Skip to content

En relisant Léon Askénazi – 2/7

Ainsi que je l’ai dit, ces articles sont une réécriture à partir non pas d’écrits de Léon Askénazi mais de retranscriptions de sa parole par l’un de ses disciples, Marcel Goldmann, d’où le titre général de ces deux épais volumes, « La parole et l’écrit », et le titre de l’avant-propos de Marcel Goldmann, « De l’oral à l’écrit », avant-propos dont je vais rendre compte.

Aux époques médiévales, le judaïsme français a été l’un des guides du monde juif, pour les études bibliques et talmudiques, avec Rachi de Troyes et ses successeurs (les tossafiste, rabbins du XIe au XIVe siècle), mais aussi pour la tradition kabbaliste, avec les Juifs de Provence. Suite aux nombreuses expulsions, le judaïsme de France se verra réduit à quelques communautés éparses.

XVIIIe siècle. Les Juifs sont émancipés par la Révolution. S’en suit un mouvement général d’assimilation qui conduit au XIXe siècle à l’émergence d’une « science du judaïsme » (Wissenschaft des Judentums), en Allemagne puis dans d’autres pays d’Europe, aux États-Unis et en Israël, une science qui fait du judaïsme un objet d’étude mort, un sujet de laboratoire, une pièce de musée, « une immense épigraphie hébraïque, assortie d’épigraphes », selon les mots d’Emmanuel Levinas.

Des penseurs juifs se sont élevés contre cette tendance et se sont efforcés de montrer que le judaïsme avait encore beaucoup à dire et qu’il fallait l’écouter. Parmi eux, Joseph Salvador, James Darmsteter, Élie Benamozegh, André Spire et Edmond Fleg. Après la Deuxième Guerre mondiale et l’extermination d’au moins un tiers du judaïsme mondial, d’autres penseurs émergent : Jacob Gordin le Russe qui, formé aux traditions midrashiques et kabbalistes, passe rapidement par la Wissenschaft des Judentums avant d’arriver en France. Son enseignement reste relativement confidentiel mais il forme trois grands maîtres rassemblés sous la désignation d’école de pensée juive de Paris, soit : Emmanuel Levinas, André Neher et Léon Askénazi, Léon Askénazi qui, dans le deuxième volume de « La parole et l’écrit », évoque dans la partie VI, « Maîtres et rencontres » : Rachi (de Troyes), Élie Benamozegh, Jabob Gordin, André Neher, Edmond Fleg et un certain Monsieur Chouchani.

Emmanuel Levinas, André Neher et Léon Askénazi sont nés dans le premier quart du XXe siècle. Ils ont connu la Deuxième Guerre mondiale et le retour des Juifs en Eretz Israël. Léon Askénazi a consacré sa vie à l’enseignement, un enseignement tourné vers un public qu’il voulait aussi large que possible, vers les Juifs mais aussi les non-Juifs, les savants mais aussi les plus modestes. À l’instar des plus grands, il aura été un maître de la tradition orale, un maître qui aura su brasser les traditions les plus variées qu’il a fait aller main dans la main.

La vie de Léon Askénazi ne peut être divisée en périodes opposées les unes aux autres ; il a simplement mis l’accent sur tel ou tel point suivant le contexte du moment. « Un maître, pour la tradition juive, c’est, avant tout, quelqu’un qui a eu lui-même des maîtres », disait-il. Et ses maîtres ont été parmi les plus grands : Judas Halévy, le Maharal de Prague, les grands maîtres de la Kabbale et, plus proche de lui, le Rav Abraham Isaac Kook. Léon Askénazi a étudié en Israël auprès de son fils, le Rav Tsvi Yehouda Kook.

