Je partage certaines analyses avec Hugo Ball, tandis que d’autres me semblent plutôt hasardeuses. Par exemple, lorsqu’il accuse Karl Marx de s’adonner à la connaissance au détriment de l’enthousiasme, la connaissance tuant nécessairement l’enthousiasme. C’est un peu court. Premièrement, la connaissance sait appuyer l’enthousiasme, et l’enthousiasme laissé à lui-même peut trébucher ou provoquer des malheurs. Par contre, nombre d’autres considérations sur Karl Marx me font applaudir. Cette volonté de Karl Marx ne me semble en aucun cas répréhensible ; ce qui l’est, c’est que Karl Marx convertit sa connaissance, son idée de la connaissance, en tabernacle de l’esprit universel, comme l’autel sur lequel tout sacrifier. Ainsi son idée se fait doctrine et devient intouchable.
Pour Karl Marx, la marchandise est force de travail et la force de travail est marchandise. Il envisage la classe révolutionnaire comme la principale force de production. Karl Marx pense en capitaliste hautement raffiné. Il théorise le concept de « matériel humain » mais il ne fait pas que fournir des concepts au mouvement ouvrier, il en fournit au capital. Lorsque paraît « Le Capital », en 1867, ce livre suscite l’enthousiasme de nombreux commerçants et industriels de Rhénanie, tandis qu’il reste étranger aux travailleurs, considérant leur faible niveau d’instruction.
Karl Marx est un brillant analyste politique, il dissèque le monde de l’usine, du bureau et du marché. Pourtant, sa division de la société (allemande) entre propriétaires et bourgeois ne prend pas en compte les Junker dont la position deviendra prédominante dans l’État, un État qui, par une vaste législation sociale, permettra aux prolétaires d’accéder à la bourgeoisie, au fonctionnariat et à l’armée, invalidant de la sorte le système imaginé par Karl Marx. L’Internationale de Karl Marx n’a été, et dès ses débuts, qu’une internationale des intérêts économiques et du marché du travail, une doctrine d’État. Son œuvre n’est qu’une vaste tentative visant à placer la production matérielle au-dessus des religions et des idéaux. Son Internationale n’est ni celle de Wilhelm Weitling ni celle de Mikhaïl Bakounine, elle est une Internationale de l’offre et de la demande, mais aussi de la destruction de la morale avec les bolcheviques, les plus fidèles élèves de Karl Marx, soit l’annihilation de la notion d’individu. Cette Internationale juge que le monde est régi par le bénéfice. Avec l’industrialisation et l’uniformisation qu’elle suppose, le capital (au sens générique) guide la nation, et jusque dans ses objectifs ultimes, car la marchandise est la même partout – seul en varie le prix. Karl Marx analyse au scalpel la situation matérielle des travailleurs mais sans leur donner les outils pour qu’ils s’affirment face à l’autoritarisme étatique. Il détruit consciencieusement, et en pleine conscience, toute pensée de liberté au seul profit de l’État et des entrepreneurs – ceux qui possèdent les outils de production. Ne pensant qu’en terme de quantité et de mesure, il introduit dans le prolétariat cet esprit chaotique et nihiliste qui prédomine dans le monde de la finance. Son impatience (on y revient) le pousse à refuser toute forme d’individualisme au sein du mouvement ouvrier afin de ne pas contrarier un mouvement général déclaré supérieur. Peu après la parution de son œuvre majeure, « Le Capital », Bakounine dénonce l’aveuglement de ces partis ouvriers obsédés par leurs intérêts économiques et, de ce fait, prêts à pousser de côté toutes les questions politiques.
L’égalité sans la liberté n’est que du charlatanisme destiné aux idiots, un charlatanisme qui ne fait que servir les intérêts de l’État. Proudhon avait mis en garde contre les terribles dangers d’une alliance entre socialisme et absolutisme, soit l’effort du peuple afin de parvenir à l’émancipation économique et au bien-être social par la concentration de tous les pouvoirs politiques et sociaux entre les mains de l’État. Il désigne cette voie comme la plus dangereuse des voies. Karl Marx et la liberté politique, vaste sujet qui a été trop souvent négligé.
