Je viens de terminer la lecture d’un livre riche en axes de réflexion et en puissantes synthèses, soit « A Theory of Economic History » de John Hicks.
Mais tout d’abord, une brève présentation de ses travaux, dans le lien suivant, sur le blog : L’économie avec Lénaïc. Le blog pour comprendre l’économie :
https://leconomieaveclenaic.com/biographie-de-john-hicks/
Je me suis attaché dans le présent article à rendre compte du chapitre 9, « The Industrial Revolution ». Ce livre s’organise de la manière suivante : 1. Theory and history. 2. Custom and command. 3. The rise of the market. 4. City states and colonies. 5. Money, law, and credit. 6. The finances of the sovereign. 7. The mercantilization of agriculture. 8. The labour market. 9. The Industrial Revolution. 10. Conclusion. 11. Appendix: Ricardo on machinery.
Ce chapitre 9 m’a semblé particulièrement intéressant. J’en présente donc une version allégée. La capacité de synthèse de John Hicks est un plaisir. Elle lui permet de relier des données éloignées les unes des autres dans le temps et dans l’espace, des données sans rapport apparent les unes avec les autres, et pourtant… Cette lecture aura été un grand plaisir, loin de l’avalanche des données qui se déversent, sans lien apparent les unes avec les autres, des données généralement à caractère exclusivement et petitement technique.
La révolution industrielle, soit l’apparition de l’industrie moderne et non de l’industrie en tant que telle. Mais qu’est-ce que l’industrie moderne, et comment la distinguer de l’industrie artisanale ? La réponse à ces questions peut prendre appui sur la technologie, mais notre réponse se veut avant tout économique. L’industrie artisanale se distingue à peine du commerce. L’artisan qui produit pour le marché est un commerçant ; il achète pour revendre, aussi doit-il être un commerçant. La seule différence entre artisan et commerçant est que ce que vend ce premier a une forme différente de ce qu’il achète. Le commerçant, quant à lui, ne fait subir aucune transformation à ce qu’il achète. L’artisan agit sur les matériaux qu’il achète, le commerçant agit sur ceux qu’il emploie, d’une manière ou d’une autre, afin de revendre ce qu’il a acheté avec un bénéfice. L’expression formelle des activités économiques d’un commerce se traduit dans ses comptes ; et il y a une parfaite continuité entre les comptes d’une entreprise manufacturière et ceux d’une entreprise commerciale, au point qu’une entreprise manufacturière est considérée et se considère comme une entreprise commerciale. Mais il faut apporter une nuance à ce constat, une nuance qui permettra de préciser la distinction entre industrie moderne et industrie artisanale.
Le capital d’un commerçant est essentiellement un capital fluide (circulating capital). Il est vrai qu’un commerçant peut avoir un capital fixe (fixed capital), non fluide ou moins fluide (par exemple, un bureau, un entrepôt, une boutique, etc.), mais ce capital n’est que le réceptacle de biens venus de l’extérieur. Ainsi, dans l’entreprise commerciale, le capital fixe est avant tout périphérique. Tant que l’industrie est artisanale, l’artisan dispose d’outils mais sans grande valeur, autrement dit d’outils supposant un investissement limité. La révolution (industrielle) survient lorsque le capital fixe commence à occuper la position centrale. Avant l’avènement de l’industrie moderne, les seuls biens en capital fixe utilisés pour la production sont des biens immobiliers et des moyens de transport (en particulier des bateaux). Ces biens immobiliers sont essentiellement des biens de production (et non de consommation) ; et les moyens de transport (essentiellement des biens de production) sont des instruments de commerce et non de production. Avec la révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle, la diversité des biens du capital fixe utilisés dans la production (et non dans le commerce) commence à augmenter considérablement, un processus prolongé et continu. Il ne s’agit pas d’une augmentation du capital fixe mais d’une diversification du capital fixe. Ce point semble essentiel pour définir le passage d’une économie artisanale à une économie moderne (industrielle).
Cette révolution est née dans le nord de l’Europe, avec une expansion commerciale semblable à celle des cités-États grecques puis des époques médiévales italiennes décrites dans le chapitre 4 du livre en question, « City states and colonies », une expansion initiée par la Hollande puis l’Angleterre, deux États-nations, certes, mais qui ont beaucoup à voir avec les cités-États en question, même si ces dernières s’en sont tenues au bassin méditerranéen. Répondant aux mêmes motivations, la Hollande et l’Angleterre établiront des colonies marchandes par toute la terre, à l’exception du Japon (qui se fermera vers 1650) et de la Chine (qui se fermera à la même époque, bien que dans une moindre mesure).
Les bénéficiaires de cette entreprise planétaire ne cessent d’explorer l’inconnu dans l’espoir de dynamiser le commerce. Pendant longtemps, les opportunités de découvertes de terres inconnues s’offrent d’elles-mêmes, en quelque sorte. Au XVIIIe siècle, elles se raréfient. Et l’Europe est excentrée par rapport aux axes commerciaux qu’elle a initiés et qu’elle domine. Afin de maintenir la croissance, elle doit se faire exportatrice, ce qu’elle fera, et massivement, au XIXème siècle. De tels mécanismes peuvent être relevés, bien que plus modestement, au cours de l’histoire, avec, par exemple, la céramique de l’Attique et la laine de Florence.