Léon Askénazi s’adresse aux hommes de son temps et, à cet effet, il oriente son enseignement afin qu’il leur soit compréhensible. Il veut les rendre sensibles aux enseignements les plus anciens de la tradition, ancrer les études juives dans son temps, réactiver la pensée juive, une pensée en prise avec l’histoire humaine. Et Marcel Goldmann nous signale qu’en France plus personne n’enseigne les études juives comme on les enseignait avant Léon Askénazi. Son enseignement est aussi un dialogue – un dialogue exigeant – avec les autres monothéismes ; et dans ce dialogue fait d’écoute, il s’efforce de faire connaître ce que le judaïsme peut dire au monde.

Léon Askénazi expose sa méthode (inspirée de Jacob Gordin) dans sa préface aux écrits de ce dernier, publiés chez Albin Michel, dans la collection Présences du judaïsme : 1. Les intuitions immédiates de la conscience juive constituent une pensée cohérente, universelle à sa manière. 2. Les récits bibliques doivent être lus comme un ensemble de structures de thèmes d’identité, le sens de l’histoire exploré selon la prophétie hébraïque.

La Torah n’est pas enfermée en elle-même, elle est ouverte sur la vie, elle s’inscrit pleinement en elle, d’où sa préoccupation centrale de faire respecter l’individu tout en l’insérant dans une collectivité où il a un rôle mais aussi dans une suite de générations. Léon Askénazi ou des variations continuelles inscrites dans une cohérence jamais démentie.

Léon Askénazi ne cesse d’accorder sa préférence à l’oral. Et cette préférence se voit confirmée par la Shoah. Il laisse le soin à d’autres d’écrire des livres. Il agit comme dans l’urgence et préfère former le lecteur par l’enseignement oral. Il estime par ailleurs, et il insiste, que les bibliothèques sont pleines de livres que personne ne lit jamais. Après avoir longuement hésité, il se décide à réunir les textes épars donnés à des journaux et des revues pour en préparer la publication. Mais il ne lui reste que deux années à vivre. Né en 1922, Léon Askénazi décède en 1996.

Marcel Goldmann connaissait Léon Askénazi depuis les années 1950 durant lesquelles il avait commencé à suivre son enseignement. Léon Askénazi lui avait demandé de s’occuper en priorité des écrits de Jacob Gordin. Ce n’est que plus tard, à Jérusalem, qu’il sollicita son aide pour mettre en forme ses propres textes, publiés ici et là. Plus de cent trente articles ou transcription (conférences, séminaires, etc.) furent ainsi réunis. La méthode employée est la suivante. Marcel Goldmann effectue une première révision puis Léon Askénazi lit les textes devant lui et apporte ses corrections, une annotation, un mot ou une expression remanié. Pour les articles destinés dès leur origine à la publication, rien de bien compliqué. Il s’agit de vérifier si leur contenu reste valable au-delà des circonstances qui les a motivés. Pour les transcriptions, c’est généralement un travail de réécriture auquel il faut se livrer. Léon Askénazi se montre alors très soucieux de donner une forme plus écrite à ce qui n’était qu’oral, l’oral qui implique des retours et des redondances.

La colonne vertébrale de ce vaste ensemble et ses idées fondamentales : la modernité permanente de l’authentique tradition juive ; la révélation biblique adressée à tous les hommes ; l’histoire génératrice d’identité ; la Torah comme livre des engendrements du fils de l’homme ; l’expérience spirituelle de l’individu ne prend son sens qu’inscrite dans une histoire.

La collaboration Marcel Goldmann / Léon Askénazi est sur le point de s’achever lorsque Léon Askénazi décède. Marcel Goldmann poursuit donc seul la remise en ordre à partir du plan établi par ces deux hommes.

Dans le premier volume, quatre grands thèmes sont abordés : 1. La transmission de la tradition juive et sa confrontation permanente à la modernité du temps. 2. La vision juive du destin collectif de l’humanité à travers l’histoire des engendrements et la recherche de l’être-frère. 3. L’expérience spirituelle de l’individu dans sa relation à Dieu, à autrui, à lui-même et au monde. 4. Les points de convergence et de divergence des monothéismes les uns par rapport aux autres. Dans le deuxième volume sont réunis des textes plus en prise avec l’actualité.

Olivier Ypsilantis

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*