L’identité d’un peuple
Notes prises à partir d’une entrevue Léon Askénazi – Victor Malka.
Il n’y a pas de mystique juive ; il y a des mystiques juifs dont l’expérience est intériorisée et très pudique. Cette expérience est admise par la tradition ; mais si elle s’érige en orthodoxie, elle prend le risque de devenir une hérésie. La tradition juive ou la fidélité à la révélation prophétique. Or, un événement historique a été oublié : l’arrêt de la prophétie a cessé à l’échelle collective, mais la prophétie se poursuit sous une autre forme à l’échelle individuelle – c’est le fait mystique. Mais le fait mystique et le fait prophétique diffèrent dans leur nature. Dans le fait prophétique – fidélité à cette mémoire –, il y a altérité entre Dieu qui parle et le croyant qui L’écoute ; dans l’expérience mystique, il y a confusion des substances. Les prophètes d’Israël ne sont pas des mystiques.
Héritier des Hébreux, le peuple juif est né de la destruction de la nation hébraïque par la civilisation romaine. Jusqu’à cette destruction, être hébreu ne posait pas problème, c’était une identité simple, sinon à vivre du moins à définir (par la Bible). On disait un Hébreu comme on disait un Assyrien ou un Gaulois. C’est au niveau de la manière d’être homme que l’Hébreu se définissait. Les Juifs sont les Judéens de la dispersion. Ce sont les derniers Hébreux, membres du deuxième royaume de Juda. L’identité juive est une identité composée, composite et à plusieurs dimensions. Le Juif s’est toujours défini dans sa fidélité propre, celle le reliant au passé hébreu – c’est cela l’identité israélienne, un phénomène collectif irréversible même si, individuellement, nombre de Juifs restent perplexes face à cette rehébraïsation. Jusqu’en 1948, la diaspora était celle du deuxième royaume de Juda. Apparaît le troisième État juif, Israël.
« Dans la mesure où l’on participe de l’identité collective, on est conscient que, quelle que soit l’option individuelle d’athéisme ou de déjudaïsation, on fait partie d’un ensemble qui, lui, est l’un des contractants de l’alliance entre Dieu et Israël, en termes bibliques. » Il faut placer une différence entre l’option individuelle et l’option collective. Le Juif de la diaspora n’a pas encore vraiment compris que la dimension collective de son peuple s’est enfin réalisée. Elle était l’objet d’espérance, on parlait de peuple juif, mais les Juifs vivaient dans des communautés parcellaires. Israël a réalisé la dimension collective de ce peuple. « Dans notre siècle où la prophétie n’éclaire plus les consciences, il n’est peut-être pas important que le Juif croie en Dieu. L’essentiel est qu’il sache que Dieu croit en lui. »
L’histoire d’Israël a une signification particulière et c’est une erreur de définir le judaïsme d’abord comme une religion, car l’identité juive se définit d’abord comme celle d’un peuple – qui a comme religion la religion juive. Autrement dit, le judaïsme n’est pas une religion pour les hommes ayant une autre identité que celle du peuple juif.
À propos du conflit entre religieux et non-religieux Deux sortes de Juifs ont décidé de redevenir hébreux : ceux qui l’ont décidé pour ne plus être juifs et ceux qui l’ont décidé pour pouvoir l’être vraiment, un phénomène dont l’origine remonte à l’Émancipation. Dans les pays d’Europe occidentale, où les Juifs étaient peu nombreux, l’Émancipation était envisageable ; dans les pays d’Europe centrale et orientale, où les Juifs étaient nombreux, l’Émancipation n’était guère envisageable. C’est dans ces pays que le sionisme politique est né, ces pays où l’on ne laissait pas les Juifs s’assimiler – se déjudaïser. Une solution s’imposa alors, restaurer la nation juive. Le sionisme a d’une manière ou d’une autre déjudaïsé le judaïsme.
Les fondateurs du sionisme politique ont perçu le risque de la disparition du peuple juif dans la civilisation européenne. Obstacle à leur projet, la tradition synagogale. La symbiose des Juifs avec l’extérieur était si forte que les persécutions qui s’annonçaient étaient jugées comme une péripétie parmi d’autres et qu’elles seraient subies sans trop de mal. Donc, pour les fondateurs du sionisme politique, il fallait détruire les communautés de la diaspora. « Cela ressemble à une tragédie : les rabbins accusaient les sionistes de perdre l’âme des Juifs, et les sionistes accusaient les rabbins de perdre leurs corps. Il fallait donc détruire le judaïsme pour sauver les Juifs. De cette problématique, nous payons encore aujourd’hui les conséquences. » Un rapprochement s’est fait toutefois, un rapprochement entre religieux et non-religieux. Après la guerre du Kippour (1973) s’est précisée la conscience d’une condition commune autour de la formule « Israël, Juif des États ». Des Israéliens non-religieux ont réfléchi au sens juif de leur histoire et des Israéliens religieux ont pris conscience de leur communauté de destin avec les fondateurs de l’État d’Israël. L’évidence que la religion juive ne peut être qu’hébraïque.
Jusqu’à l’Émancipation, les trois dimensions de l’identité juive étaient unies (terre d’Israël / Torah d’Israël / peuple d’Israël), trois dimensions qui se sont disjointes avec l’Émancipation depuis laquelle il y a trois types de Juifs identifiés dans l’Histoire : ceux qui se définissent uniquement par la participation à l’histoire du peuple ; ceux qui privilégient la religion ; ceux qui s’affirment juifs uniquement par leur relation à la terre – soit les sionistes non religieux. Trois identités légitimes qui lorsqu’elles s’enferment en elles-mêmes tendent à se caricaturer et se combattre. Le peuple juif a eu à subir trois combats et, au cours de chacun d’eux, des Juifs ont pris le parti des ennemis de leur peuple. On a tenté de couper les Juifs de la Torah. On a voulu détruire le peuple, physiquement. À présent, on veut couper ce peuple de sa terre. Le rabbin Léon Askénazi l’affirme, la Torah peut être authentiquement protégée par l’identité du peuple et de la terre. Aujourd’hui, les Juifs de la diaspora doivent comprendre que leur héritage est d’abord celui d’une nation et non d’un appendice culturel ou confessionnel. Le judaïsme n’est pas une idéologie. Il n’est pas le cosmopolitisme. La chrétienté s’est définie comme une religion issue du peuple juif mais détachée de la nation d’Israël. L’idéologie cosmopolite de la diaspora prend une direction parallèle, soit une identité juive mais détachée de la nation juive. Insistons. Le judaïsme n’est pas cosmopolite, il est une nation (au milieu des autres) mais à vocation universelle.
Le Juif ashkénaze s’est constitué dans la civilisation chrétienne, le Juif séfarade dans la civilisation musulmane. Le Juif chez Ismaël, c’est Isaac. Le Juif chez Esaü, c’est Jacob. Le ressentiment musulman envers le Juif concerne la terre et non le ciel. Dans le monde chrétien, c’est l’inverse, d’où le comportement particulier du musulman et du chrétien envers le Juif.
Olivier Ypsilantis