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L’antisémitisme dans l’aire germanique – 2/2

Il n’est pas rare, surtout au cours de la dernière période du Moyen Âge, qu’une ville expulse une communauté juive et que, très vite affectée par l’absence de prêteurs d’argent, elle s’empresse de la faire revenir. Un exemple parmi tant d’autres : en 1348-1349, les Juifs sont expulsés de presque toutes les villes du Rhin ; mais sept ans plus tard, l’évêque de Mayence invite instamment certains d’entre eux à revenir. Ne bénéficiant d’aucune garantie sérieuse, les Juifs en viennent à augmenter leurs taux d’intérêt. Les dettes s’accumulent chez les emprunteurs. L’expulsion des Juifs devient un moyen d’effacer l’ardoise, si vous me permettez l’expression. Un point important à ce propos ; vers la fin du XIème siècle, les massacres de Juifs sont essentiellement le fait des classes populaires. Il en est de même au XIIème siècle et probablement au siècle suivant. A partir du XIVème siècle, la bourgeoisie approuve implicitement les expulsions voire les massacres des Juifs. Un tournant s’opère en 1337 à Deggendorf, une petite ville de Bavière, avec une histoire de profanation d’hostie. Des violences sont commises contre les Juifs. Loin de s’opposer à ces violences, le conseil municipal en profite pour annuler ses dettes. Cette tendance amorcée au XIVème siècle se poursuit au siècle suivant. L’autorité impériale finit par accepter cet état de fait. En 1389, désireux de s’attirer la sympathie des villes de Souabe, l’empereur Wenceslas les autorise à gommer les prêts contractés auprès des Juifs. Jusqu’à la fin du XVème siècle, les assassinats de Juifs deviennent moins fréquents, et pour cause : les autorités municipales ont trouvé une solution : lorsque le mécontentement grandit, elles ordonnent leur évacuation préventive ; et les biens des Juifs sont ensuite distribués, ce qui permet aux autorités d’augmenter leur popularité. Certes, les Juifs peuvent ainsi échapper à la mort ; mais leur vie devient de plus en plus précaire. Au début du XVème siècle, les Juifs sont expulsés simultanément d’Autriche, de Bavière et de Saxe. Une ville qui s’est durablement opposée à cette tendance, Ratisbonne, finit elle aussi par les expulser, au début du XVIème siècle (1519).

Lorsque les Juifs sont tolérés, ils doivent s’acquitter d’une très lourde fiscalité. Et la chose ne va pas s’arranger avec le temps. Quelques repères : en 1215, le quatrième concile de Latran oblige les Juifs à porter un signe vestimentaire distinctif. Les Allemands n’ont pas attendu ce concile pour imposer une telle législation. Cette législation ne cesse de se compliquer et devient même extravagante. Il s’agit de contrôler les Juifs mais aussi de les tracasser, au point qu’ils ont de plus en plus de difficulté à sortir de chez eux.

Vient le Judenviertel, soit le ghetto. L’idée du ghetto ne vient pas des Allemands. A l’origine, le ghetto était une mesure de prudence visant à la protection des Juifs. Vers la fin du XIIème siècle, le ghetto devient une marque de mépris, d’infâmie, une insulte faite aux Juifs. Une réglementation volontiers très contraignante est mise en place dans laquelle entre le Leibzoll, soit un péage corporel dont tout Juif doit s’acquitter lorsqu’il sort du ghetto. Une telle réglementation amène les Juifs à se replier et à réduire au strict nécessaire leurs contacts avec l’extérieur.

