Dans cette suite de textes, je me suis contenté de relire des écrits de Léon Askénazi recueillis par l’un de ses disciples, Marcel Goldmann, dans « La parole et l’écrit », un ensemble publié en deux volumes (soit, « Penser la tradition juive aujourd’hui » et « Penser la vie juive aujourd’hui ») chez Albin Michel dans la collection Présences du judaïsme. Il s’agit pour ma part d’un exercice d’attention, soit relire stylographe en main avant de reporter mes notes entre le clavier et l’écran. Ce modeste exercice me permet de mieux m’imprégner d’une pensée, de la rendre plus durable et profonde en moi par imprégnation.
Question d’identité
Fidélité(s) : une et plurielle
La situation des Juifs en diaspora, une situation précaire pour les Juifs fidèles à leur projet d’identité, une situation qui les force à développer des stratégies de survie avec, toujours, le risque de perdre l’identité au fil des générations, une perte qui suit des canaux divers et opère à des rythmes divers. La capacité de survie du peuple juif est hors du commun. Cette capacité – cette fidélité – a été rendue possible par l’espérance, soit celle du retour en Eretz Israel, une espérance qui à certains moments de l’histoire était exclusivement mystique et n’avait aucune prise sur la réalité de l’Histoire. C’est la Jérusalem céleste, volontiers sécularisée, à la manière des Humanistes. Cette espérance mystique est devenue et devient toujours plus ambiguë avec la refondation de l’État d’Israël. La condition de vie en diaspora pouvait trouver sa propre légitimation comme parenthèse entre deux temps hébraïques, mais ce temps est révolu.
Léon Askénazi cite l’un de ses maîtres, Jacob Gordin, qui affirmait que l’existence des Juifs dans l’exil sauvait le monde. Mais au nom de quoi ? De quel passé et de quel avenir ? Depuis la refondation de l’État d’Israël, la cristallisation d’une quête d’identité qui se cherche a priori hors de la nation Israël (tout en se montrant sincèrement solidaire d’elle) peut poser un problème majeur, car la solidarité connaît toute forme de sublimation (une remarque qui pourrait susciter de longs développements), car seule l’identification met en jeu l’être profond dans l’anonyme de l’unanime, soit la nation. Solidarité et identification, la solidarité comme une identification non accomplie – dans le cas des Juifs de la diaspora.
Il y a l’aventure chrétienne, (entre autres aventures). Rappelons que le christianisme est une « diaspora » d’Israël qui a fini par se déclarer, et tout à fait officiellement, comme religion d’Israël, mais coupée de la nation d’Israël à laquelle seule la diaspora juive est restée fidèle.
Quelle différence y a-t-il entre un cosmopolitisme juif (même revêtu de l’alibi confessionnel, mais se définissant politiquement et culturellement hors de la nation hébraïque) et la prétention à l’universel, par exemple, du christianisme, du marxisme ou du freudisme – dont le seul rapport est leur origine juive mais qui tous sont coupés des racines nationales hébraïques ? Certes, on peut être citoyen de l’État d’Israël tout en étant chrétien, marxiste ou freudien, et j’en passe ; mais demeure la question des rapports entre l’ancienne diaspora juive du deuxième royaume de Juda et l’État d’Israël comme véhicule du fait national d’Israël.