Mais pourquoi devoir passer de l’industrie artisanale à l’industrie moderne, avec investissement dans le capital fixe ? Une possible réponse peut être trouvée dans le développement financier opérant en même temps que le développement commercial. Les taux d’intérêt se mirent à baisser mais il y eut par ailleurs une plus grande disponibilité de capitaux, ce qui explique cette baisse.
Dans un monde incertain, celui qui fixe le capital en grandes quantités doit, ou bien être en possession de moyens plus liquides, facilement mobilisables en cas de nécessité, ou bien être certain de pouvoir obtenir du crédit, auprès d’une banque par exemple. Disposer d’actifs liquides est enfin de compte l’essentiel, une condition qui sera remplie dans la première moitié du XVIIIe siècle en Angleterre, ainsi qu’en Hollande et en France. Et, insistons, la quantité et la diversité des actifs liquides, immédiatement négociables, a été le moteur de la révolution industrielle, notamment en poussant les taux d’intérêt à la baisse, des taux d’intérêt alors très élevés, liés à la rareté de ces actifs. On peut estimer que la faillite du système de Law (1716-1720) a retardé pour de nombreuses années le développement de la France.
À présent, pour expliquer la révolution industrielle et ce qui a suivi, il faut explorer non seulement la voie économique mais aussi celle de la science. L’économie se développe par la découverte de nouvelles opportunités, par l’exploration de terres inconnues, mais aussi par la recherche scientifique. Aujourd’hui, c’est la science, et plus spécifiquement la physique, qui repousse les limites de l’industrie, et à un rythme en constante accélération. Prenons le cas de la vapeur, essentielle dans la révolution industrielle. Ce principe de la physique est parfaitement établi vers 1660 ; mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle, soit environ un siècle plus tard, qu’est fabriquée la première machine à vapeur, une machine qui n’exploite qu’une petite part du potentiel de cette invention. L’obstacle est technique ; il faut : d’une part, concevoir une machine capable de supporter de hautes pressions ; d’autre part, concevoir une machine dont les parties mobiles s’ajustent parfaitement les unes aux autres. Il y a des techniques isolées, capables de satisfaire ces exigences, mais (très) partiellement ; soit, d’une part, les armuriers pour la résistance des métaux aux pressions ; d’autre part, les horlogers pour l’ajustement des parties mobiles, ce qu’ils savent faire mais à petite échelle. Comment rapprocher ces deux technologies, si éloignées l’une de l’autre ? Il n’est pas étonnant qu’il ait fallu tant d’années pour construire une machine qui intègre harmonieusement ces deux savoirs. Il apparaît que les progrès de la science nécessitent des instruments toujours plus précis qui puissent conduire à des améliorations techniques. Ainsi, le condensateur de James Watt marque-t-il un point d’inflexion dans l’évolution de la machine à vapeur. Les machines de première génération se fabriquent à la main, avec l’aide de l’énergie hydraulique. Elles sont chères, considérant la rareté de la main d’œuvre suffisamment qualifiée pour accomplir ce travail. Par ailleurs, elles ne sont guère précises. Leur coût se réduit et leur précision augmente à la deuxième génération : ce sont des machines fabriquées par des machines, des machines-outils dira-t-on.
La science stimule les techniques en développant de nouvelles sources d’énergies, en utilisant l’énergie pour atteindre une précision à laquelle ne peut prétendre la main de l’homme. Ces techniques permettent par ailleurs de baisser les coûts de fabrication et de multiplier les possibilités. Mais, surtout, la révolution industrielle est véritablement révolutionnaire car elle se répète, elle se dit et se redit indéfiniment. Cette révolution suppose un déplacement vers le capital fixe ; mais ce déplacement ne devient conséquent qu’à partir du moment où le développement scientico-technique a rendu les nouveaux biens intégrés au capital relativement bon marché.
À présent, interrogeons-nous sur l’impact de l’industrialisation sur le marché du travail. Les salaires réels (qui représentent le pouvoir d’achat d’un salaire nominal (le montant perçu) après ajustement par rapport à l’inflation, soit ce qu’il permet réellement d’acheter en biens et services) ont indiscutablement augmenté sous l’effet de l’industrialisation au cours du XIXe siècle. Mais pourquoi l’augmentation des salaires n’a-t-elle pas marché, et dès le début, main dans la main avec l’industrialisation ? Si nous partons d’une situation où la main d’œuvre est abondante (ce qui était le cas en Angleterre, au XVIIIe siècle), on ne peut attendre une hausse sensible du salaire réel ; pour qu’il y ait hausse, il faut que l’excédent de main d’œuvre ait été résorbé. La population de l’Angleterre augmentait alors rapidement et l’industrie n’absorbait que très partiellement la main d’œuvre venue en masse des zones rurales. Pour qu’il y ait une augmentation sensible du salaire réel, il aurait fallu que la demande de main d’œuvre augmente plus vite que l’offre de main d’œuvre.