La condition dégradée – et toujours plus dégradée – des Juifs aux époques médiévales dans l’ère géographique en question s’explique d’abord par l’antijudaïsme, à une époque où le christianisme est triomphant et constitue l’une des plus fortes bases des sociétés européennes. Certes, l’antijudaïsme n’explique pas tout mais il est central. Le Juif doit être réduit à la norme commune, autrement dit se convertir de gré ou de force. Tout pogrom s’accompagne d’une menace implicite : se convertir ou être massacré. Le pouvoir impérial dénonce et condamne (mais en vain) les conversions forcées, les rapts d’enfants suivis du baptême, les profanations de synagogues et de cimetières. Peu de Juifs cèdent à la pression. Loin de susciter un minimum de respect voire d’admiration, leur courage irrite toujours plus (un processus qui s’amorce probablement au cours du XIIème siècle) et ils sont considérés comme des hérétiques impénitents et des ennemis déclarés du christianisme. C’est alors que surgit l’accusation de crime rituel. Où exactement ? Des historiens pensent l’avoir détectée à Würzburg, en 1147. Il ne s’agit que d’une hypothèse.

Dans les années 1180, cette accusation se structure et devient un élément central de l’antijudaïsme : les Juifs assassinent les chrétiens et utilisent leur sang à des fins rituelles. L’imagination populaire active ce délire. Le Juif prend plaisir à poignarder les hosties consacrées, une accusation formulée dans le dernier tiers du XIIIème siècle. Cette accusation est à l’origine de multiples violences. En 1336-1337, des paysans parcourent l’Alsace, la Souabe, la Bavière et l’Autriche et assassinent de nombreux Juifs après les avoir torturés. La psychose devient collective dans le monde chrétien. Survient l’un des pires moments de l’histoire de l’Europe – et du monde –, la peste noire (1347-1351). On cherche alors un coupable et on le trouve sans tarder tant il était désigné : le Juif, accusé d’avoir empoisonné les puits et les fontaines et d’être plus épargné que les chrétiens par cette pandémie. Ces rumeurs fantaisistes s’amplifient et s’ajoutent à celles de crimes rituels et de profanations d’hosties. On imagine la suite… Les Juifs sont accusés de détenir des pouvoirs occultes, véritablement démoniaques.

La peste noire renforce donc les préjugés chrétiens à l’encontre des Juifs qui sont considérés comme des suppôts de Satan sur terre. C’est à cette époque que se répand la croyance au pouvoir des sorcières. Les démons investissent la vie quotidienne. Même les esprits les moins exaltés se laissent à l’occasion gagner par ce qui est bien une psychose collective. Voir « Von Unholden und Hexen » (1498) d’Ulrich Molitor. Le ghetto fait peur car les Juifs se sont associés au Diable selon l’opinion courante.

Les progrès de l’humanisme suscitent un certain intérêt pour les textes hébraïques. Quelques érudits non-juifs se penchent sur le Talmud. Commence alors à se constituer une littérature antijuive qui s’appuie sur une présentation déformée de cette somme. Parmi ceux qui le dénoncent, Johannes Pfefferkorn, un Juif converti qui dans une série de violents pamphlets écrits au tout début du XVIème siècle présente le Talmud comme un manuel d’immoralité. Son influence est considérable, d’autant plus que sa connaissance de l’hébreu lui donne un grand crédit. Les écrits antisémites des siècles suivants le citent volontiers et invitent à la destruction du Talmud.

On a dit que les protestants se sont montrés généralement plus favorables aux Juifs que les catholiques. Cette impression s’efface à mesure que l’on étudie ces deux religions dans leurs rapports avec les Juifs.

Des tueries de 1096 à la Renaissance, la condition juive est terriblement dégradée. A partir du XVIème siècle, on note une amélioration de cette condition. Les pogroms sont plus limités et moins fréquents. Malgré l’expulsion des Juifs de Vienne, en 1670, la condition des Juifs continue à s’améliorer. On a toujours plus besoin d’eux avec la généralisation du crédit. Dans la première moitié du XVIIème siècle, des villes qui avaient pensé les expulser, comme Francfort ou Hambourg, les pressent de revenir. Frédéric-Guillaume 1er de Brandebourg, dit « le Grand Électeur », les invite en 1670 à s’établir sur ses territoires. Au bout d’un siècle, la Prusse compte quelque trente mille Juifs. Quatre ans après avoir expulsé les Juifs d’Autriche, l’empereur Leopold Ier confie l’administration de ses finances à des Juifs. Des chrétiens se plaignent de la concurrence juive mais avant le XIXème siècle, on ne relève guère trace d’un antisémitisme économique en Allemagne. Les prêteurs d’argent sont méprisés dans le monde chrétien et l’usurier chrétien n’est guère plus estimé que l’usurier juif. Le Juif n’inquiète plus comme aux époques médiévales, il est méprisé. Le Juif de cour n’est guère envié et par ailleurs sa situation est des plus fragiles. Süss Oppenheimer, conseiller de Charles-Alexandre, duc du Wurtemberg, finit par être pendu en 1738.  Il deviendra dans la tradition antisémite la figure même du Juif fourbe et inspirera nombre d’œuvres dont le film nazi « Jud Süβ » (1940) de Veit Harlan. Le Judenviertel est toujours aussi présent, les réglementations concernant les Juifs sont toujours draconiennes et elles le seront jusqu’au XIXème siècle. La simple énumération de cette réglementation dans les terres de langue allemande pourrait remplir un épais volume.

Il faut attendre le début du dernier tiers du XIXème siècle pour que les Juifs deviennent légalement des citoyens comme les autres, en 1869 pour la confédération de l’Allemagne du Nord, en 1871 pour l’Empire allemand.

Les lois sont une chose, leur application en est une autre. Les Juifs sont a priori égaux en droit, ils n’en sont pas moins écartés et systématiquement de diverses fonctions, à commencer par l’armée qui dans la hiérarchie sociale de l’Allemagne impériale occupe la plus haute place. Aucun Juif n’est admis dans l’état-major. En 1907, sur un total de trente-trois mille officiers, on ne compte que seize Juifs et des Juifs du Sud de l’Allemagne, étant entendu que le prestige de l’uniforme y est moindre que dans le Nord du pays et que la sélection y est moins rigoureuse.

L’avènement de la République de Weimar n’apporte de ce point de vue aucun changement. Lorsque les nazis obligent les Juifs à quitter l’armée, il n’y a dans des casernes que cinq officiers et trente-et-un sous-officiers juifs. La haute administration n’aime guère les Juifs. En 1907, sur douze mille six cents cadres supérieurs de l’administration du Reich, on ne compte que deux cent quarante-quatre Juifs. On laisse aux Juifs les professions envers lesquelles l’Allemand éprouve un certain dédain, comme le commerce ou la banque. On reconnaît aux Juifs du savoir-faire et du sérieux dans le travail, on l’utilise mais on le dédaigne. Les Églises tant la catholique que la protestante se sont calmées mais l’antisémitisme n’en est pas moins présent, en sourdine, notamment chez leurs fidèles. Des accusations de crime rituel ressurgissent, pas moins de dix-huit entre 1882 et 1900, des accusations très médiatisées. Les dénonciations de Johannes Pfefferkorn sont réactivées. Ces accusations médiévales ne peuvent expliquer à elles seules l’apparition du nazisme, elles ne lui sont pas non plus radicalement étrangères. Une méfiance et un mépris de plusieurs siècles envers les Juifs et la Synagogue ne s’effacent pas d’un coup. L’ambiance religieuse, politique et sociale en est imprégnée. L’antisémitisme a une généalogie complexe et dans cette généalogie entre l’antijudaïsme. Idem avec l’antisionisme dans la généalogie duquel entre l’antisémitisme.

Cette esquisse m’amène à citer une partie d’un article de Georges Bensoussan dont le constat ne diffère guère de celui que je fais dans mon coin. Cet article s’intitule : « De quoi l’accusation de génocide portée contre Israël est-elle le nom ? » :

« Un même schéma mental se répète ici. C’est celui qui en 1937 déjà, avec Céline (“Bagatelles pour un massacre”), faisait du “Juif” le fauteur de guerre. C’est celui qui aujourd’hui fait de l’État d’Israël, décrété dernier “surgeon colonial” de l’Europe, le vecteur d’une guerre génocidaire. Un schéma mental qui consiste à mettre au ban la “part mauvaise de l’humanité”, jadis le peuple, aujourd’hui l’État, auquel on reproche de persévérer dans leur être. Ici un peuple juif, “anomalie” au regard de la théologie chrétienne, et là un État juif, “anomalie” au regard de l’Europe postnationale. Bref, les Juifs sont toujours à contretemps, et le procès qui leur est fait désigne moins une politique qu’un principe, celui de leur entêtement à persévérer dans une existence étatique condamnable parce qu’anormale au nom d’une Histoire sécularisée, mais toujours investie de fins dernières. Établir un lien de causalité entre une politique israélienne, quelle qu’elle soit, et des actes de nature génocidaire, c’est ne pas entendre la nature profonde de cette cruauté quand il s’agit de faire disparaître une existence assimilée au mal. Car nous ne sommes pas ici dans un discours porté par la raison, mais dans une vision eschatologique dans laquelle l’État d’Israël, quelle que soit sa politique ou sa nature, séculière ou religieuse, représente la personnification du principe mauvais de l’humanité qu’il faut chasser hors du monde et de soi pour espérer une vie enfin digne d’être vécue. Il n’y a pas de lien entre une politique israélienne, y compris la plus condamnable, et l’essence génocidaire d’un mouvement islamiste qui ne laisse espérer ni négociation ni compromis, et n’entrevoit pour tout avenir que l’écrasement définitif de l’État d’Israël. Et qui ne réclame d’ailleurs rien d’autre que cela.

Plus le monde est en désarroi, plus l’antisémitisme fédérateur apaise les frayeurs collectives. On s’aime de haïr ensemble et l’angoisse reflue à désigner le responsable de tous les maux du monde. À l’instar des peurs collectives d’autrefois, celles nées dans le sillage des grandes épidémies ou des chasses aux sorcières dans l’Europe du XVIIe siècle. Mais derrière la déraison collective, il y a toujours des hommes et des femmes faits de chair et d’os, et qui n’en peuvent mais de se voir incarner les figures de l’hérésie, de la souillure et de l’abjection. C’est de ces fantasmes meurtriers que sont morts, de la plus hideuse des morts, la lycéenne juive de Bordeaux, l’épicier juif de Cracovie, l’ébéniste juif de Rhodes, le professeur juif d’Amsterdam, le maçon juif d’Athènes et le médecin juif de Cologne.

(…)

La mise au ban devenue obsessionnelle d’un État paria pave le chemin d’une délégitimation qui précédera le démantèlement. La solitude d’Israël résonne aujourd’hui au cœur d’un peuple peu nombreux, assailli d’ennemis depuis plus de 75 ans, victime d’une usure mentale qui finira un jour par l’ébranler tout à fait. Cette fausse puissance, dont le 7 octobre a révélé la vulnérabilité, pourrait fléchir un jour sous le poids d’une guerre perdue. Israël, disait David Ben Gourion, gagnera toutes les guerres sauf la dernière. Ses ennemis peuvent en effet essuyer défaite sur défaite, ils existeront encore au lendemain de leurs revers. L’État juif, non. Assaillis par la solitude d’octobre, les Juifs ne peuvent pas se permettre le luxe du pessimisme. À l’instar de l’État d’Israël qui ne peut pas se permettre le luxe d’une seule défaite. Pour les uns comme pour l’autre, il en va tout simplement de leur survie. À force de gloser sur la “puissance militaire” du Goliath juif écrasant les petits David arabes, on aura fini par oublier que ce territoire grand comme la Bretagne et moins peuplé que l’Île-de-France ne pourra pas éternellement résister à la marée de ses ennemis servis par le nombre, la stratégie d’infiltration et protégés par la puissance nucléaire à venir de l’Iran que la destruction de l’État maudit couronnera pour longtemps champion chiite du monde islamique tout entier. L’employé de Sderot, l’épicier de Kyriat Gat, l’ouvrier de Rishon le Zion, le lycéen de Tel-Aviv, l’agriculteur de Ginossar et le docker de Haïfa, tous ceux-là apprendront un jour que, figures du mal sur la terre, leur disparition rendrait l’humanité enfin heureuse. »

 Olivier Ypsilantis

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