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Heinrich Gerlach, rescapé de Stalingrad

Mais c’était de la rébellion, c’était la révolution ! Cette idée le faisait frémir. La révolution, c’était pour les types en casquette. C’était le caniveau qui faisait la révolution. Lui, un homme issu d’une vieille famille de soldats, un aristocrate, faire la révolution ? Impensable ! Cela aurait signifié déclarer la guerre au monde auquel il appartenait du fait de sa naissance et de son éducation, arracher ses propres racines, scier la branche sur laquelle il était assis. Cela aurait été renoncer à soi-même, se détruire moralement…

Cela ne l’empêchait pas de voir que l’univers de l’aristocratie militaire dans lequel il était enraciné se délitait. {…} Il se mourrait de la médiocrité de ses représentants, déclinait comme autrefois la fière époque des chevaliers cédant la place aux chevaliers pillards, sombrait dans l’opprobre.

Heinrich Gerlach. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad »

 

J’ai découvert le nom Heinrich Gerlach récemment, et par hasard, en écoutant une émission sur la bataille de Stalingrad ; et je me suis décidé à écrire un bref article sur cet officier et écrivain, né en 1908, décédé en 1991. Quelques repères biographiques. Officier de renseignement puis officier du personnel à l’état-major de la 14e Panzerdivision, il est fait prisonnier de guerre début 1943, à Stalingrad, avec les quelque quatre-vingt-dix mille survivants du Kessel. Il devient l’un des fondateurs du BDO (Bund Deutscher Offiziere) et du NFD (Nationalkomitee Freies Deutschland), deux organes mis sur pied par les Soviétiques afin de promouvoir la propagande soviétique parmi les prisonniers de guerre allemands. Ses engagements lui valent d’être condamné à mort par contumace en Allemagne, et de voir sa famille emprisonnée au nom de la responsabilité collective.

Il est l’auteur d’un roman en partie autobiographique (publié en 1957), « Die verratene Armee », livre dont le manuscrit original a été confisqué par les Soviétiques en 1949 – il est libéré l’année suivante –, un livre qu’il s’est efforcé de réécrire avec grande difficulté et qui n’a pas la richesse de la version originale. La découverte en 2012 du manuscrit en question, dans les archives militaires d’État, en Russie, permettra sa publication, en 2016, sous le titre « Durchbruch bei Stalingrad ». La version française sera publiée en 2017, sous le titre « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad ». Heinrich Gerlach est également l’auteur de « Odyssée en rouge » (« Odyssee in Rot »), souvenirs de ses années de captivité.

Le manuscrit de « Durchbruch bei Stalingrad » a donc été confisqué par les Soviétiques, ce qui a donné une version abrégée, « Die verratene Armee », version que l’auteur mettra plusieurs années à écrire, et avec l’aide d’un médecin pratiquant l’hypnose, dans l’espoir de se rapprocher autant que possible du texte original. Ces séances d’hypnose et son rapport avec le médecin sont analysés en détail dans les podcasts mis en lien, ci-dessous. Ce médecin est le Dr Karl Schmitz. Heinrich Gerlach l’avait contacté après avoir lu, dans un magazine, que l’hypnose pouvait aider à retrouver des souvenirs enfouis dans l’inconscient.

La découverte du manuscrit (très émouvante) par Carsten Gansel (né en 1955, universitaire et professeur de littérature allemande) est également rapportée, et en détail, dans ces podcasts.

Ci-joint, en deux parties, sur France Culture, l’épisode 1/2 : « Heinrich Gerlach, témoin de l’impensable » (durée env. 30 mn) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-histoire-particuliere/heinrich-gerlach-temoin-de-l-impensable-5626619

Et l’épisode 2/2 : « Réécrire les morts » (durée env. 30 mn) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-histoire-particuliere/reecrire-les-morts-6691056

 

Le mitraillage s’accentue. À la multitude d’orgues de Staline se joignent des pièces d’artillerie de tous calibres. Une muraille de fontaines de terre de la hauteur d’un immeuble jaillit, passe sur les barrages de champs de mines qui explosent, déchiquette les obstacles de barbelés, fond sur les tranchées et les nids de mitrailleuses, soulevant dans un tourbillon des bouts de bois, des armes et des corps humains, et roule en direction des positions d’artillerie. Ça bouillonne, mugit, hurle et craque… La terre elle-même, lacérée, mise en pièces, se recroqueville sous l’éruption infernale de la matière.
Qu’est-ce que l’homme… ?