L’apparition de nouvelles techniques fait diminuer la demande de main d’œuvre pour certains types de travaux et la fait augmenter pour d’autres types de travaux. Quel est l’effet net sur la demande de main d’œuvre dans son ensemble ? Suivant le modèle keynésien, l’effet sur le travail serait favorable ; autrement dit, la demande de main d’œuvre augmenterait. Cet effet est notable dans la première phase. Tandis que l’on fabrique des machines et autres biens liés au capital fixe (comme les chemins de fer), le crédit tend à augmenter, ce qui a pour effet de faire augmenter la demande de travail (en termes monétaires). C’est après que les machines ont été construites que la main d’œuvre est déplacée (vers ces machines). De ce point de vue, la théorie keynésienne est une théorie du court terme. La théorie du long terme est due aux économistes dits « classiques », Adam Smith et ses disciples. Avec du recul, on peut distinguer une question essentielle, la demande de main d’œuvre pour des types de salaires réels donnés. Sur le long terme (supposition), on peut mettre de côté les tensions entre épargne et investissement, de manière que l’un et l’autre finissent par ne faire qu’un et que le type de croissance dépende du type d’épargne. Si l’on suppose par ailleurs que les bénéfices sont la principale source de l’épargne, on peut déduire que plus il y aura de bénéfices, plus il y aura d’épargne.
Les inventions ne sont adoptées que si elles supposent une augmentation des bénéfices ; et l’augmentation des bénéfices suppose plus d’épargne ; et un type d’épargne suppose un type de croissance plus élevé pour l’économie en général et, sur le long terme, une croissance plus rapide de la demande de main d’œuvre dans son ensemble. Ce que nous venons d’énoncer n’est qu’une partie de la vérité ; mais c’est ainsi que les plus grands économistes « classiques » (parmi lesquels David Ricardo) ont analysé les choses, et en toute sincérité. Leur analyse suppose une vision plutôt optimiste. Pourtant, dans la troisième édition (1821) de son livre, « On the Principles of Political Economy and Taxation », David Ricardo ajoute un chapitre intitulé « On Machinery », un chapitre qui a probablement dérangé ses disciples. Il y expose que la demande d’emploi dans l’industrie (avec un niveau de salaires réels constant) est hautement liée non pas à la totalité du capital employé par elle, mais uniquement au capital circulant. Ce point peut paraître a priori sans importance, aussi longtemps que la proportion entre capital fixe et capital circulant reste constante. Dans ce cas, il est certain que toute augmentation du capital dans son ensemble augmentera la demande de main d’œuvre. S’il n’en va pas ainsi, s’il y a une déviation vers le capital fixe, deux forces opposées vont alors peser sur la croissance du capital circulant. L’augmentation de la demande de main d’œuvre peut ainsi être freinée par des inventions qui ont permis de s’épargner de la main d’œuvre au niveau de l’ensemble de l’économie.
David Ricardo suppose que le seul déplacement qui se fait va en direction du capital fixe. Mais pourquoi ? Il y a une raison mais qu’il ne donne pas : c’est la réduction des coûts de production qui a encouragé ce mouvement. Toutefois, cette baisse des coûts ne s’est pas faite une fois pour toutes. L’une de ses conséquences, et elle est évidente, l’introduction de nouvelles machines destinées à d’autres usages, une continuation de ce qui est en cours. Autre conséquence, le repositionnement de la première génération de biens en capital fixe par une nouvelle génération de ces biens, moins chers et plus efficaces, ce qui a pour effet d’augmenter les bénéfices, sans que soit nécessaire une épargne additionnelle. C’est à ce moment que le surplus de main-d’œuvre peut être résorbé et qu’en conséquence les salaires peuvent augmenter sensiblement.
Une précision : l’ouvrier de l’industrie pouvait craindre d’être au chômage mais lorsqu’il était embauché, il l’était avec plus de régularité que l’ancien prolétaire urbain, généralement employé à la journée. Certes, les journées étaient longues et les conditions de vie misérables pour cette première génération d’ouvriers de l’industrie, mais leur travail leur garantissait une certaine régularité, une nouveauté suscitée par la mise en œuvre du capital fixe, avec une organisation plus ou moins permanente. Ce fait va avoir des conséquences économiques et sociales majeures. Le prolétaire pré-industriel est sans racine, tandis que le prolétaire industriel est membre d’un groupe, même si ce groupe ne s’est pas organisé de manière formelle. Malgré la dureté du système, il est moins seul et peut utiliser l’arme de la grève, une arme nouvelle utilisée par les syndicats et les partis ouvriers, une conséquence directe de l’industrialisation. Ainsi, par l’ampleur du groupe dans lequel il s’inscrivait, l’ouvrier de l’industrie se trouvait plus protégé que le journalier, et son salaire augmentait avant même que le surplus de main-d’œuvre soit absorbé.
Olivier Ypsilantis