Refus de l’arbitraire
Le fondement de l’être juif.
Observons l’histoire et « le bilan des catastrophes que les maladresses de l’homme à la recherche de son être ont déchaînées sur l’humanité ». On s’apercevra que, pour toute une partie du monde, l’étrange histoire du peuple juif sert de fil conducteur dans un immense drame. Le peuple juif, discret, souvent quasiment effacé, très minoritaire, privé d’État et de représentation politique au cours de la majeure partie de sa très longue histoire, le peuple juif n’a pourtant cessé d’affirmer sa présence. Ce peuple n’est pas un peuple fossile, une pièce de musée, il accompagne l’histoire de l’homme.
La première exigence de l’homme vrai est de se placer dans le sens de son devenir.
D’où le Juif tire-t-il la certitude de sa propre présence, le Juif qui veut s’inscrire avec une détermination particulière dans l’existence universelle ? Face à un monde en constante accélération, où toutes les civilisations primitives qui subsistent se dissolvent, le Juif peut-il appuyer tout son choix sur son être d’hier ? Ce faisant, ne risque-t-il pas de distordre son devenir ? Toutes les présences archaïques s’inclinent devant le rouleau compresseur, mais pas le Juif. Il réclame un sursis. Et le monde s’interroge. L’histoire interroge le fait juif et attend une réponse – mais les interrogations ne cessent de se redire et de se multiplier. Quel est le fondement de l’être juif ?
Israël apporte pourtant une réponse à l’homme du devenir, au Juif du devenir. Israël ne peut plus se contenter de dire : j’ai été, je suis encore, je dois donc être encore, donnez-moi une place. Cet appel à la pitié du puissant et du plus grand nombre ne peut avoir cours indéfiniment. La pitié est réversible, et à tout moment ; elle est soumise à l’arbitraire du puissant et du plus grand nombre dont les critères d’évaluation sont instables, infiniment instables.
La pitié du puissant
« Je ne connais pas de garantie pour la pitié du puissant ni même pour la bonne foi, car il est lui-même dominé par l’arbitraire de sa puissance. » David nous avertit à ce sujet (Sam. II, 24, 14).
Le Juif d’aujourd’hui ne peut réclamer l’être juif par la seule continuité de son être – s’endormir sur un héritage, car il prend le risque de se voir soumis à ceux qui détiennent la force brute et qui tiennent la souveraineté d’eux-mêmes. Ces derniers peuvent à tout moment décider de nier la spécificité juive et de l’écraser arbitrairement et par tous les moyens, y compris l’assassinat. Et Léon Askénazi a cette fascinante réflexion : « Étrange destin qui fait de l’histoire du Juif inassimilable à l’Universel qu’il proclame, le fil conduction de l’histoire de l’homme à la conquête de son être, à travers l’épuisement des formes de l’arbitraire ! Et je le demande aujourd’hui, et j’en pose la question à l’historien comme au théologien, si le sens de l’être juif n’est pas de contraindre à épuiser toutes les formes de l’arbitraire existentiel, par son refus obstiné de toute souveraineté usurpée. Je me demande surtout si l’éducation qui a formé ce peuple au cours des siècles n’avait pas là son but essentiel, obstinément poursuivi ! »
« Opprimons-le sagement
Quelle est la cause de cet arbitraire ? On ne peut s’en tenir aux réponses apportées par l’historien psychologue car ses réponses demandent elles aussi à être justifiées et expliquées. Les Juifs ont subi cet arbitraire plus que tout autre peuple. Et ils le dénoncent au nom de l’humanité car ils ont compris que l’humanité ne peut se faire que dans le refus de l’arbitraire.
« Opprimons-le sagement ! » dit Pharaon à propos du peuple hébreu (Ex. I, 10). Autrement dit, en tenant le secret de la sagesse, on peut annuler la présence juive ; mais lorsque l’humanité aura accès à ce secret, l’arbitraire sera éliminé et la présence juive sera pleinement réalisée.