Heinrich Gerlach. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad »

 

« Durchbruch bei Stalingrad » (« Éclairs lointains – Percée à Stalingrad ») est un récit romancé. À ce propos, il est précisé en postface que, hormis quelques très hauts gradés – comme Friedrich Paulus, commandant en chef de la VIe armée, et Walter von Seydlitz-Kurzbach, commandant du LIe corps d’armée –, tous les autres personnages, des généraux aux simples soldats, ont été élaborés à partir de personnages réels. Par ailleurs, tous les faits relatés se sont vraiment produits, même s’ils se sont produits en d’autres lieux et à d’autres dates. C’est au cours de sa détention qu’il consigne ses souvenirs de la poche de Stalingrad (il est l’un des très rares prisonniers présents à Stalingrad du début à la fin de la bataille), en y ajoutant autant de témoignages que possible recueillis parmi les prisonniers avec lesquels il se trouve ; et il leur donne la forme d’un roman.

Ce récit de quelque cinq cents pages évoque le déclenchement de l’encerclement de la VIe armée (et des forces prises au piège avec elle, soit la 3e et 4e armées roumaines, la 8e armée italienne et la 2e armée hongroise), le 19 novembre 1942, à la capitulation de Friedrich Paulus (promu maréchal par Hitler quelques jours avant la capitulation), le 31 janvier 1943. Ce récit rend compte de l’anéantissement des troupes dans le Kessel (le chaudron), de l’enserrement progressif, il en rend compte avec une caméra à hauteur d’hommes, toujours. Dans ce récit ne cessent de se croiser les points de vue : chauffeurs d’officiers, pasteurs, infirmiers, fourriers, convoyeurs, ordonnances, officiers et sous-officiers de tous grades, etc.

On peut être surpris que l’essentiel (voire la totalité) des témoignages ainsi rapportés semble provenir de « soldats de l’arrière » (même si au fur et à mesure des besoins de la défense du Kessel, beaucoup montent en ligne) plutôt que de combattants. Mais l’usure des hommes est telle que sur les 250 000 soldats encerclés, lorsque la tenaille soviétique se referme, le 23 novembre 1942, on ne compte plus que 25 000 combattants.

 

Et là-bas ? Bon dieu, mais qu’est-ce que c’est ? Oui, c’est bien un homme, un mort, russe, à en juger par sa tenue brunâtre. Tel un soldat de plomb, le cadavre raide de froid a la tête plantée dans le sol et les jambes dressées en l’air. Une fine couche de neige recouvre la plante de ses pieds nus, gris de crasse. La route des ossements ! explique le chauffeur au capitaine Eichert. Il fallait qu’on la signale. Elle n’arrête pas de s’effacer. Or il n’y a pas de bois. De toute façon, il se ferait immédiatement piquer.

Heinrich Gerlach. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad »

 

Ce livre offre de nombreuses perspectives de réflexion, et d’abord une perspective politique. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad » rend sensible la dislocation de la Wehrmacht prise dans le Kessel. Cet écrit diffère grandement d’autres écrits qui tendent à réhabiliter la Wehrmacht et à faire peser tout le poids de la guerre et des atrocités sur Hitler et les nazis, une vaste entreprise de réhabilitation qui remonte au tout début de la guerre froide. Rien de tel chez Heinrich Gerlach qui, des plus hauts gradés aux simples soldats, et au-delà de leurs origines sociales, nous dépeint des hommes pris par un même aveuglement qui s’appuie sur des convictions politiques, un sens forcené du devoir et du « professionnalisme », et dans un mélange variable. C’est sous la pression de la souffrance collective et extrême dans le Kessel que les yeux de beaucoup commencent à se dessiller.

