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En relisant Léon Askénazi – 4/7

L’identité juive

Y a-t-il une définition positive du Juif ? Il y a celle de nation, non pas une notion simplement formelle mais impliquant pour ses membres un impératif de solidarité qui, lorsqu’il ne se borne pas à n’être qu’une simple idée, constitue l’identité juive elle-même. Quoi qu’il en soit, ce sont les critères négatifs qui se présentent d’abord car l’être juif répugne à la définition directe ; autrement dit, il est plus facile de dire ce qui n’est pas juif que ce qui est juif.

Question centrale. L’identité juive se présente aux Juifs comme un destin. Y a-t-il une manière de faire de ce destin une destinée lucidement assumée ? Et si plusieurs manières se présentent, quelle est la plus authentique ? Les Juifs se trouvent tous, peu ou prou, diversement secondarisés ; autrement dit, ils cherchent à savoir et à exprimer ce qu’ils sont. Il y a le Juif qui se définit par la religion, il y a le Juif qui se définit par la nation, il y a celui qui ne se pose pas de question quant à son identité, c’est le « simple juif ».

Deux notions principales : 1. Le repère historique. 2. Le caractère collectif de l’identité juive. Le repère historique est de l’ordre de la mémoire – du souvenir – mais aussi de l’engendrement. Cette mémoire doit d’abord exister objectivement, préservée des altérations de la subjectivité. Cette mémoire, c’est la tradition (la Bible, le Talmud, etc.). Toute réflexion du Juif sur lui-même doit en tenir compte, et objectivement. Cette tradition n’est en rien un passé révolu, comme peut l’être la tradition dans d’autres groupes humains.

Cette rupture avec soi-même – cette secondarisation – n’est pas le propre d’Israël lorsqu’elle opère au niveau individuel. C’est pourquoi c’est Israël comme être collectif structuré par une mémoire collective qui nous intéresse. L’être juif n’est pas historiquement un être premier, il est le résultat d’une mutation de l’être hébraïque. L’être juif se définit par rapport à une mémoire plus ancienne, celle de l’être hébreu, une tension historique entre l’existence quotidienne juive et l’identité de référence juive, une mémoire spécifique. La « mutation » entre Israël-Hébreu et Israël-Juif est un vaste sujet d’étude. Notons simplement deux éléments principaux : l’Hébreu vit dans un univers spirituel et intellectuel où le postulat de la Bible – « communication entre Dieu et les hommes » – est une évidence. Lorsque le judaïsme naît, il doit reconquérir ce qui pour l’Hébreu était une évidence. D’où la nécessité pour les Juifs de prendre comme repères les monuments scripturaires des Hébreux. C’est bien par ces textes que les Juifs existent comme Israël ; c’est le fond commun d’une identité commune.

Corollaire de cette mutation, une mutilation. L’être Israël de l’histoire juive n’a plus la même extension que l’être de l’histoire hébraïque. La relation de l’être juif au groupe diffère et c’est là que l’identité d’Israël peut se perdre. Une hérédité (plus psychique que biologique) va par des canaux divers qui ne représentent qu’une partie de l’Israël hébreu ; et la menace de la dilution puis de la disparition ne cesse d’augmenter. On constate qu’avec l’histoire de l’exil et les différentes façons d’être juif, le seul point d’attache identitaire est la tradition historique définie par les écrits – les monuments scripturaires des Hébreux. C’est par ces textes que les Juifs existent comme Israël ; et qu’au niveau individuel tel Juif ne perçoive plus ce lien en change rien du point de vue de son identité effective – l’identité d’Israël se définit comme telle.

Un croyant juif est le fidèle de la religion juive qui est fidélité à l’identité hébraïque. Si un Juif ne perçoit plus l’expérience de l’Hébreu, il peut s’y raccorder par l’étude et la collectivité à laquelle il est irrémédiablement reliée par l’histoire.

Venons-en à la définition de la nation juive, indépendamment de la religion. En laissant de côté les conversions, le peuple juif constitue plutôt un phénomène de descendance par engendrement de l’être hébreu qu’un rassemblement d’individus autour d’une idée ou d’un intérêt. L’identité juive est donnée à la naissance, elle ne procède pas d’un credo ou d’une idéologie. Elle est inconditionnelle. Pourquoi ?

Le récit biblique définit les Hébreux comme une collectivité à part des nations. De ce fait, l’histoire des Hébreux/Juifs est une histoire humaine particulière « organiquement reliée à l’histoire de toutes les grandes civilisations, de tous les grands faits humains, dans le sens d’une confrontation. »

Israël ou la nostalgie concrète d’un génie humain unifié, d’une façon d’être homme qui serait « Tout l’homme », nostalgie qui porte en elle des vertus et des exigences universalistes. « Confrontée à toutes les aventures humaines, l’historicité juive se présente comme une longue et patiente tentative de faire naître l’”homme vrai”, et où se recueillent, le long d’une histoire difficile, toutes les vertus élaborées par les civilisations, dans la mesure où elles peuvent nourrir et “réaliser” la vision qui fut celle des patriarches et des prophètes ».

Au cours de l’histoire plusieurs types d’universalismes ont été conçus et ont existé. L’universalisme juif (qui constitue le nationalisme juif) se définit par l’acquis juif tout au long d’une très longue histoire au cours de laquelle s’est élaborée une identité, une identité qui peut éventuellement se définir hors d’un préalable de nature religieuse ou nationale, mais à la condition expresse de distinguer l’option individuelle de l’identité collective ; car au-delà de l’option individuelle, le Juif possède une référence de reconquête de son authenticité. « La sincérité de la volonté, la rectitude de la pensée, peuvent reconstruire notre unanimité, notre communion au sens strict. Hors de quoi nous serons condamnés, sophistes plus que philosophes, à une “complicité” de destin artificiellement produite par l’antisémitisme. » L’identité du Juif d’aujourd’hui semble s’orienter plutôt vers l’État d’Israël, l’authenticité juive par la religion étant devenue affaire, à tort ou à raison, de conscience privée. Et paraphrasons ce mystérieux enseignement des Sages d’Israël : « Un Juif, même croyant, dans la Golah, est peut-être au service de dieux étrangers. Un Juif en Eretz Israël, même athée, est sûrement au service du vrai Dieu. » Dans l’histoire juive, la solidarité inconditionnelle comme évidence simple ne se trouve que chez les Juifs des ghettos ou chez les sionistes.

 

Olivier Ypsilantis

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