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Le Dr. Ángel Pulido Fernández et la diaspora séfarade

A Hannah et Michel Benoualid, en souvenir d’une visite au Gush Etzion

 

Le 24 mai 1956 a lieu en Israël une cérémonie (plantation d’arbres) en l’honneur du Dr. Ángel Pulido Fernández. En 1926, son nom avait été inscrit dans le Livre d’Or du K.K.L., un nom honoré pour avoir agi en faveur du peuple d’Israël, en particulier pour les Juifs descendants d’expulsés d’Espagne. A l’origine de cette cérémonie, une initiative anonyme venue du Maroc. Ángel Pulido Fernández avait maintenu d’intenses relations avec les Juifs de Tétouan et de Tanger. Le 21 décembre 1992 a lieu en Israël une autre cérémonie en son honneur, cérémonie au cours de laquelle son nom est donné à un bois dans les collines de Jérusalem. Parmi les organisations à l’origine de cette initiative, le K.K.L. Maroc et le K.K.L. Amérique du Sud.

Médecin et homme politique, Ángel Pulido Fernández est l’auteur de très nombreux écrits (livres et articles). Il a dédié une part importante de son activité à ceux qu’il désignait comme les « españoles sin patria », soit les Séfarades. Il désirait réconcilier son pays avec les Juifs expulsés. Cet homme appartenait à la génération de 1898, soit un moment clé de l’histoire de l’Espagne qui perd alors ses dernières possessions (Cuba, Porto Rico, Filipinas) suite au traité de Paris du 10 décembre 1898. Son idée est d’aider son pays à se ménager une nouvelle aire d’influence afin de compenser ces pertes. Avec le judéo-espagnol, Ángel Pulido Fernández voit un lien entre son pays et les Séfarades, un lien à saisir. Son premier livre a pour titre « Los israelitas españoles y el idioma castellano » (publié en 1904). Notons l’emploi du mot « israelita » dans ce titre, alors que dans son livre suivant (publié en 1905), « Españoles sin patria y la raza sefardi », « israelita » est remplacé par « sefardi ».

Sous le règne d’Isabel II (1833-1868), en 1860, les Espagnols occupent Tétouan. Les Juifs les accueillent à bras ouverts et dans le judéo-espagnol d’Afrique du Nord, la haqitya. Les Espagnols retirent de cette rencontre des impressions contrastées. Certains s’étonnent de la préservation du judéo-espagnol. C’est le cas de Benito Pérez-Galdós dans le volume « Aita Tettauen » intégré aux « Episodios Nacionales ». D’autres se montrent dégoûtés par la misère de ces Juifs (sans se donner la peine d’en étudier les raisons) et célèbrent les musulmans, comme Pedro Antonio de Alarcón, auteur du célèbre roman « El sombrero de tres picos ».

Ángel Pulido Fernández naît à Madrid, en 1852. Ses parents sont originaires des Asturies. Ils tiennent une bodega dans le centre de Madrid. Ángel Pulido Fernández étudie la médecine entre 1868 et 1874, la médecine qu’il envisage comme un véritable sacerdoce. Il appartient à cette génération qui assiste à la révolution de 1868 (appelée La Gloriosa ou La Septembrina) qui conduit à la destitution d’Isabel II et à l’avènement du Sexenio Democrático (ou Sexenio Revolucionario), 1868-1874. Ángel Pulido Fernández peut être considéré comme un catholique libéral. Le mot « libéral » (et dérivés) s’est formé à Las Cortes de Cádiz dans les années 1808-1812, alors que le pays était engagé dans la Guerre d’Indépendance espagnole, 1808-1814. Les « libéraux » veulent libérer leur pays de l’occupation étrangère, tout simplement.

Le libéralisme politique marche avec le romantisme qui, en Espagne, réactive l’intérêt pour le passé du pays, en particulier pour les périodes médiévales où Juifs et musulmans sont bien présents. C’est dans la deuxième moitié du XIXème siècle que des historiens commencent à interroger ce passé, le passé juif en particulier. La démarche des libéraux est motivée par plusieurs raisons dont l’une, et pas des moindres, est de parvenir à ménager une place honorable à l’Espagne parmi les nations européennes. L’Espagne se trouve alors assez isolée et dans un état de relative arriération. L’histoire juive en Espagne devient un sujet important. Les libéraux s’élèvent contre l’intolérance, responsable selon eux des maux dont souffre le pays. Ils estiment que l’acceptation d’autres cultes que le culte catholique, à commencer par le culte juif, permettrait d’améliorer l’image de l’Espagne à l’étranger.

