J’ai travaillé à l’usine de la même manière inutile jusqu’à six heures et demie, j’ai lu, dicté, écouté, écrit. Même satisfaction absurde ensuite. Maux de tête, mal dormi. Incapable d’un travail demandant une concentration prolongée. J’ai également trop peu pris l’air. J’ai cependant commencé un nouveau récit parce que je craignais de gâter les anciens.
Me voici donc avec cinq ou six histoires dressées devant moi, comme les chevaux devant le directeur de cirque Schumann au début de son numéro.
Journal, Franz Kafka
Je me suis rendu deux fois à Prague, au cours de deux étés. C’était au début des années 1980, quelques années donc avant l’effondrement de l’Union soviétique et l’effacement du « rideau de fer », avant le tourisme de masse que connaît à présent Prague. De fait, il me semble qu’il y avait très peu de touristes à Prague ; je me souviens de quelques autocars allemands, rien de plus.
Je lisais alors beaucoup Franz Kafka, m’attachant plus particulièrement à ses journaux et sa correspondance qui constituent près de la moitié de son œuvre. Je le lisais beaucoup, et je le relisais. J’étais captivé, et je ne force pas la note. Franz Kafka c’était d’abord une ambiance, et je fis ces voyages pour confirmer cette ambiance. J’étais captivé, je pourrais également dire que j’étais immergé dans une ambiance.
Les lieux de Franz Kafka à Prague n’étaient alors guère signalés : le socialisme ne l’aimait guère. Considéré comme un écrivain décadent et pessimiste, il ne cadrait pas avec un régime qui s’efforçait de promouvoir l’optimisme et la joie de vivre… Les lieux de Franz Kafka à Prague n’étaient donc guère signalés et j’arrivai dans cette ville avec quelques repères auxquels je vais revenir : sa sépulture ; la petite maison de la rue des Alchimistes (ou ruelle d’Or, Zlatá ulička), au numéro 22 ; l’église Notre-Dame du Týn ; le parc Chotek ; le bâtiment de la rue Na poříčí où il a travaillé.
L’industrie du tourisme a compris tout l’intérêt qu’elle pouvait retirer de la promotion de Franz Kafka, né en 1883, décédé en 1924. Dans la signalisation Franz Kafka (signalisation, car il s’agit de tout un parcours bien signalé dans la ville), un monument à l’écrivain, œuvre du sculpteur Jaroslav Róna, monument érigé en 2003, à l’occasion du cent vingtième anniversaire de sa naissance, un monument de près de quatre mètres de haut et d’un poids de sept cents kilogrammes. On se photographie à présent volontiers devant cette masse plutôt laide mais sous-tendue par un concept qui n’est pas inintéressant.
Il me semble que la Prague que j’ai connue ressemblait beaucoup à celle de Franz Kafka, une ville en noir et blanc ou presque. Celle d’aujourd’hui est bichonnée, comme Vienne, ou presque, Vienne qui, dès ma première visite, il y a plusieurs décennies, m’évoqua un salon de thé pour vieilles dames respectables. J’arrivai donc en train à Prague, la Prague socialiste, alors capitale de la Tchécoslovaquie. J’arrivai à la gare centrale et restai subjugué par son architecture Art nouveau, œuvre de Josef Fanta.
À l’ambiance Franz Kafka se mêlait celle de photographies de Prague, principalement de Josef Sudek, ses vues de Prague et ses vitres embuées. La Tchécoslovaquie a donné nombre de photographes remarquables ; et avant de m’y rendre, j’avais consulté un certain nombre de leurs albums que je dégotais par hasard chez des bouquinistes.
J’avais donc beaucoup lu Franz Kafka mais je n’avais pas encore consulté la somme iconographique établie par Klaus Wagenbach, un bel album publié en 1983 chez Pierre Belfond. J’avais lu la monographie qu’il consacre à Franz Kafka, « Franz Kafka par lui-même », aux Éditions du Seuil, dans la collection Écrivains de toujours.