Prisonnier des Soviétiques, l’auteur et engagé dans leur propagande, tant au BDO (Bund Deutscher Offiziere) qu’au NFD (Nationalkomitee Freies Deutschland). Il se montre peu sensible au sort des prisonniers allemands de Stalingrad, qui de quatre-vingt-dix mille survivants se verront réduits à cinq ou six mille. Les représentants politiques de l’Armée Rouge sont montrés comme peu présents et relativement décontractés. Il s’agit d’auto-censure car Heinrich Gerlach espère que ses pages seront publiées sans tarder et, pour ce faire, il a besoin de l’approbation des autorités soviétiques. Il lui faut dissimuler ses convictions intimes, ce qu’il fait en les répartissant entre les deux personnages les plus singuliers et les plus élaborés de ce roman : le lieutenant Bernhard Breuer et son chauffeur Ralf Lakosch. Bernhard Breuer est rattaché à l’état-major, chef de section Ic, soit officier du renseignement (Feindaufklärungsoffizier), responsable du renseignement ennemi. Ce lieutenant rapporte une bonne partie des événements de la bataille de Stalingrad. Son point de vue est plutôt critique, et il ne cherche pas à cacher la situation dans laquelle se trouve la 6e armée. Il est lucide mais plutôt détaché. Derrière la narration de cet officier se tient l’auteur. Ralf Lakosch est le chauffeur de Bernhardt Breuer et son rôle est central dans ce récit. Ralf Lakosch est un homme du rang, et son point de vue sur la guerre diffère de celle de son supérieur. Il est critique envers le national-socialisme. Il est témoin de crimes de guerre et interroge sa conscience. Ces deux personnages centraux, figures fictionnelles mais très réalistes, rendent compte de l’état d’esprit de Heinrich Gerlach.

 

Il sent ses membres se vider de leur force. Mais derrière cette défaillance soudaine se cache le pressentiment encore vague que Stalingrad s’est déjà déployé au-delà du temps et de l’espace, qu’on ne peut plus lui échapper, même en fuyant jusqu’aux confins de la terre ; que les centaines de milliers d’hommes qui sont là – les vivants, les souffrants, les abusés et les trahis –, et aussi les morts, que tous sont retenus par des liens qui ne seront plus jamais rompus. Ceux qui ont survécu aux atrocités qui se sont déroulées sur les champs de neige au bord de la Volga ne se débarrasseront plus jamais de Stalingrad.

Heinrich Gerlach. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad »

 

Quelques mots au sujet d’« Odyssée en rouge » (« Odyssee in Rot »), un livre publié en 1966 et qui, comme « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad » (« Durchbruch bei Stalingrad »), vaut autant pour ses qualités littéraires qu’historiques. « Odyssée rouge » porte en sous-titre « Récit d’une errance ». Comme « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad », il s’agit d’un roman d’un genre particulier, dans la mesure où il est aussi un reportage sur ces années qui suivent la défaite de Stalingrad. Heinrich Gerlach est prisonnier des Soviétiques de 1943 à 1950. Comme dans « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad », il ne narre jamais à la première personne. Toutefois, il est toujours présent. Ce procédé lui permet une distanciation et, de ce fait, une grande souplesse dans le récit, un récit moins intense, certes, que son premier livre, considérant les circonstances, soit des camps de prisonniers de guerre et non un champ de bataille, Stalingrad, la plus grande et plus meurtrière bataille de tous les temps.

