figure conciliante face au rigorisme de rabbi Shammaï. Pour Ernest Renan, le christianisme est une sorte d’essénisme qui a connu un immense succès.
Au début du IVème siècle av. J.-C., Alexandrie s’ajoute aux deux centres traditionnels du judaïsme, la Palestine et Babylone. Suite aux transformations politiques dans l’Empire romain, la communauté juive de Rome devient l’une des plus importantes. Enfin, des groupes de Juifs moins nombreux s’établissent sur le pourtour de la Méditerranée, ce qui favorise l’émergence de nombreux courants syncrétiques judéo-païens. Avec le temps, et par la Synagogue, centre de prière mais aussi de formation intellectuelle, des non-Juifs se rapprochent du judaïsme, ce sont les « prosélytes de Justice » ; s’en rapprochent également des demi-prosélytes : ils ne suivent pas strictement la Loi, ce sont des Craignant-Dieu qui intègrent le monothéisme et les prescriptions morales de la Torah. Il est donc inepte d’affirmer que le judaïsme du début de notre ère était fermé sur lui-même, nationaliste et exclusiviste.
Personnage central dans la Méditerranée hellénisée, Philon d’Alexandrie, un contemporain de Jésus. Juif hellénisé (il ne parlait probablement pas l’hébreu), il s’appuie sur la Septante pour commenter la Torah. Avec lui, l’Écriture devient une sorte de savoir révélé tandis que Platon se fait disciple de Moïse. Entre Dieu et l’homme se trouve le Logos, l’Idée dont émanent toutes les idées. Philon d’Alexandrie a été considéré comme le précurseur de saint Paul – voir ce qui dit André Chouraqui à ce sujet. Si la pensée grecque et la pensée juive nous semblent terriblement antagonistes, et à raison, Philon d’Alexandrie percevait cette affaire tout autrement : peut-être était-il trop hellénisé…
Olivier Ypsilantis