J’en viens donc à ces lieux de Franz Kafka que je voulais visiter, soit : sa sépulture ; la petite maison de la rue des Alchimistes (ou ruelle d’Or, Zlatá ulička), au numéro 22 ; l’église Notre-Dame du Týn ; le parc Chotek ; le bâtiment de la rue Na poříčí où il a travaillé. Mais, je le redis, ce qui m’importait c’était avant tout de trouver à Prague la confirmation d’une ambiance, de m’y immerger plus encore.
La sépulture de Franz Kafka. Arrivé à Prague le soir, je me suis dirigé dès le lendemain vers le Nouveau cimetière juif, ouvert à la fin du XIXe siècle, un vaste cimetière ombragé par les hauts arbres et qui sentait l’humidité. On était pourtant en été et le soleil devait briller sur Prague depuis des semaines. J’ai donc passé des heures à déambuler dans ce cimetière, coiffé d’une kippa en carton que m’avait tendu plutôt autoritairement le gardien du cimetière. Je lisais des noms, des dates, je détaillais certains tombeaux, œuvres des meilleurs architectes praguois, dont Josef Fanta, je suivais le mouvement des taches de soleil qui éclaboussaient le marbre sombre. Et j’arrivai à la sépulture de Franz Kafka ! Une sépulture singulière, sobre et rigoureuse et qui semblait dire son refus de toute fioriture, une sépulture respectueuse de celui qui reposait là, me semble-t-il. Je pensai d’emblée à une aiguille de cristal de roche. C’était une stèle strictement hexagonale, œuvre de Leopold Ehrmann, un architecte qui a beaucoup travaillé pour la communauté juive de Prague. Cette aiguille strictement hexagonale est légèrement évasée-inversée. Trois noms y figurent, de bas en haut : la mère, Julie (1856-1934) ; le père, Hermann (1854-1931) ; Dr. Franz Kafka (1883-1924). Les parents ont survécu au fils. Au pied de la stèle, une plaque avait été placée, avec les noms des trois sœurs, toutes assassinées dans les camps nazis, de haut en bas : Gabriela (22-9-1889), Valerie (25-9-1890), Ottilie (29-10-1892). Gabriela, Valerie et Ottilie et, respectivement, leurs petits noms affectueux, Elli, Valli et Ottla, la petite sœur, celle dont le grand frère se sentait le plus proche. C’est en compagnie de cette sœur qu’on le voit le plus souvent dans l’iconographie kafkaïenne. Et dans la vaste correspondance de Franz Kafka, les lettres à cette sœur dépassent en volume, et largement, celles à ses deux autres sœurs. NRF Gallimard, pour ne citer que cet éditeur, les a publiées à part sous le titre « Lettres à Ottla ». Divorcée de son mari chrétien, et ayant perdu la précaire protection dont elle jouissait de ce fait, Ottla fut déportée au camp de Theresienstadt. Le 5 octobre 1943, elle monta volontairement à bord d’un convoi à destination d’Auschwitz-Birkenau avec un groupe d’enfants de Bialystok. Tous furent gazés deux jours plus tard.
Dimanche 1er février 2026. Il pleut sur Lisbonne depuis plusieurs semaines et la ville est à présent comme une éponge. Le stuc des façades et même de l’intérieur de certaines églises s’est décollé par endroits du gros œuvre. L’herbe se met à poindre un peu partout entre les pavés, les corniches s’encrassent ; je pourrais écrire une page sur les marques de l’humidité dans cette ville aux nombreuses architectures délicates. Je regarde la pluie tomber sur les figures noires et blanches du pavé. Les flaques se criblent de cercles concentriques. J’écris dans un café du centre-ville, derrière une bais vitrée. Je viens de quitter le British Cemetery, sous l’averse, une visite qui m’a reconduit vers le Nouveau cimetière juif de Prague. À présent les souvenirs se bousculent en moi, des souvenirs de Prague, de lectures de Franz Kafka, de photographies de l’iconographie kafkaïenne. Comment poursuivre ce texte ? Hier soir, j’étais par le souvenir dans le Nouveau cimetière juif de Prague et je me suis attardé devant la tombe de Franz Kafka (et de ses parents). J’ai pensé à ses sœurs, après avoir lu son nom sur la plaque au pied de la stèle, à Ottla surtout, celle qu’il me semble la mieux connaître. Une photographie d’elle me revient, probablement la plus reproduite. On la voit en compagnie de son frère. Le soleil brille, l’ombre de Franz Kafka est très nette. Il sourit, les mains croisées, appuyé contre la base d’une colonne engagée (de la maison Oppelt). Costume trois pièces, cravate, pochette dont le blanc ressort sur la veste sombre. Le col de sa chemise a les extrémités arrondies, comme sur cette autre photographie qui figure en couverture de la somme iconographique de Klaus Wagenbach que je viens de signaler, une photographie qui le montre devant la maison Oppelt. Sur la photographie en question, Ottla se tient les bras le long du corps, robe noire à col blanc.
