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Franz Kafka, des souvenirs – 5/5

Le petit garçon était couché dans la baignoire. C’était la première fois que, réalisant son vieux désir, ni sa mère ni sa bonne n’assistaient à son bain. Pour obéir à l’ordre de sa mère qui, de la chambre voisine, lui criait de temps à autre des recommandations, il s’était passé rapidement l’éponge sur le corps, puis il s’était étendu et jouissait de son immobilité dans l’eau chaude. La flamme du gaz faisait entendre son bourdonnement régulier et le feu en train de mourir crépitait dans le poêle. Tout était depuis longtemps silencieux dans la chambre voisine, la mère était peut-être partie.

Journal, Franz Kafka

 

Dans l’immense littérature consacrée à Franz Kafka, et dont je n’ai lu qu’une petite partie, figure le petit livre d’Alexandre Vialatte tout simplement intitulé « Mon Kafka » et qui regroupe l’intégralité des essais et des articles qu’il a consacré à cet écrivain. Je conseille à ceux qui ne connaissent pas Alexandre Vialatte de consulter une notice biographique ; par exemple, celle de Wikipédia est fiable et assez étoffée. Précisons simplement qu’Alexandre Vialatte est le premier écrivain français à avoir découvert Franz Kafka, dans les années 1920. Il entreprend alors les premières traductions. Elles seront publiées avec l’appui de Jean Paulhan, « Le Procès » d’abord, en 1933.

Et je cite une partie de l’exergue à ce livre, une considération d’Alexandre Vialatte de 1933 : « C’est l’homme qui bout dans la marmite de Kafka. Il mijote minutieusement dans le bouillon ténébreux de l’angoisse, mais l’humour fait sauter le couvercle en sifflant et trace dans l’air, en lettres bleues, des formules cabalistiques ». Je reporte ces lignes car elles permettent de goûter au style d’Alexandre Vialatte mais aussi parce qu’elles soulignent la présence (et la fonction) de l’humour chez Franz Kafka, une présence trop souvent noyée par et dans l’exégèse. J’ai moi-même mis du temps à comprendre que l’humour irriguait son œuvre. Il est vrai que lorsque je me suis mis à le lire j’étais adolescent et je prenais probablement le monde trop au sérieux. Curieusement, c’est par le cinéma muet et certains de ses principaux acteurs, comme Charlie Chaplin et Laurel et Hardy que j’ai compris que l’humour était bien présent chez Franz Kafka, bien présent, central même. J’ai associé Franz Kafka à ces acteurs, et comme malgré moi, comme si quelqu’un me mettait gentiment sur la voie car pris de pitié par mon trop de sérieux. L’humour parfait n’appartient qu’à Dieu et J. K. Chesterton dit quelque part que l’humour est d’essence religieuse – je le crois, et toujours plus. Alexandre Vialatte : « La drôlerie est pourtant partout, le gag, le ballet (favorisé par le mouvement pendulaire du style qui revient constamment sur ses pas, et par le dédoublement intérieur de Kafka, présent tout le temps dans deux personnages à la fois ; bref, par une symétrie mouvante). » Et Alexandre Vialatte évoque Charlot ainsi que Laurel et Hardy, ce qui me confirme dans ma « révélation » de l’humour chez Franz Kafka. Mais peu après, un autre acteur s’est imposé à moi, et m’est apparu comme le plus kafkaïen des comiques, Buster Keaton. Pourquoi ? Pour une raison simple : cet acteur, par ailleurs formidablement acrobate, voire cascadeur, ne cesse de se déplacer suivant d’invisibles figures géométriques très élaborées et qui s’imbriquent toujours plus les unes dans les autres au cours du spectacle. Oui, vraiment, plus que Charlot et Laurel et Hardy, c’est bien Buster Keaton qui m’évoque le plus sûrement Franz Kafka, Franz Kafka chez qui l’humour fait partie de la superstructure de ses récits. J’ai appris un peu tardivement, probablement, que Franz Kafka, le Franz Kafka en chair et en os, était réconfortant (son ami Max Brod en fait sa principale qualité) et que le Franz Kafka écrivain faisait rire et riait lorsqu’il lisait devant ses amis certains de ses écrits, comme le début du « Procès ». Lorsque j’ai eu connaissance de cette anecdote, je suis resté incrédule et ce n’est que quelques années plus tard que je l’ai prise au sérieux.

