Plus de cinq mille Espagnols de la División Azul sont tombés en Russie, plus de quinze mille ont été blessés par l’ennemi ou par le froid. Environ quarante-cinq à quarante-sept mille Espagnols sont passés par la División Azul. Qui étaient-il ? Des anticommunistes certes, des nazis en aucun cas. Il s’agissait de soldats accomplissant leur service militaire, un long service, et désireux d’échapper à la routine de la vie de garnison, de jeunes Phalangistes idéalistes, des étudiants (étudier était alors un privilège), des paysans et des ouvriers qui ne se considéraient pas de gauche (il y en avait plus qu’on ne le dit), des catholiques, des soldats de fortune, des jeunes de la haute société, des soldats semi-professionnels des Regulares et de La Legión, des jeunes en âge de travailler et qui suite à la guerre civile et aux exactions commises par les Républicains avaient des comptes à régler avec le Frente Popular qui avait porté la IIème République au pouvoir. Pour tous ces jeunes, la División Azul représentait un exutoire. Ils étaient avant tout anticommunistes et ne partageaient pas l’idéal racial des nazis. Certes, ils étaient intégrés à la Wehrmacht mais, dans leur esprit, ils faisaient avant tout partie d’une unité de l’armée espagnole au service d’intérêts nationaux, soit la politique étrangère espagnole du moment. Ces hommes n’ont pas à être jugés plus durement que ces étrangers qui se sont engagés dans les Brigadas Internacionales ou que ces Espagnols qui se sont engagés aux côtés des Soviétiques.
Dès le début de la guerre, l’Espagne occupe une position géostratégique de première importance pour les Alliés comme pour l’Axe. L’entrée en guerre de l’Espagne aux côtés de l’Axe aurait eu des conséquences incalculables et dramatiques avec la fermeture du détroit de Gibraltar, la maîtrise germano-italienne de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord, la probable percée allemande au-delà du canal de Suez et la chute du Proche-Orient et du Moyen-Orient, la Méditerranée comme une base formidable pour les sous-marins allemands opérant dans l’Atlantique. Les états-majors britanniques et allemands avaient dressé des plans pour envahir l’Espagne. En 1941, la possibilité d’une intervention allemande sur Gibraltar était autrement plus élevée qu’une intervention alliée sur l’Espagne.
On a tendance à oublier qu’entre mai 1940 et août 1941, la possibilité que la guerre aboutisse à une conférence de paix figurait dans les agendas de toutes les puissances belligérantes et neutres. Cette conférence aurait eu entre autres effets de réorganiser la carte coloniale et les frontières de l’Europe sous l’égide de Hitler. La présence de l’Espagne (considérée comme un pays ami) à cette (éventuelle) conférence lui aurait permis de récupérer Gibraltar et de satisfaire le rêve de l’africanismo espagnol, né vers le milieu du XIXème siècle. En 1940 et 1941, le principal objectif de la politique extérieure du général Franco était de se trouver en bonne place à cette conférence qu’il espérait de tous ses vœux. Son idée était d’être en guerre sans entrer en guerre, de tirer si nécessaire le dernier coup de feu, pas plus, une idée qui se verra contrariée au cours de l’année 1942. Entre 1942 et 1944, l’Espagne sera susceptible d’être envahie tant par les Allemands que par les Alliés.
La División Española de Voluntarios ou División Azul s’inscrit dans ce jeu diplomatique. Au cours de l’été 1941, suite au refus répété de l’Espagne d’entrer en guerre, l’envoi de combattants sur le front de l’Est est le geste maximal fait par Franco envers le IIIème Reich, un geste destiné à faire patienter Hitler et à lui laisser entendre qu’il s’agit d’un premier pas bientôt suivi d’autres. Il lui faut jouer finement et s’efforcer d’irriter ni les Alliés ni l’Axe. Les pressions alliées inquiètent Franco, mais retirer la División Azul du front de l’Est pourrait précipiter l’invasion de l’Espagne – voire de toute la péninsule ibérique – par les troupes allemandes.