La tradition juive dénonce le nom hébreu de Pharaon ; et il nous faut quitter un instant le terrain philosophique et effectuer une plongée dans l’hébreu. En hébreu, le nom Pharaon, Par’o, se rattache à la racine Par’oa, soit : découvrir, devenir effréné. À cette racine s’attachent Par’ot : désordre, licence et Pour’anout : châtiment, cruauté. À présent, le philosophe revient et affirme que Pharaon porte en lui l’arbitraire. Sauvé de l’arbitraire du décret pharaonique, Moïse refuse la souveraineté de l’homme-dieu et il fonde la nation hébraïque, dans le rassemblement des familles abrahamiques, sous la souveraineté du Dieu unique d’Abraham, Abraham fondateur du monothéisme dans le refus de l’arbitraire de l’idole-dieu. Cet arbitraire est très profondément logé dans la structure du monde et dans l’être de l’homme. La mission du Juif : dénoncer l’arbitraire et le combattre, l’arbitraire cosmique contre lequel il dresse l’évidence du Dieu unique, créateur du monde et de ses lois. « Dieu est Un » semble aujourd’hui une évidence « rationnelle » depuis le bavardage des philosophes ; mais n’oublions pas que depuis des millénaires, c’est le cri permanent et la signification de la présence juive qui, par ce cri, dénonce, et radicalement, l’arbitraire. « Dieu est Un », autrement dit, la souveraineté ne peut être attribuée aux lois cosmiques, ni sous la forme primitive du paganise biologico-astronomique, ni sous la forme (comme aujourd’hui) d’un déterminisme scientiste quelconque. L’homme se dégrade dans l’acceptation magique de l’arbitraire surnaturel, et l’homme d’aujourd’hui se dégrade devant la découverte de sa puissance sur l’arbitraire naturel. « L’Éternel est Un », autrement dit la souveraineté sur l’être ne peut être accordée à l’homme divinisé ou à tel concept d’être humain pseudo-universel.
Les mœurs abominables
La souveraineté du Dieu unique, l’un des thèmes essentiels de la liturgie juive. Ce thème est décelable dans le processus historique par lequel l’être juif se perpétue dans un milieu humain animé par un autre principe qui est fait d’une succession de reniements ; et sur le plan métaphysique, par la présence spécifique d’Israël et la formulation spécifique que l’être juif en donne. Notons d’abord une impuissance à saisir l’être juif d’une manière tangible ; et c’est l’histoire de l’antisémitisme et de la présentation « négative » de l’être juif. Pour l’Égyptien, l’Hébreu est « celui dont les mœurs sont en abomination ». En Perse, la loi du Judéen n’est pas seulement différente, elle est irréductible à celle de l’empire. Pour le Romain, le Juif est incompréhensible. Pour le chrétien, le Juif est celui qui refuse la souveraineté du Christ. Pour le nazi, le Juif est l’irrémédiable étranger – et le danger suprême. Pour Jean-Paul Sartre, c’est essentiellement l’antisémitisme qui fait le Juif. Toutes ces représentations du Juif sont négatives. Pourquoi ? Il semble qu’à chaque fois que se manifeste une nouvelle forme de souveraineté arbitraire, le refus juif s’affirme. Ce disant, nous ne pouvons oublier la participation importante des Juifs à la formation de ces souverainetés dont ils sont si souvent les victimes.
Le concept d’« être humain » tend à s’élargir vers l’universel, une extension qui se fait par la guerre. Mais à chaque fois qu’est dépassé le cloisonnement social (dénoncé par les prophètes) s’impose une classification – une division – nouvelle. Que l’homme sorte du conflit qui oppose les peuples, il tombe dans celui des religions ; qu’il sorte du conflit qui oppose les religions, il tombe dans celui des nationalités ; et l’étape universelle est divisée par l’idéologie politique de l’État. À chaque étape, le Juif est présent, solidaire de l’élargissement de la souveraineté mais écrasé avec tous ceux qui refusent la souveraineté nouvelle car pour lui elle n’est pas encore celle de l’Unique universel.
Le juge et la justice
D’où l’immense contradiction interne que porte l’être juif. Et la mesure de l’arbitraire reste posée – Abraham et Moïse ont interpelé Dieu car ils s’effrayaient d’une décision divine qu’ils jugeaient arbitraire. (Abraham et la destruction de Sodome et Gomorrhe, Moïse et les souffrances augmentées du peuple dont il avait la charge et qu’il venait de délivrer de Pharaon).
Olivier Ypsilantis