L’inachèvement et l’éparpillement de nombre de ses écrits pourraient s’expliquer, au moins en partie, par ce besoin d’un pied-de-nez – ne pas prendre son affaire trop au sérieux –, d’ouvrir la fenêtre pour y laisser entrer le vent afin qu’il éparpille les manuscrits qui recouvrent la table de travail. L’inadaptation et la plainte auxquelles il ne cesse de revenir dans ses écrits confinent au burlesque. Les prend-il au sérieux ? Oui, mais pour préparer le rire et l’amplifier. Ce qui est vraiment une plainte – une souffrance – finit à force de logique (et la logique chez Franz Kafka est impeccable, implacable et, de ce fait, absurde) et de minutie dans la bouffonnerie, dans un délire conduit par un dompteur. Franz Kafka s’y entend pour tenir le rôle du dompté et du dompteur, de l’accusé et du juge, avec cette justice faite pour défendre le juge. La justice du Château est inutile et elle ne connaît pas la fatigue. Alexandre Vialatte : « Il y a des secrétaires compétents qui répartissent leur compétence entre des secrétaires partiellement compétents et partiellement incompétents, et des compétences fragmentaires mais d’application générale qui interfèrent nécessairement avec les compétences de portée fragmentaire, mais générales dans leur essence, créant ainsi dans la pratique un nombre illimité d’incompétences totales, les unes partiellement fragmentaires, les autres partiellement générales, ou généralement fragmentaires… » Bref, Franz Kafka s’amuse car c’est bien assez d’être malheureux, s’il fallait encore ne pas rire… Le château n’est plus qu’une volière et le tribunal est un poulailler.

Franz Kafka, un écrivain extraordinairement visuel ; son regard de dessinateur, de graveur, de cinéaste aussi. Franz Kafka était un dessinateur original ; on peut regretter qu’il n’ait pas plus dessiner. Dans « Mon Kafka », une chronique s’intitule « Comment faut-il illustrer Kafka ? » Je me suis souvent posé la question, et je me la pose encore. Deux artistes ont réalisé des œuvres dédiées à Franz Kafka ou à ses écrits : Friedrich Feigl (ses portraits de Franz Klafka) et, surtout, Hans Fronius dont les illustrations de livres de Franz Kafka sont stupéfiantes d’éloquence. Il arrive que je pense à Franz Kafka, et comme malgré moi, devant certaines sculptures d’Ipousteguy ou d’Alberto Giacometti, des « bétonnages » de Wolf Wostell, des « froissages » de Jiří Kolár. Il y a aussi, et surtout, les dessins d’Alfred Kubin mais aussi le carceri d’invenzione de Giovanni Battista Piranesi. Par ailleurs, le style de Franz Kafka, style extraordinairement sobre, genre couloir de sanatorium, ne détonne pas avec le néo-baroque si présent à Prague (années 1880-1910), un style qui se retrouve dans les immeubles résidentiels et publics, principalement construits au cours de l’essor urbain autour de la Vltava et dans les quartiers bourgeois, comme Vinohrady et Žižkov. Je pense aussi, bien qu’avec moins d’insistance, à Rodolphe II de Habsbourg dont l’ombre flotte à Prague. Alexandre Vialatte évoque Marc Chagall et ses personnages qui « montent et descendent suspendus dans l’espace ». Je n’y ai jamais pensé, et ce rapprochement ne me convainc pas vraiment. Mais qu’importe.

Il y a chez Franz Kafka comme un spectacle de marionnettes ; et Alexandre Vialatte évoque ses dessins en marge de ses manuscrits : « Ce sont de petits pantins disloqués qui expriment tout par le corps (le visage se voit à peine) avec une exagération féroce qui dit la tension d’un nerveux ». Et Alexandre Vialatte se lance dans une digression qui ne cesse de tressauter à propos de ses dessins qui m’évoquent ces silhouettes du théâtre d’ombres, celui de Bali et de Java en particulier, le wayang kulit, des figures étirées, anguleuses et souples à la fois, et qui me font volontiers penser à des insectes. « Ils en ont les segments, les antennes, les cuirasses, les jointures d’objets mécaniques et des positions que ne peuvent que l’homme-serpent et la mante-religieuse ». Oui, c’est exactement cela, des figures à la fois anguleuses et souples, des figures qui m’évoquent des insectes – et pas seulement à cause de « La Métamorphose ».

