Les Juifs sont arrivés dans la vallée du Rhin avec les armées romaines. Des archéologues ont retrouvé des sépultures de soldats romains, des sépultures du Ier siècle ap. J.-C. Par ailleurs, tout porte à croire que des commerçants et des colons juifs suivaient les légions romaines. En Rhénanie, la présence des Juifs est presque aussi ancienne que celle des Germains. En Allemagne orientale, la présence des Juifs est peut-être antérieure à celle des tribus germaniques. Entre le IXème et le XIème siècle, des communautés juives s’installent un peu partout en Allemagne. On estime leur nombre à plus ou moins quinze mille. Les principales communautés sont celles de Worms, Cologne et Mayence. Certains Juifs travaillent la terre, d’autres, beaucoup plus nombreux, se dédient au commerce et à l’artisanat. Le réseau de leurs relations (notamment avec les pays de la Méditerranée) et leur esprit d’entreprise sont appréciés et de nombreuses villes s’efforcent de les attirer et de les retenir. Ainsi, en 1084, l’évêque de Spire leur accorde d’importants privilèges. Au XIème siècle, l’activité commerciale et, en conséquence, la concurrence sont encore réduites. Entre commerçants juifs et commerçants chrétiens, on coopère volontiers. Les privilèges accordés aux Juifs ne suscitent pas encore vraiment l’envie car ils ne sont pas accordés aux seuls Juifs. Mais voilà, les Juifs sont toujours considérés comme des étrangers malgré leur ancienne présence.
Les premières persécutions surviennent à la fin du XIème siècle, en 1096, avec les Croisades, et elles se poursuivent au cours des décennies suivantes. Ce sont de véritables tueries qui déciment les communautés juives de la vallée du Rhin. Une question se pose alors, une question qui contient sa réponse. Les Croisés ont-ils agi sur un coup de tête ? On n’agit pas ainsi de la sorte. Il faut baigner dans une ambiance particulière pour commettre de tels actes. Les Croisés ont agi de la sorte parce qu’il existait une sourde animosité envers les Juifs dans l’ensemble de la société, une animosité faite de suspicion. Il est très difficile voire impossible d’appréhender avec précision les mentalités d’une époque qui avec l’éloignement nous apparaissent dans un miroir déformant. Mais je ne crois pas trop m’avancer en affirmant (ce que je ne cesse d’affirmer) que l’antijudaïsme est au cœur de l’antisémitisme, l’antisémitisme qui certes a muté avec la sécularisation des sociétés. L’antisémitisme a une généalogie et dans son arbre généalogique le christianisme est bien présent.
Aucun document n’atteste de l’antisémitisme du haut Moyen Âge. Il y a bien des indices qui le laissent supposer, mais aucun document probant. Les Croisés n’ont cependant pas agi sur un coup de tête, comme si une mouche les avait piqués… Il faut une ambiance particulière, une atmosphère singulière pour passer ainsi à l’acte et aussi massivement.
Une question peu évoquée : la crainte qu’avait l’Église de voir ses ouailles passer chez les Juifs. Les Juifs ne pratiquaient pas le prosélytisme mais ils exerçaient à l’occasion une séduction sur des chrétiens car, contrairement à nombre de ces derniers, souvent illettrés, ils savaient lire et étudiaient leurs textes sacrés. Certes, l’Église ne manquait pas de savants et les monastères laissaient présager les universités, mais force est de constater que le Juif « moyen » étudiait les textes fondateurs du judaïsme alors que le chrétien « moyen » déléguait à l’Église le soin de lui dire ce qu’il devait penser.
L’Église, cette structure pyramidale, garantissait la liberté religieuse mais comme à contre-cœur, embarrassée. La vitalité du judaïsme (qu’explique une fois encore et en grande partie le fait que dans le monde juif l’accent est mis sur l’importance de l’écrit, de la lecture et de l’étude pour chaque Juif et pas seulement pour quelques spécialistes) commença à inquiéter et irriter. L’usage de la violence se mit à être envisagé. Ainsi, au milieu du Xème siècle, l’archevêque de Mayence envisagea la conversion forcée des Juifs. Au siècle suivant, on passera à l’acte, une pratique interdite par l’empereur du Saint-Empire romain-germanique, Henri IV.
L’animosité envers les Juifs est donc plus ou moins installée dans les populations avant les massacres perpétrés par les Croisés. Vers la fin du Xème siècle, les Juifs commencent à se regrouper en communautés, par commodité mais aussi parce qu’ils se sentent suspects et méprisés. Les tueries de 1096 planent sur les décennies qui suivent. Lea Dasberg fait remarquer qu’au XIème siècle, le christianisme en Occident devient une religion conquérante, consciente de ses forces, parcourue d’une tension apocalyptique : l’arrivée du royaume de Dieu. Les Croisades ne sont qu’un aspect de cette lutte qui se veut totale. Il s’agit de combattre ce que le christianisme présente comme les forces du Mal, le Démon et ses suppôts. Pour ce faire, tous les moyens semblent bons pour réduire tout ce qui s’oppose au triomphe de la foi chrétienne. Les Juifs ne sont plus seulement considérés comme des étrangers tolérés mais comme des agents de l’étranger, une attitude qui perdurera sur des siècles et qui perdure jusqu’à aujourd’hui sous diverses formes. Ainsi la figure du Juif est plaquée sur tout ce qui apparaît comme une menace pour la chrétienté. Par exemple, on l’accuse avec plus ou moins de virulence d’être un complice des Normands et des musulmans. La crise de 1096 a véritablement été une manifestation d’une méfiance voire une hostilité latente. Le coupable de tous les maux est désigné. Ces violences envers les Juifs inquiètent à l’occasion les autorités religieuses et politiques (comme par exemple les autorités municipales) qui craignent qu’elles ne deviennent incontrôlables et ne les atteignent. La bourgeoisie qui a priori n’aime guère le désordre est inquiète pour ses affaires. Elle marque sa réprobation mais se garde d’intervenir. La religion est aussi un alibi : on veut convertir les Juifs, on espère aussi faire main basse sur leurs biens.