Heinrich Gerlach rapporte dans ce livre nombre d’anecdotes diversement savoureuses, ainsi que le quotidien des officiers de la Wehrmacht, bien plus confortable que celui des simples soldats parqués dans des camps. On débat du destin de l’Allemagne après Stalingrad, Stalingrad qui a opéré un changement chez nombre de survivants du Kessel qui se mettent à envisager cette guerre comme criminelle et l’Allemagne comme la responsable. Si elle veut ne pas être anéantie et préserver un peu de sa dignité, il lui faut se débarrasser du régime nazi, pensent-ils. Nombre de soldats et d’officiers se disent qu’ils ont été trompés, qu’ils se sont trompés, qu’il leur faut agir pour empêcher le pire pour leur pays et construire une autre Allemagne. Les Soviétiques veulent les utiliser à cet effet.

Heinrich Gerlach décrit le cheminement des officiers, dont son alter ego, le lieutenant Bernhard Breuer. D’abord hésitants, ils se montrent de plus en plus convaincus et acceptent les offres de collaboration des Soviétiques ainsi que des émigrés allemands en Union soviétique. En juillet 1942, le « Comité national pour une Allemagne libre » naît dans le camp de prisonniers de guerre de Lunyovo, près de Moscou. Ce comité regroupe des prisonniers de la Wehrmacht ainsi que des exilés ayant appartenu au KPD (Kommunistische Partei Deutschlands). Ensemble (et en dépit de la méfiance de nombre de ces prisonniers à l’égard du communisme), ils signent un manifeste contre le nazisme, pour une Allemagne nouvelle. Deux mois plus tard, dans ce même camp, les officiers encore hésitants sont persuadés de rejoindre la Bund Deutscher Offiziere (BDO). Quatre-vingt-quinze officiers, dont beaucoup ont participé à la bataille de Stalingrad, adhérent à la BDO et ils élisent comme président le général Walter von Seydlitz-Kurzbach. J’ai publié un article sur cette personnalité sur ce blog, un article en deux parties :

https://zakhor-online.com/walther-von-seydlitz-kurzbach-1-2/

https://zakhor-online.com/walther-von-seydlitz-kurzbach-2-2/

Heinrich Gerlach intitule le chapitre consacré à sa captivité, à Lunyovo, « La Maison des Grands Rêves », chapitre dans lequel il relate les inquiétudes, les déceptions, les compromis et, à maintes reprises, la méfiance envers les intentions des Soviétiques, l’influence des Allemands du KPD, etc. Les conférences et les discussions y sont présentées minutieusement, comme des exposés, ou presque. C’est dans ce camp de Lunyovo que sont formés nombre de ceux qui occuperont des postes de premier plan en RDA (ou Deutsche Demokratische Republik, soit DDR), et dans tous les domaines. Parmi eux, Walter Ulbricht, Wilhelm Pieck et Johannes R. Becher. Le lieutenant Bernhardt Breuer, sceptique, dialogue avec eux. Mais il faudra attendre la défaite de l’Allemagne pour que les espoirs des communistes prennent forme, et seulement dans une partie de l’Allemagne, la DDR.

Ce récit de Heinrich Gerlach relate le combat de nombreux prisonniers de guerre allemands en Union soviétique pour tirer des leçons de leurs expériences, œuvrer à la victoire sur le nazisme et contribuer à la construction d’une Allemagne nouvelle. Considérés comme des traîtres par les nazis, leurs familles subiront des punitions collectives. Et au cours de la guerre froide, ils seront accusés de collaboration avec les communistes. L’ouvrage de Heinrich Gerlach invite à une analyse nuancée des motivations et des actions de ces prisonniers de guerre, et c’est principalement là que réside son importance historique.

 

Et l’on aurait dit que le jeu cruel de la nature encourageait l’illusion, la croyance mystique au miracle auxquelles ils s’abandonnaient avec de moins en moins de retenue à mesure que leur situation s’aggravait jusqu’à devenir désespérée. Le commandement, valet servile de l’optimisme prôné par la hiérarchie, alimentait cette croyance jusqu’à se prendre insensiblement au jeu. On ne voulait plus voir la réalité – et on ne la voyait plus.

Heinrich Gerlach. « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad »

 

Olivier Ypsilantis

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