On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle.
Journal, Franz Kafka
L’Europe dans laquelle est né Franz Kafka est une Europe où les États-nations n’existent pas. De ce fait, les nationalités (mot ambigu considérant le contexte) cohabitent tant bien que mal jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, elles cohabitent dans des États dynastiques où chacun doit jouer des coudes dans un espace complexe afin de protéger – voire affirmer – son identité, et dans ses divers composants.
Franz Kafka naît dans une famille juive, dans le royaume de Bohême dont les habitants sont sujets de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Le prénom que lui ont choisi ses parents, Franz, serait, dit-on, un hommage à l’empereur François-Joseph Iᵉʳ. Quinze ans plus tard (avec le suffrage universel), ces habitants deviennent citoyens autrichiens ; dix ans plus tard, ils deviennent citoyens tchèques.
Avec une génération d’écart, entre la branche maternelle et la branche paternelle, les ancêtres de Franz Kafka ont vécu quatre changements : de la campagne bohémienne à la capitale, Prague ; de la paysannerie à la petite bourgeoisie commerçante ; d’une foi enracinée dans la tradition à une religiosité plutôt vague et formelle ; de la langue tchèque à la langue allemande, l’acquisition de la culture et de la langue allemandes s’avérant alors incontournable pour les Juifs désireux de s’élever dans la société, ce qui explique que Franz Kafka fasse toutes ses études en allemand, de l’école primaire à l’université. Les Allemands ne constituent que 7 % de la population de Prague ; et, dans cette minorité, les Juifs sont majoritaires ; ils sont plus germanisés qu’assimilés à la population allemande. Par ailleurs, ils sont sans cesse plus nombreux à employer le tchèque dans la vie quotidienne – c’est le cas de la famille de Franz Kafka. Ces particularités expliquent la forte présence de la communauté juive dans la vie intellectuelle et culturelle à Prague. En tant qu’allemands et juifs, les membres de la communauté juive de Prague, et plus généralement de Bohême, ont toutes les raisons de craindre l’hostilité des Tchèques, très majoritaires et irrités par le système de la Double Monarchie, irrités par Vienne et les Allemands de Bohême, et bien décidés pour les plus patriotes à faire valoir leurs droits en tant que nation, en commençant par mettre l’accent sur la langue tchèque.
La singularité de Franz Kafka ne tient pas exclusivement au contexte privé (familial), il tient aussi à un contexte plus large (praguois) et historique dans lequel il s’inscrit, avec ces trois axes qui lui sont donnés dès la naissance : l’allemand, le tchèque, le juif. Plutôt que de suivre exclusivement l’un de ces axes, Franz Kafka s’efforce de suivre chacun d’eux pour prendre note de son rapport à lui-même et aux autres.
Lorsqu’il entre à l’université, en 1901, Franz Kafka hésite entre plusieurs disciplines. Cinq ans plus tard, il est docteur en droit. À l’automne 1907, après une année de stage, il devient fonctionnaire dans une compagnie d’assurances sociales. En 1908, il entre à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême où il restera jusqu’à sa retraite anticipée (1922), soit deux ans avant sa mort (1924). Quels rapports entretenait-il avec sa profession ? J’ai lu à ce sujet trop de suppositions et d’affirmations diverses, je préfère donc ne pas trop me prononcer sur cette question. Ce qui est certain : Franz Kafka se plaint volontiers de son travail mais, ainsi que je l’ai laissé entendre, la plainte entre pleinement dans son processus d’écriture, elle en est l’un des activateurs et pas des moindres. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il n’a cessé de porter un grand intérêt envers sa profession. Je me permets d’ajouter que si le temps consacré à sa profession de juriste empiétait sur celui consacré à son œuvre, ces deux temps n’étaient pas séparés par une cloison étanche ; cette cloison était poreuse et son travail de salarié nourrissait aussi son écriture, indirectement. Infatigable observateur, Franz Kafka faisait son miel de tout, si vous me permettez l’expression, y compris dans son travail dont le cadre ne se limitait pas à l’imposant bâtiment néo-baroque de Na Poříčí 7, ainsi que je l’ai signalé. Il a par ailleurs beaucoup écrit dans le cadre de son travail, mais bien peu de ces documents nous sont parvenus. Dès 1912, il considère son travail de juriste comme le seul empêchement à son travail d’écrivain ; mais cet empêchement qualifié de radical cache d’autres empêchements auxquels il fait allusion mais comme en passant. Le bureau focalise alors toutes les forces qui tendent à le détourner de l’écriture. Au fil des ans, ce problème lui semblera plus complexe, et les forces supposées le détourner de l’écriture se diversifieront.