Et j’en viens à la petite maison de la rue des Alchimistes, au numéro 22. Je l’ai visitée sans tarder. Elle était fermée à l’époque, comme abandonnée – je le redis, le régime socialiste ne faisait pas la promotion de Franz Kafka, et je fais usage de la litote. Je revois donc cette petite, cette toute petite maison, dans une ruelle sans un autre touriste que moi-même. C’est au cours de l’année 1916 que Franz et Ottla, sa petite sœur, se mettent à chercher un endroit calme, à Prague même. Franz veut un endroit calme pour écrire et se reposer. Il ressent les signes avant-coureurs de la maladie qui l’emportera (ses journaux et sa correspondance en témoignent). Le diagnostic formel de la tuberculose pulmonaire sera établi en septembre 1917, suite à une hémoptysie. Le frère et la sœur cherchent donc et le frère désespère. Ils arrivent enfin devant la maison de la rue des Alchimistes. Elle est à louer. Elle séduit Ottla tandis que Franz la juge inhabitable, si petite, si sale, bref, pleine de défauts. Mais Ottla s’entête. Après le départ de la nombreuse famille qui y vivait, la maison est nettoyée, peinte en blanc et quelques meubles y sont disposés, un mobilier en rotin. Franz est séduit, la maison mais aussi le chemin qui y conduit. Les murs mitoyens sont minces, mais les voisins sont calmes. Franz fait part de son bonheur à vivre là, le bonheur qu’il a à fermer derrière lui la porte qui le sépare du monde, la porte d’une maison et non d’une chambre ou d’un appartement – on sait que Franz Kafka a toujours eu des rapports fort compliqués avec ses logements, comme en témoignent de nombreux passages de ses journaux et de sa correspondance. Il évoque son plaisir à ouvrir sa porte et à se retrouver immédiatement dans la rue (la rue des Alchimistes) silencieuse et enneigée. C’est dans cette maison qu’il écrit à partir de la fin de l’année 1916 de nombreux fragments et des textes dont la plupart figurent dans « Un médecin de campagne » (« Ein Landarzt »). Aujourd’hui, cette maison est devenue une librairie où l’on vend principalement les écrits de Franz Kafka traduits dans de nombreuses langues, ainsi que les objets qui l’évoquent. Elle s’inscrit dans un tour, soit la visite du Château de Prague. Je préfère rester avec mes souvenirs de Prague. Le tourisme de masse et ses circuits m’ont toujours déprimé.
Écrit un peu hier et aujourd’hui. Histoire du chien. Je viens de lire le début. C’est laid et cela provient des maux de tête. En dépit de toute sa vérité, le récit est méchant, pédant, mécanique, c’est un poisson échoué sur un banc de sable et ne respirant plus qu’à peine. J’écris mon Bouvard et Pécuchet bien prématurément. Si les deux éléments qui sont le plus fortement marqués dans Le chauffeur et dans La colonie pénitentiaire ne parviennent pas à s’unir, je touche à ma fin. Mais cette union a-t-elle des chances de se faire ?
Olivier Ypsilantis