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En relisant Léon Askénazi – 6/7

L’identité morale d’Israël

On a tendance à confondre éthique et morale. L’éthique est un certain nombre de règles de droit. La morale est définie par les grandes civilisations et les grandes religions. La morale juive est celle de l’unité absolue des valeurs. Dans l’Occident chrétien, la charité est mise en avant et la justice est renvoyée dans l’avenir. L’équation du problème morale-politique pourrait être rapportée au titre du livre de Martin Buber, Je et Tu. Il y a aussi l’équation Caïn-Abel. Caïn se considère comme le sujet (l’Homme) et voit dans Abel (l’Autre) un surplus. Abel le cadet est l’être de la fraternité, il considère l’autre (Caïn) comme un frère et il a pour conscience morale de reconnaître sa dignité humaine, la dignité humaine de l’autre. Reprenons les paramètres de la Bible : pour Caïn, le problème moral est de faire une place à l’autre, soit d’acquérir la vertu de la charité ; pour Abel, le problème moral est d’éduquer Caïn aux valeurs morales, de l’amener à fraterniser. Il échoue et se fait tuer. La civilisation chrétienne a voulu imposer cette relation Caïn-Abel au peuple juif, avec ce peuple dans le rôle d’Abel. La tradition juive voit la chose autrement : elle considère qu’Abel est en danger de mort et qu’il ne peut se protéger de Caïn. Pour le judaïsme, la véritable relation du peuple juif aux nations, c’est la relation Caïn-Seth car, contrairement à Abel, Seth se protège par l’exigence de la réciprocité. Quatre solutions ont été apportées par les civilisations à la question de leurs relations intersubjectives : 1. La solution sujet-objet, soit la relation maître-esclave. 2. La solution chrétienne. L’autre sera le maître et je serai l’esclave. Ce modèle idéal et enseigné n’a pu être réalisé dans les sociétés chrétiennes en tant que cités politiques. 3. La solution des mystiques extrême-orientales. Afin d’en finir avec la relation sujet-objet, il faut arrêter le temps et se réfugier dans la contemplation afin d’instituer une relation objet-objet. 4. La solution juive (la Torah), soit la pratique de réciprocité : chacun reconnaît l’autre comme supérieur, il n’y a donc pas d’inférieur. Ce principe restitue la justice dans la valeur de charité.

Pourquoi toutes les grandes traditions religieuses ont-elles un fondateur alors que la tradition juive en a trois, Abraham, Isaac et Jacob ? Il fallait d’abord l’homme qui représente la vertu de charité (Abraham), puis celui qui représente la vertu de rigueur (Isaac), puis, enfin, celui qui représente la vertu de vérité, soit l’unité des valeurs (Jacob Israël). Ce sont trois approches de la conscience morale.

Abraham ou la vertu de charité à l’exclusion de toute rigueur et de toute justice. Isaac comme l’antithèse d’Abraham, soit la rigueur du devoir à accomplir. Jacob Israël soit la charité et la rigueur transcendées.

Cette relation triangulaire (Abraham / Isaac / Jacob) se retrouve dans une autre relation triangulaire : chrétienté / islam / Israël, avec conflit Ismaël-Isaac et conflit Esaü-Jacob. Ismaël-Isaac, un conflit qui porte sur l’héritage terrestre d’Abraham (la terre d’Israël). Esaü-Jacob, un conflit qui porte sur l’héritage céleste, soit l’identité d’Israël : qui est vraiment Israël, est-ce Jacob ou bien Esaü ?

Le christianisme est apparu avant l’islam qui lui-même porte un héritage chrétien. « Ce sont les chrétiens qui détiennent la clé du conflit entre Israël et l’islam ». La relation du monde chrétien à l’égard d’Israël est ambivalente, ce qui explique qu’à chaque fois que Israël gagne une guerre contre les Arabes, ce sont les pays de tradition chrétienne qui font perdre la paix à Israël en pinaillant et trouvant à redire. Le monde chrétien impose à Israël une existence vulnérable ; on veut qu’Israël soit Abel – en hébreu : le souffle éphémère, la buée. « On ne peut avoir une idée claire de ce qui se passe au Moyen-Orient qu’au niveau d’une vision métaphysique : le problème est celui du conflit d’identité autour de l’identité d’Israël. » La chrétienté a fait quelques progrès sur cette question puisqu’elle en est venue à envisager que le peuple juif puisse être Israël. Rien de tel avec l’islam qui refuse encore la légitimité du retour de la diaspora juive en tant que nation hébraïque.

Comment ce peuple a-t-il pu survivre à l’Histoire durant plus de vingt-quatre siècles sans avoir un État-nation ? Léon Askénazi évoque une attitude délibérée de la part des Hébreux/Juifs. Il y a eu une première tentative de constituer un État après la sortie d’Égypte, soit la période des Juges. Suit la première royauté, le premier royaume de Judas, détruit par la civilisation babylonienne. La tradition juive voit cet échec comme une invitation à reporter dans un futur plus ou moins lointain ce temps où la moralité régira les rapports entre individus et nations et permettra ainsi la formation d’un État juif digne de la tradition.

Lorsque les exilés du premier royaume de Judas sont revenus, une partie du peuple et des autorités rabbiniques a refusé ce retour en avançant l’argument suivant : nous avons tenté d’établir un État selon la Torah et cela a été un échec, le cadre de l’État-nation n’est donc pas adapté à Israël ; nous devons nous constituer en communautés religieuses qui se grefferont sur les États du monde, car un peuple qui recherche la sainteté doit se retirer de la politique. C’est le début de la grande diaspora qui n’a connu qu’une parenthèse, celle du deuxième royaume de Judée qui sera détruit par Rome.