Vers le milieu du XIXème siècle, et plus précisément après la révolution de 1868, d’importants changements ont lieu dans la société espagnole, avec exode rural mais aussi émigration (principalement vers le continent américain). Les villes changent et se font plus urbaines. Les désamortissements permettent de modifier l’urbanisme et de mieux aménager l’espace public. La bourgeoisie s’impose au détriment de l’aristocratie terrienne. Le chemin de fer se développe et avec lui la mobilité géographique et sociale. Au romantisme succède le réalisme. La presse est en plein essor et devient le principal outil d’information. Figure centrale de la révolution de 1868, Emilio Castelar, porte-parole des catholiques libéraux. Il est un ami intime d’Ángel Pulido Fernández qui de plus est son médecin – il le veillera jusqu’à sa mort. Emilio Castelar a une influence considérable sur son ami, et notamment sur la question des Séfarades. Emilio Castelar exige la concession de droits aux Juifs, à commencer par la liberté religieuse. Il met l’accent sur la nécessité de réconcilier son pays et les Séfarades. En 1872, il publie un livre, « Recuerdos de Italia », dans lequel il évoque les Juifs d’Espagne et d’Italie. Il y narre l’histoire du judaïsme espagnol avant 1492, la condition des Juifs de Rome et leur pauvreté. Au cours de ce voyage, il prit la décision de lutter pour le droit des Juifs dans son pays s’il parvenait à entrer en politique.

Au cours de leurs voyages, Emilio Castelar et Ángel Pulido Fernández notent avec émotion leurs rencontres avec des Séfarades s’exprimant en judéo-espagnol, descendants d’expulsés de 1492 et qui avaient préservé leur langue durant quatre siècles, Juifs d’Italie mais aussi des Balkans. L’attitude d’Ángel Pulido Fernández envers les Séfarades s’inscrit dans le courant romantique et dans l’orientalisme européen. Il rend compte de la propreté de leur maison, de leur beauté physique (les femmes surtout). A ce propos, précisons qu’Ángel Pulido Fernández était essentiellement en contact avec l’élite des Séfarades, principalement d’Afrique du Nord et des Balkans. Il n’a pas connu les masses juives misérables d’Anatolie et du Moyen Orient. Une fois encore, il voyage dans un but précis. Il exprime très clairement son intérêt pour les Séfarades car il espère favoriser l’Espagne à l’international et effacer ou, tout au moins, atténuer les effets de la crise de 1898 en multipliant les contacts entre son pays et cette communauté dont la langue maternelle est le judéo-espagnol. A cet effet, il prend contact avec tout ce qui dans son pays pourrait favoriser la reprise des relations avec les Juifs. Il n’encourage pas pour autant leur retour en Espagne ; au contraire, il estime que la diaspora séfarade serait mieux à même de faire rayonner le nom de l’Espagne dans le monde. L’idée d’un retour des Juifs lui vient mais il le souhaite en nombre limité et en sélectionnant des Juifs riches et reconnus pour leur esprit d’entreprise. Il se démène dans les sphères politiques, publie livres, articles et lettres dans la presse libérale et sollicite jusqu’au roi Alfonso XIII. Toute cette activité n’est guère suivie d’effets ; pourtant, discrètement, Ángel Pulido Fernández parvient à susciter une prise de conscience dans l’opinion publique qui découvre l’existence d’une importante communauté séfarade dont la langue est le judéo-espagnol. L’attitude des Séfarades reste ambivalente et on le comprend. Leur mémoire est pleine d’inquiétude envers un pays qui les a tourmentés. Par ailleurs, l’état de développement de ce pays ne les engage pas à s’y installer et l’Empire ottoman leur a offert l’asile. Bref, l’Espagne ne les séduit guère même s’ils restent fiers de leurs origines espagnoles et, plus généralement, ibériques. Les Séfarades s’envisagent alors comme le meilleur du monde juif, meilleurs que les Ashkénazes et que les Juifs orientaux. L’immense prestige des Juifs d’Espagne d’avant l’Inquisition et l’expulsion les accompagne.

Des Séfarades ont donc le judéo-espagnol comme langue maternelle. La survivance de cette langue durant quatre siècles a une explication : l’Empire ottoman laisse une grande autonomie culturelle et religieuse aux peuples qui y vivent. Nombre de Séfarades ottomans ne parlent pas le turc et s’expriment au quotidien, dans leur communauté, en judéo-espagnol. A partir de 1840, une série de réformes – Tanzimat – améliore la condition de dhimmi et favorise la mobilité sociale et géographique des Juifs. La création de l’Alliance Israélite Universelle (A.I.E.) à Paris, en 1860, est un événement important pour les Juifs installés dans une aire qui va du Maroc à la Perse. L’A.I.E. est présentée comme un modèle par Ángel Pulido Fernández. L’émergence d’États-nations dans les Balkans et le traité de Berlin (1878) vont affaiblir le judéo-espagnol. En effet, ces États exigent que leurs citoyens apprennent en priorité la langue nationale ; et, ainsi, le judéo-espagnol se trouve relégué au second plan.

En résumé. Ángel Pulido Fernández a été un défenseur d’Israël ; il a par ailleurs été un défenseur d’Israël sincèrement désireux de réparer le mal fait par son pays aux Séfarades. Ce faisant, il pensait aussi (et peut-être même d’abord) aux potentiels bénéfices qu’un rapprochement avec les Séfarades parlant le judéo-espagnol pourrait apporter à son pays. Son action restera sans grand effet et l’histoire se chargera de réduire l’aire du judéo-espagnol avec notamment la création de l’A.I.U. (prédominance donnée au français), le traité de Berlin et la Shoah qui affaiblira considérablement les communautés juives des Balkans.