Mais la realpolitik ne suffit pas à expliquer la création de cette division ; il s’agit même d’une raison secondaire. Tout d’abord, la División Azul bénéficie dès ses débuts d’un fort soutien populaire ; et sa fondation est indissociable de deux données : la guerre civile d’Espagne (1936-1939) et l’anticommunisme de nombreux Espagnols. Il ne s’agit pas de nier la sympathie d’une partie des vainqueurs de cette guerre civile pour le IIIème Reich (sympathie qui s’inscrit dans une tradition culturelle pro-germanique et non dans la doctrine nazie), mais cette sympathie ne peut suffire à expliquer la formation de cette division et le fait qu’entre quarante-cinq et quarante-sept mille Espagnols soient passés par ses rangs. Il ne faut pas oublier le contexte de la guerre civile car les soldats qui se sont engagés dans cette division ont passé leurs années de jeunesse dans cette guerre, j’y reviendrai.
L’idéologie anti-communiste est le trait d’union entre les diverses tendances de la droite, des tendances très variées et même antagonistes sur bien des points comme la religion, antagonisme entre conservateurs et adeptes de ces nouvelles formes d’autoritarisme voire de totalitarisme. Également présent dans le libéralisme bourgeois, l’anticommunisme ; l’anticommunisme est bien le point de convergence entre ces diverses forces politiques et sociales qui ont lutté contre le Frente Popular dont est issue la IIème République. Le communisme se résume alors à la révolution bolchevique, et dans ces années d’effervescence on ne prend guère la peine de distinguer entre les différentes tendances de la gauche, entre communistes et anarchistes par exemple. En 1941, la situation politique espagnole n’est en rien monolithique contrairement aux apparences.
La période 1939-1942 est volontiers dénommée « los años azules » en référence à la chemise bleue de Falange Española, soit des années de prédominance phalangiste, une prédominance toute relative car les tensions entre les vainqueurs de la guerre d’Espagne sont marquées, comme elles l’avaient été au cours de cette même guerre dans le camp des vaincus. Dans ce contexte belliqueux, la División Azul est présentée par les Phalangistes comme une preuve de leur capacité à mobiliser. De ce fait, la División Azul reste associée dans la mémoire collective de plusieurs générations d’Espagnols au secteur phalangiste du régime franquiste. Ce point de vue est exact si l’on s’en tient à la formation de cette division ; mais elle sortira sans tarder de ce cadre pour devenir l’expression la plus achevée de l’anticommunisme des vainqueurs de la guerre civile. Il suffit pour s’en convaincre de lire les journaux de l’époque et les articles qui rapportent l’épopée des Espagnols sur le front russe, côté allemand s’entend car il y avait des Espagnols côté soviétique. Des milliers de Phalangistes (leur nombre est difficile à évaluer avec précision) s’enrôlent dans les bureaux de recrutement de la JET de las JONS mais aussi dans les casernes de l’armée régulière. S’enrôlent également des milliers d’autres jeunes de droite (derechistas), des membres de Actión Católica et des ex-combattants nationalistes de la guerre civile pour ne citer qu’eux. Ces jeunes ont eu à souffrir directement ou indirectement de la répression exercée par le Frente Popular dans l’Espagne sous contrôle républicain. Le volontariat pour la División Azul reste incompréhensible et mal jugé aussi longtemps que l’on fait l’impasse sur la guerre civile d’Espagne. Trop d’idéologie est venue recouvrir l’étude historique sérieuse, autrement dit dégagée de toute idéologie. Non, les Espagnols qui se sont engagés dans cette division n’étaient pas des nazis. Il est par ailleurs instructif d’étudier dans le détail l’origine sociale des volontaires et leurs motivations. L’idéalisme n’est pas propre à la gauche et, redisons-le, des membres des classe sociales les moins favorisées comme les jornaleros et les peones n’ont pas été – et ne sont pas – nécessairement de gauche. Ces données expliquent le nombre de volontaires contre le communisme pour se battre sur le front le plus dangereux d’Europe. Comme toute guerre civile, la guerre civile d’Espagne a causé des souffrances plus diffuses et des blessures plus profondes qu’une guerre entre deux pays. La terreur en Espagne n’a pas été que blanche (les Nationalistes) comme s’est efforcée et s’efforce encore de le faire accroire toute une doucereuse propagande, et au plus haut niveau des gouvernements socialistes, elle a aussi été rouge (les Républicains). D’une certaine manière, les Espagnols ont poursuivi sur le front russe leur guerre civile.