Mes voyages à Prague, alors à l’est du rideau de fer, m’ont rendu Franz Kafka encore plus proche ; tout au moins m’ont-ils permis de préciser une ambiance incomparable, celle de ses écrits. C’était alors un monde en noir et blanc, tout au moins plus en noir et blanc qu’aujourd’hui – c’est ainsi que me le rapporte ma mémoire. J’ai vu son ombre se glisser un peu partout, et d’abord dans le Vieux cimetière juif, un cimetière exigu, utilisé de 1439 à 1787, où le manque de place se fit assez vite sentir, la loi juive interdisant d’exhumer pour les déplacer des tombes anciennes. On a donc ajouté au fil des siècles des couches de terre avec, par endroits, jusqu’à douze niveaux de sépultures, d’où le relief compliqué, avec des pierres tombales souvent plus ou moins enfouies et dont parfois seule émerge une petite partie. Ce cimetière est véritablement ahurissant. J’ai vu passer la silhouette de Franz Kafka devant les façades néo-baroques, en particulier celle des Assurances ouvrières contre les accidents pour le royaume de Bohême, devant Notre-Dame du Týn (j’en reviens à cette petite mère qui a des griffes). Prague, certain ésotérisme entre cour de Rodolphe II de Habsbourg et ésotérisme juif dominé par la figure du Maharal de Prague (Rabbin Judah Loew ben Bezalel) et le Golem – et je pourrais en revenir au Vieux cimetière juif. J’ai senti sa présence non seulement au détour de certaines rues et ruelles mais aussi, et surtout, au cours de cette journée passée chez un bouquiniste qui me montra une malle remplie d’ex-libris. J’en ai acheté quelques dizaines. Ils sont aujourd’hui rangés dans des protège-documents, et il m’arrive de les détailler, toujours aux heures du soir ou tard dans la nuit – je reviens alors à Prague.

J’ai également pensé à Franz Kafka non seulement en marchant dans le parc Chotek mais aussi à Kuks, pour les sculptures de Matyáš Bernard Braun qui m’ont évoqué la façade du palais Clam-Gallas, l’un des plus beaux palais baroques du Vieux Prague où Franz Kafka fit un stage professionnel. Et je n’oublierai pas les sculptures de Václav Levý, des œuvres étranges, à une cinquantaine de kilomètres de Prague, dans la commune de Želízy, deux têtes gigantesques réalisées dans les années 1840, les Têtes du Diable – Čertovy hlavy. J’ai donc surpris – ou cru surprendre – la silhouette de Franz Kafka un peu partout à Prague et ses environs, une ombre longue et légère, à la fois anguleuse et vaporeuse. Je n’exagère rien. Aucun écrivain ne m’est si présent, et d’abord physiquement. Je le redis, il se tient à côté de moi lorsque je le lis, grave et souriant, distant et fraternel.

Franz Kafka fait infuser le sens propre dans le sens figuré et inversement. C’est comme si la pierre se faisait nuage et le nuage se faisait pierre, comme dans ces compositions du peintre surréaliste René Magritte, « La bataille de l’Argonne » ou « Le château des Pyrénées ».

On a voulu faire de Franz Kafka un kafkaïen, et les kafkalogues et leur kafkalogie s’y sont employés. On a voulu faire de lui, et sans la moindre mauvaise intention, un roi des Ténèbres. On oublie (et une fois encore je ne l’ai compris que tardivement) qu’il ne pouvait lire ses écrits (peut-être pas tous !) sans rire et sans faire rire aux larmes – il y a des témoignages directs à ce sujet.

La considération suivante d’Alexandre Vialatte m’a amusé et elle aurait probablement amusé Franz Kafka : « Car enfin, il n’est pas un ogre de Kafka qui ne soit un polichinelle ! Il en fignole le nez crochu, la double bosse ou la solennelle platitude, il lui ajoute dès qu’il peut du poil dans les oreilles. On le sent séduit, ravi, comblé par le comique de sa création ; il en fait le tour et il s’en émerveille ; il en approche comme un enfant qui veut voir si le nègre déteint en posant le doigt sur sa peau. C’est à ce moment que l’ogre se lève, avec sa grande bouche de passe-boule, et que Kafka s’enfuit à toutes jambes, dans un crescendo de panique, comme une souris poursuivie par le chat ». L’ogre était toujours un bouffon…

 

Je me trouve incontestablement pris dans une inhibition qui l’enveloppe de toutes parts, mais avec laquelle je ne me confonds pas encore intimement, je constate qu’elle se disloque par moments et qu’on pourrait la faire sauter. Il y a deux moyens, le mariage ou Berlin, le premier est plus sûr, le second, plus attirant pour l’immédiat. 

Journal, Franz Kafka

 

Olivier Ypsilantis

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