Un dernier point. Ángel Pulido Fernández n’a pas envisagé avec bienveillance l’émergence du mouvement sioniste. Il l’a envisagé comme une déviation. Il pensait dans cette optique chrétienne qui ne perçoit le peuple juif que comme un peuple diasporique, un peuple errant.

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Ci-joint, une notice biographique qui croise un temps de l’histoire de l’Espagne dont il vient d’être question, une notice extraire d’un ouvrage intitulé « Les grandes figures dans l’histoire des Juifs du Maroc », un ouvrage dans lequel est évoquée la figure de rabbi Itshak Benoualid :

Alors que dans les communautés de l’intérieur du Maroc, comme Mekhnès et Fès, les descendants des expulsés d’Espagne s’étaient totalement assimilés aux Tochavim, oubliant l’espagnol et adoptant le judéo-arabe, la communauté de Tétouan continua de perpétuer fidèlement et avec la plus grande fierté ses traditions ancestrales, parlant la Haketia, un pittoresque mélange d’espagnol ancien, d’hébreu et d’arabe maghrébin. Le hasard de l’histoire fit que cette communauté de descendants de Megourachim fut la première à se retrouver face-à-face avec les descendants des responsables de son expulsion. Ces retrouvailles eurent lieu à la suite de la conquête et de l’occupation de la ville de Tétouan par les troupes espagnoles, en 1860. La guerre entre l’Espagne et le Maroc eut une importance capitale pour l’histoire de la communauté juive, initiant le processus de sa modernisation par sa rencontre avec l’Europe et le Judaïsme mondial.

La communauté juive de Tétouan était traumatisée par les multiples attaques des tribus berbères sur le quartier de la Judería, des tribus que l’armée marocaine ne parvenait pas à maîtriser et qui laissaient derrière elles la mort et la désolation. Cette communauté accueillit donc les troupes espagnoles en libérateur. Mis à part quelques tentatives d’évangélisation et certaines conversions spectaculaires, les Espagnols traitèrent la communauté juive avec justice et bienveillance, car son rôle d’intermédiaire avec la population musulmane leur était indispensable. Les deux années d’occupation espagnole furent pour cette communauté une période de sécurité et de prospérité. Les excellentes relations que leur grand rabbin, rabbi Itshak Benoualid, entretenait avec les Espagnols et les autorités marocaines facilitèrent la restitution de la ville au Royaume Chérifien, sans représailles à l’encontre des Juifs qui avaient collaboré avec les occupants.

Au cours de cette guerre, l’afflux de dizaines de milliers de réfugiés à Gibraltar attira l’attention des deux grandes organisations juives internationales de l’époque, le Council of Deputies et l’Alliance Israelite Universelle, qui commencèrent à s’inquiéter du sort de la communauté juive marocaine. Ainsi fut inaugurée à Tétouan, fin 1862, la première école du futur réseau scolaire de l’Alliance Israélite Universelle. L’ouverture d’esprit du chef spirituel de la communauté réussit à convaincre les traditionalistes, opposés à l’introduction d’un enseignement moderne qui ne soit pas uniquement consacré aux études sacrées. A la demande du rabbin, les matières religieuses de base furent inclues dans le programme de cette école. Rabbi Itshak Benoualid donna l’exemple en y faisant inscrire ses petits-enfants et la réussite de cette expérience servira d’exemple aux autres communautés marocaines. L’humilité de rabbi Itshak Benoualid était égale à l’étendue de ses connaissances qui lui valut le titre de Ner Hammarabi, « La Lumière de l’Occident ». On raconte que lorsqu’on voulut le nommer président du Tribunal, en 1830, il « s’enfuit » à Gibraltar ; et quand il accepta ce titre, ce ne fut qu’à la condition de ne jamais juger seul mais avec deux autres juges. Son sens de l’équité envers tous, Juifs et musulmans, était devenu proverbial, et le Pacha de la ville, qui lui vouait une grande estime, n’hésitait pas à le consulter pour des affaires délicates.

En 1862, rabbi Itshak Benoualid réalise son rêve de monter en Terre Sainte. Il s’établit à Haïfa où vit une grande communauté juive originaire de Tétouan. II quittera toutefois Israël pour revenir dans sa ville natale, « appelé par le ciel à ne pas abandonner son troupeau ». Son grand livre de questions et réponses, Vayomer Itshak, publié après sa mort, à Livourne, en 1876, chez l’imprimeur rabbi Eliahou Ben Amozeg, devint un livre de référence pour tous les rabbins marocains.

Son fils, Yossef fut un rabbin renommé qui mourut prématurément en 1906 sans laisser de descendance. Une yeshiva de Jérusalem, fondée par un originaire de Tétouan, rabbi Shlomo Dayan, porte son nom : Toldot Itshak.

Olivier Ypsilantis

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