La question peut être discutée ; on peut admettre que les écrivains pragois de langue allemande ont vécu dans un triple ghetto : national, social, ethnique. La génération de Franz Kafka (dont ressortent les noms de Franz Kafka et de Franz Werfel que Franz Kafka admirait), soit le cercle autour de Max Brod et du journal Herder-Blätter (en relation avec un cercle de jeunesse juive), et le cercle encore plus restreint de Franz Kafka et ses trois amis, soit Max Brod, Felix Weltsch et Oskar Baum. Tous ont des relations avec les principaux centres intellectuels de Prague (les groupes sionistes en particulier), mais aussi avec l’Allemagne, par les revues littéraires, les tournées théâtrales, les conférences, etc. Ces intellectuels pragois sont connus des intellectuels allemands – souvenons-nous que les premiers textes de Franz Kafka ont été publiés à Leipzig, sous la forme de livres ou de revues –, et les intellectuels pragois sont attentifs à leurs contemporains tchèques.
Un fait culturel d’apparence modeste mais central dans la vie de Franz Kafka, un fait qui a eu lieu à l’automne 1911 : Franz Kafka découvre le théâtre et la poésie yiddish. Il se lie d’amitié avec la troupe de comédiens juifs venus de Varsovie, surtout avec celui qui la dirige, Yitzchak Lowy (le nom est orthographié de diverses manières). Cette rencontre pose à Franz Kafka bien des questions sur le judaïsme, sur lui-même et son œuvre qu’il se met à envisager à la charnière de deux manières de vivre le judaïsme : celle des Juifs d’Europe occidentale et celle des Juifs d’Europe orientale, mais aussi entre la littérature allemande et des littératures considérées comme mineures (par exemple la littérature juive de Varsovie et Prague).
Dans le répertoire yiddish que Yitzchak Lowy et ses cinq comédiens mettent en scène, en 1911, au Café Savoy, figure notamment « L’Homme sauvage » (Der Vilder Mensch), une pièce de théâtre à laquelle Franz Kafka assiste le 24 octobre 1911. Ce drame en cinq actes et en prose met en scène un simple d’esprit (une photographie montre Yitzchak Lowy dans le rôle de ce simple d’esprit, et dans une pose qui suggère l’idiotie), Lemekh dont le père, déjà âgé, a épousé en secondes noces une femme de mœurs légères, Zelda (interprétée par Flora Klug, « Mme K. » dans le « Journal » de Franz Kafka). Avec l’aide de son amant, elle provoque la ruine financière et morale de la famille dans laquelle elle est entrée. Après une partie de plaisir, Zelda s’endort, ivre, sur le divan du salon, alors qu’il ne reste à la maison que le vieux Shmuel, son mari, et Lemekh qui, ainsi que l’explique Franz Kafka, éprouve de la haine pour Zelda « parce qu’elle occupe la place de la mère » et de l’amour « parce qu’elle est la première jeune femme qu’il côtoie ».
Un mot à propos du « Discours sur la langue yiddish » que j’évoque dans un précédent article, discours prononcé par Franz Kafka le 18 février 1912. Chose exceptionnelle, Franz Kafka s’est occupé seul de toutes les démarches afin que cette soirée ait lieu. Plus exceptionnel encore, toutes les difficultés rencontrées au cours de ces préparatifs sont balayées, ainsi qu’il le dit, balayées par l’« orgueilleuse et divine » conscience de lui-même qu’il éprouve en récitant ce discours face au public.
Un mot au sujet des rapports de Franz Kafka avec le sionisme. Le sionisme politique (sa doctrine, l’histoire de ses tendances et des tensions internes) tient une très faible place dans ses écrits personnels (journaux et correspondance). Que savait-il du sionisme ? L’inventaire de sa bibliothèque n’a été fait que dix ans après sa mort – et il reste probablement incomplet. Cet inventaire ne contient rien, ou presque rien, au sujet du sionisme. On y trouve le « Journal » de Theodor Herzl (Theodor Herzls Tagebücher), ce qui indique que Franz Kafka était moins curieux de la doctrine que de la vie de l’auteur de « L’État juif », un livre que Franz Kafka a peut-être lu, bien qu’il ne figure pas dans ledit inventaire. Le mouvement sioniste en tant que tel n’est presque jamais évoqué dans ses journaux et sa correspondance. En 1913, il assite pourtant au Congrès sioniste, à Vienne ; il y assite un peu par hasard car il est en voyage professionnel dans la capitale autrichienne où il accompagne son supérieur lors d’un Congrès pour la prévention des accidents du travail. Ce séjour viennois lui est pénible et ce Congrès sioniste ne lui inspire que de l’ennui, comme en témoignent les quelques notes prises à la hâte, à l’intention de Felice Bauer. Il confie également son ennui, à cette occasion, à Max Brod, dans une lettre du 16 septembre 1913. Il faut relire ces notes où les organisateurs sionistes sont présentés d’une manière parfaitement grotesque et dérisoire.