Et les Juifs dans cette histoire ? Hugo Ball cite Franz Mehring selon lequel l’État allemand (chrétien) a opprimé les Juifs tout en les favorisant pour mieux les utiliser. Frédéric II avait dépossédé les Juifs de leurs droits tout en les protégeant, afin de dynamiser le commerce et l’industrie. Il leur avait accordé la liberté accordée aux banquiers chrétiens pour qu’ils s’adonnent à leur tour à des opérations douteuses. Frédéric-Guillaume IV se mit à tracasser les Juifs de toutes sortes de manières mais sans jamais toucher au capital juif. Les Juifs commencèrent alors à se soumettre aux classes dirigeantes et à opprimer les masses, comme le faisaient les chrétiens ; les masses, soit : le prolétariat, la petite-bourgeoisie et les petits paysans. Je me permets d’ajouter que si ce diagnostic mérite d’être analysé, il convient de ne pas oublier que nombre de Juifs appartenaient à ces masses, le prolétariat et la petite-bourgeoisie surtout. Autrement dit, et si l’on accepte la pertinence de ce diagnostic, on doit admettre que si les chrétiens ont opprimé d’autres chrétiens et les Juifs, des Juifs ont opprimé d’autres Juifs. Particularité du judaïsme allemand au XVIIIème siècle et, plus encore, au XIXème siècle : il occupe globalement une position économique plus élevée que le judaïsme de l’Est, en particulier de la proche Pologne, ce qui pousse les Juifs allemands à regarder de haut, et parfois non sans répugnance, les Juifs de l’Est, une attitude que dénonce Salomon Maïmon. Ludwig Feuerbach considère pour sa part que le judaïsme est « la religion de l’auto-intérêt ». Karl Marx déclare s’en prendre au « capital juif », placé sous la protection de l’État prussien. Ludwig Feuerbach déclare qu’il faut dans un même temps s’en prendre à cette protection et au capital. Il repousse la désignation d’« État bourgeois » pour celle d’« État chrétien-germanique » avant de pointer le cœur du problème, selon lui, soit l’État judéo-germanique, base du prussianisme.
Karl Marx déclare que de tout temps les souverains ont dû se soumettre aux données économiques. Mais lui et les marxistes ont tendance à oublier que dans certains États le souverain est le principal propriétaire terrien et capitaliste et que, de ce fait, le monde de la finance a pour principal intérêt le maintien de la monarchie, la monarchie qui encourage l’exploitation capitaliste par tous les moyens dont elle dispose. Les dénonciations de Karl Marx se centrent sur les deux principaux obstacles qui se dressent sur son chemin : l’idéologie « bourgeoise » (la morale) et la religion soutenue par l’État (le christianisme). L’État en tant que tel (la monarchie en l’occurrence) accoutume la masse à l’obéissance. La monarchie est certes passagère mais la masse peut être sans peine récupérée et réorientée. Karl Marx combat le capital au sein d’une monarchie qu’il tolère car il la juge temporaire. Il sait par ailleurs que la monarchie favorise le centralisme qui lui est nécessaire pour mettre en pratique sa théorie. Ce centralisme prussien – cet État de Junker – lui permet de déplacer vers l’Allemagne, son pays, qu’il envisage comme le centre de gravité du mouvement ouvrier européen. De ce point de vue, il s’accorde avec Ferdinand Lassalle qui espère des avantages pour lui-même en utilisant l’esprit prussien dans le but d’organiser et conduire les masses ouvrières.
Dans l’évolution historique du marxisme politique, on peut noter, entre autres faits marquants, une ferme opposition à toute tendance fédéraliste / anarchiste et à l’idéal chrétien de solidarité. Il ne s’agit plus de célébrer le peuple, comme dans les démocraties, mais le prolétariat – il s’agit d’en finir avec les concepts bourgeois dont celui de liberté. La dictature du prolétariat conduit au bolchevisme, soit la conquête du pouvoir politique, mais sans la moindre considération morale et au prix de la corruption. Ce concept de « dictature du prolétariat », inscrit dans le programme politique de Karl Marx, porte préjudice à la pertinence d’ensemble de sa critique économique. Et, ainsi, loin d’apparaître comme des émancipateurs, Karl Marx et Ferdinand Lassalle semblent occupés à imposer des vues qui flattent leur volonté de pouvoir personnel. Karl Marx n’a probablement pas conscience d’être autoritaire ; c’est un astucieux, et il sait comment manipuler le prolétariat, notamment en lui communiquant des explications à caractère idéaliste.
Sans entrer dans les méandres du parcours politique de Karl Marx, signalons simplement que ces méandres s’expliquent en partie par les circonstances politiques de son temps, notamment l’unité allemande, conduite par Bismarck, la rivalité entre l’Autriche et la Prusse, entre la France et la Prusse ; mais, surtout, signalons les violentes attaques de Karl Marx contre la Russie, plus exactement contre le panslavisme, alors qu’il ne fait pas la moindre allusion au pangermanisme, un point que souligne Bakounine dans deux écrits publiés juste avant la guerre franco-prussienne et dans lesquels il apparaît que le mouvement marxiste a soutenu la Prusse de Bismarck contre le panslavisme, le panslavisme qu’a combattu le socialisme allemand dans son ensemble. En 1871, Bakounine affirme que l’Empire allemand présente pour l’Europe un danger autrement plus grand que la Russie des tsars. Ces écrits particulièrement lucides n’ont malheureusement pas été publiés en Allemagne avant 1918. Pourquoi Bakounine fait-il échouer la Première Internationale (allemande) ? Pour Hugo Ball la réponse est claire : parce qu’il juge que cette Internationale n’est qu’un outil de propagande au service des visées de Bismarck ; et, ajoute Bakounine, la Deuxième Internationale soutiendra Ludendorff. Enfin, Hugo Ball assène un jugement massif, à savoir que la doctrine marxiste de la lutte contre le capital international (essentiellement anglo-saxon) n’est que la marque d’un patriote juif désireux de tromper le monde sur les intentions de l’autocratie de son pays. C’était avant la Révolution bolchevique qui précipitera la Russie dans la corruption totale et un despotise radical.
Hugo Ball évoque la noblesse allemande, la prussienne plus particulièrement, un sujet pas assez étudié dit-il. A partir de divers écrits, ceux de Franz Mehring principalement, il en expose les caractéristiques essentielles : 1. La fossilisation de l’idéologie démocratique issue des époques médiévales allemandes, idéologie qui se présente comme la sacro-sainte gardienne des valeurs nationales face aux courants internationaux, comme le socialisme, le pacifisme et le judaïsme. 2. La conception aristocratique-sportive du guerrier à une époque (celle de Frédéric II) où le guerrier se considère supérieur aux civils. Parmi les défenseurs de cette conception, Max Scheler et Werner Sombart. Ce dernier prend appui sur l’attaque de Nietzsche contre l’esprit philosophique en général afin de dénoncer le common sense de Jérémy Bentham, Herbert Spencer, William Godwin, Robert Owen et David Hume. 3. Un cynisme dénué de tout scrupule, capable de séduire de larges secteurs de la bourgeoisie mais aussi du monde ouvrier contre le christianisme et les Lumières. Le comte Hans Edwin von Manteuffel a des propos implacables à l’égard de cette noblesse qui règne sur de petits territoires tout en se considérant comme le centre du monde. Et le plus terrible est que des hommes aussi singuliers que Martin Luther et Walter Rathenau ont contribué à fortifier cette noblesse, attentant ainsi à la morale universelle, Martin Luther surtout. Les idées romantiques s’uniront au protestantisme ; et la majesté impériale des époques médiévales s’unira au projet protestant de dissoudre l’autorité pontificale par le biais d’un épiscopat prussien. Ce qui sous Frédéric-Guillaume IV n’était qu’un idéal bourgeois deviendra système avec la philosophie hégélienne : l’absolutisme exalté, amplifié et approfondi de l’Église. Fortifiée par les idées révolutionnaires anglo-françaises, la bourgeoise perd patience. En mars 1848, le souverain finit par lâcher du lest et il multiplie les promesses. On palabre, on tergiverse. En avril 1849, la noblesse se reprend et Guillaume 1er réorganise son cabinet militaire qui, avec le ministère de la Guerre, favorisera l’ascension de Bismarck.
Olivier Ypsilantis