L’enrôlement dans la División Azul est encore sujet à débat. La thèse du volontariat est soutenue par certains historiens comme Francisco Torres, auteur d’une étude monumentale sur cette unité, étude qui m’a semblé la plus conséquente de toutes celles que j’ai lues à ce sujet. Elle s’intitule « Soldados de hierro. Los Voluntarios de la División Azul ». Francisco Torres met donc l’accent sur le volontariat par idéalisme anticommuniste et non sur d’éventuels avantages économiques ou politiques comme le font d’autres historiens que j’ai pu lire, des historiens maniant une documentation de première main mais bien moins riche et qui, me semble-t-il, s’efforcent de faire entrer l’histoire dans le cadre de leurs présupposés idéologiques.
En 1942, un document interne du Partido Comunista de España (P.C.E.) admet que les recrues sont « efectivamente voluntarios » avec un « núcleo fundamental de falangistas militantes ». Les centaines d’entrevues avec d’ex-combattants de la División Azul font apparaître d’une manière très explicite leur condition de volontaires, leur anticommunisme, leur désir d’aventure et de gloire. La réalité humaine de ces volontaires reste peu étudiée d’où la difficulté à établir une typologie. On nous sert généralement des lieux communs qui prennent appui sur des anecdotes, certes intéressantes mais qui trop souvent ne sont en rien révélatrices et qui trop souvent sont instrumentalisées dans le but d’exalter les actes de ces soldats ou de les dévaloriser. Rien de bien sérieux.
Qui étaient ces hommes ? Les études au niveau régional et local sont rares et bien peu suivent une méthodologie digne de foi. Une étude réalisée au niveau régional et local est celle de Juan José Negreira Parets, « Voluntarios baleares en la División Azul y Legión Azul, 1941-1944 », publiée en 1991 et dédiée aux volontaires des îles Baléares, une étude qu’il a complétée avec la publication des documents relatifs à la División Azul conservés à la Comandancia General de Baleares.
Figure toute-puissante du régime franquiste de l’immédiat après-guerre civile, Ramón Serrano Suñer, beau-frère de Franco, président du FET de las JONS et ministre des Affaires étrangères, à la tête par ailleurs d’un puissant lobby pro-allemand disposé à s’engager ouvertement aux côtés de l’Allemagne. Paradoxalement, ce groupe perd de l’influence dans le gouvernement comme dans le parti unique dominé par les Phalangistes. La crise gouvernementale de mai 1941 porte à la tête du secrétariat général du parti un ennemi politique de Ramón Serrano Suñer, le phalangiste José Luis de Arrese, parent de José Antonio Primo de Rivera. Franco l’astucieux, toujours soucieux de maintenir et de conforter son pouvoir, a renforcé la présence phalangiste au gouvernement tout en limitant le pouvoir de Ramón Serrano Suñer. José Luis de Arrese et son équipe sont conscients que Falange Española peut difficilement se présenter comme l’unique dépositaire du pouvoir tel que l’a défendu Ramón Serrano Suñer ; mais par ailleurs, ils jugent que s’ils parviennent à maintenir l’alliance avec l’armée sous le commandement de Franco, ils pourraient orienter la politique espagnole et institutionnaliser le régime dans une optique phalangiste. L’affaire n’est pas pour déplaire à Franco.
Ramón Serrano Suñer et ses partisans s’efforcent donc de regagner du terrain politique et, surtout, de constituer une unité phalangiste de volontaires pour combattre sur le front Est aux côtés des Allemands, ce à quoi Franco s’oppose. Le 23 juin, soit au lendemain du déclanchement de l’opération Barbarossa, Ramón Serrano Suñer défend devant le conseil des ministres l’idée d’envoyer une unité de volontaires phalangistes. Parmi les plus ardents défenseurs d’une implication espagnole, Dionisio Ridruejo. Ce même jour, le 24 juin donc, les Phalangistes organisent à Madrid une manifestation dans laquelle ils entraînent des jeunes du Sindicato Español Universitario, un syndicat avec affiliation non obligatoire. Ils sont cinq mille au départ, des dizaines de milliers à l’arrivée, devant le secrétariat général de la Phalange. Ramón Serrano Suñer prononce à cette occasion un discours resté célèbre, avec cette formule de condamnation : « ¡Rusia es culpable! » Il n’est pas question d’un engagement espagnol, il ne s’agit que d’une diatribe anticommuniste. Le Conseil des ministres se réunit sous la présidence de Franco. Il ne s’agit pas de déclarer la guerre à l’Union soviétique mais d’envoyer une unité militaire sous les ordres de soldats professionnels. Les manifestations en faveur de cet engagement se poursuivent dans toute l’Espagne et durant plusieurs jours, non seulement dans les capitales de provinces mais aussi dans des agglomérations de moindres dimensions.