Au début du XIIème siècle, une certaine tranquillité semble revenir. Le siècle suivant semble également relativement calme, relativement, car quelques Juifs sont martyrisés ; et combien de crimes isolés qui n’ont laissé aucune trace ? Les Juifs savent que leur existence est précaire, que la colère des chrétiens peut éclater à tout moment, sous des prétextes inattendus et a priori insignifiants. Les communautés juives prospèrent toutefois. On en compte une cinquantaine en Allemagne à la fin du XIIIème siècle, dans des villages, des petites et des grandes villes. Comment expliquer cette vitalité ? De fait, les Juifs n’ont pas le choix, la situation est pire pour eux dans les autres pays d’Europe où les souverains s’efforcent d’étendre leur pouvoir au détriment des pouvoirs féodaux. L’Allemagne, un patchwork, offre aux Juifs un plus grand espace de liberté. En effet, les empereurs du Saint-Empire romain-germanique cherchent le moindre prétexte pour intervenir dans les affaires des entités politiques régionales, et l’un de ces prétextes est la situation des communautés juives qui y vivent. Les empereurs confirment en maintes occasions les privilèges concédés aux Juifs ; ils interviennent également pour mettre fin aux excès commis à leur encontre. Au cours des XIIème et XIIIème siècles, cette protection impériale est relativement efficace. Le morcellement du pouvoir dans cet empire permet aux Juifs de fuir une région pour une autre. En 1146-1147, nouvelles tueries de Juifs à Cologne, Mayence, Spire et en Alsace. De nombreuses familles juives partent pour Baden et l’Autriche. Ainsi, au cours d’une même période, les Juifs peuvent être persécutés dans une région de cet empire et accueillis avec empressement dans une autre. Mais le refuge le plus sûr pour les Juifs est alors la Pologne où ils s’établissent en communautés et jouissent d’une authentique liberté tandis que leur condition finit par se dégrader dans toutes les régions de l’Empire allemand. La menace qui pèse sur eux est habilement exploitée par leurs protecteurs qu’ils soient l’empereur ou des féodaux qui monnayent chèrement leur protection et les privilèges accordés. Les Juifs se retrouvent dans une situation de dépendance et soumis à bien des tracasseries, comme le droit de se déplacer. En 1286, las de cette situation, certains projettent de fuir en Palestine, mais l’empereur fait emprisonner les principaux responsables de ce projet. Les garanties concédées par les pouvoirs locaux perdent de leur efficacité à mesure que décline le pouvoir impérial. Les Juifs deviennent une monnaie d’échange. A la fin du XVème siècle, les empereurs peuvent à peine assurer la protection des Juifs dans les petites villes ou dans les principautés de second ordre.
Les Juifs sont détestés mais on cherche néanmoins à les attirer pour leur imposer une lourde fiscalité dont la seule limite est leur capacité à la supporter. Par ailleurs, l’Église condamne le prêt avec intérêt, considéré comme du vol, mais le crédit est nécessaire même dans une économie encore peu développée. Les Juifs sont donc chargés de remplir la fonction de prêteurs d’argent. Mais comment les Juifs parviennent-ils à se procurer des capitaux ? Vaste sujet dont on peut dégager quelques points essentiels. Le travail de la terre n’est alors pas interdit aux Juifs. Au XVème siècle, des Juifs sont cultivateurs et pêcheurs dans la vallée du Rhin. Il est vrai qu’ils ne sont guère nombreux car ils sont plus menacés dans les campagnes que dans les villes. A Francfort, Mayence et Ratisbonne, des Juifs sont artisans, soit maçons, bijoutiers, cordonniers, teinturiers. Mais au XIIIème siècle, ils sont peu nombreux à exercer ces professions et ils le sont de moins en moins car avec l’apparition des guildes, tout est fait pour les éliminer en tant que concurrents. Quelles que soient leurs professions, les Juifs craignent que leurs biens ne soient volés ou détruits. Aussi, et tout naturellement, s’arrangent-ils pour partir aussi vite que possible, si nécessaire, en emportant leur patrimoine avec eux. L’argent liquide devient la seule possibilité d’espérer conserver des biens et continuer à participer aux flux économiques, notamment par le prêt, une activité vers laquelle la société dominante ne cesse de les pousser. Il est faux de déclarer que les Juifs ont une prédisposition naturelle pour le commerce et la banque. Avant le XIIème siècle, ils n’étaient guère plus présents dans ces domaines que bien d’autres peuples d’alors.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis