Hugo Ball enfonce le clou. Il déclare que le renversement des valeurs morales a été le fait de Luther qui, au XVIème siècle, a conféré une dignité et une autorité pontificales ainsi que la force (divine) de l’État aux princes allemands. Hugo Ball juge que Luther a corrompu jusqu’à l’idée de liberté ; et il en revient à Bismarck qui, selon lui, peut être considéré comme le plus allemand des Allemands, celui qui ne recule devant rien et qui ne se préoccupe en aucun cas des conséquences de ses décisions.
Nombre d’individus remarquables se sont efforcés de définir ce qu’est l’être allemand ; ce faisant, ils n’ont fait que multiplier les contradictions. Johann Gottlieb Fichte est probablement celui qui a le mieux appréhendé ce questionnement. Selon lui, l’être allemand a voulu rompre avec la tradition pour reprendre les choses depuis le début ; il a préféré la nier plutôt que de réfléchir à partir d’elle. Il s’agit d’une lutte contre la pensée plutôt que d’une découverte de la pensée. Être allemand, c’est se dresser contre l’humanité et écraser toutes les idées pour fonder et conserver sa « liberté ». S’opposer à tout pour se placer au-dessus de la réalité, de la dure réalité. C’est pourquoi Bismarck, le plus allemand des Allemands, affirme qu’être allemand c’est réussir, réussir sans se soucier des moyens pour y parvenir. Une telle attitude ne peut que séduire ceux qui ne savent ni où ni comment se diriger. Une direction leur est donnée et la nation se trouve rassénérée. La ruse est encouragée et l’astuce tient lieu de morale. Soyons pratiques ! Le plus allemand des Allemands a su enivrer l’Allemagne qu’il a livrée à la noblesse, une noblesse qu’il a enivrée à son tour avant de la ligoter. Il a fondu toutes les couronnes pour en faire un même anneau et il a plongé le peuple dans la servitude sans même qu’il en soi conscient.
Bismarck est le fils du Romantisme : il a lu Byron et Shakespeare mais aussi Machiavel, Il vit une époque au cours de laquelle les hégéliens traduisent les révélations de l’Âme universelle dans le jargon de la bureaucratie prussienne, les hégéliens qui par ailleurs élaborent une histoire où l’État prussien est installé dans les nuées divines afin de prendre les commandes du monde. Le romantisme de Bismarck est singulier. Du romantisme de son temps, qui se réfère aux époques médiévales, il ne conserve que l’idée de pouvoir des empereurs d’alors. De Shakespeare, il retient un monde d’intrigues sanglantes et de la violence comme seul moyen de guérir les maux politiques. C’est aussi un roublard dénué de tout scrupule. C’est d’abord un luthérien ; on peut même dire qu’il aura contribué à réactiver le luthérianisme chez les Allemands, mais il l’a fait en s’inspirant des idées impériales pré-luthériennes des époques médiévales. Le protestantisme de Bismarck a une coloration prussienne. Il se dit soldat de Dieu, fidèle à son poste et soucieux d’accomplir son devoir tout en signalant que c’est à Dieu de lui donner ou non l’entendement. Bismarck a été présenté à l’occasion comme « le second Luther » et « le plus grand des protestants », Bismarck qui a chassé d’Allemagne les Habsbourg, ennemis de la Réforme, pour y placer les Hohenzollern.
Au fil de ces pages, Hugo Ball s’en prend toujours plus durement à Bismarck, un homme caractéristique du Parnasse germano-prussien. Avec Bismarck, poursuit Hugo Ball, la barbarie n’a plus honte d’elle-même car elle se convertit en philosophie. Avec Bismarck se prépare la troisième et ultime pénétration de la barbarie allemande dans la civilisation romaine, soit la Première Guerre mondiale. Dans ce livre écrit en 1919, Hugo Ball ne pouvait prévoir que vingt ans plus tard éclaterait une guerre plus terrible encore. Bismarck et Nietzsche (Hugo Ball s’en prend volontiers à Nietzsche sur lequel il porte un jugement trop étroit, me semble-t-il, même s’il place à son sujet de très pertinentes remarques) sont des propagateurs nihilistes et cyniques qui portent atteinte à l’humanité en déclarant que les instincts des animaux font partie de l’authentique état naturel de l’homme. Et l’on passe du cynisme à l’idéal héroïque.
Bismarck ou le fondateur d’un État païen, Bismarck et sa prétention à devenir un Souverain Pontife, administrateur de la Grâce. En Allemagne, il ne rencontre presque pas d’opposition. La majorité luthérienne et la Kulturkampf se rangent silencieusement derrière lui. Le système bismarckien est particulièrement solide. Il prend appui sur le manichéisme séculaire du pays. Les affairistes et les carriéristes se frottent les mains car ils voient dans ce système la possibilité de promouvoir l’éducation athéiste et matérialiste, l’anthropomorphisme et la philosophie naturelle avec, en fin de compte, la destruction de la morale, destruction principalement conduite par Luther, Hegel et Bismarck.
Bismarck cherche l’unité de la nation, l’unité matérielle, économique. Il y parvient grâce à ses méthodes brutales. Mais il s’agit également de trouver l’unité spirituelle. Nietzsche s’est formé sous l’influence de Schopenhauer et de Wagner (les deux pères de l’École romantique), deux influences qu’il finit par repousser pour désigner la morale chrétienne comme une authentique corruption et une pestilence, plutôt que de prendre appui sur cette morale afin de dénoncer méthodiquement l’idéal étatique. Et, ainsi, il tente de définir l’authentique état naturel des Germains et la sauvagerie préchrétienne pour fonder une nation pure débarrassée des morales orientales et juives. Bref, Hugo Ball reproche à Nietzsche d’avoir passé par-dessus bord les plus grandes vertus chrétiennes et humaines. Et, ce faisant, Nietzsche découvre le fils du pasteur qui sommeille en lui. Une fois encore, je ne fais que condenser la pensée de Hugo Ball avec lequel je partage certaines appréciations, tandis que d’autres me semblent aussi hasardeuses que brillantes. Ce fils de pasteur, Nietzsche donc, devient ainsi un auteur « original » et il retombe dans le péché originel du protestantisme, avec cette survalorisation de lui-même, ce qui l’entraîne à affirmer sa sympathie avec l’esprit prussien-protestant, avec le sens du devoir et de la mission à accomplir telle que l’envisage le soldat. Mais après avoir repoussé ses modèles, Nietzsche ne peut les remplacer malgré tous ses vastes efforts. Il s’agite mais préfère maintenir l’arrogante discipline prussienne face à la hiérarchie de l’Église catholique et la discipline monacale. On connaît la suite.
Hugo Ball demande que la religion soit totalement libre, et non pas totalement détruite, afin de remettre à leur place ces castes d’intellectuels et ces fonctionnaires de l’âme. Il nous dit que Dieu et la liberté sont une seule et même chose, que croire au règne de Dieu sur terre est un sacrilège, que l’Église visible est un autre sacrilège, que la théocratie est le pire des sacrilèges. Et Hugo Ball a cette réflexion surprenante, à savoir que la doctrine de l’Incarnation de Dieu dans le Christ a été élaborée pour contrer la haine de l’aristocratie romaine envers les Juifs, mais aussi afin de mieux donner de l’autorité à cette nouvelle doctrine sur un peuple superstitieux, afin d’imposer une vérité absolue et une doctrine de rédemption individuelle. L’accès à l’intelligence divine devint le privilège de la caste cléricale et l’ignorance des laïcs nécessita une tutelle, d’où la formation d’une noblesse théologique capable de régner sur un peuple profane. Si le Christ a prononcé cette parole, « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église », la faute du Christ aura été de se faire le promoteur d’une religion plutôt que d’être un témoin de Dieu ; et la faute des Apôtres aura été d’avoir monté un commerce de rédemption. L’humilité, le sentiment de culpabilité et la contrition font appel à la liberté. Ce sont des postulats moraux qui doivent rester indépendants de tout dogmatisme, de toute législation.
L’Église passe des contrats avec les pouvoirs temporels afin qu’ils assurent l’expansion de la foi chrétienne, si nécessaire par la force. Ainsi, l’aristocratie théologique et l’aristocratie féodale en viennent à constituer une alliance des plus solides en dépit de leurs disputes ; et elles établissent un despotisme universel. L’alliance entre l’Église et l’État, soit la théocratie, aura favorisé toutes sortes de servitudes. Cette théocratie est observable aussi bien chez les empereurs autrichiens que prussiens. Aujourd’hui encore (au moment où Hugo Ball écrit ces pages, soit en 1919), le pouvoir des gouvernements allemand et austro-hongrois doit être envisagé dans un sens théocratique pour être pleinement appréhendé. Leurs concepts et leurs lexiques sont issus de la théocratie du Saint-Empire romain-germanique.
La Réforme a fracturé le dogme de la souveraineté de Dieu sur le monde, de l’esprit sur la matière, la tutelle de l’empereur sur ses sujets, des érudits sur la plèbe. La théocratie de la noblesse catholique met l’accent sur l’au-delà tandis que la théocratie protestante met l’accent sur l’ici-bas. Le rameau catholique se montre détaché du monde. Le rameau protestant montre tout son intérêt pour le monde, et il se met en tête de l’organiser, d’où la différence entre l’Allemagne et l’Autriche, entre les Hohenzollern et les Habsbourg. Le représentant le plus caractéristique de l’Autriche, Metternich, l’ami du pape. Le représentant le plus caractéristique de la Prusse, Frédéric II, le pape protestant.
L’histoire du machiavélisme en Allemagne donnerait une stupéfiante étude. Elle raconterait que la pensée théologique des souverains prussiens s’est formée sous Frédéric II, au cours de sa lutte contre les Habsbourg. Le machiavélisme prussien commence à se perfectionner lorsque ses artisans comprennent tout l’intérêt qu’ils peuvent en tirer, soit soumettre le symbolisme de la pensée impériale à la toute-puissance de l’État prussien ; en Allemagne avec Bismarck et en Autrice avec Ludendorff. Cet esprit machiavélique fin XVIIIème / début XIXème finit par se heurter à la conscience chrétienne des philosophes allemands, une lutte qui tournera en faveur du machiavélisme et qui permettra à Bismarck de s’engager dans la voie tracée, soit édifier un système fait d’arrangements douteux derrière la façade de l’État prussien à caractère divin. Le machiavélisme allemand correspond à un Dieu mort et à la rédemption accomplie. Ainsi le monde est tranquille et les questions doivent être ordonnées méthodiquement, hiérarchiquement. C’est un système glacé et fermé sur lui-même.
Ci-joint, un article de Jean-Michel Palmier, intitulé « Hugo Ball l’écorché » :
Dans la très belle préface qu’il a consacrée à Hugo Ball, et qui est reproduite dans l’édition de ce Journal, Hermann Hesse souligne l’oubli injuste dont il est victime, oubli qui contraste avec l’admiration qu’il suscita chez tous ceux qui l’approchèrent. Son œuvre, largement méconnue, ne figure que dans les anthologies dadaïstes. Pourtant, il suffit de lire quelques pages d’un seul de ses écrits pour être sensible à son étrange rayonnement. Cet homme, qui regardait le monde avec les yeux d’un enfant, qui portait dans son cœur toute la tristesse de son époque, était un écorché.
Né en 1886 à Pirmasens, il grandit dans une atmosphère bourgeoise, imprégnée de foi chrétienne. Cette foi ne le quittera jamais et donnera à son œuvre, souvent iconoclaste, une coloration singulière. Autodidacte dans sa formation — il travailla deux ans dans une peausserie —, il put ensuite entreprendre des études à Munich, écrire une thèse sur Nietzsche et se consacrer au théâtre, fasciné par Frank Wedekind. Acteur, auteur, metteur en scène, il se passionna toute sa vie pour l’art et la philosophie, s’efforçant de comprendre l’effondrement de son époque. La guerre de 1914 fit de ce jeune écrivain un pacifiste ardent. Exilé en Suisse avec sa future femme, Emmy Hennings, il travailla comme pianiste dans une troupe de musiciens ambulants, vivant dans la plus profonde misère.
Son journal, qui retrace sa vie de 1913 à 1921, n’a rien d’intime. Mais cette pudeur à dire « je » lui permet d’embrasser l’époque tout entière, d’en être le sismographe attentif. Dès 1913, il redoute l’apparition d’un conflit mondial, aspire à changer la vie, le monde, l’amour et la morale tout en rêvant devant des toiles expressionnistes et leurs paysages d’apocalypse. A Munich, il a fait la connaissance de Kandinsky et sera influencé par ses premiers écrits. A Berlin, il a lu Kropotkine, Bakounine, Merejkovski. Il se sent attiré par les thèses anarchistes et utopistes d’un Gustav Landauer. C’est toutefois le récit de son exil en Suisse qui constitue la partie la plus passionnante de son journal. Fréquentant le philosophe Ernst Bloch, l’expressionniste Ludwig Rubiner mais aussi Walter Benjamin, il se passionne pour les expériences d’avant-garde, en particulier celle des futuristes, tout en contemplant, horrifié, le bain de sang dans lequel s’enfonce l’Europe tout entière, rêvant de« se dépouiller de son moi comme d’un manteau troué », réfléchissant sur les poèmes de Rimbaud et les Évangiles.
En février 1916, Hugo Ball prit une part active à la naissance du Cabaret Voltaire où se produiront les premiers spectacles dadaïstes. Il évoque dans les moindres détails ces soirées qui firent tant scandale, où une poignée de jeunes révoltés par la guerre comme Tristan Tzara, Marcel et Georges Janco hurlaient leur haine de toutes les sacro-saintes valeurs à un public médusé. Le cabaret se trouvait au 1 de la Spiegelgasse. Au 6 habitait Lénine. Hugo Ball est pourtant loin de partager le nihilisme de Tzara. Il y a en lui un idéalisme visionnaire qui le met souvent en porte à faux avec les bruyantes manifestations qu’il a contribué à créer. Son récit de l’évolution du dadaïsme, de ses relations parfois conflictuelles avec ses représentants est un portrait surprenant de toute cette intelligentsia réfugiée en Suisse et de l’atmosphère artistique qui allait marquer l’Europe au fer rouge. Rien d’étonnant à ce qu’il se soit lié avec Leonhard Frank, qui écrivit à la même époque, en voyant des mutilés de guerre, son roman L’homme est bon, cri de révolte contre la barbarie.
Hugo Ball, lui, attend une renaissance du christianisme, affirme qu’il faut lire les Pères de l’Église pour comprendre le cubisme, rêve d’un rapprochement de l’art et de la religion, désespéré de n’être qu’un artiste de cabaret. Et il est certain que cet homme oscilla toute sa vie entre le saltimbanque et le saint, la prière et le rire dévastateur.« Ainsi, je joue le socialisme contre l’art et l’art contre le socialisme, et après tout je ne resterai peut-être qu’un romantique », note-t-il en mars 1917. Son livre, la « Critique de l’intelligence allemande », parut le 15 février 1919, le jour même où Karl Liebknecht fut assassiné. Gustav Landauer, lui aussi, fut assassiné. Hugo Ball consacrait toute son énergie à écrire un roman fantastique sur la putréfaction.« Il y a des hommes qu’on a couverts de boue et de sang, et le pourrissement a pénétré leur âme », note-t-il le 24 juin 1919. Partout, il ne voyait plus que la mort, se sentait ivre de dégoût et de désespoir. Croyant toujours dans le pouvoir des mots, il vécut jusqu’en 1927 dans le dénuement le plus extrême, incompris de tous. On avait brûlé sa jeunesse. Partout, il voyait s’accomplir ce que Karl Kraus avait nommé « les derniers jours de l’humanité ».
Olivier Ypsilantis