Ce n’est qu’avec la Première Guerre mondiale et la dégradation de la condition des Juifs d’Europe centrale, plus particulièrement en Tchécoslovaquie, que Franz Kafka commence à s’inquiéter. Il ne chemine pas vers le sionisme d’un pas décidé mais avec atermoiements et retours en arrière. Dans sa lettre du 12 septembre 1916 à Felice Bauer, il se tient en retrait du débat qu’elle poursuit au sujet du sionisme, et il accumule les conditionnels pour cacher le fait qu’il n’est pas sioniste et qu’il ne le sera peut-être jamais. Quelques mois plus tard, il commence pourtant à s’initier à l’hébreu. Pense-t-il dès 1917 partir pour la Palestine, comme il en aura le projet six ans plus tard, alors que la maladie le lui interdira ? La question reste posée. 1917 ouvre une autre période dans la vie de Franz Kafka, soit celle de la maladie qui l’emportera en 1924. Il faut également tenir compte de l’évolution du sionisme qui, avec la Déclaration Balfour, commence à trouver un terrain plus ferme. Alors qu’il est malade et contraint à quitter Prague pour raisons de santé, le sionisme commence à s’affirmer et l’espérance qu’il porte en lui devient toujours plus justifiée. Fini le sionisme vague tel qu’il se disait à Prague (et ailleurs) et qui devait l’agacer ou le laisser indifférent. Il ne devient pas pour autant sioniste militant, son état de santé ne le lui permet pas et le militantisme n’est pas dans son tempérament. Quoi qu’il en soit, il étudie l’hébreu et assidûment, tantôt seul, tantôt en prenant des cours particuliers. Ses cahiers de 1918 contiennent plus d’exercices d’hébreu que de notes littéraires. Sa persévérance est telle qu’il parvient à s’entretenir en hébreu avec son troisième professeur, Puah Ben-Torim. À Zuraü, il s’abonne à la Selbstwehr, un hebdomadaire sioniste dont son ami Felix Weltsch prend la direction en 1918. Il lit des revues juives et la Bible. Au cours de ses séjours à Prague, il assiste fréquemment à des conférences données sur le sionisme, et à Berlin il fréquente l’École supérieure de judaïsme scientifique dont l’enseignement lui plaît. C’est au cours de cette période qu’il évoque sans retenue la possibilité de s’installer en Palestine, un sujet qu’il évoque volontiers avec Dora Dymant. Ils travailleront dans le même établissement, lui comme cuisinier, elle comme serveuse. Il hésite pourtant à répondre à l’invitation de son ami Hugo Begmann qui vit à Jérusalem. Bref, il louvoie. Son affaiblissement n’est probablement pas la vraie raison ses hésitations qui s’apparentent à un refus. Il faut lire et relire la lettre de juillet 1923 qu’il adresse à Else Bergmann qui s’apprête à venir le chercher pour l’emmener à Jérusalem. Dans cette lettre, il compare le voyage qu’il ferait en Palestine à quelque chose comme le voyage en Amérique d’un caissier qui a détourné de grosses sommes. Bref, il s’interdit ce voyage afin de ne pas se rendre coupable d’une lamentable escroquerie ; et il se demande si ce qui pousse les Juifs à s’embarquer pour la Palestine correspond vraiment à son idéal. Et il dresse la liste (le 23 janvier 1922) de ses nombreuses initiatives qui terminent dans l’inachèvement : « (…) piano, violon, langues, études germaniques, antisionisme, sionisme, hébreu, jardinage, menuiserie, littérature, tentatives de mariage, appartement personnel (…) » Dans cet inventaire, la chronologie rend également compte du degré d’importance qu’il accorde à ces diverses initiatives, ainsi que le signale Marthe Robert dans « Seul, comme Franz Kafka », les dernières étant les plus sérieuses. L’antisionisme et le sionisme n’ont pas vraiment l’avantage l’un sur l’autre, ils comptent un peu plus que le piano et le violon, à peine plus que le jardinage et la menuiserie. Et la littérature ne figure dans cette liste que comme l’un des éléments d’un inachèvement.
Haine de l’introspection active. Des interprétations psychiques telles que : hier j’étais comme ceci et pour telle raison, aujourd’hui je suis comme ceci et pour telle raison. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas pour telle raison, ni pour telle raison ni à cause de cela, pas davantage comme ceci ou comme cela. Se supporter tranquillement, sans précipitation, vivre comme on y est obligé, ne pas tourner cyniquement autour de soi-même.
Journal, Franz Kafka
Olivier Ypsilantis