Il y a l’alyah, soit la forme la plus directe de solidarité avec l’État d’Israël. Il y a aussi le problème d’identification nationale qui se pose à la diaspora juive depuis la refondation de l’État d’Israël, un questionnement d’ordre sociopolitique sur la nature de leur relation avec le pays où les Juifs de la diaspora se trouvent. ”
Ce problème de l’identité n’est pas nouveau, il est rapporté par le récit biblique et le midrash qui l’éclaire. Souvenons-nous que Dieu interpelle Moïse (qui s’était enfui à Madian) et l’exhorte à retourner en Égypte pour mettre fin à l’exil des Hébreux. Moïse doute de pouvoir y parvenir : « Ils n’auront pas foi en moi ! » (Ex. IV, 1). Dien lui envoie alors un signe destiné à le rendre apte à cette mission : sa main se couvre de lèpre puis est purifiée. Selon le midrash, ce signe aurait pu être tout autre ; mais Moïse devait être puni pour avoir douté de la foi des Hébreux. Dieu dit à Moïse : « Ils sont croyants, fils de croyants, et tu dis : “Ils n’auront pas foi en moi ?” » Les doutes de Moïse sont pourtant justifiés, les Hébreux ne l’ont pas suivi. Cette explication donnée par le midrash heurte le récit biblique. Il faut s’arrêter sur ces mots mis en italique, croyants, fils de croyants. Les Hébreux ne sont pas en état de rupture avec leur être profond, mais ils restent attachés à une fidélité devenue caduque à leur insu. Il n’y a pas manque de foi mais erreur de foi, et c’est bien ce que sous-entend croyants, fils de croyants. Ils vivent dans l’héritage de leurs pères, Hébreux de l’Exil. Ils pensent que la vertu est dans l’attente alors qu’elle n’a de valeur que si elle conduit à l’accomplissement. À partir de ce constat, Léon Askénazi invite les Juifs (de la diaspora) et les Israéliens à un respect mutuel redoublé afin que se résorbe la dramatique question de la fidélité.
Les mutations de notre histoire
D’où vient le judaïsme contemporain ? Cette question pose d’emblée celle de l’Émancipation. Avant elle, l’identité juive était structurée par l’unité absolue de trois facteurs : le peuple, son âme (la Torah), sa relation à la terre d’Israël. Avec l’Émancipation, ces trois facteurs (peuple / loi / terre) se disjoignent, d’abord par stratégie de survie puis par habitude. Apparaissent alors trois manières d’être juif. Et Léon Askénazi pose ce constat : il n’y a qu’en Israël « qu’il y a des conditions normales et saines de la reconstitution de cette unité de l’identité juive ». Depuis l’Émancipation, le souci principal chez certains Juifs est de mettre au placard la Torah, considérée comme une encombrante vieillerie, ou/et de faire taire en eux toute tension vers la terre d’Israël ; d’autres ne se préoccupent que de la Torah mais oublient la terre d’Israël ; d’autres ne se préoccupent que de la terre d’Israël mais oublient la Torah. La réalité israélienne commence par rassembler ces trois facteurs. Chacun de ces trois facteurs (peuple, loi, terre) perd son authenticité lorsqu’il est séparé des deux autres
Tous les Juifs sont juifs, ceux du Peuple, de la Torah, de la terre (d’Israël), mais l’indentification exclusive à l’un ou l’autre de ces facteurs conduit à des conflits intérieurs puis à de graves crises de transmission d’identité. Comment les Israéliens vivent-ils ce problème ? Rappelons très schématiquement des grandes périodes de l’histoire d’Israël depuis les origines : 1. La période hébraïque ou biblique. 2. La destruction de cette nation par les Babyloniens puis par les Romains. 3. Apparaît l’identité juive, soit le passage de la nation (les Hébreux) au peuple dispersé (les Juifs). 4. En Israël, le Juif redevient hébreu. Fini le Juif de cour, fini le Juif de ghetto. Cette mutation d’identité sait engendrer perplexité et désarroi au sein de la diaspora, une perplexité et un désarroi dangereusement analogues à ce qu’éprouve la chrétienté qui a été depuis l’origine l’une des diasporas possibles d’Israël mais qui est devenue autonome dans une rivalité déplorable et catastrophique. Avec la refondation de l’État d’Israël et le retour des Juifs sur leur terre, des Juifs redevenus des Hébreux, les chrétiens découvrent qu’ils ne sont pas le Verus Israel et ce c’est le peuple juif qui l’est. Forte de cette donnée, l’Église ne doit pas renoncer à elle-même mais comprendre qu’elle est une diaspora d’Israël et qu’en conséquence il y aura beaucoup à régulariser tant sur le plan théologique que politique. Quant aux Juifs de la diaspora, ils doivent comprendre que s’ils se définissent comme une religion d’Israël, mais coupée de la nation qu’est Israël, leur avenir sera sombre. Ils doivent œuvrer à une unité d’identité reconstruite afin de faire se lever l’optimisme de l’espérance.
Olivier Ypsilantis