Parmi le fonds d’hostilité à Israël, chez les Juifs, il y a ce constat d’inadéquation entre la politique et la morale, d’où : il faut laisser la politique aux nations et s’en tenir à l’espérance messianique d’un temps meilleur. L’apparition du mouvement sioniste n’a pas effacé ce vieux fonds d’hostilité envers l’État d’Israël chez certains Juifs, tant chez des religieux que dans la gauche israélienne.

À noter, la concomitance entre les débuts du sionisme politique et l’apparition des principaux idéaux de la Révolution française, en Europe. Les États de droit se substituent aux États de pouvoir, ceux de l’Ancien Régime. L’État de droit a pour base idéologique des principes d’ordre moral. C’est à partir de ce moment que naissent aux XVIIIe et XIXe siècle des mouvements de libération des minorités nationales, dont le sionisme. Une bonne partie des communautés hassidiques ont considéré que les idées de la Révolution française mises en œuvre par Napoléon avaient une valeur messianique. Rappelons que les fondateurs du mouvement sioniste étaient portés par une idéologie utopiste qui les poussait à identifier les objectifs moraux de la cité et ses objectifs politiques, des objectifs qui, confrontés à la réalité, ont été mis à rude épreuve. Les fondateurs du sionisme, et sans exception, ont voulu identifier la politique à l’éthique en alliant des idéaux de justice sociale pour les Juifs et toute l’humanité. Pour eux, le sionisme devait inaugurer le temps de l’émancipation des peuples colonisés. On peut constater qu’il y a correspondance entre les grands rythmes de l’histoire d’Israël et ceux de l’histoire universelle.

Le sionisme est plus que la refondation d’un État juif, il est reconstitution de la nation hébraïque à partir des communautés dispersées, ce qui peut expliquer que personne ne juge Israël de la même manière que les autres États – Israël est une nation très particulière. Et, disons-le d’emblée, contrairement à ce qui se dit très souvent, il n’y a pas de relation de cause à effet entre la Shoah et la justification de l’État d’Israël, il y a simplement une relation de contemporanéité. Insistons : la justification de l’État d’Israël n’est pas à rechercher dans la Shoah. Il faudrait d’autres critères pour juger la moralité d’Israël à l’échelle collective, car il y a une totale disproportion entre la manière dont le monde juge d’un côté ce pays et de l’autre les autres pays sur des questions identiques.

Il est vrai que l’État d’Israël est l’État du peuple juif, un peuple héritier des Hébreux, fondateurs d’une civilisation qui a assigné des objectifs éthiques à la société. Israël est-il un État différent des autres sur le plan moral ? Soulignons cinq points : 1. Il y a en Israël un parti pris permanent de rechercher la légalité qui soit la plus morale possible. Et Léon Askénazi fait allusion à la haute Cour de justice. Ce qu’il dit à ce sujet est antérieur aux dérives de cette institution que dénonce en particulier Pierre Lurçat, et très méthodiquement. 2. D’après la Torah, le statut de l’étranger est très positif. Toutefois, les membres d’une communauté étrangère en Israël doivent s’accepter comme étrangers, non comme les propriétaires du pays, et ne pas y considérer les Juifs comme des étrangers. 3. La corruption morale depuis la guerre des Six Jours (1967) vient d’une indécision, d’une difficulté à se décider quant à sa propre identité, et quel que soit le gouvernement, une indécision quant aux territoires à garder ou non, une hésitation entre « c’est à nous » et « c’est à eux », une indécision qui met en danger les « collaborateurs » de l’État d’Israël, comme des Arabes de la bande de Gaza après restitution à l’Égypte. 4. Les « colons » juifs des Territoires dit « occupés » sont beaucoup moins violents que les pionniers d’autrefois, notamment au cours de la guerre d’Indépendance (1948-49). Ce qui est reproché aux « colons », ce n’est pas vraiment leur immoralité (ils sont plus moraux que les pionniers) et leur violence, c’est de vouloir reconstituer l’identité hébraïque et terre d’Israël. Les pionniers, eux, voulaient repousser le joug des nations. 5. « L’état de guerre » est étranger aux Juifs ; alors qu’il ne l’est pas chez d’autres, notamment chez les Arabes. A ce propos, précisons ce qui suit. Les nations occidentales (soit les nations « chrétiennes ») méprisent la conscience morale de l’Arabe. Autrement dit, il leur semble naturel que l’Arabe commette des crimes, alors qu’il leur semble impensable (ou plus difficilement pensable) que le Juif en commette. Cette attitude masque un racisme anti-arabe. Les Occidentaux (et sans qu’ils en aient clairement conscience) idéalisent les Juifs collectivement et les méprisent individuellement. « Les Occidentaux n’arrivent pas à se débarrasser de l’idée qu’Israël est la nation qui a donné son énergie affective à la philosophie occidentale. »

Ce qu’écrit Léon Askénazi doit être malheureusement corrigé, soit actualisé. Avec le matraquage médiatique que nous connaissons, les Juifs sont de plus en plus envisagés, tant collectivement qu’individuellement, comme des assassins, des génocidaires (des Palestiniens) qui jouissent de « l’état de guerre ». Cette appréciation touche à présent presque tout le monde, à commencer par le monde occidental. C’est même devenu une évidence, presque plus personne ne s’interroge. De ce point de vue le monde s’est terriblement crétinisé, ce que Léon Askénazi (décédé il y a trente ans, en 1996) n’a pu constater.

 

Olivier Ypsilantis

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