On a prétendu que de nombreux Républicains s’étaient engagés dans la División Azul pour diverses raisons parmi lesquelles : déserter et poursuivre la lutte contre Franco, faire oublier son passé et espérer se faire une place dans l’Espagne des vainqueurs, sans oublier l’enrôlement diversement forcé, autant de raisons sur lesquelles des historiens insistent, généralement pour des raisons idéologiques, des historiens qui veulent amoindrir l’importance du volontariat. Ces mêmes historiens ont le tort de penser et d’affirmer que les combattants républicains étaient de gauche (izquierdistas). Ils oublient que la moitié de l’Espagne en âge de faire son service militaire a été mobilisée en zone républicaine (frentepopulista). Ces jeunes ont donc été intégrés à l’armée républicaine parce que le régime en place était républicain, rien de bien compliqué. Simplement, à partir de cette donnée, il s’agit d’être honnête et de se dire que ces jeunes n’étaient pas nécessairement républicains, des républicains convaincus. Les cas de sympathisants de la république désireux de se laver du « péché » d’avoir été diversement de gauche en s’engageant dans la División Azul semblent avoir été très minoritaires.
Deux questions centrales : Quelles raisons ont poussé des dizaines de milliers de jeunes à partir pour le front russe ? Et quelle a été la part du volontariat ? Les raisons matérielles de cet engagement dans une Espagne ravagée par la guerre civile où la faim sévissait partout ne sont pas à exclure. Se faire une place en politique, monter en grade, gagner en respectabilité, etc., ne sont pas à exclure, sans oublier les engagements forcés ou « suggérés » ; mais ces cas restent relativement isolés et l’exploitation des documents ne permet pas d’aller dans ce sens. Il y a également eu des aventuriers, des soldats de fortune et des individus qui pour diverses raisons ont envisagé la División Azul comme un refuge mais, une fois encore, il ne s’agit pas du gros de la troupe si je puis dire. En mars 1942, le P.C.E. en U.R.S.S. écrit un document secret sur la División Azul dans lequel il reconnaît que la majorité des divisionnaires sont des volontaires dont le noyau est constitué de Phalangistes militants. Une fois encore, il est important de noter que l’engagement dans cette division est motivé par des raisons idéologiques liées à des questions espagnoles. Soulignons par ailleurs que le communisme est étranger à la culture et à la mentalité espagnoles, qu’il est ultra-minoritaire au début de la guerre civile et qu’il sera imposé de l’extérieur par les agents de Staline. Au cours de la guerre civile, dans la zone tenue par le Front Populaire, il y a un véritable état-major soviétique parallèle à celui de l’armée de la république, avec une emprise toujours plus forte sur son commandement. Par ailleurs, le P.C.E. a sa propre armée au sein de l’armée républicaine, le Quinto Regimiento de Milicias Populares. Les communistes ont par ailleurs un rôle prédominant dans la répression, comme à Madrid en novembre 1936.
Autre élément mobilisateur : se venger des souffrances infligées au cours de la guerre civile par les Républicains, se venger des souffrances directes ou indirectes infligées à des parents ou des amis. La terreur rouge a bien été une réalité de cette guerre ; c’est aussi pourquoi la proclamation de Ramón Serrano Suñer, « ¡Rusia es culpable! » a eu un tel écho. A l’anticommunisme s’ajoute le désir de « hacer justicia », et ces deux raisons ont bien été les deux motivations principales du volontariat dans la División Azul. Les persécutions religieuses, la destruction de tout un patrimoine religieux, l’assassinat de nombreux religieuses et religieux incitent des catholiques à s’engager pour combattre le communisme.
Un mot sur les avantages économiques. Des historiens ont mis en avant des raisons économiques à ces engagements ainsi qu’un espoir de promotion sociale. Ces raisons semblent pertinentes si l’on en croit des documents et témoignages oraux. Pourtant, le facteur économique n’a pu jouer en 1941 puisque le solde que devait toucher ces volontaires ne sera établi qu’après leur engagement ; et à partir de janvier-février 1942, il est beaucoup plus rentable et bien moins dangereux de travailler dans une usine du Reich que de s’engager dans cette division. Dans les documents de 1943 relatifs aux volontaires, la plus faible présence des Phalangistes est un fait reconnu. Peut-on pour autant en conclure que le vecteur idéologique s’est affaibli ?
Olivier Ypsilantis